‹ Identité et réalitéChapitre 262 sur 274 · Cf. ft ce sujet Appendice ÏV p. 426 ss · texte numérisé non relu

Cf. ft ce sujet Appendice ÏV p. 426 ss

3. C'est de cette manière que Spiu conçoit le rapport des deux principes (/. c, p. 72. 211, 217) cl c*est sans doute parce que cette déducUon lui paraît t*videntc, qu'il arrive parfois à les confondre.

LA LBtiALITK DEDUITE DE LA CAUSALITE 403

uû principe flexible qui s*accoinmode aux circonstances, admet des explications, engendre des illusions. La légalité au contraire est rigide, elle prétend gouverner tout ce qui n'est pas soumis au libre arbitre d'une volonté terrestre ou supraterrestre, elle ne comporte aucune exception. Comment cela a-t-il pu sortir de ceci, et sortir à l'aube même de Tintelligence humaine, puisque, nous l'avons vu, Thomme primitif (pour ne pas parler de l'animal) conçoit sans aucun doute nombre de phénomènes, tels que ceux de la gravitation^ comme purement légaux? Encore une fois, cette supposition parait bien difiicilement admissible; cependant on n'ose affirmer qu'elle soit inacceptable. Notre individualité étant pour nous le type de toute unité, il y a en nous comme un secret penchant à croire à l'unité de notre intellect, penchant qui se trouve en quelque sorte gêné par la dualité du principe directeur que nous avons admis pour notre pensée scientifique. N'excluons donc pas absolument, sur ce point, l'idée d'unification. Insistons cependant sur ce fait que, du moin« chez l'homme contemporain, en tant qu'il s'applique à la connaissance de la réalité, les deux principes doivent être considérés comme fonctionnant distinctement, bien que leur action s'enchevêtre sans cesse.

LEIBNIZ, NEWTON ET l'aCTION A DISTANCE

Dès que Newton eut découvert la loi de la gravitation universelle, la question de laction à distance se trouva posée et fut aussitôt agitée ; elle donna lieu à des querelles acerbes et retentissantes (voir par exemple, dans le Recueil de lettres entre Leibniz et Clarke, 1<^' écrit, | 1, et 5^ écrit | 114, des allusions qui ont un fâcheux air d'appel au bras séculier — mais il n'est que juste de constater que Leibniz avait été précédé dans cette voie par les newton iens, Cotes, dans sa fameuse préface aux Principes, ayant déclaré que la recherche des causes de la gravitation était un signe d'athéisme).

Il est d'autant plus curieux que des doutes aient pu surgir sur les véritables opinions des protagonistes. Newton était-il vraiment a newtonien », comme on disait au xviii*' siècle? N'a-t-il pas au contraire désapprouvé au fond l'hypothèse d'une action à distance, formulée par ceux qui se réclamaient de lui ? Leibniz qui « est parti d'un système dans lequel il rejetait l'attraction », n'at-il pas changé d'avis, en arrivant « à partager sur la nature de cette vertu, Topinion des disciples immédiats de Newton », comme le formule M. Duhem (Lévolution de la mécanique, p. 39)? Il est certain que les divers textes qu'on cite sont susceptibles d'interprétations de ce genre. 11 nous semble cependant qu'à considérer dans leur ensemble les opinions de ces deux grands hommes, on arrive à confirmer la manière devoir des contemporains.

1^ Let6ni2. — Remarquons d'abord que si Ton tient à ce qu'il ait changé d'avis, ce ne pourra pas être dans le sens que nous venons d'indiquer. En effet, c'est surtout dans les œuvres de son âge mûr (après 1700) qu'il se prononce, avec une netteté qui ne laisse rien à désirer, contre les idées newtoniennes. Ainsi dans les Nouveaux Essais, datant de 1703, il dit : « On peut juger que

la malien' n'aura pas naturellement raltraction, men(ionuée ci- 4ICS8U8, et n'ira pas d'elle-nièmc en ligne courbe, parce qu'il n'est pas possible de concevoir comment cela s'y fait, c'est-à-dire de Pexpliquer mécaniquement », et dans la suite il qualifie celte hypo- Ihèse de fainéante et l'accuse de détruire « également nôtre Philosophie qui cherche les raisons, et la divine sagesse qui les fournit {vu. Erdmann, p.203]. Dans la correspondance avec Clarke qui, datant des années 1715-1716, constitue le dernier des importants écrits de Leibniz (elle est certainement postérieure aux passages sur la force, etc., qu'on cite), il s*cxprime, si possible, avec plus d'énergie encore. Transcrivons les passages les plus marquants: 4'' écrit, § 45 : « Il est surnaturel aussi que les corps s'attirent de loin, sans aucun moyen; et qu'un corps aille cil rond, sans s'écarter par la tangente, quoique rien ne l'empêchât t\o s'écarter ainsi. Car ces effets ne sont point explicables par les natures des choses. » — 5<^ écrit, § 35 : « Car c'est une étrange lietion que de faire toute la matière pesante, et même vers toute autre matière; comme si tout corps attiroit également tout autre corps selon les masses et les distances; et cela par une attraction proprement dite, qui ne soit pas dérivée d'une impulsion occulte des corps : au lieu que la pesanteur des corps sensibles vers le centre de la Terre, doit être produite par le mouvement de «luelque fluide. Et il en sera de même d'autres pesanteurs, comme de celles des planètes vers le Soleil, ou entre elles. Un corps n'est jamais mu naturellement, que par un autre corps qui le pousse m le touchant: et après cela il continue jusqu'à ce qu'il .soitempèrhé par un autre corps qui le touche. Toute autre opération sur le corps, est ou miraculeuse ou imaginaire. » — 5*» écrit, § 113 : « C'est f)ar là que tombent les yl^^rac/io/tô proprement dites, et autres opérations inexplicables par les natures des créatures, qu'il faut faire effectuer par miracle, ou recourir aux absurdités, c'est-à-dire, aux (yu«/i^esoccM//fi>scholastiques, (ju'on commence à nous débiter sous le spécieux nom de forces, mais qui nous ramènent dans le royaume des ténèbres. C'est, inventa fruge, glandibus vesci. — | i 14. Du tempsde Mr. Boyie, et d'autres excellens hommes qui fleurissoient en Angleterre sous les commencements de Charles 11, on n'aurait pas osé nous débiter des notions si creuses. J'espère que ce beau temps reviendra sous un aussi bon gouvernement que celui d'à présent, et que les esprits un peu trop divertis par le malheur des temps, retourneront à mieux cultiver les connoissances solides. Le capital de Mr. BoyIe était d'inculquer que tout se i'aisoit mécaniquement dans la Physique. Mais c'est un malheur des hommes, de sedégoùter enfin de la raison même, et de s'ennuyer de la lumière. » Donc, pour rester d'accord avec les faits, il faudrait supposer que l.eihniz, d'abord favorable à l'action à distance, se serait finale- /îient tourné (lu côlé adverse, ou bien alors, il aurait changé deux

fois d'opinion, et serait revenu, vers la fin de sa vie, à des opinions professées au débiït. Ces suppositions, certes, n'ont rien d'invraisemblable en elles-mêmes. Ce qui les rend cependant un peu malaisées, c'est un argument en quelque sorte psychologique que suggère la correspondance avec Clarke. Des écrits où Leibniz parle de la force étaient à ce moment publiés depuis longlemps. 11 est peu probable que, vu la célébrité de leur auteur, Clarke les ait ignorés, voire même qu'il n'ait pas parcouru exprés les œuvres de son contradicteur pour y chercher des armes. Sans doute, le ton de Clarke est un peu plus modéré que celui de son illustre adversaire. Croit-on cependant que s'il avait pu mettre ce dernier en contradiction avec lui-même, il aurait laissé échapper cet argumentum ad hominem? Or, il n'y en a pas trace dans le Recueil de lettres. Mais on peut, croyons-nous, établir directement, par l'examen des textes mentionnés, que Leibniz dans cette question n'a pas changé d'avis, que ses opinions — , passablement difliciles à pénétrer à cause de la manière fragmentaire dont il aimait à s'exprimer et qui rend fréquemment obscures ses déclarai ions, en dépit de l'apparente clarté des phrases — ont été cependant, d'un bout à l'autre de sa carrière scientifîque, tout à fait consistantes.

Notons d'abord que Leibniz, en traitant de ces matières, commence généralement par établir ce principe que « l'essence du corps » ne consiste pas dans l'étendue seule. Cela nous paraît tout à fait évident à l'heure actuelle (bien que, comme nous l'avons vu au chapitre vn, la science moderne en réalité tende également vers la supposition contraire) : mais la science à ce moment était cartésienne, et Descartes, on le sait assez, avait absolument confondu les deux concepts de matière et d'espace. Le premier en date des écrits cités par M. Duhem (il a été publié en 1691) porte précisément le titre Lettre sur la question si V essence du corps consiste dam l étendue (éd. Erdmann, p. 112-113). On y lit : « Tout cela fait c'onnoUre qu'il y a dans la matière quelque autre chose, que ce qui est purement Géométrique, c'est-à-dire, que l'étendue et son changement, et son changement tout nud. Et à le bien considérer, on s'aperçoit qu'il y faut joindre quelque notion supérieure oumétaphysique sçavoir celle de la substance y action, et force ; et ces notions portent que tout ce qui pdtit doit agir réciproquement, et que tout ce qui agit doit pâtir quelque réaction ; et par conséquent qu'un corps en repos ne doit pas être emporté par un autre en mouvement sans changer quelque chose de la direction et de la vitesse de l'agent. — Je demeure d'accord que naturellement tout corps est étendu, et qu'il n'y a point d'étendue sans corps. Il ne faut pas néanmoins confondre les notions du lieu, de l'espace, ou de l'étendue toute pure, avec la notion de la substance, qui outre l'étendue, renferme la résistance, c'est-à-dire, l'action et

la passion. » Antérieurement déjà, dans la Réplique à V abbé de Conii (1687, éd. Dutens, vol. Ili, p. 499) il affirme « qu'il faudra admeUre dans les corps quelque chose de différent de la grandeur et de la vitesse, à moins qu'on veuille refuser aux corps toute la puissance d'agir ». De même, dans le De primx philosophùe emendatUme et de noHone substantif (paru en 1694, Ërdmann, p. 122), après avoir insisté sur sa notion de substance, il poursuit : a Quod ilii non satis percepisse videntur, quiessentiam ejus /se. corporisj in sola extensione... collocaverunt. » Dans la courte Lettre à un ami sur le cartésianisme on lit : « C'est depuis quelque temps que j'ai des démêlés avec Messieurs les Cartésiens... Car quoique je demeure d'accord que le détail de la nature se doit expliquer mécaniquement, il faut, qu'outre l'étendue on conçoive dans le corps une force primitive, qui explique intelligiblement tout ce qu'il y a de solide dans les formes des écoles. » (Erdmann, p. 123). De même il dit dans le Supplément à la lettre à Pabri (daté de 1702, Mathem. Schriften, éd. Gerhardt, vol. VI, p. 98) : « Nempe corporis essentiam Carfesiani collocant in sola extensione^ ego vero, etsi cum Aristotele et Cartesta contra Bemocritum Gassendumque Vacuum nullum admittam... puto tamen cum Democrito et Aristotele contra Cartesium aliquid in carpore esse passivum prœtei* extensionem, id scilicet quo corpus resistit penetrationi. » De même encore, dans la Commentatio de anima brutorum (1870, Erdmann, p. 463), il revient sur l'idée que l'étendue seule ne suffit pas à la conception du corps.

Mais du moment que cette « notion supérieure métaphysique » de « substance, action et force » doit en première ligne différencier le corps de l'espace et que, d'autre part, comme nous l'avons vu, aucune action à distance ne doit être admise, il reste donc qu'elle soit un principe d'action se manifestant au contact, en d'autres termes un synonyme de notre notion de vmsse, bien entendu telle que celle-ci est comprise par les physiciens qui excluent l'action à distance. Ce qui parait contredire cette conception et a sans doute été une des principales sources d'erreur pour les commentateurs, c'est que Leibniz semble quelquefois déclarer que la notion do masse ne suffit point. Le passage en apparence le plus concluant à ce point de vue se trouve' dans le Système Nouveau de la Nature (1695, Erdmann, p. 124) : « Mais depuis ayant tâché d'approfondir les principes mêmes de la Mécanique, pour rendre raison des loix de la Nature que l'expérience faisoit connoître, Je m'aperçus que la seule considération d'une masse étendue ne suffisoit pas et qu'il fallait employer encore la notion de la force, qui est très-intelligible quoiqu'elle soit du ressort de la Métaphysique. »

La difficulté se résout si l'on prend garde que le terme de masse n'a pas ici la même signification que dans la mécanique moderne, Cela ressort clairement du passage suivant {Supplément à la lettre

LEIBNIZ, NEWTON ET l'ACTÏON A DISTANCE 409

à Fabri (déjà cité, p. 100) . c Porro to Suvafxixàv seu potentia in corpore duplex est, Passiva et Activa. Vispassixm proprie constituU Materiam seu Masisarriy Activa èvxtX&^^etav seti /îormam. » La même distinction entre la puissance passive et active de la matière apparaît dans la Lettre à Wagner, (1710, Ërdmann, p. 466, § H) : « Respondeo primo yprincipium activum non tiibui a me materix nudae sive primx, quœ mené passiva est, et in sola antitypia et extensione consistit ; sed corpori seu materiae vestitae sive secundœ, quœ praeterea Entelechiam primitivam seu pnncipium activum continet. » La suite explique encore plus clairement cette distinction : « Respondeo secundo, resistentiam materix nudœnon esse actionem, sed meram passionem, dum nempc habet antitypiam, seu impenetrabilitatemj qua quidem resistit penetraturo, sed non repercutit, nisi accédât vis elastica. » De même encore la Commentatio de anima brutorum porte : Materia in se sumta seu nuda constituitur per Antitypiam et Extensionem. Antitypiam voco illud attributum, per quod materia est in spatio... Et proinde admittendum est aliquid prœter materiam quod sit... principium,.. motus seu actionis extemœ. Et taie principium appellamus substantiale, item vim primitivam evrtXéxetav ttjv Tipoi-cT^v... quod activum cum passivo conjunctum substantiam completam constituit (Erdmann, p. 463).

Ce principe actif apparaît en outre comme une grandeur intensive, cause du changement dans la nature : Activum vel Potentia prœditum est Thema {vel rerum status) ex quo sequetur mutatio certis qitibusdam praeterea positisinertibus, seu qux talia sunt, ut ex ipsis solis positis utcunquc nulla mutatio sequatur (Cassirer, Leibniz* System, Marburg 1902, p. 336). Il est le principe qui crée les lois du mouvement puisqu'il est cause que la somme des forces vives ne saurait augmenter, un corps ne pouvant en pousser un autre qu'aux dépens de sa propre force, ainsi qu'il appert de la suite du Supplément à la lettre à Fabri (nous citons ce passage dans l'Appendice III, ^ propos du concept d'inertie chez Kepler, p. 425).

Ainsi la différence entre la conception moderne de la masse et celle de Leibniz est en ce que, nous servant de ce terme, nous pensons à la fois au côté passif et au côté actif du phénomène: alors que Leibniz, quoiqu'il eût conscience, bien entendu, que les deux sont inséparablement liés (voir plus haut le passage de la Lettre sur la question, etc.)» les séparait cependant par la pensée et appelait la faculté de pàtir seule antitypie, impénétrabilité ou masse, l'attribuant à la matière première ou nue, alors que la faculté d*agir était pour lui la forme, entéléchie ou force et constituait, ajoutée à la première, la matière vêtue. En supposant des corps qui fussent doués de Tantitypie seule, ç'auraient été en quelque sorte des corps durs, mais privés de toute élasticité ; ces expressions ne sont pas justes, en ce sens que le concept de dureté inclut pour nous une faculté d'agir, alors que Leibniz pensait réellement à une sorte de dureté purement passive, ayant

410 APPKNDICES

besoin, pnur se manifester en action, de l'accession d'une force élastique. Cela se voit par le passage précité de la Leitre à Wagner et, plus clairement encore, parla suite du Supplément à la lettre à Fabri où il déduit que tout corps est essentiellement élastique. Mais cette vis elastica nest pas la force ou entéléchie elletuènie ; elle doit s'expliquer par cette force (qu'il appelle cette fois force active) et le mouvement : qux exmotu, adeoqueet vi activa 7naterin' superaddita, derivari débet, ajoute-t-il dans Ic'i Leitre à Wwjtier après les mots : vis elastica, et dans le Supplément à la lettre à Fabri il dit de même (/. c. p. 103) : Hine autem inieUigiiur, etsi admUiatur vis iUa pnmUiva seu Forma subêiÊMtim..,^ tmaun in vi elctëtica alivique phxnomenù explieandis semper prœedendum essf Mechanicey nempe per figuras qwe sunt modificationes materise, et per impetus qui sunt modificationes forma:, — le terme mechanice ayant ici, comme généralement chez Leibniz, la signification : par l'action de contact, cest-à-dire à l'exclusion de Taction à distance; quelquefois cepciidant il s'en sert pour indiquer ce qui a trait à la matière première ou nue seule, comme quand il dit [Commentatio de anima brutorum, Erdmann, p. 463] : Itaque pro certo habendum est, ex solomechanismo, seu materianuda^ ejusque modificationibus peiceptionem explicari non posse, non magiSy quam principium actianis et motus. 11 y a là évidemment un certain flottement de la nomenclature qui a contribué au malentendu dont nous avons parlé. (Sur le double concept de la masse chez Leibniz, cf. aussi E. Cassirer. /. c, p. 333-342. 515).

Le passage (|uc nous venons de citer en dernier lieu montre eu outre que Leibniz rattachait également à ce concept de force la perception ainsi que l'àme des animaux. C'est un point de vue sur lequel il insiste beaucoup dans la plupart des écrits que nous avons mentionnés au cours de cei Appendice, Nous avons quelquefois dû tronquer les citations, en remplaçant par des points tout ro qui se rapporte à rot aspect de la question afin de ne pas gêner notre déduction. L'exposé le plus clair s'en trouve dans la Leitre à Wagner : Heapondeo tertio : Hoc principium activum, hanc Entelechiam primam. esse rêvera principium vitale, etiam percipiendi facultate prseditum, et indefectibile, ob rationes dudum a me allegatas. Idque ipsum est, quod in brutis pro anima ipsorum habeo. Si Ton fait attention que Leibniz dans le Système Nouveau (cf. p. 285 et 408, eu introduisant la notion de force, la déclare, sans autre explication, « très intelligible quoi qu'elle soit du ressort de la Métaphysique » — dans un passage analogue du traité De primae philosophaemendatione (Erdmann, p. 122), il ajoute après les termes vis seu virtuslA parenthèse : « quam Germanivocant Kraft Galli laforce»,CQ qui montre bien qu'il fait appel non pas aune abstraction savante mois à une notion du sens vulgaire, — on arrive à la conclusion que Leibniz pensait à ce que nous appelons la i^ensation d'effort. Dès

lors, il ne paraît pas trop hardi de constater une parenté entre Hes conceptions et celles de Sctiopenhaucr, qui dit qu'en exerçant un acte de volonté nous nous trouvons « derrière les coulisses de la nature » (cf. cliap. ix, p. 284).

Si l'on admet que Leibniz se servait du terme intelligibie dans le sens que nous venons d indiquer, sa déclaration relative à Tintelligibiiité complète de la nature (voir plus haut, chap. ix, p. 272) prend un sens très différent. 11 semble d\iilleurs qu*on soit forcé d'avoir recours à cette interprétation, car, nous Favons vu, Leibniz a conçu la sensation comme inexplicable par le mécanisme (p. 265), et le concept de l'harmonie préétablie (p. 277) prouve qu'il rangeait dans la même catégorie Faction transitive; l'une et l'autre se passant apparemment dans une sphère supérieure aux choses que « l'ange » pourrait expliquer, et ne pouvant être atteintes par une « analyse infinie ». Remarquons, pour éviter tout malentendu, que même en l'interprétant ainsi, le postulat de Leibniz diffère de notre conception, car il suppose que le mécanisme (en négligeant l'irrationnel qu'il recèle), peut entièrement evpliquer la nature (à part la sensation) ; alors que, selon nous, oHte « explication » par le mécanisme ne vise réellement que ridentité, laquelle est irréalisable comme le montre le principe do (larnot.

Nous avons préféré, dans le texte, prendre à la lettre l'affirmation de Leibniz, parce qu'elle nous offrait Tocrasion de préciser notre pensée. Il semble d'ailleurs que Schopenhauer l'ait comprise ainsi ; la déclaration citée par nous (bien que le nom de Leibniz ne soit pas mentionné), y fait certainement allusion ; il est d'ailleurs plus que probable que Schopenhauer n'avait pas conscience de la parenté des conceptions que nous avions constatée.

On sait que Leibniz superposait au monde physique du niécaliisme un monde métaphysique de monades ; et la difficulté à Ia(iuelle on se heurte en voulant saisir sa pensée devient particulièrement sensible quand il s'agit de comprendre, comme dans la (jueslion que nous venons de traiter, comment s'opérait cette superposition.

2<> Newton. — Il est certain que Newton n'a jamais expressénient affirmé que la graviUitlon était due à une véritable action a distance. Mais la deuxième édition des Pmicipes, parue en 1713, est précédée d'une préface de Hoger Cotes qui contient à ce sujet des déclarations très nettes. La gravitation est une qualité essentielle de la matière, au même degré que l'extension, la mobilité et l'impénétrabilité; ce n'est pas une qualité occulte, puisqu'on peut directement démontrer son existence: ex Phœnomenis ostensum cH hanc rirtutem rêvera exiatere . Peut-on supposer que Newton ait été, clans cette question si essentielle, en désaccord absolu avec son disciple et qu'il Tait néanmoins laissé faire, au risque d'être com-

442 APPENDICE^i

promis par lui? On sait que Newton détestait cordialement, fuyait systématiquement toutre qui ressemblait à une discussion, à une polémique. Est-il croyable qu'il ait laissé passer pour siennes des opinions qui forcément devaient choquer ses contemporains, lui attirer des contradictions et des querelles, si ces opinions étaient diamétralement opposées à celles quil professait réellement? N'est-il pas infiniment plus probable qu'il les approuvait tacitement, selon la juste expression de M. Rosenhergor (GeschichtelU.p. 2)?

A regard de ces déductions, à Tégard du sentiment unanime des contemporains et de la postérité immédiate, on cite un certain nombre de textes. Le plus précis en apparence est un passage d'une lettre à Bentley (datée du 25 févr. 4692, Opéra éd. Horsley. Londres, 1785 p. 438) : That gravity ahould he innate, inhérent an'1 essential to mattery so that one body may aet upon another through a vacuum, without the médiation of anything else y by and through which their action and force may be conveyed from one to another, is to me no great anabsurdity, tfiat I believe no man who ha$ in philosophical matters a compétent faculty of thinking, can ever fall into il. Mais, à y regarder de près, on s'aperçoit que cette déclaration est bien moins concluante qu'elle n'en a l'air. On verra plus bas que Clarke. avec un peu moins d'emphase, s'est exprimé d'une manière à peu près analogue ; et pourtant on ne saurait douter qu'il fût, à notre point de vue, partisan de l'action à distance» Newton ne dit pas du tout que l'action ne lui semble possible que par le contact de deux corps; il déclare seulement qu'un corps, pour agir sur un autre, a besoin d'un intermédiaire; il laisse complètement dans le vague la nature de ce « quelque chose », et notamment n'alïîrme point que ce doit être une chose de nature matérielle. — Il parait que ce à quoi Newton pensait réellement, c'était l'intervention d'une sorte de milieu ou de principe immatériel ou spirituel dont il avait emprunté l'idée à la doctrine semi-théologique de Henry More, philosophe de la seconde moitié du xvii^ siècle, dont les conceptions semblent avoir joui d'une autorité considérahlr à l'époque. On en trouvera l'exposé chez M. Lasswitz {Wirklichkeiten, 2<» éd., p. 42 ss.) et l'on y verra comment, les tendances religieuses de Newton aidant, ce qui fut à l'origine une sorte d'article de foi théologique se transforma chez lui en théorie scientifique que son autorité fît ensuite accepter autour de lui. Au point de vue strictement physique, cela est clair, ces conceptions revenaient bien à une action à distance pure et simple. Clarke, dans sa discussion avec Leibniz (i^ réplique, §45. Erdm., p. 762) fait encore allusion à un principe immatériel : « 11 est vrai que si un corps en attiroit un autre, sans l'intervention d'aucun moyen, ce ne serait pas un miracle, mais une contradiction ; car ce seroit supposer qu'une chose agit où elle n'est pan

Mais le moyen par lequel deux corps s'attirent l'un J'aulre peut être invisible et intangible et d'une nature différente du mécanisme. » Cotes, au contraire, en fait abstraction ; si Newton a permis que la théorie fût exposée de cette manière, c'est probablement qu*ét«nt arrivée la conviction qu'au point de vue scientifique ces deux genres de conceptions aboutissaient au même, il jugea préférable d'écarter dans un livre de physique ce qui était en somme une hypothèse théologique, il est clair d'ailleurs qu'on peut concevoir la force comme ce « quelque chose » d'intermédiaire dont parle la lettre à Bentley ; mais il est à remarquer que ce terme même de force y est appliqué évidemment non pas à l'action à distance, mais, comme chez Leibniz, à l'action par conlacl.

Va\ dehors de la lettre à Bentley, on peut faire valoir plusieurs passages plus ou moins ambigus disséminés dans les Principes et lOptiquc. li'nn des plus explicites suit, dans les Principes, le fameux hypothèses non fingo. Mais la citation vaut d'être reproduite en son entier : Rationem vero harum Gravitatis proprietatum evPhxnomenis nondum potni deducere, et Hypothèses non fingo. Quicquid enim ex Phœnonienis non deducitur, Hypothesis vocanda est; et Hypothèses seu Melaphysicœ, seu Physicœ, seu Qualitatum occultarum, seu Mechanicm, in Philosophia Experimentali locum non habent. In hoc Vhdosophia Propositiones deducuntur ex P ha.' nomenis, et redduntur générales per laductionem. Hic impenetrabilitas, mobilitas, et impetus corporum et leges motuum et gravitatis innotuerunt. Et satis est quod (iravitas rêvera existât, et agat secundum leges a nobis expositas, et ad corporum cwlestiiim et maris nostri motus omncs sufficiat {Principia, Amsterdam. 1714. p. 487).

Assurément, si l'on isole les phrases In hac philosophia, etc., elles ont Tapparence d'une profession de foi comtiste. Mais il suffit, à cet égard, de se reporter à la première phrase : Nondum potui,.. Ce que Newton voulait dire, c'est que, dans l'exposé lies résultats de recherches scientifiques, il faut s'abstenir de formuler des suppositions qui ne seraient pas confirmées par des faits; mais il ne distinguait pas, à ce point de vue, entre des suppositions relatives à des lois et celles concernant le mode de pro- <luction. Surtout, il n'entendait pas nier que ces suppositions fussent utiles pour guider le savant et encore moins songeait-il à interdire les recherches sur le mode de production. La suite du même passage le prouve surabondamment. C'est un expose un peu nébuleux, où il est question de Spiritu quodam subtilissimo corpora crassa pervadente et in iisdem latente. Newton attribue à cet être hypothétique les phénomènes de la cohésion, de l'électricité, de la lumière ; de même Sensatio omnis excitatur et membra Animaliumad voluntatem'moventur,vibrationibus scilicet hujm Spiritus per solida nervorum capillamenta ab externis sensorum organis

414 Al*PENOICE<

ad cercbrum et a cerebro in viusculos propagatU. Newton ajoute : Sedhaec paucis cxponinon possunt; neque adest suffiden» copia Bxpeiimcntorum, quitus loges actionum hujus Spirittu accurate d€terminariet moiistrari debent. Evidemment, il s'agit ici d'une véritable hypothèse sur le mode de production, et si Newton s'abstient de la développer, c est uniquement parce que ses recherches ne sont pas assez avancées. — Quant à la nature de cette hypothèse, clic dérive sans doute des conceptions de More et il est peu pn)bable que l'action par contact aurait gagné à ce qu elle fût exposée plus amplement.

Par contre, on trouve en effet, dans VOpHquCj des passages d'où il semble ressortir que Newton, à un certain moment, a bien songé à réduire la gravitation à l'action mécanique d'un milieu. Dans le II* avertissement à la xxi^' question (V^ éd. Londres 1721, p. 325). Newton se défend même expressément d'avoir supposé l'action à distance : And to shew that I do not take Gravity for an Essential. Properly of Bodies, I hâve added one Question conceming Uf Cause, chusing to propose il by way of a question, because I am not yel satisfied about it for watU of Experiments. Dans la Ouestion même, il parle en effet d'un milieu conçu évidemment comme niatérieK qui serait plus rare dans l'intérieur du soleil, des étoiles, des planètes et des comètes que dans les espaces célestes vides ; ce milieu, devenant de plus en plus dense à mesure qu'on s'éloigne do ces corps, serait la cause de la gravitiition des corps célestes let» un.s envers les autres et des parties de ces corps envers les corps rux-inêmes. — La forme môme de ce morceau conçu comme une interrogation et les précautions oratoires de l'avertissement font voir que Newton ne prenait pas ces déclarations trop au sérieux et si, dans la préface â la 2" édition de VOptique, il a inséré quelques phrases où il semble encore protester contre l'opinion qui lui attribue une action directe à distance, il n'a pourtant pas songé â supprimer les passages do la Question XXXI où il a tracé le programme d'une physique qui ramènerait tous les phénomènes à des actions â distance exercées par les particules des corps.

Ce n'étaient apparemment que des formules « de style» insérées par précaution et destinées à prévenir des polémiques que Newton fuyait volontiers. Les contemporains, cela est certain, ont compris que c'était là sa véritable pensée et tout semble indiquer qu'ils avaient raison. On peut supposer que Newton, avant de parvenir au concept de l'action à distance, a dû tâtonner; c'est probablement à cette époque qu'il aura fait quelques efforts en vue d'expliquer l'action de la gravitation par colle d'un milieu matériel; il s'est habilement servi plus tard de ces quelques vagues tentatives pour donner un semblant de .satisfaction à ses adversaires.

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