CHAPITRE PREiMIER
Ua phénomène a frappé notre attention. Au premier abord il nous a paru énigmatique. Nous l'avons étudié et nous nous l'expliquons maintenant. Nous en connaissons la cause.
Que signifient au juste ces termes? Qu'est-ce qu'une explication scientifique ? Qu'est-ce que la cause que nous avons cherchée ?
A cette question, une réponse précise a été donnée, il y a près de deux siècles, par Berkeley * : «Une fois les lois de la nature découvertes, dit le célèbre philosophe idéaliste, il faut qu'ensuite le philosophe montre que de l'observation constante de ces lois, c'est-à-dire de ces principes, un phénomène quelconque découle nécessairement : c'est là expliquer et résoudre des phénomènes et indiquer la cause, c'est-à-dire la raison pour laquelle ils seproduisent.wOn voit par le contexte que Berkeley concevait les lois et principes dont il est question dans ce passage comme expérimentaux {erperimentis comprobatœ).
Ainsi donc, la cause d'un phénomène c'est la loi, la règle empirique qui régit toute la classe des phénomènes analogues. Cette règle nous indique que tel ensemble de phénomènes entraîne tel autre ensemble. Comme nous ne pouvons observer que dans le temps, successivement, la loi empirique revient en réalité à une loi de succession des phénomènes. Et dès lors cette formule de Berkeley équivaut à celle énoncée
I.Berkblet. De motu, Works, éd. Fraser, Oxford, 1871, vol. Hf, § 37. Metbbson. 1
un peu plus tard par Hume ; à savoir que le concept de cause, la causalité, se réduit a la succession ^
La formule de Berkeley a été bien souvent reprise plus tard. Une pierre tend à tomber, nous dit Taine, « parce que » tous les objets tendent à tomber-. Helmholtz écrit: «Le principe de causalité n'est autre chose que la supposition que tous les phénomènes de la nature sont soumis à la loi^ ». Hannequin déclare de môme que « chercher la cause d'un fait, pour un physicien, c'est en chercher la loi* », et M. Ostwald énonce comme formule du principe de causalité : « si l'on établit les mêmes conditions, le phénomène se déroulera de même manière'^ » énoncé qui, on le voit, se rapproche des conceptions de Hume.
H y a là une assimilation complète entre les deux concepts de cause et de lof, le second absorbant, entièrement le premier. Mais la tendance contraire a également existé, c'està-dire qu'on a tenté d'englober la loi dans la cause. Ainsi Lucrèce après avoir énoncé ce qui est, nous le verrons plus tard, une des formes du principe de causalité, déclare que, si on ne l'admet point, on est forcé de renoncer à établir une régularité quelconque dans la nature. « Les mêmes fruits ne naîtraient pas toujours des mêmes arbres, mais ils varieraient sans cesse, tous les arbres porteraient tous les fruits® », et dix-huit siècles plus tard, Jean Bernoulli s'exprime d'une manière identique en déclarant que si nous rejetons le principe de causalité, « toute la Nature seroit tombée dans le désordre' )>.
Il semble que cette assimilation ne pourrait s'expliquer que s'il y avait une réelle identité logique entre les deux concepts de loi et de cause, si les deux termes étaient synonymes.
i.IIuME. Essai philosophique sur l'entendement humain, Irad. Renouvieh cl PiLLON. Paris, 1878, p. 470-471.