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LA LEGALITE

Tout le monde sait qu'il n^en n'est pas ainsi. Il importe cependant d'éclaircir davantage celte question.

Reprenons la formule de Helmholtz en la considérant pour ce qu'elle est en réalité, c'est-à-dire comme l'expression du principe non pas de causalité, mais de légalité. Ce dernier terme n*est pas usité dans le sens que nous lui donnons, nous le croyons cependant clair : il signifie la domination de la loi. Cela nous permettra de traduire avec plus d'exactitude la fin delà phrase de Helmholtz que nous avons citée plus haut et où ce dernier stipule littéralement « la supposition de la légalité (Gesetzlichkeit) de tous les phénomènes de la nature^».

Comment arrivons-nous à formuler des lois ? Par l'observation et la généralisation des phénomènes. La faculté gênéralisatricedeTesprit humain a, de tout temps, beaucoup occupé les philosophes ; mais c'est un chapitre de la logique que nous entendons ici laisser complètement de côté. Nous considérerons comme donné que l'esprit humain possède la faculté de former à l'aide de la perception de divers individus le concept homme, de même qu'à l'aide de la perception de différents morceaux d'une matière jaune, inflammable, etc., il formera le concept soufre. Le principe de la légalité de la nature postule évidemment la formation de ces concepts, car les phénomènes étant infiniment divers, nous ne pourrions formuler des règles et d'ailleurs, une fois formulées, elles ne nous serviraient de rien, sans la facultéde généralisation.

Helmholtz, nous venons de le voir, qualifie la légalité de

1. Il serait sans doute fastidieux pour le lecteur de développer à celte place en quoi notre formule se rapproche de celles données par des chercheurs qui nous ont précédé, et en quoi elle en diffère. Mentionnons cependant que ce que nous appelons /e^/tt/i/e, d'un terme que nous empruntons à Helmholtz, mais dont ce dernier a mal défini la portée, correspond à peu près à ce que KnoMAN [Unsere Saturerkenntniss, trad. Fischer Benzox, Copenhague 1883) désigne comme causalité^ de môme que notre concept de causalité scienlifique se rapproche de celui tXidentilé du même auteur. Cependant Kroman semble quelquefois méconnaître les véritables limites du premier de ces deux concepts (cf. par exemple p. 204 où il le confond, tout comme Helmholtz, avec le postulat de compréhensibililé, p. 214 ss, où il voudrait en déduire l'existenco du nouméne). — Les concepts de causalité empirique et de causalité rationnelle formulés par M. KozLOwsKi [Revue philosopliique, 1905, p. 250) s'écartent davantage de ceux définis par nous, puisque cet auteur, d'une part, se sert du terme rationnel pour désigner ce qui est simplement conforme à la régie, c'est-à-dire d'après notre terminologie légal, (cf. Psycfiologiczne zrodla, Varsovie. 1899, p. 11, Revue philosophique, oct. 1900, p. 407) et que, d'autre part, le concept de causalité implique chez lui celui de devenir irréversible {Przeglad filozoficzny, 190G p. 200, 204).

« supposition » ; mais, à certains égards, elle est bien plus que cela, elle est une véritable conviction, peut-être la plus forte d'entre celles que nous sommes susceptibles de nourrir. Eneflet, tous nos actes conscients sont des actes intentionnels, c'est-à-dire entrepris en vue d'une fin que nous prévoyons ; or, cette prévision serait entièrement impossible, si nous n'avions la conviction absolue que la nature est ordonnée, que tels antécédents déterminent, et détermineront toujours, tels conséquents. C'est ce que Aug. Comte a résumé en ces termes : « Science d'où prévoyance, prévoyance d'où action*. »

On a prétendu quelquefois que celte conviction était uniquement fondée sur Texpérience. Mais cela paraît malaisé à concevoir. Sans doute, au point de vue abstrait, on peut complètement séparer l'observation de l'action, construire un type d'observation d'où tout élément d'action serait absent. Mais quand on pense au fonctionnement de nos organes de sensation, aux actes élémentaires infentionnels ou semi-intentionnels qu'il suppose, tels que de tourner les yeux ou de déplacer les mains, on se prend à douter que cette séparation soit possible dans la réalité, ni surtout que la période d'action soit ou ait jamais été précédée dans la nature d'une période d'observation, destinée à asseoir la conviction que Tordre y règne. Il est certain, en eflet, que l'bomme primitif, si proche de l'animal qu'on se le figure, devait être pénétré de cette conviction, puisqu'il a agi ; et l'animal même agit, ce qui, à moins de supposer, comme Descartes, qu'il soit une simple machine ou qu'il fasse toute chose poussé par l'instinct seul, implique que son intelligence, sur ce point, ne diffère pas radicalement de la nôtre. Le chien à qui je jette un morceau de viande sait le happer au vol : c'est qu'il connaît d'avance la trajectoire que ce|corps décrira en tombant ; elle lui apparaît sans doute, non moins qu'ànous, comme une manière de se comporter, propre à l'objet lancé dans certaines circonstances, c'est-à-dire comme une loi. Gœthe l'a dit : « Au commencement était l'action -. »

Seulement, les facultés de généralisation et d'investigation du chien sont extrêmement limitées. C'est pourquoi il ne sait prévoir qu'un nombre très restreint de phénomènes. L'homme primitif lui était déjà immensément supérieur. Ses prévisions, il est vrai, fondées sur la conviction de la légalité, ne s'appli-

1. Comte. Cours de philosophie positive, 4' éd., Paris, vol. I", 1877, p. 51.

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