‹ Identité et réalitéChapitre 90 sur 274 · DESCARTES · texte numérisé non relu

DESCARTES

point à se mouvoir de soy-mesme. Mais lorsqu'elle a commeucé une lois de se mouvoir, nous n'avons aussi aucune raison de penser qu'elle doive jamais cesser de se mouvoir de mesme force pendant qu'elle ne rencontre rien qui retarde ou qui arreste son mouvement. » Après avoir ainsi établi la perpétuité du mouvement, Descartes stipule, par une formule spéciale, qu'il doit se continuer en ligne droite. C'est sa deuxième loi et il rénonce comme suit : « Tout corps qui se meut tend à continuer son mouvement en ligne droite », en remarquant simplement dans le texte du XXXIX*" chapitre dont cette formule constitue le titre : « Cette règle, comme la précédente* dépend de ce que Dieu est immuable. »

Cette argumentation a certainement suffi pour forcer Tassentiment des contemporains : le principe d'inertie, presque immédiatement, domina la science, et ce en dépit de Taccoutumance tant de fois séculaire aux doctrines antagonistes d'Aristote. On s'en est quelquefois étonné, à tort suivant Dous. Descartes, en précisant ce qui n'était qu'obscurément sous-entendu chez Galilée, a réellement et clairement exposé ce qui constitue le véritable fondement de l'inertie, ce par quoi ce principe s'impose à notre esprit.

Nous avons vu qu'à l'origine le concept de la vitesse n'est qu'un rapport entre deux termes limités, et que le mouvement apparaît comme un changement, analogue au changement de couleur. Il n'en est plus ainsi pour nous : le mouvement nous apparaît comme un état, analogue par conséquent non au changement de couleur, mais à la couleur elle-même.

On voit que cette conception se rapproche de celle de Themistius et de Cardan, pour qui l'impulsion communiquée à un corps est quelque chose d'analogue à la chaleur. On peut dire qu*il eût suffi de considérer, dans ce cas, la chaleur comme une substance ou comme un accident substantiel (ce qui était d'ailleurs, comme on sait, assez conforme à la doctrine péripatéticienne), pour que le principe d'inertie fût créé.

Cette conclusion peut sembler paradoxale. En effet, nous ne connaissons pas de principe de conservation de la couleur et, depuis la ruine de la théorie de Black, nous ne croyons plus à la conservation de la chaleur. Mais il y a, nous l'avons vu, une différence profonde entre les phénomènes du mouvement et tous les autres : ceux-là nous paraissent simples, primaires, cenx-ci, compliqués, secondaires, susceptibles d'être expliqués par les premiers qui doivent constituer le fond des

choses. Quand la solution de permanganate de potasse que Ton appelait autrefois « caméléon minéral » change successivement de couleur, nous avons la conviction que ces modifications doivent avoir une cause, qu'elles sont les conséquences de changements qui se sont produits daps la substance colorante ; mais ces modifications elles-mêmes ou, en tout cas, le lien qui les rattache aux changements de couleur, peuvent rester cachés provisoirement. Il n'en est pas ainsi d'un phénomène du mouvement; il n'y a rien « derrière ». Par conséquent, si le mouvement est un état, s'il doit se maintenir comme tout état, nous pouvons l'énoncer sous une forme absolue, en faire un principe, sans avoir à craindre Tintervention d'aucun agent mystérieux.

C'est ainsi que le mouvement devenu état se transforme aussitôt en entité, en substance, c'est-à-dire qu'en vertu du principe de causalité, notre esprit manifeste l'invincible tendance à maintenir son identité dans le temps, à le conserver. Le corps qui se déplace est « en état de mouvement ». Ce qui distingue cet état des autres, ce qui en constitue, pour suivre notre image, la nuance particulière, c'est la vitesse. Quand nous avons bien saisi cette idée, nous admettons aussitôt que la vitesse n'est pas un quotient, qu'elle n'a pas besoin de limites, mais qu'elle existe dans chaque fraction du temps si petite que nous la voulions, qu'elle est une dérivée. Et c'est ainsi la vitesse dont nous énonçons la conservation.

Voilà, semble-t-il, le vrai fondement du principe. Et quoique la possibilité d'une preuve expérimentale existe, c'est bien cet argument qui crée notre conviction si forte, si différente de celle avec laquelle nous accueillons les formules purement empiriques. C'est aussi ce sentiment obscur qu'il y a au fond du principe autre chose que de l'empirie pure, qui explique qu'on ait cherché si obstinément des démonstrations aprioriques. Par conséquent, Descartes a dévoilé l'essence du principe en le rattachant à « 1 immutabilité de Dieu », à la conviction que toute chose persiste dans la nature. Il a donc non seulement le mérite d'avoir, le premier, proclamé hautement le principe, mais encore celui d'en avoir indiqué le véritable fondement. Nous avons vu, d'ailleurs, que toutes les tentatives de déduction apriorique que nous avons examinées sont également fondées sur le principe de l'identité dans le temps. Il est très curieux, à ce point de vue, d'observer la forme que Kant donne au principe. Il l'énonce : Tout ce qui

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