‹ Idylles et poèmes champetres. Choisis et précédés d'une introdChapitre 1 sur 33 · LÉ0J^A7{D · texte numérisé non relu

LÉ0J^A7{D

Il y a toujours quelque ridicule, ou du moins de la pédanterie, à découvrir un poète ignoré. Mais puisque le goût du jour donne dans le méconnu, le précieux et le rare, voici un petit poète du XVIII^ siècle qui est asse^ agréable ; et il m'a semblé que l'on pourrait, par aventure, en relire encore aujourd'hui quelques vers sans déplaisir.

Ce n'est pas que Léonard soit un grand poète. Il n'a point d'invention, sa langue n'est pas d'une richesse extraordinaire, ses images ne sont pas un sujet d'étonnentent par leur nouveauté. Mais Léonard, si l'on excepte Chénier, est assurément de nos jours le plus lisible de tous les petits poètes du XVIIh, qui It sont peu.

Nicolas-Germain Léonard naquit à la Guadeloupe le i6 mars ty44. Son père était procureur au Conseil supérieur

de l'Ile. Il vint sans doute très jeune en France, où il fit ses études. De très tonne heure il prit le goût de la poésie. A dix-huit ans, l'Académie de Rouen le couronnait pour un poème sur les idées religieuses.

Il semble que Léonard mena pendant quelque temps une vie asse^^ agréable, gaie, légère, cultivant à la fois les muses et l'amour, ce qui lui permit de publier en iy66 un premier petit recueil d'Idylles morales qui lui valurent d'être traité «■ d'honnête enfant et de pauvre diable » par Grimm — et par ailleurs de goûter à l'amertume de la vie, lorsque à vingt ans l'on est contrarié dans ses passions. L'on ignore l'aventure qui toucha si fort le cœur de Léonard : il est difficile d'y insister, les détails manquent. Toutefois à l'aide de quelques indices et en feuilletant les Lettres de deux Amanti habitants de Lyon, roman de Léonard qui parut en lySj et la Nouvelle Clémentine ou Lettres de Henriette de Berville (iy74) on peut prendre une idée asse^ vague de l'histoire romanesque de Léonard et de ses amours, qui le blessèrent si profondément et dont le soutenir devait le suivre jusqu'au tombeau, où il arriva d'une façon mélancolique et prématurée à quarante-huit ans.

Léonard était le familier du marquis de Chauvelin. Aimable, jeune, il savait se rendre indispensable, dessinait, chantait avec une asseï jolie voix des chansons légères dans le goût de celle-ci :

La belle Alcimadure Allait un jour chantant:

Dans toute la nature Jl n'çst rien de cpnstant,,.

Cela nécessitait un accompagnement d'épinette ou de clavecin. C'était charmant.

C'est probablement dans une des réunions que donnait Madame de Chauvelin que l'agréable Léonard rencontra celle qu'il tenta (malheureusement, ce me semble) d'immortaliser sous le nom d'Henriette de Berville. Il l'aima de suite. Il lui écrivit et son audace fut récompensée. Il fut aimé de la jeune file, et pendant un an, tous deux se virent dans un château des bords de l'Orge où elle habitait avec sa mère. Cette femme cruelle pensa toutefois qu'il était bon que sa fille épousât quelque gentilhomme dont la fortune et le titre fussent congruents. Léonard était pauvre et sans noblesse. Il ne pouvait prétendre à la main d'Henriette. Celle-ci refusa le prétendant qu'elle dei'ait à sa mère ; on l'enferma dans un couvent. Et elle y mourut de désespoir.

Léonard a raconté ces tristes amours dans la Nouvelle Clémentine, roman qui parut en iyj4 et dont le succès fut asse^ médiocre pour qu'il en put tirer une seconde mouture, Lettres de deux amants habitants de Lyon, qui eut par contre une certaine vogue. De beaux yeux pleurèrent ; les femmes sensibles avaient ce livre entre les mains. On le traduisit en italien et en anglais.

« Ces lettres ne sont point le fruit de l'imagination, disait Léonard dans l'avertissement de la Nouvelle Clémentine. Tous les détails en sont vrais ; l'événement qui les termine est arrivé en 1772. 0 Faute de renseignements plus précis, nous sommes bien obligés d'en croire les écrits du poète.

Néanmoins on peut lire dans la correspondance de Grintm à l'année 1770, le passage suivant : « On dit que M, Rous-

seau a été tenté de mettre au théâtre une autre scène fort tragique qui vient d'arriver à Lyon, mais qu'il a etfsuite renoncé à ce projet. Un jeune homme et une jeune fille, celui-] à maître en fait d'armes, italien de naissance, celle-ci fille d'un aubergiste fort à son aise, avaient pris l'un pour l'autre la plus forte passion. Les parens leur ayant annoncé que leur mariage ne pouvait avoir lieu, et qu'ils ne seraient jamais l'un à l'autre, les jeunes gens, revenus de leur première douleur, se jurent une foi éternelle ; et pour rendre leurs sermens indépendans des événeniens, ils prennent jour ensemble, se parent comme deux victimes, se rendent à la campagne près de la ville, dans une chapelle, et là, agenouillés devant l'autel, ils se tirent chacun un coup de pistolet en se tenant étroitement embrassés. . . Des lettres écrites de Lyon par des personnages respectables assurent la vérité de ce fait singulier et bigarre, avec tous ses détails...»

Et une note du supplément à la correspondance de Grimm donne ce renseignement complémentaire: a Le funeste événement arrivé à Lyon, dont parle Grimm, est celui qui a fourni à M. Léonard le fond des Lettres de deux Amis de Lyon...»

Quoi qu'il en soit, que Léonard ait raconté dans son livre sa propre histoire, ou qu'il y ait mêlé des sentiments personnels à une anecdote qui avait défrayé la chro7iique, c'est assurément pour s'arracher à de tristes souvenirs quil sollicita de son protecteur, le marquis de Chauvelin, une place qui lui permit de vivre avec asse:^ d'indépendance en inême temps qu'elle lui donnerait de quoi sulrvenir à ses besoins.

Le marquis de Chauvelin, fils de l'ancien garde des sceaux, était maître de la garde-robe de Louis XV. C'était m

homme d'esprit, aimable, un peu poète et qui avait du goût. Il fit attacher Léonard à M. Sahatier de Cabre, chargé d'affaires de la France à Liège, en qualité de secrétaire d'ambassade. Cela se passait en 177s-

Les relations entre le Prince Evêque de Liège et la Cour de France étaient fort cordiales et se bornaient à peu de choses. Pendant les absences de M. Sahatier de Cabre, qui se répétèrent plusieurs fois, Léonard fit l'intérim. Ce n'était pas très compliqué. Notre poète y mit beaucoup de :(èle et d'application ; il s'en tira bien. Si bien qu'il gagna l'estime et l'amitié du Prince Evêque. Celui-ci appréciait fort les petits poèmes de Léonard, qui lui avait offert un bel exemplaire de ses Poésies Pastorales. Pour lui en marquer son contentement, le Prince Evêque voulut donner à Léonard une tabatière en or, agrémentée d'une miniature qui le représentait. Il pria Sàbatier de Cahre de bien vouloir la lui transmettre. Mais le diplomate, par excès de scrupule, ne pensa point qu'il convenait de l'accepter sans un avis du ministre des Affaires étrangères. C'était alors M. de Vergennes. Ce simple présent motiva toute une correspotidanci entre le ministre et le chargé d'affaires ; enfin Léonard eut la permission de recevoir la tabatière — et il put remercier en même temps que le Prince Evêqne M. de Vergennes pour les bontés qu'il lui témoignait de la sorte.

Entre temps, Léonard continuait d'écrire. Il ptcbliait le Temple de Gnide, imité de Montesquieu et dédié a aux mânes de M. de Chauvelin » qui était mort subitement à la table de jeu de Louis XV, dont ce prince fut fort affecté ; la J^ouvelle Clémentine en 1774 ; puis, dans /'Almanach

des Muses et le Mercure de France, des poésies qu'il recueillit dans l'édition des Idylles et poésies champêtres, ornée de gravures, en lyyj. Une édition de luxe en parut à la Haye en ij82.

En plus de cela, Léonard employa ses loisirs diplomatiques à composer un long Mémoire historique sur l'Etat de Lièges, qui demeura manuscrit.

La santé du poète n'était pas excellente. Il profita du départ de M. Sàbatîer de Cabre, remplacé par le marquis de Sainte-Croix, pour quitter Liège, le huit décembre ij82 et il revint en France, Il pensa que l'air du sol natal conviendrait à sa langueur. Il s'embarqua pour la Guadeloupe en 17^3 / ^t i^'^st à cette époque qu'il écrivit sa Lettre sur un voyage aux Antilles, qui est un charmant petit ouvrage,

Léonard quittait la France avec peine, ou du moins, s'il faut en croire les premières lignes de son Voyage, c'est une dame qu'il y regrettait, celle-là même à qui est adressée cette lettre. Mais la vue de la mer où il était né lui procura une impression délicieuse. La traversée, quoique longue, n'était pas trop pénible.

A la hauteur des Canaries, le ciel devient plus aimable ,' des étoiles nouvelles et plus brillantes que les nôtres y mettent leurs vives lueurs. Les nuits sont alors fort belles. Que Léonard y devait prendre de plaisir !.. . Autour de lui les passagers jouent, dansent et rient...

« Représentez-vous, dit-il, dans ce moment une troupe de fous dansant au son du violon. Il est impossible d'exprimer le charme que l'instrument répandait dans ce vaste silence et au milieu de ces déserts. Assis sur le bord du navire, immo-

bile, regardant la lune, je me irtraçais des temps heureux. Une mélancolie délicieuse me ramenait dans les plaisirs de ma jeunesse. Aux airs de certaines contre-danses, qui venaient quelquefois me frapper l'oreille, mon cœur se reportait sur des souvenirs attendrissants, et les larmes coulaient de mes yeux, fe crois que cette sensation vive et pénétrante pouvait naître aussi du contraste singulier de notre état d'inquiétude avec la gaité d'un bal. D'ailleurs j'avais souvent éprouvé le même effet dans les campagnes, quand j'entendais, de loin, les chants d'uae romance, ou les sons de quelque instrument. L'émotion me gagnait insensiblement; je révais, je m'oubliais, et la nuit me trouvait encore occupé de cette mélodie rustique. . . »

De pareils moments sont faits pour plaire au cœur d'un Léonard. La vie du bord est facilement monotone, malgré les divertissements que l'on prend pour tromper l'ennui de la mer et du ciel. Le moindre événement excite un grand intérêt. Une épave que l'on rencontre, un vaisseau que l'on croise, et avec lequel on fait route pendant quelques jours : cela distrait.

Enfin, entre un banc de poissons volants et un nuage, l'on distingue bientôt la terre.

<( A la chute du jour, on vit Marie-Galante, La

Désirade et la Guadeloupe. On apercevait la fumée des habitations de cette dernière île, et une teinte de verdure qui charmait dis yeux fatigués depuis six semaines du spectacle uniforme de la mer. La lune se leva derrière les montagnes, et jetta une douce clarté dans leurs mornes sauvages dont elle tranchait les ombres. Quelques lumières se montraient faible-

ment dans ces grandes solitudes ; on distinguait des barques de pécheurs près du rivage. . . a

Dès qu'il eut goûté à nouveau l'atmosphère natale et la douceur de vivre dans les endroits de sa petite enfance, Léonard n'aspira plus qu'à y rester. La place de Procureur du Roi était devenue vacante, par suite du départ de M. Dubuc de Saint-Olimpe. Léonard y prétendit. Il vint en France en I y 8 4, pour faire agir ses protecteurs et ses amis. La marquise de Chauvelin lui fit obtenir ce qu'il désirait: il y a aux archives des ministères des affaires étrangères, de la marine et des colonies, de nombreuses lettres qui témoignent des amitiés puissantes qu'avait le poète à la Cour. Il était aimable, on l'aimait donc. Léonard retourna en juin Ij8s à la Guadeloupe, en qualité de lieutenant du juge à la sénéchaussée de Pointe-à-Pitre. Un brevet royal confirmait sa nomination.

Dès les premiers temps, ce fut presque le bonheur. La nature de ces pays est riche et belle. L'aisance règne che\ les planteurs, leurs esclaves eux-mêmes sont contents de leur sort. Léonard donne un charmant petit tableau de la vie des habitants de l'Ile, dans son Voyage aux Antilles :

<r . . . far rivai par une avenue de galbas qui forment sept allées majestueuses. C'est une volupté d'être au point du jour sous ces grand arbres, et d'y entendre le chant des merles, des grives et des ortolans, qui font un ramage aussi doux que celui des oiseaux du printemps. . . f 'admirai le gommier dont la tige droite et magnifique ressemble aux plus hauts mdts des navires. Quand on coupe son écorce, elle répand des ruisseaux d'une gomme blanche et gluante. Les résolus me charmaient

par la grandeur et l'élégance de leurs formes ; ils s'élevaient en belles girandoles ; leurs branches projettées en parasol et couvertes d'un feuillage touffu, représentaient un lustre en pyramide...

a Déjeunes esclaves s'occupaient dans la maison à dépouiller le mill ; c'était une veillée champêtre. Elles firent une chanson dont je fus le héros : je me trouvais en pays de connaissance avec des poètes. Lexir s couplets n'avaient ni rime ni mesure, quatre mots les faisaient chanter pendant une heure ; mais elles avaient le mérite d'improviser sur-le-champ, et, comme Mascarille, elles dansèrent ensuite leur chanson... Les voix douces des femmes, leur chant composé de sept ou huit notes, qui riment sans cesse, et la mélancolie de leur musique, ont quelque chose d'attendrissant ; elles forment un chœur à part, et les nègres chantent alternativement avec elles... »

Voici un petit portrait du créole, qui paraît plein de justesse :

« On trouve généralement en nous de l'énergie par accès ; des vertus de tempérament qui n'ont point de suite ; des éclairs d'esprit qui s'éteignent dans la nuit de l'indolence ; une médiocrité passive qui ne nous laisse déployer ni de grands talents ni de grands vices ; un sentiment de mollesse, accru par le dégoût des obstacles et par l'amour du repos ; un défaut de mémoire et une langueur d'imagination, qui peuvent venir de la faiblesse de nos organes... »

C'est le portrait de Léonard lui-même.

Il semble que la vie lui devait devenir meilleure. Il n'en fut rien.

Quelles que fussent les raisons qu'il avait d'être heureux, Léonard ne l'était point. Sa santé, déjà irrégulière lorsqu'il était à Liège, ne se raffermissait pas. Bien plus, l'affection nerveuse dont il était atteint croissait de jour en jour. Il avait la nostalgie de l'amour, un vaste appétit du bonheur qu'il poursuivait sans cesse et ne pouvait atteindre, en quelque lieu qu'il fut.

Il obtint plusieurs congés de convalescence qu'ilvint passer en France. Les amis qu'il y avait laissés l'accueillaient avec joie. Aimable auprès des dames, avec dans les yeux une certaine langueur propre aux créoles et qu'y met le regret du lointain rivage et d'un ciel plus clément que le noire, un peu timide, de cœur sensible, d'esprit asse^ vif, on le voyait toujours avec plaisir.

Il profita de son séjour à Paris, en lySj, pour revoir la quatrième édition de ses Œuvres, deux charmants petits volumes, ornés d'illustrations agréables, et sortis sur papier bleu de ciel des presses de che^^ Prault, imprimeur du roi.

La poésie était la vraie affaire de Léonard. Pour ses fonctions de juge, il semble qu'il les ait fort mal remplies : ou du moins d'une manière asse:^ relâchée. Venu dans Vile avec les idées de la nouvelle philosophie, très attaché à donner le bonheur à l'homme, Léonard se heurta dès le début aux réclamations des planteurs qui ne voulaient pas d'innm'ations. En 1J90, lorsque des dissentions éclatèrent entre les indigènes et les colons, Léonard tenta de les concilier. Il échoua. Par ailleurs on se plaint qu'il soit inexact et peu régulier.

Ces difficultés n'étaient point pour convenir au pauvre ÏÀonard, déjà si susceptible, si inquiet. Lacour, dans son

Histoire de la Guadeloupe,^/ le Journal de la Guadeloupe disent que Léonard manqua d'être assassiné. Je n'ai rien trouvé qui put apporter quelque lumière sur ce point.

Il revint en France en octobre 17^2, pour y passer un congé nécessité par sa santé de plus en plus défectueuse. Il pensait quitter de terribles ennuis pour une paix charmante, il écrivait dans une élégie :

Enfin je quitte ces orages.

Les dieux ont pitié de mon sort...

// tomba en pleine Révolution. Le monde aimable qu'il avait quitté quatre ans auparavant, comme il était changé ! Qu'allait-il devenir au milieu de ces farouches patriotes, lui, l'agréable peintre d'idylles, l'inutile chanteur d'élégies !

Il repartit avant l'expiration de son congé. A Nantes, peu de temps avant de s'embarquer, il tomba malade : il mourait à l'hôpital, le 26 janvier 179J, le jour même fixé pour le départ du navire qui devait l'emporter. Ainsi vécut cet homme aimable qui fut bien de son temps et que le souvenir tenace d'un amour malheureux mena doucement au tombeau.

Léonard est le seul des petits poètes du XVIII' siècle qui ne soit pas absolument ennuyeux. Ce n'est point qu'il eut du génie, loin de là. Mais à une époque oti Collé reprochait à Voltaire de mettre trop de couleur dans sa poésie et proclamait que le but du poète est de faire « de l'invention et des caractères i>,à l'époque où triomphent les petits vers de Dorât, de

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Bernis et de Berquin ; de Saint Lambert, de Ducis et de Le Tourneur, il n'est pas sans mérite de sentir la nature avec asseï de justesse et de rythmer d'autres vers que ceux de la Pucelle ou de Vert Vert.

Je ne prétend point par laque Léonard soit original. Mais ses qualités (il en a) sont bien à lui et le mettent en dehors des petits poètes de boudoir et de ruelles — en dehors et au dessus. Il faut noter l'influence qu'exercèrent sur lui Thompson, Goldsmith et Gessner, qui jut son ami. Celui-ci jouissait alors d'une vogue énorme. Léonard le prit pour maître et témoigna d'une grande admiration à son sujet. J'avoue que je préfère les imitations à l'original. L'alexandrinisme allemand n'est guère heureux. Gessner est soporifique. Léonard fréquentait aussi beaucoup Virgile dont il mit en vers quelques églogues, Théocrite, Bion, Properce et Moscus. Tibulle et Sapho le touchèrent également. On retrouve leur influence dans ses premières poésies. Plus âgé, plus mûr, sans jamais être très personnel, Léonard tire ses sujets de luimême et de ses propres sentiments. C'est là qu'il donne sa mesure.

Sa versification est facile. Je sais bien que la facilité est détestable ; mais au XVI 11^ c'est le plus grand charme de la poésie, qui n'était rien moins que poétique : ni artiste, ni plastique, ni musicale. Celle de Léonard est du moins coulante, mélodieuse même. Elle a l'avantage d'être simple, elle ne se cherche pas — pas asse^, le plus souvent.

Ses chansons sont fort agréables.

Celle-ci semble quelque légère poésie de Musset :

Elle avait un chapeau de rose

Un corset blanc La collerette à demi-close

Le sein tremblant, Les cheveux flottants autour d'elle,

Et les pieds nus, Dans ce désordre elle était belle

Comme Vénus...

Son vers, encore qu'il ne soit pas d'une matière marmoréenne, a de la grâce et de l'agrément dans sa mollesse. Il tire ses qualités de ses défauts. Il est nonchalant et vague. Léonard entremêle habilement les coupes ; ses vers libres, comme ceux de La Fontaine, n'ont pas le rythme parfois sautillant des Fables. Ils sont plus mous, plus flottants, moins précis ; ils n'ont pas leur admirable vivacité.

Sa langue est déploràblement lâche. Il cheville ; il abuse de l'épithète, du diminutif, du terme inexact. Ce sont les vers faciles d'un homme paresseux : des vers de créole. On dirait presque des vers de femme. Grimm Va vu, à propos de sa prose : « Ce quHly a de singulier, dit-il, c^est que M. Léonard a le style et le tamage dhme jeune et jolie femme sans idées... » Léonard réussit asse:( bien le petit poème court, la chanson, l'élégie. Dès qu'il aborde les grande sujets il devient insipide, il sent l'école. Son Temple de Gnide, ses Saisons, malgré quelques images heureuses, sont ennuyeux. C'est alors un petit poète quelconque du XVI 11^ — c^ est-à-dire le contraire du vrai poète. Il est 'Berquin, il est Dorât, il est Bernis. Autant le laisser dans l'ombre. Mais ce qui donne quelque valeur à Léonard, à travers les défauts de son époque, malgré

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ses accessoires ridicules (comme tous les accessoires poétiques au bout de cinquante ans : question de mode)(i) ses faiblesses de verbe et de composition — c'est le sentiment.

Il avait une âme tendre — il était sensible, comme l'on disait vers 17 jo. Nous avons vu qu'il fut blessé : il exhala ses plaintes doucement et beaucoup plus par le ton général de ses poèmes, que par un cri de- douleur ou de révolte. Il n'est pas Ovide, mais il n'est pas Chatterton. Il y a une place entre les deux : Léonard l'occupe.

Il est mélancolique, sans doute parce qu'il n'a pas la force d'être amer. C'est un petit élégiaque.

Il y a de ces natures, qui touchées par le destin, et résignées par manque de ressort, ou indijférence, ou scepticisme (ne pas croire à l'importance universelle de sa douleur, quelle puissance l) n'insultent pas l'amour, ni les dieux, ni le sort. Elles savent que la révolte est vaine ou bien s'avouent au dessous de la fatalité. Elles souffrent vivement au moment où la douleur les frappe ; puis quand le temps est venu adoucir la plaie, leur malheur devient supportable. Toutefois la vision qu'elles ont du monde extérieur s'en ressent, et leur gaité même est mélancolique. Le souvenir des plaisirs leur est un sujet de tristesse : parce qu'ils ne sont plus. Elles ont comme un sixième sens, aigu et douloureux, le sentiment de la fuite du temps.

(1) Les moutons. Us rubans et les bergeries de Léonard (des bergeries où il manque le lonp,a dit un pUiisani) au fond, valent bien les lues, les nacelles romantiques, les htus pirnassiens , les licornes symbolistes — voire mime, nos flutei virfilienneSf fios lauriers (t nos roses \

Toutefois elles aiment à parler de leur douleur : elle leur devient nécessaire. Elles en tirent comme une sorte de gloire. Elles vivent avec, elles l'entretiennent, elles en font l'objet d'un culte secret, dangereux et délicieux : c'est de cela que nait la poésie du souvenir. Plaisir amer, et qui tue. Léonard en est mort.

Léonard est de ces nature. Un Byron demande à l'univers d'autres raisons de vivre, un Keats se laisse mourir, un Vigny s'exile. Lui, Léonard, il s'abandonne à sa destinée. Question de tempérament.

Par sa façon de sentir et de s'exprimer, Léonard est plus près de nous que ses contemporains. Ils furent spirituels, il est sentimental. Au XVIII' siècle, on les compte.

Il est plus près de nous parce qu'il sent la nature comme nous pouvons la sentir : non pas pour elle-même, mais à cause de tout ce qu'il y met. Il l'aime parce qu'elle est le témoin, parce qu'elle est pour lui le vivant souvenir.

Qu'il peigne dans ses vers les riches paysages de son pays natal, ou les bords fleuris de l'Orge, les bosquets de Romainville et d'Arpajon, c'est lui Léonard qui occupe le centre de ces petits tableaux, soit que l'image de la bien aimée disparue vienne troubler sa rêverie, soit que, — lentus in ombra, — il porte ses regards

Sur les vallons silencieux Qui sont à l'abri de l'orage

et compare sa destinée à celle des autres hommes. . .

Il semble bien que Lamartine l'ait fort aimé, dans sa jeunesse. L'fimant d'Elvire disait avoir l>eaucoup lu Parny ; mais il

ne parle point de Léonard. Est-ce oubli, — ou la conscience de ce qu'il lui doit le retient-il ?

C'est un des mérites de Léonard de faire quelquefois songer à Lamartine. Ceci n'est pas pour diminuer la gloire de ce grand romantique — mais il me paraît juste d'insister un peu sur ce point. Lamartine n'en sera pas moins un poète de génie, et Léonard y gagnera un peu.

Des vers comme ceux-ci :

(( Tombez, arbres, tombez, vous ne la verrez plus ! ou bien

« Je demande Doris à tout ce que je vois... ou bien

« Viens, que je sente au moins l'air qu'elle a respiré... ou bien

ff Un seul être me manque et tout est dépeuplé :

et mainte strophe des Regrets ne pourraient-ils pas très bien se trouver tels quels dans la bouche de Lamartine ? En cherchant bien...

De même lise^ /'Absence : c'est la Tristesse d'Olympio cinquante ans avant la lettre. La raison en est simple, si l'on consiJère le point de départ, qui est le même : Rousseau. Mais Léonard a plus de mérite, puisqu'il vient le premier. Mérite asse:( rare, parce qu'il est le seul de son temps à sentir de la sorte ; mérite asse:^ mince, parce qu'il ne l'a certainement pas fait exprès. Voilà le défaut des impulsifs : ils ont du génie (ici, un génie très relatif) mais ce n'est pas de leur faute. Cela vaut peut-être mieux que d'être conscient, mais d'en manquer.

En un mot : sensibilité moderne, sentiment assc^ exact de la nature, c'est là, il me semble (je ne veux rien exagérer) ce qui donne à Léonard un intérêt aictre que celui de la curiosité. Avant Chateaubriand, avant Stendhal, avant Lamartine, il fut romantique. Romantique inconscient, je le veux bien, mais romantique.

On trouvera plus loin la bibliograpJne complète de Léonard. Le choix des poésies que nous donnons a été fait sur la quatrième édition de ses œuvres, de che:^ Prault, (2 volumes in-i2, ijSy) édition que Léonard revit et corrigea lui-même avec beaucoup de soins. Nous n'avons rien cité du Temple de Gnide, ni des Saisons. Il y a bien quelques passages qui né manquent pas d'un certain mouvement, dans celles-ci. Mais l'ensemble est ennuyeux ; et nous n'eussions pu rester dans le format de ce petit volume.

Tel qu'il est, j'espère qu'il plaira. Que les philosophes n'y touchetit point, ils n'ont rien à y voir. Ce sont des vers pour les adolescents et les jeunes filles. Virginibus puerisque canto!

Emile HENRIOT.

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