‹ IdyllesChapitre 1 sur 4 · ÉDITEUR ET LIBRAIRE FRANÇAIS · texte numérisé non relu

ÉDITEUR ET LIBRAIRE FRANÇAIS

No. 850 SixTH Avenue,

j|.A petite pluie fine qui rayait le ciel depuis le lever du jour cessa enfin ; un rayon d'or jaune enfilant le sombre couvert des hêtres pénétra au fond de la grande bergerie. Les béliers enfouis jusqu'au jarret dans la haute litière, que, tout en broutant la provende matinale, ils avaient recouverte de trèfle vert arraché aux crèches, levèrent la tête vers le rayon et poussèrent un bêlement d'appel.

A ce signal, les brebis pleines et nourrices se levèrent précipitamment en ployant leurs genoux, et, d'un seul bond, la moitié du troupeau se présenta à la claire-voie qui ferme la bergerie. Les derniers venus grimpaient sur les autres pour aspirer la tiédeur du soleil, et les maîtres béliers durent repousser d'un coup de frontal plus d'un indiscipliné sorti des rangs.

— Eh oui! fit le valet de ferme en s'approchant lentement de la porte,* on va vous lâcher dans les clos! Vous avez bien le temps, l'herbe est encore mouillée ! Jean, le maître, veut voir les agneaux. La porte de la cour est-elle fermée ?

— Oui ! répondit une voix lointaine. Et l'on entendit la lourde barrière retomber de tout son poids contre le montant de pierre avec le cliquetis ordinaire du crochet de fer sur le granit.

— Allez ! dit le valet de ferme de sa voix paresseuse et lente.

Il retira la traverse qui assujettissait la clairevoie, puis ôta la claire-voie elle-même et recula un peu pour n'être pas renversé.

Effrayés de la liberté subite, les béliers res tèrent immobiles sur le seuil étroit et bas, regardant devant eux et craignant un piège.

Une bouffée de vent tiède leur apporta l'arome des falaises humides des buées de la mer, l'odeur de Therbe courte et grasse, tondue jusqu'au sol par leurs dents tenaces et patientes, et soudain, la tête levée, comme poussés par un fouet invisible et résistant encore à l'instinct qui les appelait, les superbes animaux se précipitèrent dans la grande cour qu'ils franchirent en quelques bonds.

L'abreuvoir, entouré de pierres moussues, abrité par les épines noires, ne les tenta point ; ils passèrent outre et s'arrêtèrent, le nez sur la barrière qui menait à la liberté.

Tout le troupeau avait suivi, les vaillants en tête, les mères pleines plus lentes et plus

4 WYLLES,

lourdes, et enfin les nourrices, encourageant les agneaux nouveau-nés encore chétifs et tremblants sur leurs jambes d'un jour. La masse entière s'arrêta immobile, résignée, et pourtant frémissante devant la grande barrière qui ne voulait point s'ouvrir.

— Eh ! sont-ils pressés ! dit le valet en traversant de son pas ferme et lent la cour boueuse où ses lourds sabots de hêtre remplis jusqu'au bord de paille fraîche laissaient de larges empreintes. On dirait qu'ils n'ont pas vu d'un mois le ciel du bon Dieu !

— Laisse-les aller ! dit une voix forte derrière lui.

Le fermier venait 'de sortir ; sur le seuil de la porte, les bras croisés, la tête couverte d'un chapeau à largos bords, il dénombrait son troupeau et le trouvait en bon état; son œil de propriétaire satisfait allait des brebis pleines aux agneaux gras, s'arrêtant avec complaisance sur les nobles béliers, si redoutables quand ils tenaient tête aux chiens du voisinage.

Longeant le mur de te^re, le valet se fraya n grand'peine un passage jusqu'à la barrière, et d'un geste de menace écarta la troupe pusillanime. Ils reculèrent tous, excepté les trois grands béliers, qui continuèrent à regarder la route d'un air méchant Un second geste ne les effaroucha pas davantage, et ils rallièrent le troupeau d'un bêlement d'appel.

— C'est bête, ces animaux-là, grommela le valet de ferme en prenant par les cornes le plus voisin de lui; ils ne comprennent pas qu'une barrière, ça s'ouvre en dedans, exprès pour les faire rentrer quand ils sont dehors, et pour les empêcher de sortir quand ils sont rentrés!

Le bélier se débattit et menaça pendant un instant; mais de sa main libre le valet avait repoussé la barrière qui s'écarta, grinça sur ses gonds et alla battre le mur ; toute la bande, d'un élan prodigieux, se précipita sur la route.

Ils prirent leur course au grand galop, se culbutant contre les haies et se passant sur le

corps sans pitié ; puis le parfum des lychnîdes roses, abreuvées de pluie et déjà chaufiFées par le soleil, tenta leur gourmandise, et lentement^ faisant l'école buissonnière, les moutons se dirigèrent A'ers la falaise.

Quand le piétinement du troupeau sur la route eut cessé de frapper l'oreille d'un bruit régulier, le fermier se décroisa lentement les bras, regarda le ciel devenu bleu, et poussa un soupir. L'horloge de la salle derrière lui dans la maison frappa lentement neuf coups, avec un formidable bruit d'échappement, puis le silence se fit, mesuré par les battements égaux et sourds du balancier.

Quelques gouttes de pluie tombaient l'une après l'autre du toit de chaume neuf, et faisaient un petit clapotis mélancolique dans l'ornière pleine qui marquait la ligne d'avancement du toit tout autour de la maison ; l'une d'elles effleura le fermier qui avait fait un pas en avant; il l'essuya sur sa joue d'un geste machinal et poussa un second soupir, comme

si cette larme de sa maison avait remué en lui toutes les larmes de son cœur.

— Marie, dit-il en se tournant vers l'intérieur, voilà qu'il fait beau, vous pouvez sortir le petit.

Une vieille servante parut, tenant dans ses bras, avec autant de soin et de respect que si c'eût été un Enfant Jésus de cire, un petit être pâle et triste, dont les grands yeux bleus errants autour de lui cherchaient, pour s'y reposer, un objet qui lui fût agréable.

— Promenez-le le long de la haie, il n'y a pas trop de soleil, et il y a de la chaleur, fit le père en couvrant le petit garçon d'un regard aussi triste et plus profond que celui de l'enfant luimême. Il approcha son visage du petit visage pâle et l'embrassa avec tendresse ; le garçonnet lui passa doucement la main sur la bouche^ mais sans sourire, et le père, navré, recula un peu pour ne pas laisser voir à la servante le chagrin que lui causait l'état do son fils unique.

Soudain les yeux du petit s'éclairèrent ; il leva son bras débile indiquant un objet qui satisfaisait son regard, et prononça lentement ce nom court et facile :

— Vevette !

Le père suivit ce mouvement, et la jeune fille qui passait de l'autre côté de la cour, se sentant regardée, pressa le pas en rougissant

— Vevette ! répéta l'enfant prêt à pleurer.

— Le petit te veut, viens un peu ici, cria le fermier de sa voix mâle et sonore.

Vevette traversa la cour et s'approcha du groupe. Le petit lui tendit les bras ; elle le prit, et il se mit aussitôt à jouer avec les cheveux frisés et indociles, avec le petit bonnet de toile, avec les oreilles mignonnes de la fillette. Elle se prêtait à ce jeu, lui donnant de petits noms d'amitié, faisant coucou avec lui derrière l'épaule de la vieille servante, et transfusant en cet être frêle et soucieux toute la joie de sa propre jeunesse.

— Il n'aime guère que toi, dit tristement le

père, pendant que Tenfant, qni arait commencé }>ar sourire, finissait par rire aux éclats des caresses de son amie.

— Oh ! notre maître, et puis vous! Et il vous aime plus que moi, et c'est bien juste, puisque vous êtes son père ! fit la jeune fille avec un sentiment de délicatesse qui amena sur sa joue une nouvelle rougeur. Voyez comme il vous regarde !

Elle présenta au père ému Tentant qui continuait à sourire. Le père ouvrit les bras, et le petit garçon tendit les siens. Vevette le remit au fermier et s'éloigna aussitôt du côté de la bergerie.

En la voyant disparaître, le petit visage se contracta, la bouche pleureuse se gonfla, et l'orphelin répéta plaintivement :

— Vevette !

— Pauvre petit ! murmura le fermier, ce n'est pas Vevette, c'est ta mère qu'il te faudrait. Mais ni ton chagrin ni le mien ne feront revenir la pauvre âme 1

Il rendit l'enfant à la bonne et s'en alla de son pas ordinaire voir les veaux nouveau-néa à l'étable.

Laurent avait perdu sa femme dix-huit mois auparavant, et la joie d'être père avait été assombrie par la mort prématurée de la jeune mère.

Non qu'il l'eût aimée d'un amour très-profond, mais l'habitude d'être ensemble, la douceur de la pauvre créature, souvent malade et toujours patiente, lui avaient inspiré un attachement plein de pitié.

Elle désirait ardemment un fils, — moins pour elle que pour le fermier ; ceux qui possèdent la terre savent seuls quel chagrin cruel ressent le propriétaire à la pensée de mourir sans héritier direct.

A quoi bon l'ordre et l'épargne, si le patrimoine séculaire, augmenté de tout ce que peut y joindre une vie de travail, doit aller enrichir des collatéraux? Avec quel courage, au contraire, n'ensemence-t-il pas, celui qui dans

l'avenir voit mûrir les moissons des fils de son fils!

Elle sentait qu'elle mourrait de sa maternité, la pauvre jeune femme peu faite pour l'existence grossière des champs, et pourtant elle avait demandé un fils dans toutes ses prières. Il était venu, cet enfant désiré, et la mère était partie, sans même avoir le temps d'apprendre que la vie de l'héritier semblait un miracle, tant il était frêle. Depuis, l'époux esseulé, le père inquiet devenait de jour en jour plus triste dans la maison riche et désolée, où il y avait de tout en abondance, — sauf du bonheur.

Laurent avait beau vouloir détourner son esprit vers les choses pratiques, il ne pouvait secouer la mélancolie de ses souvenirs.

Qu'est-ce qu'une maison sans maitresse, sinon un corps sans âme? Les armoires de chêne, hautes et luisantes, avec leurs appliques de cuivre découpé, sont tristes à voir lorsque la fermière n'y range pas elle-même les piles

de linge parfumé d'une bonne odeur de lessive ; ce silence même de la demeure bien ordonnée est triste et lourd; ne vaudrait- il pas mieux mille fois y entendre résonner la voix de la maîtresse, dût-elle donner des ordres et réprimander les filles négligentes ?

Pendant qu'on promenait l'enfant, des poules aux lapins, puis aux canards, puis dans le jardin, plein d'un fort bruissement d'abeilles affairées autour des touffes de thym en fleur, puis aux ruches qui portaient encore un lambeau d'étoffe noire, en deuil de la fermière, Laurent faisait partout sa visite accoutumée. Depuis les greniers pleins de fourrage jusqu'à l'humble tect à porcs, il inspectait chaque jour les moindres coins de son domaine, et c'est cette surveillance active sans tracasserie qui lui permettait d'être xin maître généreux, tout en faisant de luimême un homme riche.

n s'assura que les portes des granges étaient closes, que personne n'avait touché à la clef du cellier, plein de grandes futailles de cidre en

bel ordre ; ensuite il entra dans les écuries et ramassa un collier tombé de son clou, puis dans rétable, où tout était à souhait, et enfin, passant devant la bergerie, vide à cette heure, il s'arrêta pour voir si rien n'y était dérangé.

Il croyait n'y trouver personne; il resta immobile sur le seuil en apercevant Vevette assise sur une pierre, dans le jour qui venait de la porte, un agneau sur les genoux et une tasse de lait à la main. Son tablier de toile bleue et blanche à petits carreaux, ourdi et filé à la ferme, protégeait contre le courant d'air venu de la porte, la bestiole encore frêle et presque nue.

— Qu'est-ce que tu fais ? dit Laurent surpris.

— C'est un agneau de la semaine dernière, répondit la jeune fille, levant vers lui son doux visage qui rougissait si facilement ; sa mère a eu deux jumeaux; elle nourrit l'autre et ne veut pas de celui-ci ; j'ai essayé dix fois de le faire teter, — elle le tuerait d'un coup de pied

si je n'étais pas là ; elle n'en a que pour l'autre. Pauvre petit! Ce n'est pourtant pas sa faute I Il est si doux et si mignon !

Elle trempa dans la tasse de lait une sucette de mie de pain dans un chiffon, comme celles qu'on donne aux nourrissons pour les empêcher de crier, la fit entrer dans la bouche de l'agneau qui se mit à sucer avec avidité, et tout en rejetant sur lui son tablier, elle continua :

— C'est drôle, n'est-ce pas, notre maître, que des mères n'aiment qu'un enfant et pas l'autre ? Ce pauvre petit, il m'a fait peine, quand je l'ai vu resté là, l'autre jour ; la mère ne veut pas qu'il la suive au clos : il grelottait dans la paille. Alors je l'ai mis à part et je le nourris. Il pourra bientôt manger un peu d'herbe,car il devient fort.

— Et tu le gardes sur tes genoux tout de même? fit Laurent en souriant.

Vevette fit un mouvement d'épaules plein de compassion et rougit encore.

— C'est pour qu'il ait chaud et qu'il soit content, notre maître, dit-elle en souriant, mais

en baissant la tête pour cacher son embarras ;

je me figure que cela lui fait plaisir et qu'il

croit avoir une mère.

Elle écarta un peu son tablier et laissa voir

Tagneau repu, endormi, blotti dans son giron,

avec la pose abandonnée d'un être heureux et

xéchauffé.

Laurent regarda la jeune fille, puis la bestiole,

et, troublé lui-même, il ne savait par quelle

-émotion bizarre et nouvelle, il promena son

regard autour de la bergerie.

Elle était grande et haute, chaude en hiver,

fraîche en été, avec une petite fenêtre à l'ouest, faisant face à la porte à Test, qu'on pouvait ouvrir pour aérer l'asile. La paille jaune foulée et brisée avait un ton doux à l'œil, et les brins de trèfle vert éparpillés formaient çà et là des taches sombres, surtout près des crèches ; une bonne odeur de laine et de verdure mêlées imprégnait les murailles et provoquait à une sorte de mollesse aussi douce que les toisons floconneuses qui y trouvaient abri la nuit.

Malgré lui, le regard de Laurent revenait toujours à la jeune fille, qui restait immobile et comme assoupie dans la chaleur du soleil déjà haut.

— Il y a longtemps que tu es chez nous ?

demanda-t-il.

— Quatre ans à la Madeleine, répondit Vevette réveillée en sursaut de sa rêverie.

— Quel âge as-tu ? dit le fermier, sans savoir pourquoi il faisait cette question.

— J'ai eu dix-huit ans aux Kois, notre maître, répondit-elle en levant la tête par défér rence, mais en tenant ses yeux toujours baissés*

— Aux Kois mais tu n'es pas allée voir

ta famille, aux Eois ? Les autres domestiques y sont tous allés .... et toi, pourquoi es-tu restée ?

— Je n'ai pas de famille, dit la jeune fille sans changer de voix ni de visage. Vous savez bien que je n'ai plus ni père ni mère.

— Tu as des tantes, là-bas, du côté de la lande?

Vevette ne répondit pas.

— Est-ce qu'il serait arrivé malheur chez: elles ? reprit Laurent avec un intérêt soudain pour Vevette et les siens.

Elle secoua doucement la tête.

— Il n'est rien arrivé, notre maître, dit-elle, de sa voix douce et un peu attristée ; mais la famille, c'est tout bon ou tout mauvais ; quand on ne s'aime pas, on se déchire, et moi, j'aime la paix.

— Elles ne sont pas bonnes pour toi? insista Laurent.

— Pour cette famille-là, reprit Vevette, j'aime mieux rester ici. Elles ne m'aiment pas, mes tantes ; il faut y aller les mains pleines, et je n'ai rien.

— Tu n'as vraiment rien, Vevette ? demanda le fermier attendri

— J'ai la maisonnette et le jardin de mes pauvres parents, mais cela ne rapporte rien, puisque je n'ai pas pu les renter à loyer ; de fait, j'ai mes gages que vous me donnez, mon

maître, répliqua la fillette. Mais il leur faudrait autre chose, elles aiment à bien manger. Et puis, elles seraient autrement, que j'aimerais mieux rester ici que d'aller les voir. Je me plais mieux ici que partout ailleurs.

Elle voulut se lever, mais lagneau poussa un gémissement, et elle reprit sa première posture.

— Tu es une bonne fille, Vevette, dit le fermier, surpris de se sentir touché jusqu'au fond de l'âme par ces paroles si simples. Veux-tu que j'augmente tes gages ? Je suis prêt à te donner ce que tu me demanderas : tu es la meilleure servante de la maison, et puis ma défunte t'aimait.

Vevette détourna légèrement la tête, et arec un tremblement dans la voix, elle répondit :

— Vous ferez comme vous voudrez, mon maître ; ce n'est pas pour de l'argent que .je vous sers fidèlement, c'est par grand amour pour la défunte et pour son joli Jisset, votre petit garçon.

Laurent rougit à son tour, un peu de honte, et il fit un mouvement pour sortir, mais il se ravisa.

— Si l'agneau en réchappe, Vevette, dit-il, je te le donne; tu l'auras bien gagné. Tu n*as pas besoin de le vendre si tu veux le garder; il sera nourri avec les autres. C'est un mâle?

— C'est une brebis.

— Elle est à toi, et les petits qu'elle pourra avoir aussi. A tantôt, Vevette.

Laurent disparut de la porte, et le soleil entra. Mais il ne sembla pas causer de joie à la jeune fille; elle continua à passer sa main doucement sur la tête fine et veloutée de l'agneau.

Les paroles de son maître lui avaient fait à la fois plaisir et peine, elle ne savait pas pourquoi. Il avait eu tort de parler de gages ; à quoi bon les gages, quand elle avait l'asile et le couveiii? Cette maison était celle où elle voulait vivre et mourir.

Enfin, elle inclina ses lèvres jusqu'au front de la bestiole et l'embrassa à deux reprises. C'était sa propriété désormais; pour la première fois de sa vie elle avait reçu un présent ; elle était très-contente; cependant à côté de ses deux baisers, elle laissa tomber une larme.

Soulevant l'agneau endormi, elle le plaça doucement dans une crèche pleine de paille, et sortit de la bergerie pour vaquer à ses autres devoirs.

En traversant la grande cour, elle aperçut l'enfant du fermier ; soutenu par les bras de la vieille servante, il essayait ces premiers pas si gauches et si gracieux, si comiques qu'ils font éclater de rire, et si touchants qu'ils font pleurer les mères. Averti par quelque instinct secret, le petit garçon tourna la tête de son côté, et l'appela du geste et de la voix.

Vevette savait que le maître ne dirait rien pour quelques instants dérobés au travail en faveur de son fils; d'ailleurs, eût-elle dû être grondée, elle ne pouvait résister au plaisi;r de

Toîr sonrire ce petit garçon et sentir le baiser de ses lèvres fraîches ; elle se dirigea vers lui. A xine courte distance, elle Be baissa, lui tendant les bras ; avec un sourire plein de triomphe et de confiance, Tenfant s'échappa des mains qui le retenaient, fit quelques pas en trébuchant et Tint tomber dans le tablier de la jeune fille, Touge de plaisir et d'orgueil.

— Il a marché, Seigneur Jésus ! Il a marché Iput seul ! s'écria la vieille servante en levant les mains au ciel. Ee viens à moi, mon fissety et montre que tu es un grand garçon !

Mais l'enfant ne voulait pas quitter sa petite amie, et détournait obstinément la tête.

La voix grave dç Laurent se fit entendre.

— Il a marché tout seul ! C'est la première fois !

— Va voir ton père, mon fisset^ va vite, dit Yevette avec douceur.

Le petit leva en hésitant les yeux sur son père, puis soutenu par la main, encouragé par la voix de la jeune fille, il traversa la courte dis-

tance qui le séparait du fermier ; — soudain, Ve^ yette retira sa main, et l'enfant cherchant un appui alla tomber dans les bras de Laurent, fier et ému, qui le souleva jusqu'à son visage, puis le remit sur ses jambes.

— Vevette, répéta l'enfant au moment ou sea petits pieds touchaient la terre. Et, encore appuyé sur le genou de Laurent, il étendit sa menotte vers son amie.

Mais elle avait disparu, ne voulant pas usurper les caresses dues au père.

— Vevette ! cria Laurent^ qui eût voulu la voir rester. La présence de la jeune fille auprès de son fils lui semblait une sauvegarde. Quand elle était là, jamais de pleurs ni de cris ; elle devinait ses désirs, et pourtant elle savait refréner ses caprices. Seule, elle lui parlait le langage de la raison, et seule elle obtenait sa soumission. Mais elle avait disparu, comme elle faisait toujours après ces courtes scènes. On l'eût dite honteuse de son empire et dési* reuse de le faire oublier.

La servante emporta le petit gavçon pour ledistraire, mais non sans résistance de sa part^ et ses cris de colère et de regret se firent entendre au loin plus d'une fois dans Taprèsmidi.

Laurent prit à travers les clos pour aller voir ses génisses, parquées à l'autre extrémité de la propriété. Il marchait la tête baissée, comme font le plus souvent les habitants de la campagne habitués à chercher leur bien dans le sol ; les mains derrière le dos, penché en avant, il pensait, il ne savait pourquoi, mais avec une persistance singulière, à la petite servante que son fils chérissait

C'était vrai ; à proprement parler, Vevette n'avait pas de famille, puisque celles qui lui appartenaient ne se souciaient pas d'elle. Son père était un honnête homme, mais un cultivateur inhabile ; loin de prospérer, son modeste patrimoine s'était fondu dans ses mains, et le chagrin l'avait miné avant son temps. La mère avait survécu de quelques années, filant pour

vivre le fil le plus fin de la contrée ; puis elle ^tait morte aussi, et l'orpheline s'était placée pour gagner son pain,

Laurent la revoyait encore à l'assemblée de la Madeleine, où se louent pour Tannée les serviteurs à gages. Avec son petit bonnet blanc, ses yeux pleins de larmes, son mince paquet sous le bras, elle regardait tristement dans la foule, cherchant un visage bienveillant, choisissant un maître par la pensée, redoutant celui-ci, acceptant plus volontiers celui-là, mais le cœur bien gros d'être obligée de vivre chez les autres.

Elle avait fermé le matin sa petite maison de pierre grise, dont elle était, hélas ! seule propriétaire ; après avoir fait en pleurant le tour du jardinet, elle avait mis la clef dans sa poche, et maintenant elle craignait de ne pas trouver ce mature d'abord redouté.

Voudrait-on d'elle, avec ses petits bras débiles, sa stature mignonne, ses mains rougeSi mais fluettes .... Si on allait la trouver trop

LA BERGERIE. lûô

chétive, Ini fandrait-il s'en retourner à la maison déserte, si triste, où le pain manquait ? Faudrait-il mendier de village en village ce pain qu'elle eût préféré devoir au travail ?

C'est alors que la femme de Laurent s'était approchée, et trouvant à cette enfant un visage Honnête, l'avait louée pour soigner les veaux et les agneaux, et donner du grain aux poules.

Depuis, la figure candide et les yeux pleins de bonté s'étaient toujours tournés vers la fer* mière comme vers le soleil levant. Marchant dans l'ombre de ses pas, elle avait appris tous les devoirs du ménage sans peine et sans fracas. Quand les forces avaient manqué à la jeune femme, c'est Vevette qui, sans mot dire, avait pris sa part d'ouvrage et l'avait ajoutée à la sienne, trouvant le temps de tout faire sans cesser de sourire.

Laurent se rappelait ces choses, et bien d'autres. Il revoyait la mourante s'appuyant sur Vevette pour respirer avec eflfort l'air qui n'entrait plus dans ses poumons, — il voyait la

jeune fille, pâle de fatigue, soutenir courageusement dans ses bras la pauvre femme qui se débattait contre la mort ; il voyait encore, alors que tout le monde, brisé de lassitude, s'était endormi dans la maison — lui-même comme les autres — ^Vevette veiller auprès de la défunte, renouveler le cierge funéraire et lisser les draps du lit, comme si sa maîtresse eût pu la voir.

Et l'enfant ! de quelle tendresse ne Tavaitelle pas entouré! Que de nuits n'avait-elle pas passées à le promener dans ses bras, autour de la chambre, en lui chantant ces refrains du pays qui n'ont plus ni âge, ni sens, ni origine, mais dont les paroles incompréhensibles ont une musique, qui berce les rêves et fait oublier le mal ! Etait-ce étonnant que le petit la préférât à tout, lorsqu'elle avait été tout pour lui?

Pendant qu'il évoquait ce passé, Laurent sentait une tendresse profonde s'élever en lui pour Vevette. C'était elle qui avait adouci leur

deuil, et il n'avait rien fait pour elle. Plein de regret de son ingratitude, il donna un coup d'œil à ses géoisses, puis revint lentement par le même chemin.

Il passa le grand abreuvoir, creusé de temps immémorial au bord d'une haie, à Fombre, dans un grand clos, oii Therbe haute et gi-asse, toujours tondue, rej)oussait avec une vigueur extraordinaire.

Depuis l'enfance de Laurent, l'abreuvoir était là ; — son grand-père, qu'il se rappelait avoir connu, lui avait dit que personne n'avait jamais vu là autre chose que l'abreuvoir ; une petite source s'échappait entre les racines d'un saule, remplissait la mare, aux bords en pente, foulés deux fois par jour par les pas des bestiaux, puis s'enfuyait muette sous les cressons et portait la fraîcheur dans le clos voisin.

Laurent s'arrêta pensif. Les sources coulent sans qu'on s'en occupe, et abreuvent pendant des générations les taureaux qui se succèdent les uns aux autres; pourquoi, alors que la terré

est clémente et donne aux bêtes l'herbe et l'ean fraîche, les enfants restent-ils sans mère et les agneaux sans nourrice ?

Le soleil dardait entre des nuages gris qui changeaient lentement de place, jetant des ombres tantôt ici, tantôt là. Laurent se trouvait dans un rayon qui lui brûlait le front sous son chapeau de feutre et les épaules sous sa blouse ; il avisa une haie double, un de ces tertres plantés de hauts arbres qui séparent les clos et permettent en même temps d'aller de l'un à l'autre, souvent de traverser toute une propriété sans passer par les champs, où l'on pourrait endommager les récoltes.

L'ombre était tentante ; la terre, protégée par l'épais couvert des arbres, était sèche. Le fermier s'assit entre deux aubépines, s'adossa à un hêtre fourchu, et se mit à méditer en regardant devant lui.

La langueur de l'air et la chaleur du jour portèrent Laurent au sommeil. Sans s'en rendre compte, il ferma les yeux et s'endormit.

Il continua pourtant à voir en rêve les pâturages et les bêtes qui l'avaient occupé pendant sa veille, mais ses champs étaient plus vastes, ses troupeaux plus nombreux ; les boeufs et les vaches peuplaient à perte de vue des espaces immenses qui descendaient en pente douce jusqu'au bord de la mer.

L'Océan fraîchissait, comme disent les marins, et les vagues blanches qui couronnaient les grandes ondulations de la mer d'un bleu intense et profond ressemblaient à ses moutons, qui auraient dû paître la falaise. Inquiet, il cherchait le troupeau, mais il n'y avait de moutons que sur la mer ; il jetait un cri d'appel, rien ne lui répondait ; ses bestiaux euxmêmes avaient disparu, et de tous côtés, il ne voyait que l'herbe et la mer agitée, de plus en plus couverte des moutons redoutables du vent d'ouest

Dévoré d'angoisse, Laurent, dans son rêve, se dirigea à grands pas vers la ferme, où sans doute le troupeau venait de rentrer ; personne

BUT le seuil des maisons, personne devant les granges ; pas une poule, pas un chien — ^rien qui parlât de vie et d'habitation humaine.

Le cœur de plus en plus serré, il entra dans la cour de sa ferme: elle était déserte aussi. Poussé par Tinstinct, il courut à la bergerie.

Qu'elle était grande, et haute, et sombre I Ije jour semblait n'y avoir jamais pénétré qu'à regret ; plein de colère contre la négligence de ses serviteurs, Laurent pénétra plus loin, et, à mesure qu'il avançait, la bergerie s'étendait de plus eu plus, déroulant à perte de vue son toit noir d'ombre, sa litière de paille froissée et ses crèches vides.

Soudain, à l'autre extrémité, un point lumineux se dessina, et, de tous côtés, les agneaux cachés dans les coins, sous les crèches, dans la litière, se dressèrent en bêlant vers cette clarté. Les têtes fines et suppliantes se tournèrent toutes du même côté, et mille bêlements résonnèrent à la fois. Laurent vit alors

LA BEKQERIE. 31

que son troupeau n'avait point de nourrices, et que tous ceux qu'il voyait là étaient des nouveau-nés.

— Que vont-ils devenir ? pensa le fermier, s'agitant dans son rêve ; qui nourrira cette Lorde d'agneaux ? Ils sont, autant dire, perdus 1

Il vit alors dans la clarté qui venait à lui, se ■dessiner la forme de Vevette. Elle tendait aux bestioles le creux de ses mains pleines de lait, et à cette source intarrissable ils se désaltéraient à longs traits ; des brins d'herbe sortaient de son tablier à demi relevé, et ceux qui avaient assez bu la suivaient, tirant avec leurs lèvres les longues branches du trèfle rose, brillant et embaumé.

La lumière émanait de la jeune fille ellemême, sortant de ses cheveux blonds, de son petit bonnet, de ses mains roses, où buvaient les agneaux, et sourtout de son sourire, si modeste et si tendre, qu'elle répandait comme un parfum sur tous ces orphelins pressés autour

d'elle. Laurent sentit à son approche qu'il pouvait être en paix, et que le troupeau avait trouvé sa providence. Mais la clarté de Vevette, devenue trop vive, l'aveuglait, et portant sa main à ses yeux avec un geste de souffirance» il s'éveilla.

Le soleil passait à travers une trouée dans les branches du hêtre, et frappait en plein sur son visage ; encore mal éveillé, il se souleva regarda autour de lui, et vit qu*il était seul.

Il eût voulu continuer son rêve ; la vision qid l'avait hanté lui laissait un vague désir de la revoir, de savoir la fin, comme disent les enfants mais il était bien seul, et loin de la

ferme. Il en reprit le chemin à pas lents, songeant plus que jamais à la petite servante que son fils chérissait.

Il trouvait une douceur singulière à se reprocher ses torts envers l'orpheline; son cœur débordant de remords battait dans sa poitrine comme il n'avait jamais battu, et une quiétude le remplissait pourtant ; il arriva dans sa

LA BERGERIE. 3î

conr sans a^oir pu démêler d'où lui venait cette joie, au moment où il eût dû être honteux et troublé.

Au lieu de suivre ses valets au travail, après le repas de midi, il s'enferma dans sa chambre, et passa la journée à mettre en ordre ses papiers d'affaires. Tout allait bien, ses granges étaient pleines, il ne devait rien à personne, on lui devait quelque argent. Il se sentit content — ^fier d'être riche — et toujours le trouble lui revenait à la pensée de son ingratitude envers Vevette.

Le soir approchait ; ramenés de bon heure, pour éviter la rosée, les moutons étaient enfermés dans la bergerie; la claire-voie était posée, et le troupeau lassé, grisé d'air pur et d'herbe tendre, s'était couché dans la bonne litière sèche ; les dos arrondis, les flancs laineux faisaient de petits monticules jaunâtres, doux à l'œil. Un rayon de soleil couchant se glissait par la fenêtre à l'ouest et se posait sur la pierre qui servait de banc.

Poussé par an désir secret de retrouver au moins l'image de son rêve, Laurent vint jeter un coup d'oeil sur le troupeau rentré au bercail, et dans le rayon de soleil, il aperçut la jeune fille assise à la même place que le matin, nourrissant son agneau de la même façon.

Emu plus qu'il ne voulait se l'avouer à luimême, Laurent tressaillit. Le bruit de ses sou« liers à gros clous fit lever la tête à la petite servante.

— Te voilà encore ! dit Laurent avec douceur ; il est donc bien gourmand, ton nourrisson?

— Depuis que je l'ai nourri, vous avez dîné, notre maître, et vous allez encore souper ; îl faut bien qu'il soupe aussi ! fit la jeune fille en souriant, enhardie par le ton enjoué du fermier.

Les cris perçants du petit garçon traversèrent l'air du soir. Il se lamentait de toutes ses forces depuis plus d'une heure, et rien ne pouvait le calmer.

— Il souffre, le pauvre petit, il s'ennuie, murmura tristement Vevette, en tournant la tête du côté de la cour.

Laurent la regarda indécis, il ne comprenait pas bien ce qu'il éprouvait. Ses yeux tombèrent sur l'agneau repu prêt à s'endormir, et il lui parut que de la jeune fille émanait une paix profonde, presque solennelle. Il se rappela les images de la Charité qu'il avait vues dans les livres de prières, et se demanda pourquoi, au lieu d'enfants, on ne leur avait pas mis des agneaux dans les bras. Bien sûr, elles ressemblaient à Vevette.

— Tu aimes les petits? dit le fermier en s'approchant de la servante.

— Oui, notre maître, tous les petits ! les petits oiseaux, les petits agneaux, les petits enfants. Ils ont tous besoin de bonne nourriture et d'amitié, les chers petiots !

Elle avait rougi en parlant ; tout son joli visage respirait la tendresse et la chaleur d'une âme maternelle.

Laurent la regardait toujours troublé, inquiet, sentant monter à ses lèvres il ne savait quel flot de paroles qu'il n'avait jamais dites et ne savait comment dire.

— Voyez-vous, notre maître, reprit la jeune fille, il faut plus d'amitié que de richesse pour nourrir et élever tous ces petits-là. Ce qu'il leur faut, c'est qu'on comprenne ce qu'ils veulent et quand on les aime, on comprend toujours.

Les cris du petit garçon redoublaient au dehors ; le rayon de soleil avait disparu, et dans la bergerie toute grise, le bonnet et le mouchoir de Vevette formaient seuls deux petites taches blanches. Le sommeil et la paix reposaient sur tout le troupeau, sur la jeune fille, sur son agneau.

Laurent sortit en courant, chose qu'il n'avait pas faite depuis qu'il n'allait plus à l'école, et revint aussitôt, portant dans ses bras son fils, qui se débattait en jouant des pieds et qui criait à tue-tête. Sans mot dire, il le déposa sur les genoux de Vevette, qui, étonnée, mais contente,

arrondit son bras autour de lui. L'enfant satisfait et Tagneau repu se blottirent côte à côte dans le creux de la jupe de laine, et le silence régna dans la bergerie.

Le soufSe égal des moutons remplissait la Laute voûte ; le petit garçon, serré contre le sein de cette vierge qui comprenait si bien la maternité, se sentait heureux et ne demandait plus rien. L'obscurité croissait toujours, et Tevette troublée se disait qu'elle aurait dû s'en aller, qu'il fallait remettre l'agneau dans la crèche et préparer le souper. Mais Laurent restait immobile devant elle, les bras croisés, regardant le groupe sans mot dire. Elle baissait la tête et rougissait sous ce regard qui n'était pas celui d'un maître.

La voix du père, grave et très-douce, s'éleva dans l'ombre :

— Tu aimes les petits, — garde le mien, Vevette ; il ne veut que toi, il a raison. Tu seras 8a mère.

Pails, 24 février, 1879.

*AIR était calme, si calme que rien ne frémissait encore : les touflfes d'herbe au haut des toits se dressaient immobiles sur le ciel d'uu gris laiteux, et la route, sillonnée par les chariots de la veille qui avaient laissé la trace des roues et des sabots dans la poussière épaisse et blanche, la route semblait endormie sous la clarté grise du matin.

Un son lointain s'éleya des pridries et vint mourir aux premières maisons du village ; doux, prolongé, presque éteint, il vibra un instant dans l'air limpide, puis le silence recommença, ce grand silence de la nature qui précède le réveil, plus profond avant l'aube qu'au plus noir des ténèbres. Un son semblable, mais plus fort, répondit au premier dans le lointain : les Taches qui avaient passé dans les pâturages cette clémente nuit de juin, appelaient les trayeuses à débarrasser leurs mamelles gonflées de lait. Deux ou trois appels résonnèrent encore,

puis rien Un frisson presque insensible

agita les brins d'herbe dressés sur le chaume, et une faible lueur rosée, si faible qu'on la distinguait à peine, se glissa entre les vapeur» ^ises du levant.

Martial ouvrit sa fenêtre ; rien dans le vil-^ lage n'annonçait encore le réveil; au traversdos rosiers-noisettes, parure de la muraille grise, qui caressaient son visage, il se pencha au dehors pour écouter ; un bruit éloigné

que lui seul pouvait percevoir, frappa son oreille au bout d'un moment : c'était le claquement d'une porte de bois qui retombe. Il s'accouda rêveur à l'étroite fenêtre et fixa les yeux sur l'orient.

Un pas fit craquer Je jgravier de la route, une forme féminine passa au bout des champs voisins , . . . En ce moment l'hirondelle qui nichait sous le toit de Martial sortit de son nid, et de son aile fourchue effleura en passant la joue

du jeune homme Il sourit à cet heureux

présage.

Depuis deux ans que Martial avait fait sa dernière visite au pays, il avait encore une fois navigué autour de la terre. Les marins sont fidèles, on ne sait pourquoi ; à travers les distractions des escales, les tentations d'une vie facile à terre, rude à bord, il avait gardé le souvenir d'une fillette, entrevue et courtisée un peu, bien peu, lors de son dernier congé. Pourquoi les yeux bleus de Céline avaient-ils hanté le marin jusque dans les mers du Sud? Pour-

quoi avait-il rapporté pieusement le souvenir de ce visage innocent, plutôt que de tant d'autres? C'est justement parce que l'amour est si beau dans son détachement de ce qui n'est pas lui. Martial avait terminé son service et voulait épouser Céline, c'était bien simple.

Ke^'cnu de la veille, il n'avait pu la voir encore. L'eût-il désiré ? Il n'en était pas sûr. Bevoir en présence des amis et de la famille un visage dont on a rêvé deux ans n'est pas une épreuve indifférente : on peut être ridicule, produire une impression défavorable, et Martial craignait le ridicule par-dessus tout Mais Céline allait traire, le matin aux premières lueurs du jour; c'était elle qui venait de passer, car elle était toujours la première éveillée au village, et s'en vantait avec un naïf orgueil

L'usage de nos campagnes permet aux galants d'aller courtiser les jeunes filles à cette heure matinale ; Martial descendit donc de sa

chambrette, il jeta un coup d'oeil plein de joie et de tendresse familiale sur la chambre toujours ouverte où les parents déjà vieux reposaient paisiblement côte à côte sous les draperies du vieux lit garni de cotonnade bleue à fleurs; puis il ouvrit la porte, fermée au loquet seulement, et sortit de la maison paternelle.

Le ciel se colorait de tons plus vifs; la nuance des nuages, tout à l'heure à peine semblable aux roses de Bengale, était à présent celle des roses du roi ; les vapeurs du zénith étaient déjà atteintes par des lueurs d'incendie, le couchant seul se teintait à peine des reflets de l'orient. Martial prit le chemin de la vallée oîi passait le bétail de Céline, efc ce chemin longeait la crête de la falaise.

Il marchait pensif, évoquant un à un mille souvenirs de son enfance. Bien des jours et bien des nuits avaient passé sur sa tête alors blonde, aujourd'hui brune, dej^^. ^is qu'il courait dans le sentier raboteux qui menait à la mer ;

ce sentier qu'il n'avait pu voir la veille, car il était arrivé à la tombée de la nuit, lui paraissait autrefois si large et si beau ! Maintenant il le revoyait étroit, rocailleux, coupé à chaque instant par un ruisseau bruyant qui ne pouvait se contenter du lit qu'on lui traçait depuis cinquante ans avec la même persévérance toujours inutile, et qui, suivant sa fantaisie, prenait la droite ou la gauche, arrosant partout des rives de cresson. Ce sentier bizarre, presque impraticable pour tout autre qu'un homme du pays, était la route préférée de Martial, celle qui menait à la mer, la mer qui l'avait toujours attiré, tant qu'à la fin, il s'était fait marin pour l'amour d'elle.

Un grand buisson de houx lui barrait la vue, il le tourna, et revit enfin cette mer qui l'avait tant fait rêver, cet horizon encadré de lignes aimées, dont à l'autre bout de la terre il avait ressenti la nostalgie jusqu'à en pleurer, dévoré par la fièvre, quand ses compagnons dormaient dans leurs caires.

La mer était devant lui, mais telle qu'on la voit en rêve ; la vapeur des chaudes nuits d'été la couvrait entière, tout était d'un blanc d'opale ; le bord de la falaise en pente rapide, à trois cents pieds au-dessous, les rochers bruns qui forment une infranchissable ceinture d'écueils, à cette côte, les nuages, la surface de Tonde dont il entendait le bruit sur les roches, tout était d'un blanc à demi opaque et pourtant mystérieusement éclairé par on ne sait quelle clarté joyeuse.

Il s'arrêta, croyant rêver ; oui, c'était bien comme un rêve : derrière lui, les vertes prairies, les arbres découpaient nettement leur fine silhouette sur le ciel embrasé, — et devant lui, l'abîme blanc et doux à l'œil comme la soie nouvellement dévidée, comme la graine moelleuse du cotonnier.

Une barque passa à peu de distance : la coque était invisible ; seule, la voile blanche glissait entre la brume de l'onde et celle du ciel ; Martial n'osait remuer, craignant de rom-

pre cet enchantement, et tout autour de lui> les flocons laiteux se massaient doucement sur les cimes des chardons en fleur, sur les touffea épaisses de la haute fougère, partout où un obstacle les arrêtait un instant.

— Est-ce le présage de ma destinée ? se demanda le marin au cœur superstitieux. Fautil m'arrêter ici, renoncer à tenter le sort, à. interroger Céline? Dois-je renoncer à mou rêve?

Un rayon doré, pénétrant entre deux couches^ de vapeurs, éclaira soudain la voile qui glissait sur la mer, et tout à coup les oiseaux, qui n'avaient gazouillé qu'en sourdine, entonnèrent à pleine voix la chanson de F aube ; le ciel étincela jusque dans ses replis de l'occident. Une flèche d'or vint frapper Martial entre les yeux, et la brume enroulée comme un voile de tulle s'éleva lentement sur l'onde, sur les collines ; poussée par un souffle insensible, elle s'en alla doucement vers le nord, sur la mer qui devenait bleue et dont le bruit retentissant arriva

désormais aux oreilles du jeune homme ; une lacis de diamants liquides couvrit tout autour de lui et lui-même.

Le charme était rompu; il contempla un instant avec une joie profonde et recueillie le cher pays qui l'avait vu naître, les rochers énormes à demi recouverts de lierre, Torifice de la vallée où courait le ruisseau encascatelles argentines, les prairies inclinées, la falaise au sol ingrat recouvert de fougère et d'ajonc, percé à tout endroit par le roc de granit ; il respira à pleins poumons l'odeur des menthes sauvages, celle dos bruyères qui sentent le miel, et ivre de jeunesse et do vie, il agita en l'air son chapeau, saluant ainsi la terre natale, puis il tourna rapidement le promontoire et pénétra dans le vallon.

La prairie où Céline allait traire était à micôte, les rayons du soleil levant réchauffaient les trois belles vaches paresseuses, dans l'herbe jusqu'au fanon. Deux s'étaient couchées, le mufle tourné vers la chaleur, et semblaient en-

gourdies dans leur bien-être ; la troisième, debout, se laissait patiemment traire par les mains attentives de la paysanne.

Assise sur un petit banc, elle faisait jaillir le lait fumant dans une cruche de cuivre au flanc rebondi ; mais, tout en surveillant ses doigts habiles, elle tournait souvent la tête vers le midi et semblait attendre quelque chose avec impatience. Martial s'arrêta pour la regarder.

Elle ne le voyait pas, c'était le soutier opposé qu'elle explorait à tout moment d'un œil inquiet. Le cœur du jeune homme battit joyeusement. Le savait-elle revenu ? L'attendait-elle déjà ? Se souvenait-elle qu'il avait promis de revenir, et revenir pour elle ? Il le crut, et, pressant le pas, il allait atteindre la barrière, lorsqu'à l'autre extrémité du pré il vit apparaître un autre homme.

C'était un ami d'enfance, il le reconnaissait bien : celui-là n'avait pas quitté le village ; que venait-il faire auprès de Céline ?

Ce n'était pas la première fois que François se hasardait à visiter la jolie trayeuse, car elle sourit en le voyant approcher, et son regard jusqu'alors inquiet s'abaissa pour ne plus le quitter sur le lait qui coulait entre ses doigts.

Le jeune homme s'approcha tout près d'elle, ils échangèrent quelques mots, puis d'une branche qu'il tenait à la main, il se mit à effleurer doucement la joue et le col qu'elle tenait penchés. Elle se défendait en riant, et continuait de traire, mais peu à peu ses doigts se ralentirent ; la cruche était pleine, la bonne bête s'éloigna satisfaite, et Céline resta assise, la tête baissée, écoutant ce que disait François.

Celui-ci laissa tomber sa baguette; doucement, parlant toujours, mais très-bas, il prit la main de Céline, et ils restèrent tous deux silencieux, sous les rayons ardents du soleil qui dominait le coteau, noyés jusqu'aux genoux dans l'herbe humide et verte . .

La seconde vache, s'approchant d'eux, posa son mufle frais et rose sur les genoux de Oéline ; la jdùne fille sourit, fit un signe affirmatif et recommença de traire ....

Martial, le cœur serré, reprit lentement le chemin de la falaise.

— Trop tard ! pensa-t-il amèrement; qu'iraisje maintenant chercher auprès de celle qui en aime un autre? François est resté, lui, et pouvait se faire aimer ! Il a eu le loisir pendant ces deux années, à la veillée en hiver, à Theure de traire en été, de courtiser la jolie fille. ..Les absents ont tort ! L'absence est mauvaise ; nous n'avons pas le temps de nous faire aimer làbas, dans nos voyages, et au pays les jeunes

filles ont celui de nous oublier La brume

était un présage, je n'aurais pas dû aller plus loinl

Il s'assit au haut de la falaise, triste et presque méchant, car son cœur était plein d'amertume. Le soleil dorait la mer et la terre autour de lui, partout ; les mouettes et les hirondelles l'entou-

raient de leurs cercles joyeux ; mais que lui importait la joie de la nature, à lui dont l'âme était en deuil ?

Un bruit de pas sur le sentier lui fit lever la tête : une femme venait à lui, d'une autre prairie, sans doute, la cruche de cuivre gracieusement posée sur l'épaule gauche et retenue en équilibre par une longe de cuir serrée dans la main droite. Il se leva pour lui faire un passage, car le sentier était étroit, et la falaise rapide; mais la jeune fille ralentit le pas en s'approchant de lui. Il la regarda comme on regarde une belle œuvre de la nature.

Elle était brune ; ses lourds cheveux repoussaient le petit bonnet qui voulait les couvrir, ses yeux bruns brillaient d'un feu contenu sous ses paupières aux longs cils baissés ; ses joues roses rougirent encore sous le regard du jeune homme.

— Bonjour ! dit-elle, et elle s'«arrêta.

Il la regarda ébloui. Cette jeune fille était bien plus belle que Céline, elle semblait le

connaître, et il ne se souvenait pas des traits de son visage.

— Vous voilà revenu ? dit-elle d'une voix tremblante ; — peut-être le poids de la cruche de lait Tavait-il essoufflée.

— Vous me connaissez donc ? demanda Martial, ému sans savoir pourquoi

La jeune fille sourit sans lever les yeux.

— Vous m'avez portée dans vos bras quand j'étais toute petite, dit-elle de sa voix riche et grave.

— Qui donc es-tu ? dit Martial, suivant l'habitude du pays qui veut qu'on se tutoie quand on s'est connu enfant.

— Devine ! fit la belle créature.

— Comment t'appelles-tu ?

— Aurore.

Aurore! oui, il la connaissait bien; mais qu'elle était devenue belle et qu'elle avait changé, pendant ces deux années d'absence !

— Quel âge as-tu ? demanda-t-il, oubliant soudain son amertume et sa colère.

— Seize ans.

— Et tu m'as reconnu?

La jeune fille sourit et fit un signe de tête, puis levant les yeux timidement, elle regarda Martial pendant la durée d'un éclair. Il tressaillit ; que n*eût-il pas donné pour revoir ces yeux merveilleux, pleins de flammes et peutêtre de larmes ! mais elle regardait la terre.

— Tu m'as reconnu! répéta-t-il, avec une sorte de tendresse inquiète.

— - Je vous attendais, dit-elle simplement ; vous m'avez dit un jour à votre dernier voyage que si j'étais bien sage, je serais votre petite femme .". . . J'ai été bien sage

C'est vrai ; il l'avait dit en riant, un jour, à cette CUette de quatorze ans, chétive et grêle, pas même adolescente, tout à fait enfant; il n'avait pas encore jeté les yeux sur Céline à cette époque, et depuis il n'avait pas pensé à cette parole, semence perdue pour lui, tombée dans une âme, où elle avait si magnifiquement fructifié.

— Tu m'attendais, Aurore ? dît Martial, inonde soudain d'une joie nouvelle, inconnue.

Elle répéta oui, très-bas, rajusta la lange de cuir dans sa main qui tremblait et passa devant lui

Sans mot dire, brûlé soudain au cœur par un rayon de soleil qui devait dorer toute sa vie, Martial suivit la belle fille qui s'appelait Aurore.

Paris, mars 1879.

Page 1