JEAN. LAURE
Laure. — Mon pauvre Jean, qu'est-ce que ça veut dire ^
JEAN. — Tu vois, c'est peut-être le divorce.
Laure. — A propos de quoi, cette crise ?
Jean. — Un maudit refrain qui m'a échappé...
Laure. — L'n refrain ? Tu plaisantes ?
Jean. — Pas du tout. Figure-toi que, tout à l'heure, j'ai eu le malheur de fredonner cette chanson ancienne: c je sais bien quelque chose, mais... je ne le dirai pas ! »...
Laure. — Comme ça. sans raison ?...
Jean. — Sans raison. Pauline s'entête à savoir ce que c'est... Je lui déclare que ce n'est là qu'une réminiscence sans cause. Elle s'obstine, et au paroxysme de réner\'ement, car sa mère a la sottise de prendre fait et cause pour elle, elle me flanque une gifle. Là-dessus le père arrive : il veut savoir aussi ! Alors je m'énerve à mon tour et je les fiche tous à la porte. Voilà !...
Laure. — Mon pauvre Jean... Ah ! tu n'es pas tombé sur la femme qu'il te fallait ; elle n'a ni l'esprit, ni la tendresse particulière que ton intelligence et ta sensibilité réclament
Jean — Tout de même, ça m'a révolutionné, cette histoire-là.
Laure. — Calme-toi, va... et n'aie pas peur !... Pauline te reviendra demain, ce soir même, surtout qu'elle me sait ici.
Jean. — Je ne veux pas la voir. J'ai droit à une nuit de congé !... {Un temps.) C'est vrai qu'elle te jalouse. Je ne sais par qui elle a su qu'on s'était aimé tous les deux...
Laure. — L'histoire est si ancienne...
Jean. — Dix ans déjà!... [S'approchant d'elle.) Ah! ma chère Laure, c'est vrai, j'en pinçais ferme pour toi. Hélas ! à l'âge que j'avais, vingt ans, les jeunes gens ne sont plus dissipés en étude, mais ils le sont en amour. Une petite cocotte de rien est venue, comme un papillon entrant dans une classe, m'arracher à la suave composition de tendresse que j'avais commencée pour toi. Et pourquoi, la cocotte envolée, n'ai-je pas repris le fil de mon poème interrompu ?... Pourquoi ne t'ai-je pas épousée ?... Tu m'attendais, peut-être ?... (Laure baisse les yeux.) Tu m'as aimé profondément, toi ?...
Laure. — Oui.
Jean. — Ma femme prétend que le souvenir de cet amour est pour beaucoup dans ton célibat ?...
Laure. — C'est \T:ai.
Jean. — Est-ce possible ?... Quels remords me donnes-tu ?...
Laure. — N'aie pas de remords; ce n'est peut-ctre pas à cause de mon amour, fauché par ton dédain, que je ne me suis pas mariée, mais à cause de ton charme personnel qu'aucun de ceux qui ont demandé ma main ne m'a paru égaler. Ce qui peut arriver, vois-tu, de plus heureux à une toute jeune fille, c'est de s'enticher d'abord d'un garçon imbécile et x-ulgaire, parce qu'alors le deuxième venu a des chances de lui paraitre charmant.
Jean. — Que d'anecdotes ravissantes me reviennent à la mémoire, petite Laure ! Nos vacances à Champrosay, chez l'oncle Arthur, nos balades dans la forêt... et en canot !... {Lattre se cache pudicjuement le front contre l'épaule de Jean.) Je te revois si tendre pour moi, si souriante à la vie, mais si sérieuse aussi, et si forte de caractère. Ah ! tiens, quand je songe à ma sottise d'avoir abandonné le sentier délicieux où nous nous étions engagés tous deux, j'en conçois un profond mépris de moi-même...
Laure. — Je t'aurais bien aimé !
Jean. — Depuis que je te tiens là dans mes bras, tous mes désirs, tout mon enthousiasme renaissent. Ces qualités que j'énumère, tu les possèdes toujours, c'est sûr ! Laure, ma Laure chérie... mon premier amour... si je divorçais, voudrais-tu être ma femme ?...
Laure. — • Tais-toi ! Tu ne vas pas divorcer pour une maladresse de ta femme, car il n'y a de sa part que maladresse. Il v avait façon...
Jean. — Oui sait ?... Si Pauline s'entête !... Et Dieu sait si elle est entêtée !
Laure. — Elle cédera, va.
Jean. — C'est pas sûr. Et puis quoi ? Je l'aime, je l'aimais pour ainsi dire par fonction, parce qu'elle est ma femme, tandis que toi. je t'ai aimée, je t'aime parce que tu es toi !
Laure. — Il est évident que vous n'êtes pas faits l'un pour l'autre.
Jean. — Nos intelligences à nous se sont toujours adaptées, complétées même. Tiens^ plus j'y pense, plus j'ai envie de saisir cette occasion de rupture.
Laure, câlincmeni suppliante. — Non, ne m'entraîne pas vers cet espoir. Je t'aime toujours aussi, c'est vrai. L'instinct de Pauline ne l'a pas trompée.
Jean. — Alors, veux-tu que je pousse les choses à l'extrême?... Veux-tu, d'ici à un an, porter mon nom ?...
Laure, se jetant dans ses bras. — 0, Jean, Jean !...
Jean. — Décide ! ^lon amour à moi ressuscite ! Retournons de dix ans en arrière.
Laure. — Je suis ta servante. Jean. Oui, je crois que nos deux âmes se souderaient comme peu d'âmes le peuvent faire. Nous vivrions dans une communauté de sentiments et de pensées... une confiance réciproque...
Jean. — Oh ! oui ! La confiance ! La confiance absolue !... Plus de scènes... le calme !
Laure, toujours dans les bras de Jeaii qui la presse tendrement. — Nous ne ferons qu'un corps et qu'une âme. Ainsi je suis bien convaincue qu'il me suffira, à moi, de te le demander. Tiens, de te le demander comme ça... {Elle a un geste très câlin, très enveloppant.)
Jean, qui la contemplait avec une infinie tendresse, nentend la question qu'après un temps. — De me demander quoi, ma chérie ?
Laure, — Mais, ce que tu n'as pas voulu dire à Pauline !
Jean, s'écartant de Laure, les traits soudain crispés, dans un rugissement de bête blessée la saisit au cou, en une velléité de l'étrangler. — Oh ! toi aussi !... [Mais, se reprenant, il la jette sur un fauteuil et se sauve, en geignant, comme un foiL Laure s'évanouit.)