LUSIGNAN
L/a petite ville de Lusignan, en Poitou, située sur la Voune, à quatre ou cinq lieues de Poitiers, ne fut guère moins célèbre par la valeur et la puissance de ses seigneurs qui furent rois de Jérusalem , de Chypre et d'Arménie, que par les merveilleuses légendes qui placent dans ses murs le berceau de Mélusine, cette fée, moitié femme et moitié serpent, que la poésie a immortalisée, et dont la foi crédule des vieux temps a pris l'histoire au sérieux. Jean d'Arras, qui vivait dans les dernières années du quatorzième siècle, rassembla toutes les versions et toutes les fables relatives à cette magicienne. Il est à présumer que cet écrivain a pris pour sujet de ses fictions Mélisende, fille d'Aimeri I", mariée à Raimond de Poitiers, prince d'Antioche et comte de Tripoli, princesse fort célèbre en son temps, et que Mélisende a fait par corruption Mélusine, car on ne peut admettre que ce nom fût un composé de celui de Melle et de Lusignan, puisque la première terre n'a jamais appartenu à la famille dont cette dame est issue. L'opinion qui fait de Mélusine et de Mélisende la même personne, parait d'autant mieux fondée, que cette Mélisende était une prin-
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cesse fière et hautaine, qui transmettait ses volontés à ses vassaux par des lettres et patentes scellées de son sceau , sur lequel était gravée une syrène , et punissait les infractions à ses ordres des peines corporelles les plus sévères, ce qui était, certes, suffisant pour lui valoir la réputation de magicienne, à une époque où tout ce qui sortait en bien comme en mal du niveau vulgaire, était réputé surnaturel.
Plusieurs chroniqueurs se sont faits l'écho des nombreux miracles attribués à Mél usine. C'était une version très accréditée que cette magicienne avait coutume de se montrer lorsque la mort allait frapper un Lusignan.
« J'ai, dit Brantôme, ouï dire à un vieux morte-paye, il y a plus de quarante ans, que quand l'empereur Charles-Quint vint en France, on le passa par Lusignan pour la délectation de la chasse des daims qui étaient là-dedans , un des beaux et anciens parcs de France, à très grande foison; qu'il ne put se soûler d'admirer et de louer la beauté, la grandeur et le chefd'œuvre de cette maison, et faite qui plus est par une telle dame, de laquelle il s'en fit faire plusieurs contes fabuleux qui sont là fort communs, jusqu'aux bonnes vieilles femmes qui lavaient la lessive à la fontaine que la reine Catherine de Médicis voulut aussi interroger et ouïr. Les unes lui disaient qu'elles la voyaient quelquefois venir à la fontaine pour s'y baigner en forme d'une très belle femme et en habit de veuve; les autres qu'elles la voyaient mais très rarement , et ce le samedi après vêpres ( car en cet état ne se laissait-elle guère voir ) se baigner à moitié le corps d'une très belle dame et l'autre moitié de serpent; celle-ci, que quand il devait arriver quelque désastre au royaume ou changement de règne , ou mort et inconvénient de ses parens , les premiers de la France, et fussent rois, que trois jours avant on l'oyait crier d'un cri très aigre et très formidable par trois fois. On tient celui-ci pour très vrai. »
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En souvenir de cette origine, que revendiquent également les familles de Sassenage et de Larochefoucault , les seigneurs de Lusignan ont toujours eu pour tenans deux syrènes au naturel, et pour cimier, une syrène sortant à mi-corps d'une cuve d'argent cerclée d'azur, qui, d'une main, arrange sa chevelure et tient de l'autre un miroir ovale.
Cette vieille race historique commence à Hugues-le- Veneur, premier du nom. Elle se perpétue dans Hugues II, dit le Bien- .Aimé, fondateur du célèbre château de Lusignan , qui passait pour imprenable, dans Hugues III, marié à Arsendis, et Hugues-le-Brun ( ainsi nommé du nom de saint Bruno , fondateur de l'ordre de Cluny), qui passa en Espagne, au commencement du onzième siècle, pour y combattre les Sarrazins, fit de grands dons aux abbayes de Saint-Cyprien et de Saint- Jean-d'Angély , et est cité avec son fils, Hugues V, dans une lettre que le pape Jean XX écrivit, en 1021, au duc de Guyenne.
A l'époque où Hugues VI entra en possession de l'héritage de son père, l'immense mouvement religieux qui détermina les croisades agitait toute la chrétienté. Le pape Grégoire était mort en recommandant Jérusalem aux fidèles. A peine assis dans la chaire de saint Pierre, Urbain II, son éloquent successeur , appelle les princes chrétiens à la délivrance du Saint-Sépulcre. Le fameux Pierre-l'Ermite prêche la première croisade. A sa voix, les barons sortent de leurs châteaux. On fait broder des croix sur les cuirasses, sur les manteaux. Les bannières se décorent de l'image du Christ. D'autres sont placées sous le patronage de Marie. Les seigneurs qui, pouvant se croiser ne le font pas, reçoivent des quenouilles , symbole de leur lâcheté. Partout on dispose de ses biens comme si on marchait à une mort certaine, on répare les offenses, on pardonne à ses ennemis; puis on va prendre la croix sur le tombeau de ses pères , on s'embrasse au seuil
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du manoir et l'on part aux cris de « Dieu le veut! » En peu d'instans les villages et les châteaux sont déserts. On ne voit, suivant l'expression de saint Bernard, que des veuves et des orphelins dont les maris et les pères sont vivans.
Hugues VI fut l'un des premiers seigneurs du Poitou à prendre la croix. Il partit pour la Palestine avec Beaudouin , Tancrède , Baimond de Toulouse , et cet illustre Godefroy , dont on put dire comme de Machabée : « Ce fut lui qui accrut la gloire de son peuple. Semblable à un géant, il se revêtait de ses armes dans les combats et son épée était la protection de tout le camp. » Hugues de Lusignan commanda huit cents hommes de cheval dans cette croisade, où il se distingua par sa bravoure entre les plus braves, et mérita le surnom de Diable et celui de Grand que l'histoire lui a conservé ; mais il n'eut pas le bonheur d'arriver au terme de son pèlerinage ; il mourut à la bataille de Rama, le 26 mai 1099, laissant de sa femme Ildergarde Hugues VII, qui suivit Louis-le-Jeune en Terre-Sainte, revint avec lui en France, assista au jugement qu'il rendit en faveur de Gandin, abbé de Maillezais contre Sabran Chabot , en 1 i5i, et fit don, la même année, du village de Saint-Gelais à l'abbé de Cluny. Dans une charte de l'évèché de Poitiers, de l'an ii44 > scellée de son sceau, ce seigneur est représenté à cheval en habit de chasse, la trompe au cou, l'oiseau au poing, un chien sur la croupe du cheval et au contre-scel l'écu de Lusignan , burelé d'argent et d'azur.
Hugues VIII, son fils et son successeur, se croisa comme tous ses parens , et ses exploits furent chantés par les chroniqueurs de son siècle. Il fut fait prisonnier avec Josselin de Courtenay , comte de d'Edesse ; Boëmond III , prince d'Antioche, et Baimond, comte de Tripoli, à la bataille de Harenc, le i3 août 1 i65. Ce seigneur fut surtout célèbre dans sa postérité. Il eut de Bourgogne de Bançon sa femme, fille de Geoffroy, seigneur de Taillebourg; — Guy, roi de Jéru-
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