Imirce
J'étais sans chausses, sans habits, sans diemises et sans pain, ma chère Zéphyre, quand je composai cet ouvrage. Il y avait à Clèves (i), capitale de la Westphalie, un serrurier français, nommé Jérôme. Il logeait chez Son Excellence M"' la douairière Fricau (2), femme pleine d'expérience, qui tenait
(i) Méchante ville très malpropre, mais ornée des plus magnifiques dehors.
(2) Madame était une place qui no tenait pas longtemps l'ennemi. Elle était veuve d'un trompette, d'un fifre, d'un tambour,
des lits très malsains, pour les garçons serruriers, menuisiers et cordonniers, à cinq liards par tête. Jérôme fut touché par ma misère ; il me proposa la moitié de son grabat, s'accommoda avec l'hôtesse pour deux liards de plus ; il me procura l'avantage de coucher à ses côtés. M. Jérôme, le serrurier, n'était point appétissant; au risque de faire beaucoup de tort à mon âme dans l'autre monde, et d'être un peu excommunié dans celui-ci, j'aurais préféré la couche délicieuse et les côtés recherchés de M"^Hus(i).
M. Jérôme avait le bonheur d'être dans les bonnes grâces de M"' Fricau; elle avait jeté un coup d'œil de sacrement sur ce monsieur, digne d'une duchesse; aussi, était-il digne de la vieille veuve, qui, en sa considération, nous avait donné un coin distingué de son grenier. Je n'avais pas un sol pour avoir de la chandelle, les modiques journées de mon ami ne lui permettaient point de fournir à cette dépense; que faire? j'imaginai, ma chère Zéphyre, ce que tu vas lire.
Mon hôtesse avait un gros chat ; je fis de la bougie avec le matou. J'arrangeai, en conséquence, une planche sur ma table, où, par le mécanisme artificiel de deux morceaux de bois, je fixai la tête du chat à quatre pouces de mon papier; ses yeux étin-
d'un chaudronnier, et en cinquièmes noces de Jean Triboule, sonneur de la paroisse de Clèves.
(i) La plus jolie vierg-e du Théâtre-Français, mais la plus médiocre artiste après la détestable M"" Le Kain.
celants jetaient une lumière qui m'éclairait parfaitement.
Le matou, qui n'aimait pas à rendre service, comme les grands, s'avisa quelques jours après de fermer l'œil. Il fallut encore recourir à ma pauvre imagination. Le nécessité est la mère des cinq grosses fermes et de l'industrie (i) : je fichai à une petite distance du chat un morceau de bois d'où pendait une ficelle, au bout une balle de plomb ; et quand le matou s'avisait de fermer les yeux, je lui cognais la balle contre la physionomie; ce qui lui fit perdre bientôt la mauvaise habitude de fermer l'œil. Avec un peu d'exercice, je vins à bout de styler si parfaitement le chat, qu'il tenait la tête raide et fière comme un échevin de Paris qui va en procession faire une neuvaine à Sainte-Genevièvre pour avoir de la crotte.
Ce fut à la lueur de cette nouvelle bougie, ma chère Zéphyre, que je composai l'ouvrage que j'apporte à tes genoux. Je l'aurais sans doute perfectionné si mon boulanger n'était venu interrompre mes travaux littéraires. Cet homme effroyable est un vieux mortel, qui ignore absolument le ton de la bonne compagnie ; ses phrases sont d'une tour-
(i) Droit singulier imaginé exprés pour décourager les artistes qui font, à Paris, avec quelques onces d'or, un commerce de tabatières, d'éventails, de mode et de colifichets, plus considérable et plus certain que celui de nos colonies. Pourquoi engourdir les bras, taxer les talents, dînier sur l'habileté, et rogner les ailes de l'imagination et de l'industrie.
nure qui ne décèle point le génie créateur ; c'est un misérable plagiaire qui copie mot pour mot tous les boulangers de l'univers. Il m'apporte tous les trente jours une feuille périodique que je lis avec autant d'humeur que V Année littéraire. Juge, ma chère Zéphyre, du ton de ces ouvrages par la production ci-jointe.