‹ ImirceChapitre 4 sur 8 · MESSIEURS ET DAMES · texte numérisé non relu

MESSIEURS ET DAMES

Vous êtes avertis que le grand Mahomet, qui avait été banni de France, après avoir été exposé pendant trois jours à la risée du public (cette plaisanterie n'est point fondée. Mahomet est une de nos excellentes pièces. L'auteur du Pamphlet a tort ; à Paris, on sacrifie le beau, la vérité et les Chefs-d'œuvre de l'esprit au plaisir de rire), s'étant rendu à Rome pour y gagner le Jubilé, a été absous par notre très saint Père le Pape ; en sorte qu'il est revenu dans cette capitale, où il opérera des merveilles, que l'esprit peut-être ne comprendra pas ; mais qui n'en seront pas moins admirables pour tous ceux qui, à l'exemple du vénérable frère Nicaise, les considéreront avec les yeux de la foi. La liste des miracles qu'il doit faire se trouve chez la veuve Denis (nièce de M. de Voltaire). Le convulsionnaire (Le Kain, acteur outré et très laid) continuera pour lui ses exercices. Les Dames grosses sont surtout invitées à le venir voir.

dans votre cœur et sur tous les climats ; aimez tous les hommes; avant de faire la moindre action^ réfléchisse^j^ si vous 11 attente^ pas au droit de personne; et si quelqu'un vous 7iuit, soye:^ plus justes et meilleurs que lui. » Il nous embrassa tendrement, et rendit l'âme l'instant d'après.

Nos larmes ne cessèrent de couler : l'image d'Ariste, ou plutôt son esprit, est toujours avec nous ; nous suivons ses conseils, nous pratiquons l'hospitalité, nous aidons de nos richesses les pauvres de la paroisse et des environs ; nous jouissons innocemment des bienfaits du Créateur ; nous ne faisons aucune mauvaise action ; ni les remords ni le fiel de la superstition ne troublent nos plaisirs, nous les goûtons aussi purs que la nature les a faits. Emilor, que j^appellerai dorénavant le comte de Saint-Albin, s'occupe de l'étude et de la culture de ses terres.

Depuis la mort d^Ariste, nous avions écrit pour nous informer des deux filles confiées à deux de ses amis ; les recherches de notre père et les nôtres furent inutiles ; ce souvenir altérait notre bonheur. Un soir, une jeune fille déguenillée vint demander à coucher à la ferme. La fermière lui trouva des traits si ressemblants aux miens, qu'elle en fut frappée, elle accourut m'annoncer cette nouvelle : « Madame, me dit-elle, voulez-vous que je vous amène une pauvre fille, qui vous ressemble comme deux gouttes d'eau? — Est-elle dans le besoin, Marguerite? il faut l'aider, ce château est l'asile des mal-

heureux. » La fermière m'amena la fille, je fus émue en la voyant; j'appelai le comte, il parut aussi agité. « D'où êtes-vous ? » dit-il à cette fille. — '< De Saint- Quentin. — O Ciel ! m'écriai-je, êtes-vous cette Babet confiée au chanoine?... » Babet, interdite, demanda d'oii je la connaissais. '< Venez m'embrasser, vous êtes ma fille ; votre figure, votre nom et mon cœur me l'assurent. »

Babet, qui ne concevait rien à nos caresses, n'osait trop se livrer au sentiment qui parlait déjà à son cœur. Le comte s'aperçut de son embarras, lui demanda si elle n'avait point une croix d'or. « O ciel ! s'écria-t-elle, j'ai cette croix, on m'a dit qu'elle aurait fait un jour ma fortune ; ma mère m'a bien recommandé de la garder précieusement, malgré ma misère, je l'ai observée ; grand Dieu, se pourrait-il ! ah ! madame, quoi une malheureuse fille... » Babet ne pouvait démêler dans ce moment le trouble qui agitait son cœur, elle remit la croix à son père. Le comte alla chercher le registre d'Ariste et lui montra son article : « J'ai remis à mon ami M..., chanoine de Saint-Quentin, une fille née dans ma cave ; on trouvera cette anecdote signée de mon nom sur un morceau de vélin enchâssé dans une croix d'or que j'ai remise avec l'enfant. »

On brisa la croix, Babet, assurée de sa naissance, se livra à la douceur de retrouver un père et une mère ; sa figure, ses caresses et son esprit flattèrent notre amour-propre : ma fille était de ma taille, je lui fis donner des habits, elle nous parut ravissante

SOUS sa nouvelle parure, le comte ne cessait de la regarder, il retrouvait dans ses traits l'expression de ceux qui l'avaient captivé dans mon printemps. Nous demandâmes à notre fille l'histoire de sa vie ; elle rougit, se tut un moment, puis elle nous dit : « Si les faiblesses de l'amour sont capables de déshonorer votre sang, plaignez-vous au Ciel de m'avoir donné le jour, je n'ai suivi que les tranquilles impressions de ce dieu, le mauvais exemple et le libertinage ont entouré mon berceau, mes premiers soupirs ont été des crimes amoureux, et le naufrage de mon innocence, le moment le plus délicieux de ma vie.

« Le feu de la vertu semblable au feu superstitieux de Vesta, m'a paru allumé par la politique ; j'ai vu l'inutilité d'entretenir la flamme aussitôt que j'ai connu les hommes; le désir et l'empressement qu'ils ont marqués à l'éteindre dans mon cœur m'ont fait croire qu'elle n'était rien. Les assemblées, les tête-à-tête, les promenades, les carrosses publics, les grands chemins, partout où j'ai trouvé des hommes, j'ai rencontré des ennemis de ma vertu. Pouvais-je rougir seule des faiblesses de l'humanité, et trouver la vertu aimable, quand mille ravisseurs déclamaient contre elle? elle m'a paru plutôt une indisposition de l'âme qu'un bien réel. Et comment pouvais-je sans stupidité la préférer à l'instinct naturel du plaisir? » Après ce début, ma fille nous raconta son histoire.

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