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Imogène

L'âge où tristement on ralentit sa course — la belle et vaillante course de la vie qui semblait s'enfoncer si loin dans l'espérance.

La maturité déclinante ! D'un pied nerveux, d'une haleine libre, on avait gravi la pente, avide de se dresser sur le sommet, dans le repos et dans la gloire, exalté par la grande vue d'un circulaire horizon. Hélas ! Le sommet n'était qu'une crête tranchante qu'il a

fallu franchir sans halte, et la descente a commencé, avec l'inquiétante sensation des glissements et des heurts, à travers les halliers mélancoliques et les pierres croulantes, dans le jour crépusculaire que ne dore plus le soleil, resté de l'autre côté des monts. Désormais vers les profondeurs noyées dans les ténèbres ! Pareille à une éclipse masquant peu à peu le disque clair et pur de la lune, la résignation glisse lentement sur l'âme, et les rêves d'avenir, desséchés et stérilisés, font place aux regrets et aux souvenirs. Etrange et douloureux mystère de la vie! s'achever, quelle qu'elle soit, dans la tristesse et la mornitude des forces épuisées et des espoirs flétris; ne pouvoir finir sans déchéance, à moins d'être fauchée dans sa

fleur. O vieillesse prochaine î avec tes sensations d'horloge usée, d'engrenages édentés, de balancier aux pulsations hoquetantes, combien tu apparais désolante et effrayante, inflexible fantôme, à ceux que la passion a constamment échauffés de ses ardeurs et qui n'ont compris l'existence que si l'enthousiasme y allume sa flamme, se demandant pourquoi, elle éteinte, il vaut encore la peine de vivre!

Me voici, par un soir gris de pluie qui pleure monotone avec le murmure égal et gémissant des prières à la nuit tombante dans une église, méditant ma détresse et ses mélancolies qui mouillent et inclinent mes pensées en l'intellectuelle prairie de leur solitude.

Quelle humide amertume s'infiltre en moi ! Par la fenêtre ouverte la ville apparaît, morose, abritée sous les boucliers de ses toits ardoisés. Des tours dressent, dans la brume, leur protestation muette et résignée. Des fumées fatiguées très paresseusement rampent. La rumeur mourante, indécise, des roues, plus triste que le silence, ronfle avec la continuité de l'air vibrant dans un grand coquillage.

Parfois le cri d'angoisse d'une locomotive là-bas, dans les faubourgs. Par-delà l'entassement confus des édifices, les contours vagues de collines bleuâtres figées dans l'immobilité des lointains.

La coupole floconneuse des nues empêchant les yeux de se repaître d'azur. Un appel de toutes choses au deuil, une de ces heures de douceur et de douleur, où l'inso-

lubie énigme du Monde opprime nos joies passagères et nous reprend dans le remous des découragements, des plaintes et des soupirs.

Pourquoi, ô Imogène, ai-je soudainement pensé à Toi? Tu ne flottais pas en apparition dans ce paysage déprimé et souffrant. Tu ne planais pas au-dessus des toits, tu ne glissais pas entre les tours.

Tes draperies nuageuses et traînantes ne se confondaient pas avec les écharpes du brouillard. L'horizon d'affliction sur lequel s'ouvre ma fenêtre est resté vide et sépulcral. C'est au milieu d'un autre paysage, plus désolé, que je t'ai aperçue : celui de mon âme. C'est là, comme si je regardais en arrière, ou plutôt comme si la

triste réalité se réfléchissait plus triste et plus stagnante aux abîmes d'une eau froide et noire bordée d'arbres penchés et sinistres, que, silencieuse, tu m'as fait signe et que tes yeux m'ont regardé, tandis que les longs plis de ton vêtement mortuaire ondulaient mollement en un essai de caresse.

Pourquoi ton image se détachet-elle ainsi de la foule qui peuple ma mémoire d'homme ayant de la vie une longue et lourde expérience, et qui noua avec tant d'êtres, fragiles comme lui, les parties heureuses ou amères, séductrices ou répugnantes en lesquelles s'use le jeu de l'existence? Tu t'avances et tu t'imposes à ma rêverie avec la calme et dominatrice assurance de l'amour et de

la certitude. O femme à jamais chère, tu semblés me dire :

« Qu'importent les autres, je les représente toutes et je les résume.

Elles peuvent rester aux ténèbres de l'oubli, pourvu que je me lève dans la clarté d'un souvenir puissant. Mêle et remue les incidents infinis de ta vie, ramène à l'essentiel tout ce qu'elle fut, élimine l'accessoire, cristallise ce qu'elle eut de plus précieux, n'est-ce pas moi seule qui subsiste? » — Oui, tu semblés le dire en une subite immobilité de statue, plus éloquente que si s'agitaient tes lèvres, plus expressive que si tes bras flexibles allongeaient vers moi leur grâce harmonieuse et nacrée.

Et, dans ton isolement magique (car maintenant il n'y a plus autour de toi ce bain d'eau froide et noire où se reflétaient mes

misères, ni cette foule funèbre, et même la ville sombre a disparu), toi seule es là, suspendue comme une lampe pâle dans la pénombre de mon passé!

Fixement, je te regarde, ô sphinx, et j'essaie de te comprendre. Tu me rappelles les plus beaux de mes jours! Je t'ai aimée, Imogène, et de toutes celles qui éveillèrent en moi l'étrange et redoutable amour, tu fus l'ombre que j'aimai le plus. Quand sur Toi et moi souffla l'éternel tourbillon et qu'il nous emporta dans sa tourmente, jamais ce n'avait été aussi haut, ni avec autant d'orages, ni avec autant de vertige, ni au milieu de plus de délices. A quels événements comparer cet idéal voyage, où je me sentis si proche du divin

des choses, où j'entrevis, par- dessus les murs de mystère qui emprisonnent notre âme, la vraie grandeur, la vraie douceur et ce royaume enchanté, le Bonheur?

Tu symbolises mes heures vibrantes d'exaltation surhumaine. De toute cette agitation inassouvie et incurablement inexpliquée qu'est la flasque vie, chaos d'insignifiances enveloppant quelques actes sonores et quelques folies radieuses; de ce feu de paille à flambée impétueuse dont il ne reste que des débris rougeoyants qui bientôt ne seront plus que des cendres, c'est Toi qui t'élèves en fleur magnifique, en dominant souvenir valant la peine d'avoir vécu, la peine d'avoir souffert. Tu fus l'Amour !

Ah! je veux, pour le soulage-

ment de mon cœur chargé du désordre de tant de confuses pensées, je veux raconter cet amour.

Je le yeux aussi pour ceux qui, semblables à moi, sentent le poids des ans sur leur vie fléchissante, sur leur chagrine destinée, et attendent la consolation qu'apportent le démêlement des sentiments obscurs et la vue de sa propre histoire dans le miroir tendu par une main fraternelle.

N'y a-t-il pas devoir à proférer le verbe que nous sentons en nous pour éclairer l'obscurité et la désolation d'autrui? La pluie, qui tombe avec l'agilité indifférente et l'inexorable constance des parcelles du temps dans l'éternité, semble me dire : Hâte-toi. — La lugubre tristesse dont elle a revêtu l'ambiance qui m'enserre, cette ville qui se blottit et sourde-

ment gronde et pleure, cette chambre austère que déjà rétrécissent les ombres, ne sont-elles pas le décor et les inspiratrices de pareilles confidences? Oh! le besoin de préciser par les paroles fragiles les vagues courants tournoyants du lac intérieur, les mouvants météores de la pensée glissant en nous sans trêve ! Oh! l'imprévue attestation des liens, solides comme l'invisible, qui nouent notre existence aux autres humaines existences dans l'universelle solidarité ! Nous voulons être entendus en nos récits de joies et d'infortunes, et d'autres sont là prêts à nous écouter, que ces récits, fussent-ils des plaintes ou des angoisses, apaiseront ou charmeront. La poésie la plus émouvante est celle de la douleur !

Imogène ! Faut-il dire qui tu fus?

Faut-il parler de ton visage et de ce qui composait la forme apparente sous laquelle je te trouvai belle et t'aimai? Qu'importe ! Pourquoi amoindrir en l'individualisant l'image désormais idéale et dématérialisée qui repose dans la crypte de ma mémoire, d'autant plus touchante et sainte qu'elle est plus incertaine? Je veux te laisser les contours adoucis et fuyants, les couleurs pâles et harmonieusement mourantes des héroïnes silencieuses qui vaguent dans les jardins déteints des tapisseries élimées par le temps. Saurais-je, au surplus, rappeler tes traits après tant d'années écoulées, qui apportèrent à la figure sacrée enfermée dans le reliquaire de mon cœur la patine des déformations insensibles? Ce

n'est pas la Mort seule qui fait les grands départs et appelle au chevet de nos pensées les douloureux regrets où s'embaument et s'aromatisent les êtres que nous avons aimés. Les irrémédiables absences, les ruptures cruelles auxquelles se plaît le Destin ironique, ont la même puissance amère et consolatrice. Je vois la Disparue en une sanctification qui l'exprime mieux en tout ce qu'elle eut de désirable que la réalité même de son être charmant jadis si près de moi etm'enivrant de sa tangibilité visible. Sa bouche, ses cheveux, son corps, son regard, je ne sais pas, je ne veux pas les peindre. L'Imogène épurée et mystique à laquelle maintenant je rêve est plus Imogène que celle d'autrefois !

Où était-ce? Quel lieu fut témoin de cet amour? Dans quelle cité? Par quels chemins avons-nous promené l'harmonie de nos âmes?

Sous quels bois avons-nous erré dans la paix souriante de nos cœurs sûrs l'un de l'autre? Encore une fois, qu'importe? Pourquoi ce désir étroit d'anecdotiser l'Infini?

Au voyageur qui a traversé les mers faut-il demander quelle était la vague qui palpitait, quel était le nuage qui passait à l'heure la plus radieuse de sa traversée? Que reste-t-il de la réalité quand le rêve monte comme l'alouette et que la joie s'épanouit dans l'espérance? Alors s'ouvrent incessamment les horizons vers les pays de chimère. Ils sont atteints tous les lointains où nos illusions font régner l'élyséenne félicité. A la ville quelconque qu'on habite se

superposent, en cuirasses d'or, les cités imaginaires. Les bois sévères s'ornent magiquement de la splendeur des floraisons poétiques, plus éblouissantes que celle des forêts profondes où coulent l'Orénoque et le Gange dans la parure aérienne des lophophores et des orchidées. Les nuits ont des constellations inconnues, les jours, des lumières enchantées.

Pour qui aime, le monde change.

Et quand il a cessé d'aimer et que tout redescend aux moroses proportions des quotidiennes misères, il se demande où est la réalité :

du ciel qu'il quitte ou du limon qu'il retrouve. — Le pays où j'aimai Imogène? Dans le langage mortel il n'eut jamais de nom.

Et moi-même m'expliquerai-je

sur ma fugitive entité? Mes noms incolores, ma profession, mon âge? Qu'il suffise que je dise :

j'étais un homme et j'aimai. Une secrète et irrésistible force me pousse, alors que je trace ces lignes cruelles et douces, à effacer une à une les notations du signalement individuel, comme si j'écrivais moins mon histoire que celle de quiconque a subi l'impérissable et insondable phénomène.

Que suis-je en mon unité misérable? Ah! mon sort ne sera touchant, ma plume ne remuera les entrailles, que si j'ai éprouvé les communes souffrances et les communes allégresses et si je les exprime par des mots et des images capables d'émouvoir ceux qui ont pâti ou joui comme moi, et comme moi désirent pénétrer le secret de leur Eden et de leur

calvaire. L'homme d'aujourd'hui que je me sens regarde celui d'autrefois ainsi qu'après la mort l'âme doit regarderie corps qu'elle a laissé sur la terre. Je m'apparais étranger à moi-même. Ce récit d'une passion profonde, ce souvenir cuisant de ses évolutions si sûrement conduites par la fatalité des choses, ce drame qui se déroula tout entier dans mon âme sans notable événement extérieur quoique si convulsif, si émouvant et si tragique, y ai-je été véritablement acteur? Ne rêvet-on pas ailleurs que durant le sommeil? Qui partagera en justes parts ce qui, dans le déroulement de nos turbulences, fut action et ce qui ne fut qu'idée? Notre vie est toujours double, sans que nous sachions jamais où est la vraie.

Histoire sans événements ! Ainsi qu'à notre époque disciplinée et rigide presque toutes les histoires humaines ; ainsi qu'à toute époque peut-être les histoires d'amour. A peine au-dessus de l'immense végétation en buissons courts, les cimes rares des légendes célèbres et quelques héroïques amants enlacés à d'héroïques amantes. Dans les arcanes du cœur, dans l'étroit logis où s'épanouit et tremble l'infini merveilleux des passions, dans ce monde intérieur secret plus vaste que le monde visible de la réalité pesante, le divin sacrifice s'accomplit depuis l'origine des âges, messe adorable en laquelle, pour des buts inconnus et par des causes énigmatiques, l'être humain * incessamment, et avec une exaltation psychique grandissante, livre et sa chair et son sang

pour un enivrant martyre. Point d'épisode : toujours la même cérémonie de mystère, pour les uns superficielle et fugitive, pour les autres profonde et inoubliable.

Ah! elle vaut qu'on la sonde en ses noirs, et que l'ayant subie en ses rites implacables, on s'obstine à chercher sa raison, son rôle et ses fins dans la ténébreuse évolution du grand Tout. Parmi mes frères gémissants sur les radeaux de la vie, il s'en trouve, n'est-ce pas, qu'un tel problème poigne et pour qui ces pays où ne s'entendra aucun bruit, où ne s'agitera aucun public tumulte, auront quelque saveur et méritent qu'on les décrive, dût-il m'en coûter des sanglots?

Quand je rencontrai Imogène,

j'avais aimé déjà. Qui, vivant la normale durée de la vie, n'aura aimé qu'une fois? L'obscure Destinée s'y reprend à plusieurs coups, et s'obstine, avant de nous tenir quittes de cette servitude du cœur, masquant les décrets du génie de l'espèce attentif à ne jamais laisser chômer l'alchimie barbare de la reproduction. J'avais, en l'adolescence, éprouvé ce premier amour qui éclôt, passe et tombe comme les floraisons prématurées du printemps flétries par les derniers spasmes de l'hiver. J'en avais connu la maladive ivresse et l'entraînement sourd, où se peut reconnaître l'œuvre commençante des fatalités despotiques qui régissent l'inéluctable passion. Depuis, au milieu des sourires et des larmes, par des actes que je croyais volontaires, tantôt sérieux, tantôt

frivole, démêlant mal la part de la matière et la part de l'esprit, goûtant les courtes délices et les longues rancœurs, je bus comme les autres à la source qui ne tarit point. Mais je n'avais vu que la surface de l'abîme radieux et sombre — quand je rencontrai Imogène !

Quand je rencontrai Imogène, la répétition des caprices ou des aventures avait façonné mon esprit et ma chair à cette habitude qui fait apparaître la femme comme un amusement : elle avait pris le goût fade et l'engourdissement de la satiété. Je bibelotais l'amour en amateur qui ne sait pas se corriger d'unë manie longtemps et charmeusement pratiquée. Le cruel féminin m'attirait

par la souvenance des plaisirs ressentis laissant aux nerfs la vibration ralentie mais jamais complètement éteinte des ivresses passagères. J'allais à lui avec le pressentiment d'une jouissance qui ne comblerait pas les promesses de l'illusion. Sans lui, c'était la nostalgie des pays du plaisir; avec lui, c'était la déception des gloires espérées faussant le rendez-vous. Désormais, je discernais trop ce qui manquait à chacune pour rassasier l'obscur besoin qui travaille tout amour, aspiration haletante à l'harmonie avec un être parfait de charme corporel, et, pour qui pénètre plus profondément dans l'antre attirant et obscur, parfait de charme psychique. Ce n'avait jamais été la maladie divine! Ma jeunesse, au temps des premières affections,

en avait subi la bénigne et annonciatrice atteinte. Mais je ne la connaissais pas en ses brûlantes et redoutables crises — quand je rencontrai Imogèneî

Ce ne fut rien qui fit pressentir que cette fois s'inaugurait l'irréparable amour, poseur d'énigmes, tourmenteur de la pensée, allumeur d'inquiétudes, créancier de solutions à rapporter des abîmes de l'âme. Elle me sembla belle et désirable, mais sans attirance péremptoire. Ce fut un prélude paisible caressant l'oreille, et non pas un brusque départ d'orchestre sonore et subjuguant. Mes yeux distraits, mes sens blasés avaient leur fatigue. Elle passa comme une inconnue dans une multitude, absorbée parl'ensemble abolisseur

de détails et niveleur de sensations. Pourtant (depuis je Fax su d'elle), un lien imperceptible s'était fixé de l'un à l'autre, pareil au fil que l'araignée, prête à tisser sa toile, abandonne à la brise et qui s'attache à un rameau au hasard des ondulations. Elle me vit sachant qui j'étais, et le souffle des fluides ténébreux qui règlent l'Irrévocable l'avait, à ma vue, émue et fait frissonner. Dès cet instant, nous étions marqués !

Car sur nos volontés débiles et toujours trompées agissent incessamment des forces qui les dirigent en ne nous laissant de la liberté que l'illusion. C'est leur mutisme et leur invisibilité qui causent notre enfantine erreur.

Nous sommes semblables à des

miroirs qui croiraient produire les images qu'ils réfléchissent. Autour de nous rôdent, en fantômes impalpables, les innombrables causes, composantes de nos actes et de nos pensées, dont à peine quelques - unes entrent dans l'étroite lueur de nos perceptions. Ignorant leur présence, nous rapportons à notre liberté les résolutions et . les impressions qu'elles nous dictent avec l'impérieuse exigence de la fatalité. Ah!

combien vaste l'empire de l'incognoscible, et combien cruellement dispensateur d'inquiétudes! Quelle flottante épave que notre moi, ballottée au hasard du flot se mouvant pour d'autres buts que notre bonheur! Quelle errante nue promenée au hasard des brises, poussée, ramenée dans les déserts du ciel, et enfin dissoute et semée en

averse sur le paysage assombri par la Mort !

Ce n'avait été qu'une fugace entrevue, la légère piqûre du coup d'œil de deux passants distraits.

Nous fûmes ramenés l'un vers l'autre. Sans effort, mystérieusement. Et par cela même plus sûrement sans doute. Qu'est-ce qui arrive comme on l'arrange! Et parmi toutes les régions où notre orgueilleuse fragilité se complaît à se croire souveraine, celle de l'Amour n'est-elle pas la plus despotiquement décevante pour nos songes?

Nous nous parlâmes, sentant bien que quelque chose d'inusité surgissait, mais contenus et défiants. C'était comme un marchandage qui s'ouvrait, elle et moi

éprouvant le sentiment indécis d'une entente possible et l'embryonnaire désir qu'elle se conclût. Les paroles commencèrent leur tissage de pensées avec les broderies qu'y mettait le désir de plaire. Nos esprits, attentifs à leur rôle, ne se révélèrent pas directement, mais livrèrent ces traits primordiaux qui, pareils aux linéaments de l'écriture, disent en détails subtils l'inévitable du cerveau propulseur de la pensée ou de la plume. Nous nous vîmes à l'état d'esquisses. L'épreuve de nos âmes se fit : elles se tâtèrent en leur élasticité, et j'eus, cette fois, le sentiment fort que la résonnance féminine d'Imogène frappait l'accord plein avec ma virilité sonore.

En même temps et tacitement

j'analysais son corps. Mon imagination, artiste ou libertine, la déshabilla. Son visage m'avait arrêté d'abord, le visage sur lequel les vêtements dissimulateurs forcent l'attention investigatrice à se concentrer avant tout. Il correspondait en son eurythmie spéciale à ce que les impondérables éléments agrégés dans mon être exigeaient pour former, selon leur rythme individuel, la Beauté et la Sympathie, ductiles entités, variables comme la lumière et comme elle échappant à la discipline des règles. Puis j'eus les impiétés et les impudeurs de celui qui, sous les étoffes, cherche les formes. Je la mesurai, je l'auscultai du regard, par ce même besoin d'harmonie que je sentais sourdre en moi, de plus en plus clair, comme la raison de l'inclination qui me penchait

vers Elle. Ses contours dessinaient les lignes dont les courbes étaient pour moi les courbes heureuses et mélodieuses. Leur assemblage me parut serein et tentateur. Là aussi j'eus, dès cette fois, le sentiment fort d'un accord et d'une séduction.

Pourtant, ce n'était que la sensation vaporeuse et douce d'une mélodie caressante. Nous allions l'un vers l'autre comme des cœurs amis sous un ciel matinal. L'implacable soleil méridien de la passion ne nous brûlait pas encore.

Gela vint bientôt, sournoisement et délicieusement. Autour de nous, dans les ombres de l'Inconnu, les muets rouages des organismes impénétrés se mouvaient, nous engrenant pour leur œuvre comme

des grains de seigle entre les meules giroyantes d'un moulin.

La volonté nette nous manquait.

C'était à peine l'assentiment à l'impassible évolution. Je me laissais faire, facilitant par le défaut de résistance l'accomplissement du mystère, avec la curiosité de me sentir entraîné sans aucun personnel vouloir. Pour la première fois, je discernais nettement le fatal des choses. Je m'abandonnais sans effroi, pressentant que j'étais poussé vers une grande énigme dont peut-être je devinerais le mot consolateur ou redoutable.

Et je la voyais, Elle aussi, se confier, très grave, à cet inévitable.

Alors, dans toute sa majesté, éclata la maladie divine! J'avais

bu le philtre et j'étais prêt pour le cantique. Mes yeux changèrent.

Furent-ils plus voyants ou devinrent-ils déformateurs? Une aube se leva plus brillante que l'aurore sur les cimes sans brumes de l'Himalaya où s'étalent les neiges qui n'ont jamais été foulées aux pieds. Imogène m'apparut plus belle et bientôt radieuse. Elle s'enveloppa de ce nimbe impalpable que la piété allume autour des êtres adorés. Elle eut l'auréole de la sanctification. Dans mon imagination se faisait un travail spécial, ambigu, rapide, qui l'adornait, soit qu'il retouchât comme un habile et ardent artiste les traits et les contours de sa beauté, soit qu'il me fît mieux voir cette beauté en la nettoyant de sa gangue et la ciselant. Dans la chevelure d'Imogène m'apparurent d'infinies

nuances. Son teint se revêtit de délicatesses ineffables. Son corps, ses mouvements, sa marche eurent la grâce des nobles figures symboliques et rythmées. De ses yeux émergèrent des regards qui bouleversaient mon âme : regards chargés de douceur, regards ornés de gloire, regards portant en gerbes les caresses, regards prometteurs qui, s'appuyant sur les miens, semblaient chauffer mon cœur et l'amollir et le dissoudre en un baume parfumé. Imogène était- elle encore elle-même ou une Eve que je pétrissais? Et je pensais : chaque fois qu'une femme est aimée, celui qui l'aime n'en fait-il pas une femme nouvelle? Devant cette variabilité étrange, serait-il vrai que tous les amants d'une même maîtresse ont aimé en elle une femme différente?

Imogène devint pour moi le centre. Elle avait confisqué mon âme et soutiré ma vie pour la mélanger à la sienne. Tout, dans mes actions et mes préoccupations, se déplaça. Les plans glissèrent les uns sur les autres et la scène entière prit un aspect imprévu. L'apparition de ce dominateur et magnétique personnage, ainsi qu'un vigoureux accent imprévu sur la toile d'un peintre, changea toutes les valeurs et commanda une mise à point nouvelle.

Sans répit, Imogène emplissait mon cœur et s'y dressait en reine :

pour son unique gloire défilait le cortège de mes actes et de mes pensées. Il fallait que tout fût digne de sa souveraineté. A sa splendeur j'appariais les vibrations de ma vie. Elle était inspiratrice, collaboratrice, gardienne.

Elle était séduction, sortilège, réconfort. J'éprouvais un incessant besoin de rapporter à Elle et de lui offrir toute l'activité de mon intellectualité et de mon corps. En moi, comme la lampe du sanctuaire, son souvenir brûlait inextinguible. J'étais relié à Elle par une force psychique semblable à l'attraction, toujours dépendant, toujours attiré, toujours tourmenté du besoin de la joindre et de me confondre avec Elle.

Le milieu où je me mouvais n'était plus qu'un décor pour mon Amour. Une harmonisation universelle me hantait. Un génie invisible recoloriait pour moi le spectacle de la Nature. Obsédante me revenait cette pensée : où est la réalité? est-ce le monde morose

tel que je le voyais autrefois?

est-ce le monde radieux qui maintenant se révèle? A quel moment fus-je le jouet d'un prestige? Les choses ne sont-elles que ce que nous les faisons? L'éternelle orchestration de la couleur, de la lumière, de la ligne, du mouvement, qui, depuis les origines, sur la scène jamais vide de la Nature, déroule l'incomparable drame toujours changeant de la végétation et des cieux, a -t- elle vraiment cette splendeur nouvelle, habituellement inaperçue, et suis-je aux heures fatidiques où les yeux, passagèrement dessillés, l'entrevoient? Est-ce un des privilèges réservés à l'Amour?

A-t-il, dans l'ordre divin, cette dignité et cette puissance de démasquer les palais nomades et les féeries dissimulées, trop beaux

pour l'ordinaire existence? Nous fait-il mourir à la vie vulgaire, et, par une résurrection anticipée, nous transporte-t-il dans les paradis que notre coutumière infirmité croit artificiels? L'essence du véritable amour est-elle de tout miraculer?

Et dans ce décor aux teintes lumineuses, aux perspectives infinies, superbe, harmonieux et tendre, tout, pour Imogène, devenait parure. Elle y circulait pour y éveiller des accords et un esthétique frémissement. Elle en devenait la complémentaire inattendue.

Quand elle avait disparu, il se faisait dans mon cœur une impression de désert, d'uniformité et de froid. C'était la sirène nageant souple et miroitante sous les trans-

parences des eaux, inanimées et vides dès qu'elle a regagné sa retraite sous-marine. La claire lumière du jour, la lumière ambrée des lampes, la pénombre des bois, l'atmosphère bleue des nuits étoilées, mettaient sur Elle leurs glacis changeants et l'émotion de leurs merveilles. Sur elle la lentille de mon admiration et de mes désirs concentrait incessamment ses feux.

Ainsi autour de la fée grandissait le halo du rêve. Le rayonnement spirituel débordait l'étroite réalité, l'élargissant d'une auréole scintillante. Une incantation magique opérait. J'étais expulsé de la vie quotidienne et de ses vulgaires habitudes et projeté vers une existence supérieure. Ce que

je voyais n'était plus qu'un prétexte à des images et un point de départ vers des chimères plus hautes. Les lointains de l'esprit se peuplaient de tous les appels qu'un cœur passionné fait à l'immensité pour essayer d'exprimer ses agitations, ses adorations, ses ardeurs et ses espérances. La vertu symbolique, qui réside en tout, lentement se déployait en mes méditations frémissantes, et des lueurs brusquement allumées et tôt éteintes, pareilles à des éclairs dans la nocturne solitude d'un site tourmenté, illuminaient passagèrement l'obscurité du phénomène qui s'accomplissait en moi.

Mais, sous les flammes de mon cœur embrasé, par instant je

sentais un pincement aigu : la dent du besoin de comprendre, de me rendre compte, de savoir d'où, pourquoi, comment, pour quelles causes, commençait à me faire sentir son âpre morsure. Quand j'étais près d'Imogène, je parlais, tâtonnant dans mon trouble, semblable au plongeur descendu trop avant dans les profondeurs, oppressé par le manque d'air, qui gesticule en désordre pour remonter à la surface. C'était par lambeaux que je retirais quelques clartés du chaos de mes pensées.

Curieuse, elle écoutait mes incertitudes, discernant peu à peu que notre histoire d'amour n'était pas individuelle, mais matérialisait en nous une loi profonde sans cesse en éveil et en action, battant son empreinte, pour des buts obscurs, dans des millions de cœurs. Elle

en prenait un étonnement et un effroi. Elle se sentait à la fois humiliée et ennoblie. Elle aussi commençait à poser les grandes interrogations du mystère exigeant l'impôt de solutions pour lesquelles nos fragiles et indigents esprits sont insuffisamment armés.

Mais plus souvent, restés dans les jardins tranquilles de notre Amour, nous en parlions comme s'il eût été seul sur la terre.

L'étroit égoïsme de notre bonheur nous enserrait de ses guirlandes embaumées. Nous nous sentions grandir dans un commerce pur, fidèle et libre. Mon cerveau d'homme, invigoré et exalté par la magie de sa présence, chantait pour Elle l'hymne des pensées hautes. Au hasard des impressions dont les

théories défilaient en moi, je lui disais mes idées sur le monde énigmatique, sur l'humanité, sur l'art toujours jeune et refleurissant, sur la fraternité, sur la fuyante justice, sur les aspects vastes et les détails infinis du tragique et riant spectacle de la Vie telle qu'elle apparaît aux heures de foi et d'espérance. Je rompais les sceaux et lui montrais les secrets. Je faisais la lumière sur les confusions familières à la féminité débile. Je révélais Imogène à elle-même, décantant le vin fort de sa personnalité et le versant plus limpide dans un cristal plus pur. Elle me disait : tu me fais penser. J'avais une joie à la rendre plus consciente et plus voyante, à multiplier les facettes par lesquelles son âme reflétait le milieu qui la baignait. Et comme

récompense elle me laissait voir son orgueil de s'épanouir et de savoir que c'était par moi que s'ouvrait sa corolle, par moi qu'elle avait choisi et qu'elle aimait.

Il y eut ainsi des causeries sans nombre ! Et des lettres î Quoique, dans l'amour, l'inexprimé soit si beau ! Besoin de revêtir les sensations de l'insuffisante tunique des mots. N'est-il pas des pensées qui ne naissent et qu'on n'exprime bien que de loin ? Si la parole a cette vertu de féconder l'esprit en y causant de spéciales résonnances, la plume est une baguette qui fait jaillir des sources cachées.

Notre âme est un palais dont les appartements, divinement encombrés de trésors, s'ouvrent par des clefs et des formules différentes.

La multiplicité est en nous. L'unité psychique est un rêve. Pourquoi ne serions-nous pas un agrégat, un faisceau de personnalités, ayant chacune son heure de penser et d'agir, son époque pour entrer en scène et prendre possession de nous, son milieu évocateur et ses moyens spéciaux? Notre physique apparence n'est peut-être qu'un contenant toujours prêt pour un contenu agissant, venu d'ailleurs comme la cartouche glissée dans le canon de l'arme à feu.

Des causeries et des écritures sans nombre ! Ce fut une pénétration de chaque jour. Les esprits s'entrelacent comme les corps. Ils peuvent s'étreindre et se couvrir de baisers comme les lèvres. Il y a d'autres accouplements que

celui de la matière, amenant, eux aussi, leurs spasmes et leurs extases. Là aussi on s'abandonne et on se possède avec d'analogues frémissements suivis d'analogues lassitudes. Ils font naître d'aussi tourmentants désirs. Ils subissent des pudeurs et des hésitations.

Ils ont leur fécondité : il n'y a pas que les enfants de chair, tôt séparés de nous; il y a ceux des âmes, indissolubles. Qui dira si, pour un cœur d'élite, le délice est moins intense d'avoir la virginité d'une âme que la virginité corporelle, d'être le premier à révéler les rites de l'intellectualité suprême que les rites de la volupté décisive ? A moins que le premier ne soit celui qui va le plus profond.

Des causeries sans nombre !

Que de souvenirs ! Imogène ! Imogène ! toi qui te levais alors dans mon ciel comme un jeune astre et en qui je saluais l'aurore et l'espérance, tu ne peux en avoir perdu la mémoire! Te souvienstu du salon où tu me recevais le soir, sombre dans le crépuscule de lumière filtrant à travers la gaze colorée des abat-jour? Quel silence et quel isolement ! Il nous semblait être sous des eaux profondes. Nous nous accotions, harmonieusement calmes dans notre félicité. J'avais si près de moi ta grâce tiède et amoriférante qu'elle semblait un fluide s'échappant de Toi, m'enveloppant et m'enivrant de sa force invisible et de son parfum. Nos têtes s'appuyaient comme des fruits jumeaux serrés sur la même branche. Nos mains se tenaient, avec de longs appuis

rythmés où palpitait et respirait notre amour. Eternelle attitude des amants, composée de gestes toujours identiques, toujours incomparablement simples et doux.

Dans la paix de cette intimité protectrice, scellés l'un à l'autre, combien nous étions loin du tumulte des hommes ! Mes pensées s'échappaient et voltigeaient en légers et caressants murmures, tombant sur toi ainsi que des pétales de rose. Te souviens-tu, te souviens-tu ?

Te souviens-tu de nos promenades ? Le soir, encore le soir, car nous aimions le soir grave et taciturne, ami des solitaires et des confidences. C'était aux heures où les rues vides prennent une majesté austère, où les fleuves, entre

les quais massifs, coulent pour eux-mêmes avec une solennité triste, désopprimés du labeur humain, où les arbres frissonnent par intervalles comme si le vent, en passant, et la nuit, leur chuchotaient des secrets redoutables.

Nous choisissions la date des grands paysages lunaires déployant la magie du conflit tragique entre les blocs d'ombre et les dalles de clair. Tout grandissait en une fantastique architecture.

La nuit, les astres, le ciel, l'eau, la verdure, la lumière, l'obscurité, éternels hochets où se joue sans lassitude la poésie humaine et qui feront palpiter les amants durant les siècles des siècles, édifiaient pour nous leurs changeants prestiges et leurs enchantements. Je réglais mes pas sur les tiens, je sentais contre moi la pression de

ton sein palpitant, et nos corps emboîtés s'unifiaient dans les mêmes rêves de mélancolie heureuse. Te souviens-tu, te souvienstu ?

Te souviens-tu de ce voyage où nous partîmes pour la conquête du lointain, rafraîchisseur des âmes ? Te souviens-tu de cette vieille demeure, qu'isolaient les bois comme les flots isolent les îles ? Les frondaisons opulentes des chênes et des pins déferlaient près des murs avec les ondulants bruissements des marées. J'ouvris la fenêtre; l'air frais pénétra chargé de senteurs forestières; les rideaux blancs se gonflèrent comme des voiles; nous eûmes soudain des pensées de traversées heureuses vers des contrées d'or

et d'azur. La chambre avait un air de bonté maternelle, souriante et indulgente; le grand lit semblait nous dire : venez.

Ailleurs, une bruyère sans rivages déployait son immense clairière carminée et balsamique, bourdonnante d'abeilles, où le soleil couchant étendait ses splendeurs miséricordieuses. C'était à « la belle heure », celle du jour déclinant, où les ombres s'allongeant idéalisent puissamment la lumière, heure si belle que la réalité n'est plus la réalité mais un enchantement de couleurs incréées. Dans le laboratoire sans chômage du ciel, des vents doux brassaient et promenaient lentement les nuages. Je te menais au sommet de la dune, je t'asseyais,

ma reine, sur le sable doré comme sur un trône, je me couchais à tes pieds en chevalier fidèle, amoureux de sa souveraine. Pensive et reconnaissante, tu contemplais l'impérial spectacle et ses mélodies et ses mélancolies. Et tu éclipsais la poésie de la Nature.

La nuit, solennelle et paisible, arrivait à pas égaux, rétrécissant le circulaire horizon, touchait enfin tes pieds et couvrait d'un pan de son manteau d'ébène fluide ta tête qui s'inclinait vers moi pour me tendre un baiser. Te souviens-tu, te souviens-tu ?

Nous étions soudainement doués d'une sensation plus intense de l'extériorité des choses, d'une vueplus pénétrante se répercutant en émotions plus rapides et plus

suaves. L'Amour, par une bienveillance divine, appelait à l'aide, eût-on dit, la Nature sa sœur immortelle, pour nous dispenser plus abondamment ses grâces et ses divinations. C'était une collaboration sympathique et grandiose de deux puissances, glorieuses de la réalisation en nous de leurs fins essentielles. Une protection invisible planait, et nous écoutions, ravis et rassurés, les légers et caressants battements de ses grandes ailes. En nos esprits flottaient des réminiscences du couple adamique insoucieux et pur, promenant dans l'Eden sa félicité naïve et respirant la jeune atmosphère des premiers temps du monde vierge encore de toute souillure.

Les pluies parfois nous ten-

taient par leur gracile et frileuse monotonie, quand elles effleurent et chatouillent le feuillage de leurs pleurs juvéniles, étendent leur émail sur les couleurs avivées et enferment plus étroitement dans leur solitude les bois mélancoliques aux acres odeurs. La tristesse alors errait près de nous, mais sans qu'elle osât mettre sa lourde main sur notre épaule, ajoutant une élégance au paysage et versant une langueur sur nos cœurs mollissants. Pluies combien différentes de celle qui maintenant, autour de mes regrets, pleure, « avec le murmure égal et gémissant des prières à la nuit dans une église, sur la ville morose qu'abritent les boucliers de ses toits ».

Je t'avais alors, Imogène, ô ma

joie et mon trésor! Hélas! Hélas!

je ne t'ai plus!

Car je t'ai possédée ! — Comme maîtresse ? Comme épouse ?

Qu'importe à ceux qui me lisent.

Demeure dans ton incertitude, figure à jamais sacrée ! Sois la femme aimée dans la belle et sculpturale nudité du symbole.

Oui, que notre amour symbolise l'Amour. Le Temps qui recula ces événements a aboli pour eux les contingences. Peut-être qu'inconsciemment je mélange désormais ce que tu fus à ce que tu aurais dû être pour incarner la parfaite harmonie. Peut-être qu'à l'amour que j'eus pour Toi, s'ajoutent, vagues, des éléments empruntés à d'autres amours, et que ma rêverie modèle en ma pensée une syn-

thétique figure attirant à elle tout ce qui, dans les étapes de mon existence tourmentée, fut réalité émouvante ou illusion charmante.

L'heure est venue du grand total ?

Dans les dépouilles ou les débris qui encombrent mon cœur fatigué ayant vécu une longue vie, sais-je si je démêle encore les fragments de chaque temple ? La maîtresse adorée est si près d'une épouse; l'épouse harmonieuse est si près d'une amante ! Et toutes deux, lès tares oubliées, les séparations consommées, les blessures cicatrisées, s'idéalisent en des marbres si purs.

Je t'ai possédée! Oui, nous avons chanté ensemble le poème de la chair si douce et si brûlante. Le mariage de nos âmes s'est com-

piété par la volupté et la palpitation suprême. J'ai connu les délices de m'anéantir en Toi et de vivre par Toi la minute divine où l'on croule dans la jouissance comme dans la mort, avec le besoin de mourir parce que la mort seule exprime l'irrévocable et qu'on voudrait rester dans l'infini furtivement entrevu et savouré. Elle me fut entr'ouverte par toi, et dans tes bras, la porte, si tôt refermée, qui mène aux paradis splendides où vibrent, dans leur immensité et leur inaltérabilité, les forces et les formes éternelles, despotiques, délicieuses et inexprimables, pressenties dans les ivresses brisantes, mais à jamais confuses. Nous avons accompli de concert les rites divins, brutaux et singuliers par lesquels est obtenu ce contradic-

toire miracle où tant de spiritualité se mêle à tant de sensualité; où, par une ironie angoissante, la

misère des gesticulations bizarres

est le préliminaire obligé des extases; où tant de corporalité yoisine tant d'idéal pur; où Thomme tombe asservi à la vaste et fermentante matière unifiant les êtres dans la triple égalité éternelle de la reproduction, de l'animalité et du plaisir. Où, pourtant, par un prodige s'il s'agit des grandes amours, ce n'est pas la honte et l'humiliation qui suivent le contact du grossier sacrifice, mais le sentiment puissant d'une union plus profonde et d'une preuve d'amour décisive et ineffaçable. Le poème de la chair !

L'étrange et redoutable poème de la chair ! de cette chair que dans la volupté et dans l'effroi, dans les

séparations et dans les retours, dans le rire et dans les larmes, dans les caresses des mères et dans celle des amants, la tremblante humanité veut toucher et sentir et serrer et baiser, comme si elle était un refuge, un talisman ou un viatique. Oui, je t'ai possédée dans l'ennoblissement de l'acte ridicule, cynique, servile, pervers (grand toutefois en son sauvage emportement), soudainement transfiguré !

Ainsi nous fûmes peu à peu cadenassés l'un à l'autre. L'être unique se forma.

Et j'eus les sentiments élargis de l'être unique. Car cet amour avait mis en liberté ce qu'emprisonnait de plus noble et de

plus fort ma misérable substance. En moi vibrait l'universelle Harmonie. J'avais touché son courant magnifique et il m'électrisait, exaltant mes forces et mes aptitudes. J'avais la vaillance, j'avais l'enthousiasme. En moi la soif du dévouement, la faim de l'héroïsme, le besoin d'entendre sonner l'heure rare des abnégations utiles ! En moi des vertus inconnues ! Je voulais me donner à tous à travers celle que j'aimais.

C'était le délire sacré! Je marchais altier dans la vie monotone et molle. Je comprenais la stérilité de la froide sagesse, impuissante à rien fonder de durable et de solide sans la tendresse. Je comprenais le mal comme l'aliment nécessaire des combats et des périls sans lesquels un cœur chevaleresque ne trouve plus à s'em-

ployer. Je sentais les ardeurs et souhaitais les sacrifices dont toute grande âme a besoin. Je comprenais la souffrance comme une occasion céleste d'attester l'amour; elle disparue, il me semblait qu'il n'y aurait plus de preuve suffisante possible. Je pénétrais ce mystère : le bien que fait le mal.

Je me demandais si la vie resterait belle encore dans la paix et la sérénité d'un immuable et fatigant bien-être, quand les fières leçons du devoir pour les êtres ou les causes qu'on aime ne pourraient plus se donner. Imogène, de toi mon âme fervente s'élevait d'un magnifique essor jusqu'aux idées, comme si tu étais devenue dépositaire d'universalité et qu'un grand souffle ascensionnel sortît de l'amoureuse confusion de nos deux êtres.

Ah ! le caractère prodigieux du phénomène ainsi contemplé dans son ensemble, dans ses fins et dans son évolution! Sa complexité merveilleuse! La sublime alchimie d'ivresse, de foi et de courage ! Quelle puissance tenace, quel artiste divin composèrent insensiblement le chef-d'œuvre de l'Amour? Quelles retouches il a subies dans l'immense atelier de la Nature, depuis l'incommensurable passé où le bestial accouplement organisé pour la génération s'accomplissait sur le même être réunissant en lui la double sexualité ! Comment aux matérielles nécessités, pur jeu de forces physiques, sont venus s'ajouter la volupté et ses abîmes de jouissance? Comment s'est épanouie au cours des siècles sans nombre cette efflorescence de su-

blimité dont l'éblouissance sub merge, dans l'amour humain, les fins basses de la reproduction ?

Quelle dérision triomphante accablant ceux qui, devant ce mystère, ne parlent que d'un mécanisme et d'une supercherie destinés à perpétuer l'espèce ! Car, où la nécessité, pour ce but de fécondation, de pousser aussi loin et aussi haut les cimes et d'intensifier les séductions à pareil degré d'exaspération et de miracle?

S'il ne s'était agi que d'assurer sa propagation, l'Humanité, à l'exemple de l'animal, s'en fut acquittée au prix d'une moindre magnificence. Comment admettre que toute cette grandeur mystique de sentiments ne serait que le déguisement des grossiers appétits sexuels destinés à reproduire des êtres que guettent les

insuffisances et les maux de la vie?

Quel prodige î Les accessoires de l'acte mécanique et charnel ont pris une splendeur démesurée. Il s'efface et n'est plus qu'un prétexte au jaillissement du plus suprême idéal. La procréation n'y apparaît qu'en fin accidentelle, latérale et passagèrement méprisée. La beauté de cette crise exaltante rayonne dans la transfiguration psychique qu'elle opère et dans les jouissances surhumaines qu'elle dispense. L'homme vivant y devient son propre but, avant l'enfant, qui peut-être naîtra, mais qui reste oublié et dont il ne se soucie pas plus que du but nourricier de ce sein dont, en son extase, la coupe tiède et

satinée emplit sa main crispée et caressante. Il crée moins un être qu'il ne se recrée luimême ; après la fusion des chairs, il se retrouve autre ; en son dur métal sont entrées des pépites qu'il ne peut plus éliminer.

L'Amour alors grandit aux proportions d'une force sociale, héroïque et bienfaisante, organisatrice d'enthousiasmes et de dévouements, civilisatrice et incessamment en activité, plus que l'Art, plus que la Justice. Il se pose au sommet des phénomènes qui influencent le monde. Il est le grand moteur. Il est une force divine que la Vénus antique, trop souvent sensuelle et corrompue, n'a pas suffisamment incarnée, et pour laquelle le Christianisme eût dû trouver une sainte rayonnante ou un archange

resplendissant. Si tout à coup il disparaissait des âmes ou était ramené aux proportions misérables de la reproduction, une éclipse mortelle attristerait la Nature; il se ferait un grand silence et une stagnation, comme si la chaleur se retirait de la Terre.

Imogène, lointaine Imogène, tu as été pour moi l'occasion de ces éblouissements. Entre nous se fit la croissance entrelacée des branches forcées et tordues par le poids de la nécessité d'aimer.

C'est par Toi que le Destin me fit signe et je le suivis en te suivant. Il avait mis en toi une parcelle de l'universelle Beauté, et ce fut le piège qui m'entraîna. Car est-ce bien Toi que j'ai aimée, ou cette Beauté qui résidait en toi et

que, passagère canéphore, tu portais comme un beau vase? Ton sang, tes membres, l'attirail corporel en ses muscles, son sang, ses moelles, ses nerfs, indispensables éléments assemblés et enchevêtrés de la naissance à la mort, avec la conscience qu'ils donnent d'une individualité, périssable et matériel organisme à compliqués rouages, emprisonné dans le fragile tissu de la peau, là était Imogène, éphémère et muant fantôme. Imogène n'existait-elle pas avant la floraison de sa radieuse adolescence, avant l'épanouissement du beau midi de sa vie? Imogène ne devait-elle pas exister encore après que la vieillesse l'aurait spoliée et flétrie et qu'elle serait pareille au fruit trop mûr ou à la fleur desséchée?

Imogène avait donc sa vie propre,

sujette aux exaltations comme aux déchéances, et l'Immuable Beauté ne devait que passer en elle, l'illuminer un instant, puis partir, comme l'oiseau migrateur qui se pose à l'aube sur un arbuste, l'orne de son éclatant plumage, l'anime de son chant et disparaît avec la nuit.

O compagne de mes illusions, fragile comme moi - même, j'ai aimé plus grande que toi! J'ai aimé une force éternelle qui ne naît pas et qui ne meurt pas. J'ai aimé la Beauté et je l'ai confondue avec toi qui n'en fus que le support, avec toi qu'elle ornait comme l'artistique décor qui farde la glaise d'une coupe, grise et terne quand elle sort des mains du potier. Cette Beauté qui t'envelop-

pait de sa caresse me semblait inséparable de toi, et pourtant elle n'était qu'un fugitif reflet. Sa source était ailleurs, dans les lois inaltérables et dominatrices qui échappent au temps et que nul ne saurait résorber et retenir en soi, fut-il le plus puissant des hommes ou la plus belle des femmes. Hélène est morte! La Beauté est jeune et vivante comme au premier jour!

La Beauté promenait sur toi l'irisation de son arc-en-ciei et les féeries de sa gloire; tu avais sur toi la projection de ses changeantes et ravissantes lueurs. Une heure sonnerait où l'œuvre d'amour pour laquelle tu étais ainsi parée, s'étant accomplie, tu resterais dépouillée de ces prestiges, dans la simplicité pauvre et blanche de ta personnalité mortelle, semblable à la danseuse sur laquelle ne serpente

plus le faisceau des feux versicolores.

Et même! fût-ce vraiment la Beauté que j'aimai en toi? L'attirance ne fut-elle pas plus profonde? Une loi plus haute, plus mystérieuse encore, plus absorbante des autres, plus souveraine, ne régla-t-elle pas le drame dont nous avons été les acteurs et les jouets? Car si la Beauté fut, dans la nuit où je vaguais indifférent, le fanal étincelant qui m'attira, dès que je fus près de toi m'apparurent les autres séductions dont le concert forma cette harmonie indicible et reposante en laquelle je restai baigné aussi longtemps que mon amour battit sa plénitude, cette harmonie dont incessamment la vision revenait en mon

esprit chercheur, aiguillonné par le besoin d'expliquer l'énigme brûlante qui travaillait mon cerveau. La Beauté, malgré sa splendeur, ne fut qu'une des composantes de cette élaboration fatale, d'une si ténébreuse complexité.

Imogène, lointaine Imogène, ce n'est pas toi que j'ai aimée! ce n'est pas la beauté que j'ai aimée!

C'est l'Harmonie ! L'harmonie que, par un prophétique prestige, ton beau nom, rare et mystérieux, exprimait.

Harmonie ! loi suprême du Monde! Tu règles les infiniment grands et les infiniment petits!

En toi se déverse comme en l'abîme ultime tous les efforts de la nature et des êtres vers le Bien et vers le Beau. Entité dernière

et irréductible à laquelle aboutissent, en leurs transformations de plus en plus simples, toutes les forces primitives, matérielles et morales. Corps premier qui résume et contient la multiplicité des autres et qui se magnifie aux proportions du Dieu un. Tu es l'infini, car rien ne t'échappe.

C'est toi qui animes l'universelle et inlassable aspiration vers un état meilleur. C'est toi qui fais éclore toutes les espérances. C'est toi qui brilles inextinguible, consolatrice et encourageante, audessus des misères, des souffrances et des déceptions. C'est toi qui donnes la paix et la joie dès qu'on t'a conquise. C'est toi qui es le ressort toujours bandé de la perfection. Tu es l'Absolu!

C'est toi qui se reflète dans les facettes innombrables de l'éter-

nel effort humain. A travers les siècles passés, à travers les siècles futurs, la matière inconsciente et les êtres pensants luttent pour se rapprocher de toi. Tu fais mouvoir la matière et tu fais mouvoir les âmes. Par toi les mondes gravitent dans la superbe ordonnance des sphères. Par toi la Nature compose et varie sans trêve, pour l'ivresse de nos yeux, son manteau de couleur ou de lumière.

Par toi les passions, se mouvant dans une juste mesure, deviennent des vertus et des forces salutaires et ne se déshonorent plus en vices. Par toi et pour toi rêve le poète, médite le penseur, luttent les cerveaux assoiffés de justice, s'acharnent les artistes. Tu concentres l'Idéal sous toutes ses formes et dans toutes ses aspirations. Sans toi le mouvement

cesserait pour faire place à l'anéantissement dans l'immobilité définitive enfin obtenue et clôturant la vie. Les myriades d'atomes qu'agitent les infatigables phénomènes n'ont la fièvre de l'activité que parce qu'ils cherchent, avec la ténacité de l'irrésistible, la place et les rapports qui leur sont assignés dans l'ordre suprême fixé par toi et proposé à leurs efforts. On ne souffre que parce qu'on ne te possède pas. S'il était possible d'imaginer un commencement à l'Univers, ce serait à l'heure où tu fus rompue et tes éléments dispersés, et une fin, à l'heure où reconquise tu serais par cela même épuisée. Le monde est un serpent coupé en morceaux dont les tronçons cherchent à se rejoindre, un vaste édifice écroulé

qui travaille à se reconstruire!

Peut-être l'universelle évolution n'est-elle qu'une suite de créations et de ruptures d'harmonie. Peutêtre est-ce le secret de l'existence du bien et du mal, et de la vie en son ondulante, bizarre et inlassable agitation.

Harmonie divine, soit louée par cet hymne ! Et sois louée surtout dans l'Amour, où la gémissante humanité peut, une heure, croire qu'elle réalise ton majestueux mystère. L'être aimé, tout à coup guéri de ses tares et transfiguré, se revêt d'une perfection dérisoire. Et ce n'est pas seulement en lui que le mirage d'un exact et trompeur assemblage se dresse. Un autre prestige se forme et nous illusionne : l'exacte et trompeuse

adaptation de sa personnalité à la nôtre. Il apparaît en complémentaire, et nous ressentons la joie molle et suave d'un emboîtement et d'un équilibre infini en sa douceur. Faits l'un pour l'autre î Oh î la profonde et naïve formule!

Durant la période croissante de l'Amour, l'adorable erreur s'épanouit. C'est la marche à l'étoile!

C'est la marche à l'Harmonie!

Factice dans la réalité, mais combien puissamment vivante dans le rêve, elle nous donne la sensation que la communion absolue va être atteinte, que les paradis s'entr'ouvrent.que demain nous serons dieux! Et en nous monte l'inondation des délices, et notre àme se dissout dans l'extase.

Mais ce n'est qu'un songe! Ce

n'est qu'un éclair illuminant les ténèbres de l'universel fonctionnement et ouvrant une vue rapide et féerique sur son essentiel rouage. Ah! combien peu d'êtres ont pu aimer! Ainsi que le Bonheur ton homonyme vulgaire, Harmonie tu es toujours fuyante. Le Destin ne te fait entrevoir dans l'Amour que pour en affirmer la mystique existence et conserveren nous son ardent et salutaire désir. Ce n'est qu'un songe! le songe d'une nuit d'été; le coq chante, le jour paraît, le fantôme s'évanouit. Ce n'est qu'un conte d'hiver; le conteur achève son récit, la veillée finit, on part, et dehors le gel et la neige. Ce songe, lmogène, je l'ai fait avec Toi, et il nous parut éternel. Ce beau conte, j'en fus le prince, Toi, la Fée, et notre imaginaire empire nous parut indes-

tructible. Aujourd'hui, hélas ! tout est détruit, tout est fini, et il ne me reste que le souvenir des royaumes à jamais perdus!

Comment cela arriva-t-il? Quand fut ébranlé pour la première fois l'édifice enchanté dont l'harmonieux ensemble, fait de l'union de nos deux âmes et de nos deux corps, était pavoisé de ta beauté, tandis qu'au dedans rayonnaient les joyaux et les émaux de notre royale affection resplendissant dans notre mutuelle confiance, et que retentissait le concert ininterrompu de la félicité, de la tendresse et de la volupté? Quand les premières lézardes rayèrent-elles de leur fêlure les plafonds et les murs? Quand tomba, pronostic sinistre, la première pierre? Com-

ment s'accomplit l'écroulement final? Quand, désertant les ruines, disparurent, avec des cris de détresse, les dernières colombes de nos chimères?

* Nous nous étions reposés un temps dans la plénitude de notre passion, ainsi que des voyageurs dans un site enchanté faisant palier sur la montagne. Hélas !

je ne sus pas amarrer mon bonheur. Comme toujours et brusquement, l'Inattendu entra en scène. L'Inattendu : le brutal fantaisiste, tantôt lugubre, tantôt rieur, tantôt terrible.

Imogène,ton présent m'appartenait sans réserve : ainsi du moins l'éprouvait mon cœur. Quel démon me fit songer à ton passé? Jour funeste où l'union, pourtant déli-

cieuse, de l'heure qui coulait, sembla à mon âme bâtarde et compliquée ne réaliser qu'imparfaitement l'harmonie de ton être et du mien ! La soif d'absolu qui m'avait mené si loin à la poursuite de notre amour ne me parut plus étanchée. Un point tacha l'azur.

Fut-ce une parole, fut-ce un regard, inconsciemment chargés d'une de ces équivoques ravageantes comme la strichnine?

Fut-ce la Fatalité? Fut-ce une caresse? Fut-ce rien? — que l'obscure force dévastatrice, cruellement subtile et ironique, employa pour m'inoculer le poison.

Je crus, oh ! combien misérable !

discerner en Toi des pensées singulières, des traces, des griffures, et aussi, — odieuses et bizarres pénétrations, — des réminiscences de voluptés, ressenties sans moi,

avant moi, par le contact d'autres que moi, rêvées peut-être, abominablement intruses. Qui avais-tu aimé avant moi? Vers qui jadis avaient voyagé tes pensées? Et tes espoirs? Et tes désirs? Quelle part avais-tu à jamais dépensée de cette âme qui eût dû m'appartenir sans réserve si vraiment l'Amour est le don complet de soi-même, si vraiment entre Toi et moi devait se réaliser la parfaite harmonie?

Oh! lacune, oh! souillure que rien ne pourrait réparer, cancer dont les bords, rongés par mon souci, peu à peu s'élargirent!

Dans le présent même, étais-je sûr de l'avoir tout à moi, cette âme impénétrable et invisible?

Tu l'attestais! Simplement, tu disais : c'est ainsi — d'une voix

qui exprimait : je suis sûre de mes pensées et de mon cœur. — Mais quelles adresses sait manier la voix qui ment pour paraître dire la vérité! Gomment contrôler, comment avoir la certitude, comment toucher le fait caché derrière les infranchissables murailles? Peut-être des fantômes, ramenés par le souvenir ou créés par l'espérance, voltigeaient-ils dans cette tête adorée que touchait mon visage, qu'effleuraient mes doigts, que savouraient mes lèvres, mais dont les secrets restaient à de si sauvages et désolantes distances. Peut-être subissais-tu l'obsession de ces figures ennemies, s'imposant à ta volonté et d'autant plus présentes que tu t'acharnais davantage à les chasser. Qui dira ce que l'universelle interpénétration des événements

et des êtres et des choses impose à nos esprits, si faiblement constitués pour la résistance, d'images étrangères qui nous font horreur et que nous ne savons effacer?

Parties du grand Tout, en nous retentissent de lointaines [résonances, venant de l'espace indéfini dans le présent, venant du temps indéfini dans le passé; anticipant aussi, peut-être, mystère plus profond, sur l'indéfini de ce qui n'est pas encore, mais déjà nous influence. Chaque âme sent battre en soi le marteau de la vie universelle. Le tumulte, toujours tonnant, de l'usine immense, se répercute et ronfle sans répit en nos moelles. Son agitation, turbulent tangage du navire qui porte nos destinées, fait chavirer la vaillante volonté et témoigne de l'indélébile ser-

vitude et de ses innombrables chaînes.

Ne pouvoir vraiment Te connaître! Un torrent de doutes destructeurs roula, aux eaux et aux écumes grossissantes. Désormais tu étais sur l'autre rive. Ta possession que j'avais crue si complète m'apparut en sa superficialité décevante. A qui rapportais-tu mes caresses? Dans ton imagination en dérive, quel inconnu, même odieux pour toi, en bénéficiait secrètement? Que savais-je du mystère de ton intellectualité fonctionnant en son noir de tombeau et dont ne venait jusqu'à moi que le bruit, que défiguraient peut-être tes paroles prudentes, — ou charitables par une discrète pitié? Que savais-je au juste de les pensées, de tes sentiments, de

toute cette vie latente, incessamment en formation et en déformation, régulière comme la respiration soumise à la systole et à la diastole du cœur? Là pourtant, et non au dehors, là seulement se produisait la vraie révélation de ton identité psychique. Et j'étais condamné à ne jamais la saisir en ce profond creuset !

L'incertitude incurable et désespérée î Le doute ! le doute envahissant! le chatouillement du doute, le fourmillement du doute, étendant sa dartre, déshonorant la belle et saine unité de ma confiance, injectant à mon cœur en désarroi le virus de l'inquiétude !

Je m'étais cru le maître de mon amour et j'en devenais la proie.

Oh! le groupe hideux des men-

songes et des dissimulations possibles, la tourbe grimaçante et diabolique des méfiances insurmontables! Oh! le réveil et la montée des misères léthargiques dormant en nos profondeurs! Le cycle instable des soupçons! Ce n'était pas une jalousie, traduction méprisable de ce trouble grandissant quand il dévore les médiocres. C'était la vision décourageante de la vanité de mes illusions de communion sublime dans l'abandon des corps et des âmes se livrant et se pénétrant jusqu'aux plus reculés replis. La frêle étoffe de l'harmonie qui, un instant, nous avait enfermés et intimement serrés dans une gaine que nous croyons tissée d'acier et d'or, se déchirait. De là le plus aigu de mon effroi et de ma douleur. Je souffrais moins de dis-

cerner que jamais, jamais Imogène, éphémère assemblage de grâces (et peut-être d'ignominies), ne saurait être à moi tout entière, que d'entrevoir l'impossibilité de réaliser, dans la pureté et la grandeur de l'Absolu, un beau rêve sur la terre. Othello, ne fut-ce pas cet Idéal que tua en toi l'infidélité soupçonnée de Desdémone? Ne fut-ce point pour ce crime supposé perpétré sur ton âme sombre que tu étouffas l'Innocente?

Ainsi, malgré tout, l'isolement!

Ne pouvoir pénétrer une autre âme, fut-ce la plus éperdument aimée ! Et celle-ci ne pouvoir pénétrer la nôtre ! Devoir se résigner à des signes. Ne donner et n'obtenir que des simulacres. Ne vivre vraiment avec plénitude et sans

ruses que dans le confidentiel de sa propre conscience. Soucieusement toujours se demander, quand une pensée communique avec nous, fût-ce par les lèvres de l'amante chuchotant à notre oreille ou collées sur notre bouche frissonnante, si c'est une interprète fidèle ou si un travail clandestin et mutilateur ne lui a pas infligé la déperdition partielle de la force originaire, retenue au frottement des hésitations, des hypocrisies et des réticences. Quand nousmêmes, mettant en fonctionnement le mécanisme subtil du verbe, nous répondons, constater avec humiliation que tant de nous reste en nous, par infirmité ou dissimulation invincible. Pressentir aussi que, des choses dites, toutes ne seront pas comprises par la tendresse la plus exquise,

la fraternité intellectuelle la plus familière.

Si, par un miracle de sincérité et d'audace, les cœurs se mettaient à nu, ils verraient avec effroi la gaucherie de leur ajustage et le grouillement de leurs contradictions puériles aussi irréductibles que la poussée des vagues atlantiques sous les vents alisés.

Ah! l'impossibilité d'un complet échange! les irrémissibles déchets!

les insurmontables désaccords plus désolants que l'hostilité et le silence! l'incessant et inévitable leurre des âmes !

Oui, l'isolement fatal! l'affreux isolement qui gît au fond de tout, la lamentable solitude que le penseur découragé découvre derrière le quotidien coude-à-coude, sous l'universelle et bruyante

promiscuité, prometteuse d'intimité mensongère !

Le maléfice, tel un écrou, serrait de plus en plus mon cœur meurtri et y activait la fermentation de mes doutes. J'avais maintenant avec Imogène l'allure d'un observateur et d'un défiant. Parfois, en esprit, je la reculais à distance pour mieux voir, rompant, sournois et farouche, la constante et amoureuse étreinte qui gênait ma fatale analyse. Je cherchais les causes de mon trouble, avec le remords et le désespoir du croyant qui sent vaciller sa foi. Ne se produisait-il pas en Elle une analogue décoloration de notre amour? Le déprimant et dévastateur fléau ne la parcourait-il pas?

Rien dans ses beaux regards

impassibles n'en révélait l'indice, mais que sont les yeux quand il s'agit de pénétrer les pensées? simples sabords, à peine éclairés, d'un vaisseau -fantôme. Et je me répétais, en mon amertume désolante :

Le doute seul est infini ! Pourquoi échapperait- elle à la loi commune qui veut que nul amour ne dure?

Tout amour naît-vit-meurt et se dissout en Nevermore. Et subissant cette loi cruelle, pourquoi Imogène ne passerait-elle point par les mêmes étapes douloureuses?

Et j'ajoutais, secoué tout à coup d'une nouvelle alarme : par d'autres, peut-être, plus malfaisantes et détestables, jalonnant la route vers le même but fatal. — Car pour rompre l'harmonie qui nous avait si étroitement soudés l'espace d'une saison et qui désor-

mais ne m'apparaissait que le passager pressentiment d'un port lointain où n'abordera que l'Humanité future, le Destin n'avait-il pas de multiples et savants subterfuges?

Asservi aux périodiques effervescences de ma fièvre, traqué par les énervements, je rôdais tremblant parmi les hypothèses.

Imogène était femme. L'homme qu'elle aimait en moi, ou plutôt dont elle s'était en moi forgé l'image, suffirait-il à combler ses aspirations? Gomme les autres, elle devait être une curieuse et une inassouvie. Après l'homme aimé, à côté peut-être, elle en rêverait, elle en voudrait, elle en accueillerait un autre, .... des autres, .... par un besoin de

féminité perverse, .... ou ignorante, cherchant en surface, — à la surface de plusieurs, — ce qu'elle ne pouvait trouver dans la profondeur d'un seul, par une soil de Renouveau restituant aux sens blasés la floraison exquise et regrettée des premiers embrassements avec leurs frissons de douceur et d'épouvante.

Qui sait ! peut-être par un besoin d'harmonie? pour remplir les vides? pour équilibrer? pour essayer d'atteindre l'inaccessible plénitude. Sans doute qu'un seul homme ne peut absorber une femme, pas plus qu'une seule femme ne peut absorber un homme.

Triste et trompeuse vision que celle de la glorieuse unité du cœur, à laquelle on croyait, à laquelle il • fallait croire pour

croire en sa propre unité, et qui s'évapore. Deux amours ne sont peut-être que deux moyens pour conquérir un but plus haut? Dès que celui qu'elle aime apparaît imparfait, la Femme sait-elle rester à lui tout entière et se trouver heureuse de n'avoir que sa seule direction? Réalisera-t-elle ce miracle de deux imperfections employant toute leur vie à tenter vainement de se compléter et de se fondre l'une en l'autre? Quand passera l'être qu'elle croira porteur de ce qui lui manque, ne lui fera-t-elle pas signe, et l'instinct de l'harmonie toujours en éveil, toujours tentateur, même quand il est obscur, ne la jettera-t-il pas à lui, despotiquement, malgré ses hésitations ou ses répugnances? Et si l'homme en vaut la peine, ne trouvera-t-elle

pas devant sa conscience et devant le monde, en devenant le satellite d'un astre nouveau, une excuse suffisante dans le choix de son soleil?

Oui, je rôdais parmi les hypothèses incohérentes et convulsives.

Parfois mon cerveau m'apparaissait plein de fumées où flottaient des créations bizarres. Elle me revenait, cette idée : chacun de nous n'est-il pas plusieurs, soit dans le temps, par la venue et la substitution successives de nouvelles personnalités se relevant de faction aux dates marquées par nos différents âges, soit par la juxtaposition permanente d'individualités contradictoires réunies en gerbe? Pourquoi ne serions-nous les fils que d'un seul de nos an-

cêtres? Pourquoi ne se superposeraient-ils pas en nous? Pourquoi chacun d'eux n'aurait-il pas son heure, son jour, son époque dans notre vie? N'était-ce point l'explication de nos contradictions incessantes, de nos désirs changeants, de l'indiscipline du caractère, de l'explosion soudaine et déconcertante de nos passions, de ces apparitions et de ces retraites singulières de vertus et de vices, de goûts et de dégoûts, de fiertés et de défaillances, qui nous font dire : ce n'est plus moi? Ces entités multiples doivent intervenir dans nos amours; elles luttent entre elles comme des rivales; elles nous entraînent à leurs préférences; elles expliquent nos infidélités et l'impossibilité de nous concentrer sur un être unique...

A moins que nos amours eux-

mêmes, plus que nos ancêtres, ne fassent de nous, au cours de leurs drames et de leurs idylles, un faisceau d'hommes différents...?

Ah! je constatais ce désordre dans mon passé, moi enfant non pas d'un seul couple à unité forte comme le granit, mais, sans doute, des mélanges prolongés et infirmes de deux races, ou de deux familles, ou, moins encore, de deux sexes. Ce désordre, je l'entrevoyais comme une fatalité de mon avenir irrémédiablement dépendant des réalités mutilées dont je sortais.

Et, torturé, je me disais : Telle aussi est Imogène !

Oh! voir clair et retrouver la paix! Repolir le miroir terni.

Emousser la pointe des féroces

soupçons ! Souffrance d'avoir toujours un côté ouvert au froid!

Cicatriser cette blessure où, sans trêve, mord le doute ! Se délivrer de son appuyé cruel! Chasser cette pensée au cuisant aiguillon, piquant et repiquant : que l'amour n'est qu'un néant ridicule. Maintenir son cerveau dans la sérénité de la confiance et la douceur du bonheur présent! Je ne pouvais pas, je ne pouvais pas! Là cessait l'empire de la volonté, et je redevenais l'asservi du Destin. Ma barque était prise dans le tourbillon des réflexions sinistres, des cogitations décourageantes, des songeries maléfiques. C'était le don fatal de voir trop profondément dans le Bien et dans le Mal, d'avoir trop de pénétration et trop de science, de pressentir tout ce qui pourrait être et de discerner en

même temps combien peu le Sort nous en dispense. J'avais trop vécu ! Je savais trop ! Et pas assez ! je n'avais point cette profondeur d'intelligence que veut, pour y habiter, la certitude inébranlable.

Oh! les mets toujours manqués de la vie. Bienheureux celui dont la pensée courte se meut dans l'horizon restreint des quotidiens et faciles bonheurs ! Il n'était pas comme moi un navire désemparé au grand mât abattu. Et je pensais avec amertume : non, l'amour n'est pas plus fort que la mort; il faudrait pour cela qu'il fut tué par le Sort avant l'heure des désillusions !

Dans notre organisme compliqué, où le mysticisme et la matérialité se pénètrent et se confonde-

dent ainsi que les gaz en dissolution pour former le même liquide, où l'atmosphère subtile et pure baigne et influence tant de boues, souvent les départs psychiques les plus exaltés sont commandés par l'érétisme voluptueux de la chair, agissant pour enivrer l'âme par une excitation analogue à celle du vin, ce grand fauteur de superficiel héroïsme. Je me demandais, sentant crouler mon enthousiasme, s'il n'avait pas raison le dicton vulgaire qui prononce qu'avec la possession s'affaisse l'amour. La satiété corporelle n'opérait-elle pas sa coutumière dépression? — Mais non. Mes désirs étaient aussi haletants, mes jouissances aussi intenses. Le poème de la chair conservait sa fraîcheur, sa juvénile et puissante beauté. Lui seul me rendait, aux

moments suprêmes où s'abolit toute contingence et s'évaporent toutes les misères, la plénitude d'union harmonieuse en laquelle je prétendais, en mon acharnement, incarner l'Amour. Il n'achevait pas la destruction de ma chimère blessée et chancelante ; il lui restituait passagèrement sa grâce enivrante et sa primitive énergie.

Je ne subissais pas l'humiliation des épidermiques entraînements excités par la sensualité et fléchissant misérablement avec elle. Mon mal était ailleurs : dans la corrosion causée par mes acides alarmes, dans la conscience qu'entre Imogène et moi l'harmonie se rompait.

Besoin des êtres en détresse de forger une consolation faisant

équilibre à leur infortune : il me venait à l'esprit que cet effondrement était peut-être une chance heureuse. Que la perfection des choses accomplies est redoutable et nourrit le désenchantement!

Que les heures les plus savoureuses sont celles des préparatifs ét des commencements avec leur imprévu délicieux et le velouté des impressions naissantes. Que c'est la création qui fait la jouissance bien plus que la chose créée:

après, le désœuvrement et la lassitude en la monotonie du repos.

L'amour doit être le travail d'édification, ininterrompu et charmant, d'une harmonie croissante, sans cesse en marche et jamais définitivement assise ; l'aj oute prudente, à toute heure, de poids lér gers sur les plateaux d'une balance si également chargés que la moin-

dre brise les fait remuer; c'est là l'œuvre délicate et séductrice qui en est la vie, la joie et la durée. Erreur de souhaiter le calme engourdissant du but définitivement atteint : ce sont les ardeurs, les incertitudes de la poursuite, les alternatives d'exaltation et d'abattement qui nous font vivre. Et dans le duel de l'amour, les attaques et les ripostes après le salut des armes, l'étreinte après le combat ne s'harmonisent-ils pas en un balancement rythmique? Se plaire et se harceler, des caresses et des blessures, des ivresses et des tourments. Ne jamais achever.

Ne pas vouloir que la ligne ondulante de la passion devienne la froide rectiligne du calme. Se plaire aux avancées et aux reculs.

Vivre, enfin, vivre! c'est-à-dire s'agiter dans l'inlassable confu-

sion des joies et des douleurs en leur alternance de marées, leurs nuits et leurs jours inégaux, leurs solstices et leurs équinoxes.

Et la durée? Pourquoi exiger la durée? Qu'est-ce qui dure? Rien ne dure. De nos jours où la roue des évolutions précipite son tournoiement, où pareille à la comète parvenue au périhélie, la vie vole échevelée en un vertigineux tourbillonnement, oh! la folie routinière d'espérer encore ancrer la passion dans une rade paisible!

Durée! Tu es bannie de nos tumultes, vieux mot qui, aux temps ancestraux, régissait nos espoirs. Que de changements dans l'extérieur spectacle, que de bouleversements dans les cœurs et dans les pensées après les courts

intervalles qui jadis ne comptaient pas et qui maintenant apparaissent en gigantesques enjambées. Tout, désormais, est vraiment éphémère. Pourquoi s'irriter et prétendre échapper, quand on aime, à cette nouvelle discipline de la mêlée humaine? Ne savais-je pas, dès les premières heures de mon entraînement vers cette femme, que tôt ou tard, malgré l'actuelle protestation de mon cœur, malgré la flamme qui brûlait mon corps, elle me deviendrait aussi indifférente que la voyageuse un instant frôlée et admirée sur la route et puis oubliée dans le gouffre des souvenirs éteints? Que sa voix n'aurait plus pour moi la magie des frissonnements, que sa vue ne serait plus pour moi qu'un jour pâle? Qu'elle subirait comme les autres la douloureuse ironie

de cette contradiction éternelle :

être aimée comme si on devait être aimée toujours, et savoir qu'inexorablement bientôt on ne sera plus aimée?

Imogène pénétrait-elle les ravages qui grandissaient en moi? La contagion délétère ne s'introduisait-elle pas en elle, ainsi qu'au creux d'un frêne l'essaim des guêpes malfaisantes? Muette et pure, elle conservait ses allures de marmoréenne prêtresse, étrangère aux misérables intrigues qui déprimaient mon âme et mutilaient mon amour. Elle marchait dans le calme que donne le sentiment de la constance. Jusques à elle ne retentissait pas le tumulte de mes désespoirs : frémissant, j'en enfermais le fracas, laissant

l'horrible mal faire son œuvre en secret, ayant la honte d'en révéler le progrès et les déchirements.

Seul je voyais, comme en une forge souterraine, les étincellements de mon martyre. Une invisible atmosphère de sérénité résignée semblait préserver Imogène de l'orage. Son impassibilité fière augmentait à mesure que s'exaspérait mon trouble. Il me revenait, à la voir, un vague sentiment des figures symboliques exprimant, en des attitudes immuables d'élégance et de force, les attributs éternels de la vie. A peine, parfois, déversant sur elle un reflet de mon angoisse, la contemplant méditative, je croyais voir s'allonger vers sa clarté une ombre, l'ombre mélancolique d'un bonheur qui sombre.

Mon orgueil d'homme s'attaquait, en sa lourdeur, à sa grâce et à sa magnanimité simple et sûre. Peut-être, pensais-je, que devant l'imprévu de mon changement, dans l'insuffisance de son intellectualité secondaire de femme, elle ne trouve pas les formules pour dire ce qu'elle éprouve. Que veut-elle vraiment?

L'amour rapproche tout, mais pour montrer promptement le creux de tout ce qu'on aime. Ne s'efFare-t-elle pas de ma supériorité masculine, me trouvant un oiseau aux ailes trop fortes pour son vol craintif? N'a-t-elle pas le besoin mesquin, témoignage de sa médiocrité, d'aimer un homme quelconque, plus près d'elle précisément parce qu'il est quelconque et ne lui inflige pas l'ennui de se sentir dépassée et de trouver

les communications psj^chiques difficiles pour sa petite âme de tourterelle? — M'irritant, je souhaitais qu'elle souffrît. J'aurais voulu la faire souffrir ! Car c'était d'elle que venait ma torture.

Qu'elle le sût ou l'ignorât, elle était la cause matérielle et visible empêchant mon idéal d'harmonie ; d'elle venait l'envoûtement : cela suffisait à l'instinct de justice barbare qui fermentait dans mon cœur ulcéré rongé par la férocité de l'Absolu. Quand j'étais près d'elle, des volées de colère se soulevaient, une rage d'outrages et de paroles sabrantes me secouait, troupeau de coursiers sauvages que j'avais peine à contenir et qui épuisaient en moi la fureur de leur galop. Le mélange pervers de la cruauté et de la tendresse, vénéneuse végétation de tant d'amours,

me dévorait. La maladie divine s'était muée en mal d'enfer. Ma rancune arrogante et méchante s'agitait confusément dans le tourbillonnement de mes pensées.

C'était le levain de corruption qui est au fond de tout, même de ce qui est le plus beau et le plus pur, le stigmate des infirmités inguérissables. Et parfois le gonflement vers la haine : les incessantes alluvions des désharmonies constatées n'allaient-elles pas monter (j'y pensais avec effroi) jusqu'à la submersion finale et irrémédiable?

Mais aussi, pareil à la cigogne retrouvant le nid délaissé aux premiers souffles de l'hiver, me revenait, véhément, le regret de la primevérale saison où avait circulé en abondance la sève

de l'efflorescence prochaine d'un magnifique amour. Oh! crier à Imogène : Je ne veux que t'aimer !

Je cesse mes blasphèmes ! Que me fait ton passé, alors que j'ai le trésor de l'heure présente ! Pourquoi me plaindre de ne pas pénétrer aux caveaux de ton cœur, alors que j'erre avec Toi dans des prés enchantés! Ah! je veux chasser cette folie : la monogamie d'âme, cent fois plus chimérique que la monogamie du corps!

Confiant et ingénu, victorieux des orages qui m'opprimaient, je veux revivre nos jours heureux.

Je veux renouveler nos promenades nocturnes où la solitude et le silence faisaient le vide pour nous comme au passage des personnes royales. Je veux revoir, avec Toi, la sainteté des soirs, la sainteté des bois qui nous ont

abrités. Je veux, convalescent, t'asseoir encore sur le trône doré des dunes avec, à tes pieds, le tapis rose des bruyères. Je veux redevenir ton chevalier fidèle. La romantique demeure forestière, où pour la première fois j'ai joui de ta beauté et de ton amour, ne s'est pas écroulée. Retournons-y!

Viens, viens, la paix, sans doute, et le bonheur l'habitent encore, et nous attendent. Ah! rentrons dans la grande illusion! Qu'une aube nouvelle se lève pour nous aussi douce que celle des premiers matins à la naissance du inonde !

Le vide désolant de la vie a besoin d'amour pour être supportable !

Ainsi, dans mon âme bruyante, les contradictions s'enchevêtraient comme les lianes d'une

forêt vierge sur lesquelles voltigent les papillons multicolores, tandis qu'au-dessous sifflent et rampent les reptiles. Dans l'amour il y a toujours quelque démence. Et c'est démence que de vouloir tout pénétrer. Prodigieusement souple et résignée, notre âme s'adapte à toutes les misères, à toutes les médiocrités, à toutes les déceptions? N'est-ce pas une harmonie aussi, une harmonie sardonique, une harmonie à rebours? La sagesse est de se contenter d'un amour rapetissé aux proportions humaines, chétif et contrefait comme l'Humanité sa mère, précieux pourtant à l'égal de l'enfant infirme que sa débilité même fait adorer. Résignons-nous! Que le Destin triomphe de l'Idéal : que celui-ci s'humilie sous le poing qui s'abat

sur lui. Nous sommes» des fragments de matière fragile en laquelle de grandes forces naturelles, que rien ne peut attendrir, se jouent et se combattent sans plus de souci de nous que les vents tourmentant un arbre isolé, que les flots assaillant un écueil.

Il faut s'abandonner, simplement, à la force des choses et se contenter de leurs libéralités douteuses et parcimonieuses. Résignonsnous ! Résignons-nous !

Mais le souffle mauvais revenait en tempête; mon espoir de me contenter des débris informes de mes rêves écroulés disparaissait comme des fleurs arrachées. Entre Imogène et moi inexorablement s'élargissait l'espace funeste, le fourré épineux de la défiance,

des malentendus, de la sourde et injuste rancune contre l'innocente, cause involontaire de ma folie. C'était la marge du mal, rendant l'étreinte absolue impossible. J'assistais, tressaillant et désespéré, à l'effritement d'affinité de nos chairs, de nos esprits : je les voyais tomber en écailles, laissant à nu, chaque jour davantage, l'affreux isolement. Ni la mémoire organique des voluptés ressenties, ni le souvenir chaste des intimités psychiques, n'empêchait le sombrage. Je regardais la fuite de mes illusions, inerte et sans cris de rappel. J'analysais le désastre avec une âpre complaisance mêlée de dégoût. J'entendais les pas de la catastrophe finale approchant.

Maintenant Imogène ni'obser-

vait. Son front calme, reliquaire de préoccupations occultes, était ceint du bandeau des soucis. Parfois ses yeux pensifs semblaient murmurer : Pourquoi augmenter le poids des sarcastiques destinées, toujours chargées de misères ? Il y a tant de beauté à diminuer la tristesse d'autrui ?

Faire plaisir au prochain n'est-il pas une loi plus haute et plus douce que ne pas faire à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît? Est-on jamais dupe quand on est heureux ou qu'on rend heureux? Il faut accepter les joies approximatives que sur notre terre d'aveugles seul encore le hasard fait éclore.

Des harmonies! elles seront toujours partielles quelque grandes qu'elles soient. La vie n'est qu'un vaste organisme de déception. —

Elle m'avait dit : A quoi pensestu? — Et j'avais répondu, sincère et hypocrite, avec un accent de douceur et de colère : A Toi! — Elle eut un geste de reproche, de prière et de pardon qui signifiait :

Je t'offre l'Amour et tu discutes, tu marchandes l'ineffable présent. Ne sais-tu pas que le bonheur est fait de choses frêles : de nuages et d'herbes folles, de soies voltigeantes et de pétales, de papillons, d'insouciance et de chansons, de fragments de liège flottant sur les eaux profondes? — Je pensai : Voici qu'elle pénètre dans le brouillard des divinations imprécises. Son soupçon timide avance maintenant au-devant des miens. — Ce fut un déchirement nouveau, précurseur de la ruine définitive.

Un soir, — oh! comme ce ciel gris versant impitoyablement ses larmes fait de mon cœur un pan de son manteau funèbre ! et vous, tours muettes, si mortellement noires, quelles interrogations me posez-vous maintenant? — un soir, séparés, quoique dans la même salle, nous écoutions un concert, de ces accords profonds, émouvants, obscurs, sur lesquels les âmes passionnées, les âmes meurtries attachent, comme aux ailes tournoyantes d'un moulin, leurs soucis et leurs douleurs; ces accords qui nous rendent si facilement héroïques et proches de l'éternel des choses; qui nous bouleversent dans nos vulgarités pour nous emporter vers le sublime; qui ne devraient se signer d'aucun nom humain parce qu'ils nous arrachent à la terre.

J'avais regardé Imogène, inquiet de savoir si l'angoisse artistique qui nie tourmentait avait en elle un écho et une vibration. Une fois encore, irrité de mon impuissance, je souffrais de cette incertitude : moi son ami, son amant, son époux, possesseur de son corps, confident de son âme, à quelques pas d'elle, et ne sachant de ses sensations que le vague, m'égarant désespérément en conjectures. Une fois encore, le sentiment de Pinharmonie m'étreignait et me meurtrissait, et une rage me ravageait. Et pourtant elle m'aimait : son clair et loyal regard appuya sur moi un sceau de tendresse, se voilant d'un reproche et d'une alarme à l'anxiété de mon visage. Je baissai les paupières pour emprisonner en moi ce regard, comme un

baume qui peut-être apaiserait ma rongeante blessure, et je les tins fermées obstinément. L'orchestre pleurait des notes de cristal dans la clameur d'une instrumentation tumultueuse, ma-* nif estant la magie de cet art eurythmique entre tous, la Musique.

C'était l'Harmonie en son expression humaine la plus saisissante, si constamment séductrice même pour les superficiels qui ignorent la raison supérieure de son charme et de sa puissance.

C'était l'Harmonie, dérisoire pour mon cœur, instrument aux cordes brisées, clavier aux touches détraquées, obtenue par l'artiste pour une œuvre imaginaire, alors que je ne pouvais la subjuguer pour la brûlante réalité de mon amour, ni moi, ni nul autre avant moi, ni nul autre jamais!

Quand le concert prit fin, je rejoignis Imogène. C'était en une avenue de grands arbres somptueusement séculaires dont le feuillage éclairé à revers par une éblouissante lune d'hiver mettait sur le sol, en tapis, une sombre guipure aux découpures fantastiques. J'étais martyrisé d'émotion. Nerveusement je lui pris la main. Nos bras ballants comme un pendule à double tige scandaient notre marche hâtive et agitée. Elle murmura : Qu'avezvous? — Je me tus. Elle reprit sourdement : Je le sais. — Mon cœur sauta. Je ne pouvais parler et me sentais blêmir. — ■ Elle ajouta : Vous m'aimez toujours, mais vous ne croyez plus en moi.

— Sa voix était calme, mais d'une tristesse infinie. Les lèvres tremblantes, un sanglot déferlant à la

gorge, je répondis : C'est vrai. — Elle demeura quelques instants silencieuse. Cette fois je pénétrai sa pensée. Cette fois les parois de sa tête adorée n'étaient plus les murailles infranchissables : j'y voyais comme si mon propre sang avait animé son cerveau, comme si sa conscience s'était répercutée dans la mienne. Elle rassemblait en brassées rapides les fleurs fanées de notre amour sur lesquelles mes soupçons et mes arguties avaient passé en vent desséchant. Elle avait deviné î Elle avait compris mon mal et en saisissait la cause profonde, aussi inexorable que la Destinée.

Et devant l'inévitable elle se résignait. Elle dit : Pourquoi aimer si l'amour n'est pas l'agrandissement et l'ennoblissement de la vie? Le vrai Beau est deviné par

les simples. Pourquoi changer la caresse en torture? Pourquoi vagabonder sans cesse dans les ténèbres douloureuses qui sont au delà des horizons? Qui n'a pas vécu sa vie contre soi? Vous êtes le Doute, je suis la Foi. Vous êtes l'inquiétude, je suis l'illusion.

Celle-ci exalte et fait vivre, cellelà déprime et fait mourir. — Puis comme le dernier soupir d'une âme qui s'exhale : Adieu! — Elle arracha ses doigts des miens, et disparut, glissant sur les mailles des arabesques noires, bientôt résorbée par leur dentelle chimérique qui jonchait la terre glacée.

Ma bouche s'ouvrit pour un cri.

Aucun son ne sortit de ma gorge contractée. Je ne sus que tendre les bras vers l'ombre qui s'éva-

nouissait avec le frôlement d'une plainte.

Fille du ciel, je ne te revis jamais! Je ne revis jamais ton âme ! Cette belle âme qui t'habitait peut-être en vérité, ou que mes illusions avaient tissée et placée imaginairement en toi, comme en un tabernacle, aux premiers temps de mon amour. Cette belle âme claire et forte, mélodieuse et tendre, si humaine et si divine, qui chantait la suprême harmonie, incessamment désirée, incessamment poursuivie, incessamment fuyante, entrevue, perdue, retrouvée, recréée par le jeu de la nature et la fantasmagorie insidieuse de nos rêves. Ton âme! car ton corps, que m'importe qu'il soit au loin... ou peut-être à mes côtés.

Pour quelles contrées réelles ou imaginaires es-tu partie, symbole de l'amour, sybillique et rêveuse figure, qui t'es évanouie dès que furent méconnus ta divinité et ton culte? Est-ce dans l'absence, ou dans la mort, ou dans la chimère, que tu t'es évadée? As-tu existé dans ma vie ou seulement dans mes songes, toi qui fus un temps le refuge et l'aboutissement de toutes mes pensées? Cours-tu le monde à la recherche de celui qui, mieux que moi, saura te comprendre et t'aimer? Espères-tu le rencontrer dans le grand et décevant à-peu-près de cette vie où le sort cruel se complaît à frapper de son javelot toutes nos espérances? Ou bien, es-tu réfugiée dans les champs merveilleux de l'avenir, déesse venue trop tôt pour nos cœurs chancelants et nos religions

imparfaites? Pour moi tu restes le grand souvenir, à jamais sanctifiée par les vérités émouvantes que tu m'as fait entrevoir. C'est par Toi que j'ai su à quelle hauteur d'idéal peut monter l'amour, que j'en ai pénétré les causes primordiales et compris l'harmonie si tôt chavirée par mes infirmités d'indocile remueur d'énigmes. Avec toi s'éclipsa un univers de beauté, de bonté et de grâce et j'ai perdu ce qui n'est pas remplaçable.

Qu'importe que j'aie été trop faible pour porter le trésor dont tu étais dépositaire et dont tu me faisais l'offrande? M'as-tu moins laissé ta divine aimantation et les exaltations qui seules excusent la vie?

Ma pensée est-elle moins parfumée du fort encens que tu y répandis?

Quel motif ai-je de me sentir et de me dire triste, de m'abandonner à

l'ennui de la vie « flasque et molle », quand, si rapidement, pensant à Toi, réapparaissent en moi des émotions si puissantes? Les feuilles mortes que je foulais aux premières heures de ce soir pathétique se transforment en fleurs et ma douleur austère en est apaisée.

Cette époque de béatitude et de navrement, d'enchantements et de tortures, que ne puis-je la revivre?

Oh! taciturne amie, injustement immolée, entends mon cri vers le bonheur perdu? Comme autrefois vers Toi mes bras se tendent. Indécis fantôme, que ne puis-je, par cette nuit silencieusement descendue tandis que je réveillais ce passé de lumière et d'ombre, m'envoler vers les monts où peutêtre, sous les rayons d'argent de la lune, tu flottes et danses harmonieuse et ondoyante avec les

sylphes et les fées sur les prairies mystiques de l'Idéal ! Que ne puisje, libre enfin de toutes les angoisses de la terre, me baigner sain et sauf dans la rosée qui humecte sous tes pas le parterre des chantantes mandragores, filles du matin et mères de l'oubli !

Zandbergen de Gruitrode

(Campine limbourgeoise)

septembre 1894

Des Presses d'Oscar Lamberty

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