Imposition du pallium à Mgr. l'archevêque Duhamel
A . , , 1 Obedite præpositis vestris...., ipsi enim pervigilant quasi rationsm pro animabus vestris reddituri.— Obéissez à vos proposés....,car ce sont eux qui veillent comme devant rendre compte de vos âmes.— (HEBR, XIII, 17)
ÉMINENTISSIME NEIGNEUR, MESSEIGNEURS, ()
Le 16 juin, 1659, arrivait à Québec le premier évêque de la Nouvelle-France. Quels transports d’allégresse l’accueillirent sur nos rivages ! “Il fut reçu, disent les Relations des Jésuites, comme un ange consolateur envoyé du cjel et comme un bon pasteur qui vient ramasser le reste du sang de Jésus-Christ, avec un généreux dessein de ne pas épargner le sien”.
Cet apôtre député par Rome vers la colonie naissante n'avait que le titre d'évêque de Pétrée, in partibus infidelium. D'immenses contrées s’ouvraient devant son zèle : il venait tout créer. Vous le savez, mes frères, il a été le Moïse du peuple de Dieu sur ce continent, et, aujourd’hui, son nom doit être sur itoutes les lèvres et dans tous les cœurs, ce grand nom de Montmorency-Laval, illustré par le premier baron chrétien de France et qui, un jour, nous l’espérons, recevra les honneurs des autels,
Deux siècles seulement sont passés sur sa tombe, et quelle œuvre accomplie ! quel chemin parcouru ! quelles merveilles réalisées !
Humbles bourgades de Québec et de Ville-Marie, forêts vierges de la vallée de l'Outaouais, qu’'êtes-vous devenues et quelle raain puissante vous a touchées ? Les hourgades sont maintenant de vastes et florissantes cités, les forêts ont fait place à uue ville pleine de promesses, capitale d’une colonie digne du titre d'empire ; plus de quatre-vingts églises sont
(1) Son Eminence le Cardinal-archevêque de Québec, les archevêques d'Ottawa, de Montréal, de Toronto, de la Nouvelle-Orléans ; les évêques de Charlottetown, de Chatam, de Rimouski, de Sherbrooke, de London, de Kingston, d'Ogdensburg, de St, Hyacinthe, de Nicolet, de Cythère.
sorties du diocèse arrosé par les sneurs de l’ancien Vicaire Apostolique ; la France des beaux jours disparue, hélas! dans un triste naufrage, a semblé soudain ressusciter sur nos terres, avec sa foi ardente, ses institutions charitables, ses communautés modèles, sa milice sacerdotale, ses pontifes et ses apôtres.
Les pontifes sont ici Contemplez-les, mes frères, les successeurs de Mgr de Laval, les continuateurs de ses travaux, les imitateurs de ses vertus. C’est à bon droit que le peuple entier les acclame : les prêtres au nom de leur paroisse, les pères et les mères au nom de leur famille. C’est plus qu'une assemblée de rois que nous avons sous les yeux, c'est une réunicn d’augustes lieutenants du Christ : Episcopus gerit personam Christi. Quel triomphe pour la foi catholique ! quelle incomparable splendeur! Elle rappelle les grandes fêtes de Rome, elle éclipse les fêtes de la plus brillante cour du monde. La sainte hiérarchie nous apparait à tous ses degrés: depuis le jeune lévite servant à l'autel jusqu’à un membre vénéré du sacré Collège.
Oui, notre regard attendri a ce bonheur de contempler au milieu de nous, pour la première fois, un prince de l'Eglise, un cardinal fils de notre sol. Désormais la pourpre romaine n’est plus l'apanage exclusif de la Ville Eternelle et des Etats indépendants: comme l'Australie, notre jeune Canada peut s’en draper avec orgueil; les océans immenses ne sont plus rien devant elle; elle va maintenant partoui où elle trouve des épaules dignes de la porter et des peuples capables d'en comprendre les gloires.
Après Québec et Montréal, Ottawa la voit passer dans ses rues transformées en voies triomphales et lui adresse ainsi qu’à l’éminent prince qui en est revêtu la parole des saints Livres: Tu lœtitia Israel, tu honcrificentia populi nostri ! Vous êtes la joie d'Israël et l'honneur de notre peuple !
À côté de la pourpre cardinalice, j'aperçois un autre ornement, bénit par Rome, confectionné par des mains de vierges avec la blanche laine de tendres agneaux, insigne auguste de la dignité archiépiscopale, symbole de l'humilité et du zèle, vertus si chères au cœur du pontife qui en sera
paré dans quelques instants. Vous l'avez reçu, vous aussi, ce vêtement d'honneur, digne successeur des Lartigue et et des Bourget, vous, (1) chef aimé d’une église déjà mère glorieuse et féconde de plusieurs églises ; et nous tous, heureux et fiers de la gloire conférée à nos pères et pasteurs, nous confondons dans le même respect la pourpre du cardinai et le Pallium des Archevêques.
Pour compléter le merveilleux tableau de la hiérarchie sacrée que nous offre la cérémonie de ce jour, il ne manque plus que le chef suprême de la catholicité. Mais ne. sentons-nous pas ce que de Maistre, le profcnd penseur, a ap. pelé d'un mot sublime /a présence réelle du Souverain Pontife dans l'Eglise universelle ? Oui Léon XIII estici: ily est par l’amour paternel dont il comble ses enfants, par les bénédictions saintes qu'il répand dans leurs âmes; il ÿ est dans la personne de son noble messager, l'ange des bonnes nouvelles qui nous porte ses volontés et ses précieuses faveurs.
Qu'une fête aussi grandiose force l'admiration de tous, de ceux-là même qui ne partagent pas notre foi, nous nous en réjouissons sans en être surpris; la splendeur du vrai envahit parfois les esprits et les cœurs avec une telle force que nul ne saurait échapper à son influence magique. Mais ne craignons pas (affirmer qu'en dehors de l'Eglise Romaine on chercherait vainement de pareils spectacles. Le catholicisme au contraire en a donné au monde par milliers, depuis sa naissance jusqu’à nos jours, et chez tous les : suples, et sur toutes les plages. Et ces spectacles admirés des anges, ils sont bien à nous, enfants des Apôtres; ils sont à nous, qu'iis soient d’hier ou d'aujourd'hui, qu'ils aient, eu pour théâtre une chambre funéraire des Catacombes on la basilique de Saint-Pierre ; nous en enregistrons le souvenin dans notre vieille. histoire et nous en gardons le culte en nos cœurs.
Sortez de l'Eglise de Rome, et montrez-nous une secte capable de se vanter d’une pareille union des âmes dans la
(1) Mgr, Fabre nouvellement promu à l’Archiépiscopat.
foi et dans la charité......vous n’en trouverez pas, Quel génie aurait par lui-même assez d'empire pour subjuguer toutes les intelligences ? Cherchez: le temple où l’on réciterait la même prière, où pourrait retentir le même Credo..………. il n’y en a pas. À nous seuls qui communions à la grâce de Rome, à nous seuls l’universalité, ja catholicité, ce cachet divin. À nous seuls, quelles que soient notre langue et notre patrie, pauvres ou riches, femmes, enfants ou vieillards, J'unité de croyance, l'unité de culte, l'unité d'action. Cathoques, nous portons un ‘nom grand comme le monde” et personne n’a encore tenté de nous le ravir. Ah ! voyez-vous, c'est que nous avons compris le don de Dieu et que nous avons pour nous l'autorité.
Nous sommes éclairés et conduits par une lumière sainte émanée du Christ lui-même et qui nous retient tous dans le même et fidèle chemin. Nos guides sont ceux à qui le Maître a dit: Vos estis lux mundi, et, dociles au précepte de l’Apôtre, nous leur obéissons avec bonheur, sachant qu'ils veillent comme devant répondre de nos âmes: Jpsi enim pervigilant quasi rationem pro animabus vestris reddituri.
Merci, Seigneur Dieu, de nous avoir donné cette bienfai-
sante autorité de l'Eglise. L'homme en avait besoin et
vous vous deviez à vous-même de l’instituer pour conserver intacte et brillante dans re séjour des ombres la vérité que vous aviez apportée du ciel. Sans elle, en effet, la raison naturellement faillible ne peut manquer d'aboutir à des conceptions religieuses diverses comme les individus; les faits
ne le prouvent-ils pas avec évidence ? Dès lors plus d'unité
dans le dogme et la morale ; bientôt et fatalement, plus de gouvernement possible ; il peut se former des sectes et des écoles, il n’y a plus d’Eglise, et la puissance et la sagesse et les solennelles promesses du Christ ne se comprennent pas. Mais grâce au ciel! rien n’a été abandonné au caprice ni au hasard dans la constitution de l'Eglise. Jésus-Christ, apparu sur notre terre ‘“ plein de grâce et de vérité,” s’est choisi des représentants qui continuassent à distribuer
infailliblement aux hommes ces grands dons qui résument :
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tous les autres : la vérité et la grâce: il a fondé le Collège Apostolique,
Voici Pierre d'abord, le premier de tous, le maitre qui ne se trompe jamais, le pasteur chargé de paître les brebis et les agneaux, le monarque universel. Autour de Pierre saluez ses nobles frères, docteurs du monde eux aussi, préposés à la garde du dépot sacré, tous investis du plus sublime des mandats. Ecoutez le Sauveur qui leur parle : “ Tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel, tout ce que vous délierez ici-bas sera délié là-haut.—Qui vous écoute m'écoute. Je suis avec vous jusqu’à la consommation des siècles. — Comme mon Père ma envoyé, je vous envoie.— Allez, enseignez toutes les nations.”—EÆt les voilà partis, ces hommes, pour conquérir le monde, et ils le conquièrent en effet, et quand on leur demande d’où ils viennent et qui ils sont, ils ne craignent pas de répondre : “ Pro Christo legatione
Jfungimur, nous remplissons près de vous les fonctions du Christ.”
Mais les Apôtres mourront et ils sont pourtant nécessaires à l'Eglise qui ne doit pas mourir. Il faut dore qu'ils puissent transmettre à d’autres l'autorité qu’ils ont reçue: ne craignez rien, le Christ y a pourvu. Levrs mains bénies par lui sont des mains divinement fécondes ; et, imposées sur la tête de nouveaux élus, elles créeront l’épiscopat. A la tête des chrétientés qu'il a fondées Paul met d’augustes pasteurs : Tite, Timothée, Onésime et une foule d’autres ; et lorsqu'il se sépare de l’épiscopat d’Ephèse il lui adresse ces touchants et solennels adieux : “ Vous ne me verrez bientôt plus, vous tous parmi lesquels j'ai passé prêchant le royaume du $Seigneur...Prenez garde à vous et à tout le troupeau suz lequel l’Esprit-Saint vous a établis évêques pour régir l'Eglise que le Christ a acquise au prix de son sang.”
Cette vérité de l'institution divine des évêques voit tous
les siècles chrétiens s’incliner devant elle. Il faut arriver à
Arius pour entendre émettre un doute que saint Epiphane a bientôt étouffé. Depuis ce moment, le dogme de la hiérarchie sacrée de l'Eglise traverse les âges, entouré de la foi et de la vénération des peuples jusqu'à ce que la Réforme
fournisse au Concile de Trente l’occasion de proclamer solennellement l’origine divine et les droits sublimes de l’épiscopat.
Aujourd’hui elle est debout l'institution sainte, pleine de majesté, éternellement jeune et forte comme au sortir du Cénacle, parlant toutes les langues connues, couvrant l'univers de ses bienfaits. Elle est partout. En ce moment, il me semble entendre une voix qui part du tabernacle et qui redit à nos augustes chefs réunis au pied de l’autel la parole que le temps ne saurait user: Qui vos audit me audil— Sicut misit me Pater et ego mitlo vos.
Encore une fois, les évêques sont les lumières du monde. On les appelle les Pères de l'Eglise, c'est-à-dire les pères de la grande patrie des âmes. Les voyez-vous, à travers l’histoire, ces illustres pontifes, le front ceint d'une auréole de science et de sainteté ; gardant avec un soin jaloux le trésor des vérités éternelles ; intrépides en présence du pouvoir et de ses menaces; toujours prêts à combattre l’hérésie, qu’elle vienne de Pélage ou de Luther ; prenant s’il le faut, le chemin de l'exil, versant même leur sang pour défendre la doctrine restée vierge entre leurs mains, mais, avant de mourir, passant à d’autres le divin flambeau qui ne s'éteint pas:
Et quasi cursores vilai lampada tradunt !
J'ai dit là l’histoire des Polycarpe, des Ambroise des Chrysostôme, des Augustin, des Bonsyenture, des François de Sales, des Alphonse de Liguori, de l’épiscopat tout entier, depuis Tite et Timothée jusqu’au docte et saint prélat dont la France catholique en larmes vient de faire les funérailles. (1)
Dans cet épiscopat, quelle merveilleuse force d'expansion! Il se dilate, il grandit, il se répand, suivant les besoins de de l'humanité. Ils étaient onze apôtres seulement au moment de l’Ascension du Maître, une poignée d'hommes,
(1) Le Cardinal.Guibert, archevêque de Paris,
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et quand Rome les convoquait naguère dans le plus majestueux de ses temples ils revenaient huit cents! Et combien, avaient dû toutefois rester au loin, pour veiller sur le troupeau du Christ !
Ainsi s’accomplit l’œuvre de Dieu. Ce qui s’est fait dans le passé se fait encore de nos jours et dans notre pays et sous nos yeux. (Gardiens de la vérité, nos évêques la dis, tribuent dans ces mandements que la piété des fidèles devrait accueillir comme les églises de Colosse et de Corinthe recevraient une lettre de Paul ; ils la propagent en fondant ces séminaires où se forment les futurs pasteurs des âmes ; si on l'attaque, ils la défendent ; si elle est mal comprise, ils l’expliquent ; parfois ils réuniront leurs lumières et leur expérience, ils enseigneront ensemble après avoir prié ensemble et dans un concile solennel ils pourront dire en lançant leurs décrets l'étonante parole des Apôtres: Visum est Spiritui Sancto et nobis ! Voilà ce qui a semblé à l'Esprit-Saint et à nous.
L’Esprit-Saint est en eux en effet. Ilest en eux pour qu'ils communiquent la vérité, il est encore en eux pour qu'ils confèrent la grâce. Et quelle grâce ! Il leur appartient de façonner le chrétien parfait, le chevalier du Christ par le sacrement de Confirmation; mais pardessus tout, à vous, Messeigneurs, la gloire d’être les générateurs de notre sacerdoce ! Oui, sans vous, nos mains ne se lèveraient pas sur la tête du pécheur pour l’absoudre ; sans vous, nos lèvres seraient impuissantes à produire la divine merveille de l’Encharistie ! Ah! mes frères, quand vous verrez tout à l'heure défiler vos évêques, inclinez-vous dans le respect le plus profond car chacun d'eux, c’est Jésus qui passe plein de grâce et de vérité, plenum gratiæ et veritatis.
Mais l'Eglise est un vaste royaume. Afin d'y maintenir l'ordre parfait et d'en rendre l'administration plus facile, on a groupé les diocèses, on a formé des provinces, et les pasteurs placés à la tête de ces provinces ont reçu le titre d'Archevêques ou de Métropolitains. Tel était Tite pour
les églises de l'ile de Crête, tel était Timothée pour celles
de l'Asie. Leur dignité remonte donc jusqu’à l'ère apostolique et l'antiquité leur a décerné les plus beaux titres d'honneur ; elle les a appelés ‘“ premiers évêques, episcopi primi, évêques du premier siège, primæ sedis episcopi, évêques de la première chaire, episcopi primæ cathedræ.
C’est, mes frères, la charge sublime à laquelle vient d’être élevé votre bien aimé pontife. L'honneur qui lui est fait rejaillit sur vous tous, il rejaillit sur la patrie entière. Qui pourrait prédire l'effet qu'aura dans l'avenir cet acte de l’immortel Léon XIII! Province ecclésiatique nouvelle, diocèses nouveaux, dévelopement des œuvres catholiques, limites des paroisses reculées, expansion vigoureuse de la foi, voilà ce que nous entrevoyons et qu’il sera donné sans doute à nos descendants de contempler. Désormais, Ottawa verra un évêque ‘“de la première chaire” à côté de la plus haute autorité civile de notre pays ; l’épiscopat siègera dans toute sa majesté auprès du gouvernment qui nous donne des lois.
Soyez-en félicité, Monseigneur, et laissez-nous vous adresser en ce moment les varoles que l'Eglise mettait sur vos lèvres il y a douze ans, au beau jour de votre consécration: Ad mullos annos! Portez longtemps ce Pallium qui nous rappelle la tendresse du bon Pasteur de l'Evangile. Oui, long, heureux et fécond archiépiscopat ! À vous aussi éminentissime prince, à vous tous Messeigneurs, à vous, ambassadeur de notre grand roi, le même vœu de nos cœurs : Ad multos annos |
Pour nous, mes frères, nous aimerons à nous rappeller ce veau jour que le Seigneur a fait et nous emporterons de cette fête un plus grand amour pour l'Eglise, une admiration plus vive pour sa constitution divine, un zèle plus ardent pour la propagation de notre foi.
Vierge sainte, douce et puissante protectrice, gravez profondément ces sentiments dans tous les cœurs, et comme on vous le demande si souvent dans cette basilique, attireznous tous à vous: Trahe nos, Virgo Immaculata, (1) Amen !
(1) Ces paroles se lisent dans le sceau de l'Archidiocèse d'Ottawa.
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