‹ Impressions de guerre de prêtres soldats (volume 2)Chapitre 34 sur 36 · LE TORPILLAGE DE L «ARABIC · texte numérisé non relu

LE TORPILLAGE DE L «ARABIC

Nous sommes partis de Liverpool le 18 août, à 2 heures et demie du soir, h' Arabie était un magnifique vapeur de 200 mètres de long. Il avait deux hélices bien qu'avec une seule cheminée. L'aménagement intérieur était excellent, sans grand luxe, car il n'y avait pas de premières. Nous étions environ cent quatre-vingts passagers, ce qui n'est pas, comme vous le voyez, un chiffre bien élevé. L'équipage comprenait plus de deux cents hommes.

Le temps était magnifique. On ne sentait pour ainsi dire pas le mouvement du navire. Je passai une nuit très paisible, telle que je n'en avais pas eu de semblable dans mes voyages antérieurs.

Le matin du 19, après le premier déjeuner, j'étais à me promener sur le pont avec plusieurs autres passagers. Il pouvait être 9 heures et demie. Je causais avec un Chinois de Shang-Haï, qui avait fait une partie de son éducation chez les missionnaires français. Tout à coup se détacha sur riiorizon, en avant de V Arabie, un navire d'une

forme extraordinaire. Bien vite, nous pûmes voir que c'était un vapeur en train de s'enfoncer, la proue déjà dans la mer. Plus loin, sur notre droite, apparaissaient deux chaloupes, dont les passagers faisaient force de rames : c'était l'équipage du navire en perdition, le Dunsley, comme je l'ai su depuis. Ces chaloupes se dirigeaient vers la côte, mais celle-ci était invisible.

Plus de doute possible pour nous : le Dunsley venait d'être torpillé 1

— Eh, eh, dis-je à mon Chinois; il y a des sousmarins par ici !

— Bah! Vous n'allez point parler de sous-marins maintenant, me répondit-il.

Mais ni lui, ni moi, ni personne, je crois, n'était pleinement rassuré... Le capitaine ordonna de changer de direction et nous laissâmes le Dunsley le plus possible sur la droite. Mais il était déjà trop tard.

Sur la passerelle, les officiers paraissaient très agités et tenaient braquées leurs lunettes. Eux et les passagers regardaient obstinément dans la direction du Dunsley; les uns prenaient leurs jumelles ou longues-vues, d'autres leurs appareils photographiques.

Soudain, un cri retentit au milieu de nous . « Une torpille! » Avec une vitesse effrayante, la torpille venait, en effet, glissant comme un serpent et faisant un ande droit avec le navire. On ne

voyait pas le corps lui-même du terrible engin, mais son sillage était distinctement visible.

— Que Dieu ait pitié de nous ! pensai-je.

Il était physiquement impossible d'éviter le choc. Car, lorsque de V Arabie on découvrit la torpille, celle-ci était à une distance d'environ 200 mètres et exactement à la hauteur de l'avant. Or elle formait, comme je l'ai dit, un angle droit avec notre navire, et elle avançait à une vitesse d'au moins 40 kilomètres à l'heure, tandis que nous marchions à 16 milles.

Je restai quelques secondes à la suivre de l'œil. Mais quand elle fut toute proche, je quittai le bastingage de tribord et fus de l'autre côté, attendant la rencontre.

Il y eut une explosion formidable. Tout le vapeur trembla d'un bout à l'autre. Immédiatement les machines s'arrêtèrent et le paquebot s'inclina, sur tribord premièrement, puis presque aussitôt sur bâbord. Tous les passagers commencèrent à courir. On n'entendait que ce cri : « Des ceintures, des bouées, à tout le monde! »

Il y avait des appareils de sauvetage préparés en abondance sur le pont. Aussi chacun, je crois, put en saisir un et se l'adapta du mieux qu'il sut. Pour ma part, je dois l'avouer, je ne sus pas attacher ma ceinture; si j'étais tombé à Teau, avec mon manteau et mes gros souliers, je serais certainement allé au fond, tandis que cette ceinture

de sauvetage aurait flotté seule à la surface!

L'équipage fut admirable. On voyait que les hommes étaient bien instruits de leur devoir. Officiers, garçons de cabines, cuisiniers, machinistes, chauffeurs et matelots, chacun d'eux savait d'avance de quelle chaloupe il était chargé. C'est grâce à cela que l'on put, en moins de cinq minutes, mettre à la mer dix chaloupes, dont chacune pouvait contenir de quarante à soixante personnes.

Les passagers sautaient dans la première venue. Beaucoup de personnes préférèrent, comme plus sûres, celles de tribord, côté par où l'eau entrait dans le navire. Je ne sais pourquoi ni comment, peut-être par une sorte d'instinct qui me retenait le plus loin possible du lieu de l'explosion, je pris place à bâbord, dans la chaloupe n" 8.

Que Dieu nous aide ! Il y avait de trente à trentecinq personnes dans la chaloupe, hommes et femmes, quand on commença à la faire descendre, au moyen de ces pouUes à double gorge, en usage sur tous les transatlantiques. Mais, comme il arrive toujours dans des cas de ce genre, une pauvre femme jetait des cris affreux. « Une ceinture, je n'ai pas de ceinture de sauvetage! » disait-elle. Pendant ce temps, un des matelots qui guidaient notre descente lâchait la corde plus vite que l'autre. La chaloupe s'inclina brusquement : il fallut s'accrocher aux bords pour ne pas tomber tous, les uns sur les autres, à l'extrémité arrière et peut-être

dans la mer. Un homme de l'équipage, resté encore sur le pont, accourut avec un paquet de ceintures et nous les jeta, ce qui, pour un temps au moins, fit taire les cris de la pauvre dame. Enfin les deux matelots qui nous descendaient finirent par harmoniser leurs mouvements. Nous voilà flottants, livrés à la merci des vagues et à la garde de Dieu.

Les quelques instants qui suivirent, jusqu'à la disparition deV Arabie, furent à mon avis les plus dangereux de tous. Notre chaloupe paraissait comme collée au navire, dont l'avant se souleva peu à peu jusqu'à sortir complètement de l'eau, tandis que l'arrière s'y enfonçait. Nous étions là, dans les diverses embarcations, ramant de toutes nos forces pour nous séparer de cette lourde masse, qui oscillait au-dessus de nos têtes et pouvait à tout moment se renverser sur nous.

Grâces à Dieu, nous réussîmes à nous éloigner lentement, sans cesser de lutter contre la succion deV Arabie qui attirait tout, et contre la série irrégulière des lames qui risquaient de nous faire couler à pic. Nous devions combattre d'ailleurs aussi l'effroi, la stupeur que nous causait ce spectacle horrible, et qui menaçait de paralyser nos facultés et nos forces.

L'Arabie continua à pivoter autour de son centre, jusqu'à former avec la surface de la mer un angle presque droit. Puis il se mit à glisser rapide-

ment, comme sur un plan incliné, et il disparut tout à fait.

Nous étions à 40 ou 50 mètres environ du lieu de la catastrophe. L'eau perdit, un moment, sa couleur d'un bleu verdàtre. Elle parut claire et transparente, comme dans les endroits peu profonds, et l'on entendit, dans les alentours, un bruit de bulles d'air crevant à la surface...

Jamais je ne saurai exprimer par des mots l'impression étrange qui s'empara de moi dans cet instant. J'eus peur, grand'peur. Mais je ne perdis pas la confiance en Notre-Seig-neur et mentalement (car j'étais incapable de proférer une parole) je me soumis pour tout à sa très sainte volonté.

Jusqu'à ce moment, je ne m'étais rendu compte que de notre chaloupe qui flottait,ballottée sur l'eau, et de l'Arabie qui venait de s'engloutir sous les vagues. D'autres barques luttaient cependant comme la nôtre ; je ne m'en aperçus que plus lard. Je n'avais pas même la pensée que quelqu'un pût être resté à bord du navire. Et pourtant, comme je l'ai su depuis, plus de quarante personnes périrent englouties avec luil Plusieurs mécaniciens et chauffeurs, en particulier, n'eurent pas le temps de quitter les chambres de chauffe et furent tués par l'explosion elle-même, qui éclata à environ 30 mètres de l'arrière.

Quand eut disparu le paquebot, je vis les autres chaloupes çà et là; puis, à un mille environ, ou un

peu plus, le Dunsley qui continuait à s'enfoncer. Quel spectacle de désolation, ô mon Dieu !

Certaines chaloupes étaient pleines de monde. Dans une, au contraire, il n'y avait que trois personnes et comme c'étaient des femmes, et" qui ne savaient pas ramer, elles s'en allaient, flottant au gré des vagues, levant les bras au ciel et appelant au secours. Une autre embarcation était déjà presque envahie par l'eau; les malheureux qui s'y trouvaient s'accrochaient désespérément à ses bords, sans savoir que faire.

Peu à peu, on voyait apparaître des barils, des planches, des chaises, des radeaux, des chaloupes retournées et, parmi ces épaves, des hommes et des femmes surnageant, grâce à leur ceinture de sauvetage, ou accrochés à quelque débris. Ils poussaient des cris inarticulés, ils regardaient anxieusement vers nos embarcations. Comme je l'ai su depuis, il y avait eu, au moment où ï Arabie s'enfonça, deux chaloupes entraînées par le remous et retournées sur elles-mêmes; l'une d'elles fut complètement absorbée dans le gouffre.

Tous ces malheureux, dont quelques-uns avaient reçu des blessures graves, purent pourtant être sauvés, grâce à leurs ceintures de liège. Dans la chaloupe où j'étais, on en recueillit cinq ou six, entre autres une femme qui avait toute la jambe profondément écorchée, du genou jusqu'à la cheville. Imaginez ce que la malheureuse a dû souf-

frir dans cette eau salée, avec l'os de la jambe mis à nu sur toute sa longueur!

Cette opération de sauvetage n'était d'ailleurs pas facile pour nous. Tandis que quelques-uns ramaient d'un côté, d'autres criaient tout à coup : « Par icil... Ici, ici, une femme!... Eh, là! Ces deux malheureux, vite!... » Tenant une rame à bout de bras, il me fut possible d'atteindre successivement deux hommes, un matelot et un chauffeur, qui en saisirent l'autre extrémité et rejoignignirent notre barque. Le matelot, encore tout tremblant de froid dans ses habits ruisselants, prit une rame et se mit à la manier vigoureusement, sans dire une parole. Le chauffeur s'était tordu le genou et il ne cessa pas de crier, tout le temps que nous restâmes dans la chaloupe.

A ce moment passa près de nous un radeau, flottant à la dérive, sur lequel étaient étendus trois hommes et une femme. Celle-ci serrait contre sa poitrine un tout petit enfant. Nous étions déjà nombreux dans notre barque. Il fallut appeler au secours une autre chaloupe, qui vint recueillir ces pauvres gens.

Il était environ 10 heures un quart du matin, quand s'accomplit la catastrophe. Nous passâmes dans les chaloupes trois ou quatre heures, qui nous parurent bien longues. D'abord on rama, pendant plus d'une heure; puis on mit à la voile. Il fallait

ramer bien vigoureusement, car les vagues qui, vues de V Arabie, nous avaient paru faibles, étaient fortes pour nos chaloupes et tendaient constamment à les chavirer, quand elles nous prenaient de flanc. A la fin, je passai la rame à un autre et, n'en pouvant plus, je succombai au mal de mer. Déjà ce mal avait triomphé de presque tous ceux qui montaient notre chaloupe, passagers ou gens de l'équipage. Par moments, je me sentais si abattu et sans forces que, même si la barque avait chaviré, je n'aurais pas bougé du fond, où j'étais étendu comme je pouvais, parmi les jambes et les épaules de tous ceux qui souffraient et gisaient comme moi.

Il y avait parmi ceux-ci un cuisinier, à qui j'avais prêté mon manteau et qui, lorsque le mal de mer le saisit, n'eut même pas la force de se pencher ou de se tourner de côté. Pauvre manteau, seul bagage que j'eusse sauvé avec le vêtement que je portais! Il en perdit sa couleur et dut subir, à l'atterrissage, une complète lessive.

Après un temps qui nous parut bien long, probal)lement vers 2 ou 3 heures du soir, on aperçut à l'horizon un peu de fumée, puis un point noir qui grossissait rapidement Dieu soit béni! Cette vue nous donna comme une nouvelle vie. Les plus malades se ranimèrent, surtout quand on vit que le vapeur aperçu était un navire de guerre, un releveur de mines (mine-sweeper). Celui-ci avait reçu le message radio-télégraphique que l'Arabie

lançait au moment même de l'explosion, et il venait à notre secours. Un autre balayeur de mines apparut vingt minutes plus tard et tous les deux se mirent à l'œuvre.

Il fallut nous approcher tout contre l'un de ces navires. Comme il n'y avait pas d'échelle, ni rien qui y ressemblât, chaque fois que le mouvement des vagues soulevait la chaloupe, nous en profitions, l'un après l'autre, pour saisir la main que, du pont, nous tendaient les matelots; et ainsi, à force de bras, nous nous hissions jusque sur le navire.

Les marins de ces bateaux de secours étaient fort dispos et nous reçurent fort bien. Ils nous offrirent du whisky étendu d'eau qui nous réchauffa un peu. Mais ils n'avaient évidemment pas de quoi donner à manger à tant de monde. Quelques-uns d'entre eux étaient en observation et d'autres maniaient un canon, destiné à tirer, dès la première apparition, sur le sous-marin dont on soupçonnait et redoutait la présence.

Cependant, l'on voyait toujours au loin le Dunsley, dont l'avant était maintenant complètement englouti. Il pivota sur son centre, comme l'Arabie. Et au moment où les cheminées se noyèrent, il y eut une explosion, provoquée sans doute par l'éclatement des chaudières au contact de l'eau froide. Deux minutes après, le navire avait disparu entièrement; mais, grâces à Dieu, il ne restait plus personne à bord.

Après nous avoir tous recueillis, ce qui prit bien au moins une demi-heure, les deux mine-stceepers nous transportèrent à Queenstown. Il était, lors de notre arrivée, environ G heures et demie du soir. Les quais et les rues de la ville regorgeaient de monde : certaines gens venaient là par pure curiosité, d'autres par une réelle compassion, d'autres enfin pour maintenir l'ordre.

La compagnie de navigation White Star (à laquelle appartenait l'Arabie) nous offrit des logements dans les hôtels de la ville et nous pourvut des choses essentielles. C'est ainsi qu'on me paya un chapeau, une chemise, des chaussettes, des mouchoirs et un petit sac à main. Mais je ne fus pas à l'hôtel. Un excellent prêtre, d'accueil charmant, m'offrit sa maison et n'eut pas à insister beaucoup pour me faire accepter son hospitalité. Avec lui, j'entrai d'abord à la cathédrale, pour rendre grâces à Dieu qui venait d'arracher à un si grand péril la majorité des passagers de l'Arabie.

Je passai une nuit très agitée, ayant constamment devant les yeux la masse énorme du navire prêt à disparaître sous les flots et je ressentais une peine amère en songeant aux quarante personnes qui avaient péri dans le naufrage, sans que nous eussions pu rien faire pour les sauver ou pour leur venir en aide...

Testis.

Madrid, septembre 1916.

LA MORT DU CnF-F

19 février 191b. — Par les rues encore sombres et presque désertes, la lourde auto militaire se hâte vers les portes de la viUe. Les boulevards extérieurs, Pantin, Livry, Vaujours, Villeparisis... Sur la grande route pavée, la brume du matin commence à se dissiper. Des ondulations plus accentuées du terrain : la route file maintenant entre deux lignes de hauts peupliers, dévale les pentes, escalade les collines. Quelques tranchées abandonnées, d'ailleurs rudimentaires. Çà et là, des arbres brisés, un amas de branchages, un petit tertre avec des croix de bois, des képis, un drapeau. Mais partout la vie reprend; les voitures rustiques sortent des cours de fermes, les champs fument, ensemencés, dans l'attente des tiges vertes. Dans les villages que nous traversons, quelques mobilisés, en tenue sommaire, font leur toilette; des enfants vont à l'école; les trous des obus sont

presque tous bouchés, les pans de mur écroulés montrent, même à Varreddes, leurs pierres sagement rangées, attendant des jours meilleurs. C'est le champ de bataille de la Marne.

Nous entrons dans la zone des armées : postes, contrôles, longues files de camions automobiles, pourparlers brefs aux barrages, suivis du salut militaire. Le réseau devient plus serré, les mailles plus étroites, à mesure que nous nous rapprochons de Soissons. Nous y sommes; il est 9 heures et quelques minutes.

« Où a-t-on mis le général blessé hier? — Mais, messieurs, répond le sous-officier, il est tué t II est mort ce matin. Cependant, suivez cette direction; les soldats que vous rencontrerez pourront vous guider peut-être. » Nous cherchons, nous nous trompons de porte. Enfin on nous indique l'hôtel de Barrai, près duquel attend l'auto du général commandant le secteur. Nous montons. Après les premières paroles de compassion et de réconfort : « La place n'est pas sûre, nous dit-on. Il faut que, avant 10 heures, le corps du général soit transporté à l'hôpital, où vous serez tranquilles. Une autre auto vous y mènera, mais un peu plus tard. Bien que le bombardement intermittent ne commence habituellement qu'à 10 lieures, il ne fait pas bon, ici, donner à l'ennemi l'impression d'un convoi, d'un rassemblement quelconque. »

Avant 10 heures, en efiet, nous arrivons au

grand hôpital, le plus considérable des monuments de Soissons : de nombreux pavillons bien construits, aménagés selon toutes les exigences modernes de l'hygiène. Les Sœurs de Saint-Thomas de Villeneuve promènent dans les corridors et les salles leur charité souriante et leur coiffe blanche, si seyante et si modeste. Il y a un mois, tout cela regorgeait de blessés. « Il en est arrivé dix-huit cents le même jour », nous dit le médecin-chef, très complaisant et qu'on sent maître de son important service. « Depuis, on a évacué tant qu'on a pu, il ne reste presque personne. Nous sommes trop près des lignes. Chaque jour, des obus tombent sur la gare, à 300 mètres d'ici. Sur la ville, on tire aussi chaque jour, peu ou beaucoup, mais quatre obus seulement ont touché l'hôpital depuis le début des opérations. »

Près de l'entrée, dans une vaste chambre haute et pleine de lumière, un lit a été disposé et, sur ce lit, le corps du chef repose dans son grand manteau militaire « bleu d'horizon », presque trop clair. Aucun insigne autre que les trois étoiles sur la manche. Au-dessus du lit, le képi porte la ganse blanche, symbole des pouvoirs et prérogatives du chef de corps. Sur la poitrine, un crucifix; dans les mains jointes, un petit chapelet à grains de métal qu'il avait réclamé lui-même, au cours de la campagne. La croix de commandeur déborde un peu sur le manteau.

320 IMPRESSIONS DE GUKRRE

Jamais il ne m'avait paru si beau. Ses traits sont reposés, détendus, presque souriants. Frappé en pleine maturité (il ^dent d'avoir cinquante-quatre ans), guéri des blessures reçues naguère en Lorraine, retrempé par la vie au grand air, il est là, tranquille, et comme sûr de sa force, imposant encore après sa mort l'impression de confiance qui, pendant sa vie, émanait de lui, et dont ses officiers témoig-nent à l'envi. Au-dessous du vaste front, le profil d'aigle, les yeux clos, un peu enfoncés et, couvrant les lèvres pâlies, une moustache à peine grisonnante. En le voyant ainsi, on se rappelle instinctivement l'image du maréchal Lannes sur son lit de mort. Trente ans de travail acharné ; une science militaire hors ligne, acquise sur le terrain plus encore que dans les livres; une rare culture générale; les dons de l'organisateur et du tacticien, ordinairement séparés, réunis chez lui; un courage froid, délibéré, invincible, tout cela repose sur ce petit lit d'hôpital. Dieu est le Maître I

Hier jeudi. 18 février, il avait quitté pour Soissons son quartier général, le château d'E..., dans l'intention de visiter un des points les plus dangereux de la ligne de feu.

EPISODES 32t

Chargé à l'improviste, il y a un mois, de ce poste lourd, difficile, assombri par l'échec de janvier — échec glorieux, d'ailleurs, et dû plus aux éléments qu'aux hommes — il s'était mis au travail sans perdre une heure. Il voit les généraux placés sous ses ordres, les officiers, les sous-officiers dont il connaît très vite les noms, et jusqu'aux hommes. Le contact de son calme, de sa ferme bonté, son habitude de prendre et d'accepter toutes les responsabilités nécessaires, la décision de son commandement relèvent les courages, il le sait. Aussi multiplie-t-il les visites, au péril quotidien de sa vie. Contempteur pour son compte de cette « avarice morale », de cette o crainte du risque » qu'il a si -souvent stigmatisées dans ses écrits (1); sachant, comme tous les bons psychologues (2), le prix de cet héroïsme systématique blâmé par les esprits courts, il veut se montrer aux postes les plus avancés, pour« ne demander à aucun homme plus qu'il n'ait fait lui-même ». Il y va également pour imprimer dans sa mémoire les grandes lignes et la contexture générale du terrain de combat. Avant de prendre cette offensive qu'il a toujours prônée, tout en l'expliquant, et dont son petit livre (3) est devenu, pour tant de jeunes officiers,

(1) Voir Deux conférences faites aux officiers de l'Elat-major de l'Armée (février 1911). Paris, Berger-Levrault, 1911. p. 26 et 30.

(2) On peut voir là-dessus le Précis de psychologie de William James, trad. Bertier et Baudin. Paris, 1909, ch. x.

(3) Dressage de l'Infanterie en vue du Combat offensif. Paris,

le manuel et comme le bréviaire, il ne veut rien laisser au hasard. Décidé à attaquer dès qu'il le pourra, il sait en effet que « c'est une raison de plus pour étudier soigneusement d'avance le terrain qu'on doit parcourir, de façon à éviter les régions où l'on ne pourrait pas mordre vite et fort (1) ». 11 tient donc pour indispensable de voir d'avance ses troupes cheminer sur les pentes, se glisser au fond des ravins, s'accrocher aux aspérités du terrain. C'est après qu'il jugera si, tout pesé, il peut compter sur l'effort surhumain dont il a besoin — je ne dis pas : l'effort possible, au sens ordinaire et antécédent du mot, car « il faut toujours, dans le combat, arriver à faire quelque chose qui serait impossible entre gens de sang-froid. Par exemple, la marche sous le feu (2) ». Cet effort surhumain, mais « faisable », devenu possible dans l'excitation d'une offensive bien conduite, il l'obtiendra, car il le veut absolument, et on sait qu'il le veut. Alors, selon une belle maxime qui termine son ouvrage, il ira « jusqu'à l'excès, et ce ne sera peut-être pas assez (3) ». Mais il veut le faire à son heure et en connaissance de cause.

Ce jour-là, il s'agit de voir les tranchées établies dans le faubourg de Saint-Crépin, à un gros kilo-

Berger-Levrault, 5« mille, 1912. Ce petit livre a été traduit en bien des langues, notamment en anglais, en russe et en roumain

(1) Deux conférences..., p. 40.

(i) Ibid., p. tJ9.

mètre au nord de Soissons. Poste périlleux, route plus périlleuse encore, puisqu'elle est découverte et dominée, à 1 800 mètres environ, par des positions allemandes. Il part avec son sous-chef d'état-major, le commandant D..., le colonel et un officier du régiment cantonné à Saint-Crépin. Il est environ 10 heures un quart : les quatre officiers défilent sur la route; nuUe escorte, nul insigne qui puisse les faire reconnaître. Mais — l'attendait-on? L'ennemi savait-il d'avance quel adversaire redoutable passerait ce matin-là, sur le mail? — on les a découverts. Les obus pleuvent en rafale. Un petit mur de briques bordant un champ de tir leur ofTre un abri, on se réfugie derrière. Le général est en train, cause avec sa gaieté coutumière. Peu à peu le tir de l'ennemi a cessé. Au bout de vingt minutes : « Nous n'irons pas ce matin à Saint-Crépin, déclare le chef, nous avons été vus, le danger serait trop grave. Pour revenir, nous allons passer un à un, à distance, afin de ne pas faire cible. » Le commandant D... part le premier, au pas gymnastique, salué par une salve d'obus, qui repèrent et encadrent l'entrée en ville. A l'abri derrière les première maisons, il se retourne, voit le général, qui traverse à son tour, arriver à l'endroit repéré, sous un feu terrible. Un obus tombe sur lui (c'est l'impression du témoin), il étend le bras en avant... Plus rien. Après quelques instants, le commandant revient sur ses pas,

ne trouve rien d'abord. Enfin, dans une sorte d'encoignure, il voit son chef gisant, couvert de sang, la face contre terre. Il se jette sur lui, le retourne sur le dos, lui met sous la tête son propre manteau. « Mon général, m'entendez-vous? Je suis le commandant D... » Il se sent compris : « Je vais aller chercher du secours. — Non, restez avec moi... Récitons une prière. » Et, posément, Je vous salue, Marie, jusqu'au bout. Le commandant, après quelques minutes, se relève, cherche, finit par trouver quatre hommes et un brancard : en rasant les murs, on arrive à l'hôtel de Barrai.

Un premier examen révèle qu'aucune des blessures (il y en a cinq) n'est bien grave, sauf une. Une balle de shrapnell a frappé dans le dos, entre les deux épaules, ressortant au-dessus du cœur. Le poumon est traversé, le cœur intéressé ; c'est la fin. Il est environ midi.

Cependant le général a repris toute sa connaissance. Sur son désir, on va chercher un prêtre : il n'en reste à Soissons, en dehors des prêtres soldats, que quatre ou cinq Providentiellement, l'abbé R... quittait la cathédrale mutilée, après avoir achevé tardivement un inventaire demandé par le soussecrétariat des Beaux-Arts. Prévenu, il court à l'hôtel de Barrai. Le général se confesse à loisir, demande l' extrême-onction. « Voulez-vous, mon général, faire le sacrifice de votre ^ie pour la France? — Volontiers, très volontiers. » Les céré-

monies achevées, avec un calme surprenant, le mourant donne à son chef d'état-major, le colonel T..., certaines instructions. Quelques instants de demi-délire ; on perçoit, par intermittences, le mot de « contrition ». Mais voici le général commandant la VI' armée, accouru à la première nouvelle du malheur. « C'est pour le pays », articule distinctement le blessé.

Vers 3 heures et demie, l'abattement survient; mais la conscience subsiste, par instants du moins, témoin les gestes du gisant, ses serrements de main et même deux mots qui font sentir à sa digne et courageuse compagne, arrivée à 6 heures, qu'elle est comprise, elle, son immense douleur et sa chrétienne résignation; témoin ces signes de croix ébauchés, mais nettement reconnaissahles, signalés durant la nuit. Avec Mme de ..., des officiers d'ordonnance et un prêtre soldat veillent, prient, pleurent auprès de ce chef magnanime qu'ils estimaient d'avance sur sa réputation et qu'ils ont appris, depuis un mois, à aimer. Vers l'aube, le souffle devient bruyant, comme un léger chant. A 6 heures, le sacrifice est achevé.

Durant la nuit suivante (du vendredi 19 au samedi 20 février) on a mis, comme le temps presse,

le corps dans une bière faite par des soldats — il n'y a plus d'ouvriers à Soissons. Sur le cercueil, trois couronnes : une de fleurs artificielles, deux faites avec ce qui reste dans les jardins labourés d'obus : des rameaux de fusain, du buis, des feuilles de lierre, animés par les baies de corail du sorbier des oiseaux; quelques giroflées, une douzaine de roses blanches, quatre ou cinq brins de mimosa retrouvés dans quelque serre.

Le samedi, vers 7 heures, après une messe matinale dite à la chapelle de l'hospice, un fourgon automobile emporte le corps au quartier général de r état-major du groupe de divisions. Une heure après, nous passons, nous aussi, sans encombre. Le château d'E... où, de par la volonté du général de l'armée, on va improviser un service militaire, surplombe de sa masse imposante une vaste pelouse avec, au delà, une belle pièce d'eau que contourne une allée carrossable. Sur le haut du perron on a dressé un modeste catafalque : le cercueil est là, entouré d'un drapeau tricolore. Par-dessus, le képi à triple étoile, à ganse blanche, le sabre, le dolman portant la cravate de commandeur. Étoiles, cravate, « plume blanche », tout cela date de quelques mois, de quelques semaines, de quelques jours ; et l'on se prend à penser à ce qui en eût été demain... La croix veille au chevet.

A 9 heures précises, un aumônier commence les prières de l'Église : à côté du cercueil se tien-

nent la femme du général et un de ses frères, avec la supérieure de l'hôpital de Soissons; sur la plus haute marche du perron, le général de l'armée; autour de lui, les généraux, les officiers des deux états-majors. En face, un régiment s'aligne sur la pelouse, avec la musique à gauche. Le drapeau s'incline au premier plan et le général commandant les troupes présentes attend, sabre au clair.

Le chef de la VI' armée, d'une voix jeune encore et vibrante, rappelle que celui qui gît là est le premier officier de son rang tombé pour la France en cette guerre (1). Puis il loue, avec une simplicité forte, la science profonde et la valeur militaire incontestées du défunt. Il note son ascendant, ses hautes vertus d'homme et de chef. Le défaut de celui que nous pleurons, et dont je m'honorais d'être l'ami, fut sans doute, ajoute-t-il, un excès de bravoure qui le faisait peut-être trop s'exposer. Mais il émane de ce courage indomptable, et d'ailleurs réfléchi, de cet absolu mépris du danger personnel, de ce don quotidien de soi, une vertu qui sert encore la France. « Général, au revoir I »

Credo in vitani œternam.

La musique joue en sourdine. Dans le matin brouillé, à travers les grands arbres du parc, encore nus, les troupes se dirigent, de divers côtés,

(1) Avant lui, le général de division J. Bridoux avait été tué à l'ennemi ; mais ce chef distingué et regretté n'avait pas rang de chef de corps d'armée.

vers le perron. Lentement passent, devant le corps (lu chef, les fantassins lourdement charorés, la bêche sur le sac, en uniformes délavés, déteints, composites; les faces hâlées, la barbe longue. Parfois l'alignement flécliit un peu; les guêtres, demibottes et bandes molletières sont couvertes de houe, les fusils eux-mêmes en sont tachés. Jeunes ^t vieux soldats ont passé par le feu, essuyé la fange visqueuse des tranchées : ce ne sont pas là des figurants, des soldats de parade. Voici les pièces d'artillerie, des 75, avec leur bouclier bossue, leurs essieux maculés, leurs caissons cahotants. Et enfin, précédé d'une aigre sonnerie de trompettes, un régiment de dragons : les casques sont voilés^ les grands manteaux flottants, les chevaux ont le poil long et inculte. Tous les sabres se lèvent pour le beau geste d'hommage et dans ce jour blafard, à proximité des lignes, ces combattants d'hier et de demain saluent leur chef — hélas ! éphémère — et la France immortelle.

Après-demain, Paris fera au glorieux soldat de solennelles funérailles. La Garde républicaine défilera devant son cercueil, en lignes impeccables; les cuirassiers rutilants salueront du sabre à leur tour; d'autres canons rouleront vers les Invalides, aux intervalles réglementaires. Mais la vraie cérémonie mihtaire est celle de ce matin, devant ces troupes fatiguées, au bruit lointain des obus, dans cette atmosphère d'incessante bataille où, durant

un mois, a vécu, travaillé, souffert et prié celui qu'on pleure.

Peu à peu, les troupes s'écoulent, dans un piétinement lointain, pour former la haie. Les généraux retournent à leurs états-majors, les officiers à leurs postes de combat. Mais une fois de plus le pur froment du sacrifice a été semé dans notre sol labouré. Une fois de plus la parole du Christ aura raison. Moissonneurs de demain, n'oubliez pas celui qui s'est enseveli lui-môme, grain vivant, pour que Dieu bénisse et féconde.

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