LECÈNE, OUDIN ET C'% ÉDITEURS
15, RUE DE CLUXy, 15
Tout droit de traduction et de reproduction réserv
HERONDAS
Les Mimes d'Hérondas, traduction française précédée d'une introduction par M. Georges Dalnieyda.
30 juillet 1893.
Un papyrus découvert on Egypte, acheté par le Bristish Muséum et publié en 1891 par M. Kenyon, nous avait rendu sept mimes ou mimïambes d'Hérondas. Un jeune professeur, M. Dalmeyda, vient de les traduire en français. Il a illustré sa traduction d'une minutieuse et agréable étude où, — comme il est naturel, et même inévitable, et par conséquent légitime, — il nous surfait peut-être par endroits les mérites et l'originalité de son auteur. Mais, au reste, Hérondas, tel qu'il est, vous amusera sûrement.
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Tout recommence, vous ne l'ignorez point ; et comment tout ne recommencerait-il pas? Certains dialogues de la Vie paruienne, du Journal ou de VEcho de Paris vous donnent une idée fort exacte de ce que furent les mimes grecs. Épicharme, Sophron, Hipponax et Ilérondas signent aujourd'hui : Gyp, Lavedan, Donnay et Courteline. Seulement, je ne vous cacherai point que je leur trouve aujourd'hui beaucoup plus d'esprit qu'il y a deux mille ans.
Or, sachez que les mimes d'Hérondas sont écrits en vers colïambes, c'est-à-dire en vers trimctres ïambiques scazons, autrement dit en vers ïambiques allongés d'une syllabe et, par conséquent, terminés par un spondée : vers très faciles à faire, d'un bon gros rythme rapide et peu compliqué, et assez pareils, en somme, à de la prose cadencée. Sachez aussi qu'Hérondas vécut probablement à la même époque que Théocrite (troisième siècle avant l'ère chrétienne), et, selon toute apparence, dans l'île de Cos. Sachez encore que les anciens faisaient cas de lui et qu'il est notamment cité avec éloge par Pline le Jeune; que nous n'avions jusqu'à présent, en fait de mimes, que trois morceaux de Théocrite (entre autres les Syracusaines), et que la découverte de quelques-uns des mimes d'Hérondas est donc une aventure deux fois heureuse... Et maintenant vous êtes aussi savants que moi, si vous ne l'étiez déjà auparavant.
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La plus remarquable de ces saynètes, et de beaucoup, c'est le Poimoboscos, en latin Leno, en français. . mettons le Marchand d'esclaves. Cet industriel habite Cos, en qualité d'étranger domicilié. Il demande justice contre un certain Thaïes qui est venu de nuit forcer la porte de sa maison, et a voulu lui enlever une de ses pensionnaires. Hérondas nous donne le réquisitoire de l'honorable plaignant.
C'est un morceau de haut goût, violemment plaisant par le contraste que font la dignité du langage, la. majesté des arguments et l'élévation des pensées avec l'objet de la plainte et la condition de l'orateur. C'est déjà le comique d'Un Vénérable, de Richepin, ou de quelques-unes de ces chaoksons de café-concert où sont peintes, avec une ironie si bienveillante, pour l'éjouissement des bourgeois parisiens, les mœurs amoureuses des boulevards extérieurs.
Notre homme s'appelle Battaros. Son discours, imite des maîtres du barreau, est d'un sérieux et d'une solennité imperturbables avec, çà et là, une subite précision de termes et certaines familiarités de vocabulaire qui me rendent les citations assez difficiles. La grande idée de justice plane sur toute cette noble harangue. Il semble qu'on voie surgir, de chaque côté de l'orateur, les statues de bronze des Lois, des « justes Lois, » qui le protègent de leur glaive et de leur bras tendu. Si le crime de Thaïes demeure impuni, « c'en est fait de la sécurité de la ville, citoyens; et cette liberté dont vous êtes
si fiers, Thaïes va l'anéantir. » Voilà qui s'appelh € élargir une cause. » Il invoque la loi de Chairondas sur les sévices ; il admire les beautés de ce texte, puis, avec un dédain dhomnie supérieur :
« C'est que Chairondas habitait une cité, Thaïes ; mais toi, tu ignores ce que c'est qu'une cité et comment une cité s'administre, » Ce Thaïes est, en effet, un homme sans domicile, — et sans lettres ni politesse : au lieu que lui, Battaros, est un homme bien posé, bien élevé, et qui a des lumières...
« Bref, citoyens, reprend-il, j'ai été roué de coups ; la porte de ma maison a été défoncée (et je paye le tiers du loyer), le linteau a été roussi... » Mais, segnius irritant anirnos^ etc.. Battaros se souvient tout à coup du procédé pathétique recommandé par les rhéteurs anciens et dont Racine se servira dans les Plaideurs. Il fait paraître sa pensionnaire Myrlalé, la victime de Thaïes : « Ici, Myrtalé, viens à ton tour, montre-toi, n'aie pas de honte : regarde les juges que voici comme des pères ou des frères. » (Que dites vous de ce dernier trait? Est-il beau !) « Voyez-la, citoyens, comme elle est ravagée du haut en bas : il ne lui reste plus un poil grâce à cet infâme qui l'a traînée et violentée. 0 Vieillesse, il te doit un fier sacrifice : sans toi, il eût vomi tout son sang comme PhilisteusàSamos... Tu ris ? Eh bien ! oui, je suis un pornoboscos, je ne le nie pas. Battaros est mon nom, mon aïeul était Sisymbros, mon père était Sisymbriscos, et tous
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trafiquaient de ma marchandise...» Telle, dans' la romance célèbre, « la famille Alphons' du Gros- Caillou. »
Après ce mouvement de fierté filiale et professionnelle, la bonhomie a son tour : « Voyons, Thaïes, tu es amoureux de Myrtalé, n'est-ce pas? U n'y a pas de mal. Paye, et tu l'auras, etc.. » Puis, la péroraison : « Songez, citoyens, que vous jugez aujourd'hui la cause, non de Batlaros, le marchand d'esclaves, mais de tous les étrangers domiciliés dans cette ville. » Et enfin, selon l'usage, l'évocation de toutes les divinités locales : « Et, maintenant, montrez-vous les dignes fils de Cos et de Mérops ; songez quelle fut la gloire de Thessalos et d'Héraklès, comment Asklépios vint de Trikka dans cette île, et pourquoi Phœbé donna ici le jour à Latone. Rappelez-vous toutes ces gloires, et que la justice guide votre arrêt ! »
Tout cela n'est point mal. Ce mime du Leno est, comme je vous disais, le plus comique des sept. La « traduction » en est déjà plaisante. La « transposition » complète, moderne et parisienne, telle que la pourrait essayer un Courteline, en serait sans doute impayable. Le Leno fait presque rire ; et c'est là un effet que les œuvres de l'antiquité classique produisent bien rarement. C'est que, de toutes ces petites scènes de comédie, le Leno est la seule qui soit ironique, qui nous mette en joie par quelque chose qui n'est pas directement exprimé dans le
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texte. Les autres mimes d'Hérondas sont simplement et parfois assez platement « réalistes, » et, comme vous savez, le réalisme pur exclut l'ironie. Ils ne font rien entendre au delà de ce qu ils disent, l/observation y semble exacte, mais inutile, sans nulle arrière-pensée qui lui donne du prix. Voyez / lùitvemetteuse (mime I) et comparez la Macette de Régnier. Voyez Chez le cordonnier (mime VII). Vraiment « ça nous est égal. « Oserai-je ajouter que j'en dis autant de ces fameuses Syracusaines de ïhéocrite? M. Dalmeyda me paraît admirer démesurément ce bavardage plausible, mais parfaitement quelconque, de deux bourgeoises qui vont voir passer un cortège.
Je reconnais d'ailleurs que le réalisme qui ne signifie rien du tout est bien le vrai réalisme. Et je crois que les anciens surtout l'ont connu Les modernes, peu ; car toujours ils y ajoutent ou de l'ironie, ou de la misanthropie, ou du pessimisme, ou une recherche morose du laid (G. Flaubert ou Zola). Le réalisme d'Hérondas est, sauf dans le Leno, tout court, tout rond, tout naïf. Il a une sorte d'innocence et de puérilité. Il lui arrive de nous montrer des choses abominables sans nul étonnément et, par conséquent, sans insistance. L'impudeur des anciens est toujours directe et tranquille. Elle va fort loin, mais elle détaille peu ; car tout lui semble naturel. L'impureté moderne, avec ses détours, ses inquiétudes et ses feintes, a un bien autre aiguillon.
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J'ai rappelé, à propos des mimïambes d'Hérondas, les dialogues de la Vie parisienne et de nos journaux < littéraires. >» Il va sans dire que, si le genre est le même, la matière et aussi l'art qui la façonne diffèrent étrangement.
Les personnages qu'Hérondas met en scène sont des hommes et des femmes, — des femmes surtout, — de la classe moyenne d'une petite ville grecque d'il y a deux mille deux cents ans et de la campagne environnante.
Mœurs assez simples, avec des dehors qui ont de l'élégance : bourgeois et ruraux parlent une jolie langue ; et, dans les temples de cette petite ville, les paysannes peuvent admirer des tableaux d'Apelle et des statues ciselées par les propres fils de Praxitèle (Au temple d'Asklépios, mime lY). Statues et tableaux nullement solennels, rien n'étant moins académique que l'art grec : c'est un enfant qui regarde une pomme, un autre qui étrangle une oie, un troisième qui fait griller des viandes, et un taureau conduit au sacrifice par deux hommes « dont l'un a le nez camus, l'autre le nez retroussé. »
Mais il apparaît (et les mimes d'IIôrondas ont par là leur intérêt documentaire) que cette délicieuse humanité grecque du temps des Philadelphe et des Evergète, à la fois très artiste et assez près de la nature, nous dépassait notablement, quoi qu'on dise et quelque ingénuité qu'elle y mit, en obscénité et en brutalité foncières. Cela est d'autant plus
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frappant que l'excellent Hérondas n'a guère l'air d'un détracteur de l'espèce humaine, et que son indifférence est pour le moins égale à celle de notre Alain Lesage. — Lise/, le Maître d'école (mime III). Une femme du peuple, Métrotimé, vient trouver le maître d'école Lampriscos pour qu'il mette à la raison son garnement de fils, Kottalos, dont elle lui raconte les méfaits. Lampriscos appelle quatre écoliers (de bons sujets, sans doute, élevés au grade de moniteurs) ; il leur donne l'ordre de charger Kottalos sur leurs épaules, et déchire le dos do l'enfant à coups de nerf de bœuf. Quand il juge la correction suffisante : « Lâchez-le, » dit-il ; mais la mère : « Non, ne t'arrête pas, Lampriscos ; écorche-le jusqu'au coucher du soleil. — Mais son corps est plus tacheté qu'une hydre. — Donne-lui encore une vingtaine de coups, ça lui fera du bien. » C'est tout. Voilà certes une mère sans faiblesse. Et voici une bourgeoise sans préjugés (/a /fl/ouse, mime V). Bitinna a pris pour amant un de ses esclaves. Mais elle soupçonne ce beau gars de lui être infidèle et l'accuse en termes cyniques. Lui, se défend comme il peut, reproche à la patronne de « lui boire son sang jour et nuit. • Sur quoi, la dame écumante et hurlante fait attacher l'esclave, commande de serrer les cordes jusqu'à ce qu'elles entrent dans la chair, dit qu'il recevra mille coups sur le dos et mille sur le ventre, et qu'il sera marqué au poinçon après avoir été fustigé .. Â ce moment, une petite ser-
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vante qu'elle aime lui demande la grâce du coupable, et, brusquement, Bitinna pardonne C'est tout. Hérondas ne nous dit point quelle image s'est soudainement dressée dans la mémoire de cette personne capricieuse et ardente, vraiment remarquable par la franchise entière de ses impressions et de ses discours. — Et je ne puis même vous indiquer de quoi causent entre elle les Deux Amies en visite (mime VI), car c'est pire encore que ce que vous supposez .. Et tout cela, si bonhomme, si tranquille, si peu étonné ou troublé, si clairement de l'autre côté de la Croix 1...
Anniversaire de la naissance de corneille. — odéon ; La Mort de Corneille, un acte, en vers, de M. Gaston-Alphonse Guérin.
11 juin 1893.
L' « à-propos » de M. Gaston-Alphonse Guérin est fort ingénieux ; d'une ingéniosité qui sent peutêtre un peu l'exercice scolaire, mais qui a fait tout de même grand plaisir. Il y a là-dedans du centon, de trop visibles artifices pour amener dos citations, pour mêler à la trame du dialogue les propres vers du vieux poète. Mais on y sent une émotion, un respect sincère. C'est comme qui dirait des vers latins écrits en français avec du cœur.
Corneille, pauvre et malade, vit dans son modeste logement de la rue d'Argenteuil. Il a auprès de lui deux anciens comédiens, Firmin et Catherine, qui, par afTection, sont devenus ses serviteurs, et qui, le soir, l'humble table desservie, charment leur veillée
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en se remémorant les triomphes d'autrefois, et en se récitant des tirades de ce glorieux Cid, où ils ont joué Rodrigue et Ciiimène. Et le vieux poète a aussi son Antigone : une jeune nièce, Marie, fille de son frère Thomas, qui soigne le vieillard et lui recopie ses manuscrits. Car Pierre Corneille, de plus en plus dévot avec l'âge, est devenu grand traducteur d'hymnes et de psaumes ; et c'est dans ces exercices que son génie fatigué cherche encore l'illusion de la production poétique, en même temps que son âme meurtrie y trouve un religieux réconfort.
Or, ce soir-là, Boil(;au vient rendre visite à Corneille. 11 s'étonne du dénôment du grand homme et lui promet de faire rétablir sa pension par le roi.
Et vous savez que ceci n'est point une légende ; que Boileau indigné alla en effet trouver Louis XIV, et offrit de sacrifier sa propre pension . t Action très véritable, dit Louis Racine, que m'a racontée un témoin encore vivant ; on a eu tort de la révoquer en doute, puisque Boursault, qui ne devait pas être disposé à louer Boileau, la rapporte dans ses letres. » [Mémoires sur la vie de Jean Racine.) Ce Boileau était décidément un brave homme.
Celui que M. Guérin nous a montré manque un peu de relief et d'accent ; mais passons.
La scène qui suit est assurément la meilleure de l'ouvrage. L'auteur nous y entr'ouvre le cœur douloureux du vieux poète. Pierre Corneille achève la
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traduction d'un psaume. Il lit à sa nièce Mario les strophes qu'il vient d'écrire et qui expriment la vanité des choses terrestres et que l'homme ne trouve son repos et sa joie qu'en Dieu... L'Angelus sonne : le poète interrompt son travail, et prie. Il est calme et résigné ; mais sa résignation est étrangement mélancolique. On devine dans ce cœur héroïque des plaies non fermées.
Quelles plaies ? La première est, comme vous l'avez vu, la pauvreté.
A quoi en était réduit Corneille à soixante-treize ans (il faut dire qu'il avait élevé quatre fils et deux filles), une lettre souvent citée d'un bourgeois rouennais nous l'apprend : « J'ai vu hier M. Corneille, notre parent et ami... Nous sommes sortis ensemble après le dîner et, en passant par la rue de la Parcheminerie, il est entré dans une boutique pour faire raccommoder sa chaussure qui était décousue. Il s'est assis sur une planche, et moi auprès de lui; et, lorsque l'ouvrier eut refait, il lui a donné trois pièces qu'il avait dans sa poche .. J'ai pleuré qu'un si grand génie fût réduit à cet excès de misère. »
Il est vrai que feu Emile Gaillard, qui a publié cette lettre dans le Précis analxjiique des travaux de VAcadémie de Rouen (1834), ne nous dit point où en est l'original, ni quel en est l'auteur, ni à qui elle est adressée ; que, d'ailleurs, l'anecdote qu'elle raconte n'est point nécessairement significative d'une réelle indigence et qu'elle pourrait,
à la rigueur, indiquer seulement chez Pierre Corneille une grande bonhomie et simplicité de mœurs. Mais nous avons d'autres preuves, et nombreuse!», et indiscutables, du dénûment de ses dernières années; et ce dénûment vaut la peine d'être expliqué.
Du temp's de Hardy, on payait les pièces de théâtre quelques écus. * Hardy put vivre en faisant huit cents pièces,» dit Scudéry. Nous ne savons pas ce qu'on paya le Cid ; nous ne savons pas ce que gagna Thomas Corneille avec son Timocrate et Lasserre avec sa tragédie en prose de Thomas Morus, deux des plus grands succès du siècle. Mais nous savons que VAndromaque de Racine lui rapporta cent écus. Nous savons aussi que Corneille reçut de la troupe de Molière deux mille livres pour Tite et Bérénice et d.uiaini pour Attila, et que c'étaient là les plus gros prix.
Les poètes ne pouvaient donc pas vivre du théâtre. Trois ressources leur restaient : une pension de Richelieu ou de Louis XTV ; la domesticité chez les grands ; les petites pièces et les dédicaces.
Heureux ceux qui tournaient bien les quatrains et les madrigaux ! C'est par là que Benserade se soutint jusqu'à l'âge de quatre-vingts ans. Mais les petits vers n'étaient guère le fait de Corneille. Il ne pouvait donc compter que sur le placement des dédicaces de ses pièces.
Vous savez que ces hommages se payaient : c'était convenu, c'était dans les mcpurs du temps. Quand
Scudéry dédia son Alaric à la reine Christine, il savait d'avance qu'il recevrait pour sa peine une chaîne d'or de mille pistoles.
Or, le bon Corneille a la main lourde dans la dédicace. Celle de Cinna, au financier Montauron, le Turcaret du temps, fut fâcheusement célèbre. Corneille y comparait Montauron à l'empereur Auguste ; cela parut un peu fort. On en fit un proverbe : « C'est une dédicace à la Montauron. » Tout fut à la Montauron, jusqu'aux petits pains au lait.. Très philosophe, Corneille, après la déconfiture du financier, retira sa dédicace aussi tranquillement qu'il l'avait écrite.
Ce qui a tant choqué les contemporains laisse la postérité indifférente et ne fait point descendre Corneille dans son estime. Il ne savait pas louer parce qu'il n'avait pas d'esprit : il n'avait que la subtilité du Normand. Ou peut-être exagérait-il quelquefois la louange pour quil parût mieux qu'elle était à ses yeux de pure convention.
Son impuissance à louer les autres éclate partout. En 1647, reçu à l'Académie à la place de Maynard, il a recours, pour peindre sa reconnaissance, aux moyens les plus étranges : il emploie le langage de Tartufe ; il parle d'« épanouissement du cœur, » de « liquéfaction intérieure. » Est-ce de lironie ? Elle serait bien lourde. En 1672, il publie un poème sur les Victoires du roi, où il commence par injurier les « Bataves ; » mais, vers la fin, par la volte-face
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la plus imprévue, il reproche aux Hollandais leur mollesse, en vrai républicain : mouvement sublime en lui-même, absurde en sa place.
A mesure que ses requêtes et placots vont se multipliant, Corneille, solliciteur, prend un caractère de plus en plus triste. Il est des dédicaces où il tend la main. Il en est d'autres où il vous désarme par la bonhomie suppliante de ses vers. Dans la belle épîtroaM Roi, de 1676, après avoir très noblement parlé des services de deux de ses fils, il finit brusquement sur cette chute singulière :
Sire, un bon mot, de grâce, au Père de La Chaise.
(Il attendait de ce jésuite un canonicat )
C'est que Corneille resta toujours un provincial. Au fond, cette lourdeur dans l'éloge et cette gaucherie tiennent à « ce mélange d'humilité et d'orgueil, de timidité et d'indépendance, » dont parle Fontenelle. 11 eût pu dire, comme le Damon de Boileau :
Je suis rustique et fier, et j'ai l'âme grossière.
Mais enfin, quand la gêne se faisait sentir, il fallait bien recourir aux dédicaces et aux épîtres : qui oserait le lui reprocher ?
Cette gêne, il la connut de bonne heure. Sans doute, il fit partie, avec L'Estoile, Colletel, Rotrou, Boisrobert, de la petite brigade de poètes par qui
Richelieu faisait mettre en vers ses plans de tragédie. Mais Voltaire nous dit « qu'il y était subordonné aux autres, qui lui étaient supérieurs par la fortune et la faveur. »
L'Estoile avait le plus grand de tous les mérites : il acceptait docilement les plans du cardinal et les suivait avec soumission. — Colletet était une espèce de bohème bourgeois, connu pour ses amours ancillaires. Il avait parfois des velléités d'indépendance. Dans l'une de ses descriptions on voyait
Le canard s'humecter dans la bourbe de l'eau.
Le cardinal eût préféré « barboter, » comme plus juste et plus expressif: Colletet maintint « s'humecter, » comme plus noble. Mais il ne chicanait sur un mot que pour mieux faire apprécier sa soumission dans tout le reste, et c'est pourquoi il put épouser sa troisième servante, qui lui donna la belle Claudine. — Rotrou était charmant : une grande habitude du monde, une mine haute et fière. Joueur effréné, souvent endetté, quand il avait de l'argent, il le jetait derrière les fagots de son grenier, pour s'obliger à le venir ramasser pièce par pièce et le faire durer un peu plus longtemps. Ami vrai et loyal, tout dévoué au génie de Corneille, grand admirateur du Cid malgré Richelieu, on aimait « ce garçon d'un si beau naturel, » comme l'appelle Chapelain. — Quant à Boisrobert, son grand art
auprès de Richelieu fut de s'insiuuer, de se faire
valoir, de se rendre nécessaire : sorte de Figaro sous
la robe de Basile. Beaucoup d'esprit, mais un esprit
à la fois d'insolence et de bassesse. On l'appelait
« l'abbé Mondory, » du nom dun comédien à la
mode.
On conçoit que Corneille ail fait pauvre figure parmi ses collaborateurs. Il n'était ni amusant ni brillant, — ni docile. Quand on lui donna à versifier le troisième acte de la comédie des Tuileries, il se mit en tète d'y faire des changements. Le cardinal disait : « 11 manque d'esprit de suite. »
Il en manquait en effet. Après sa querelle avec le cardinal, son peu de fortune le force à rentrer à Rouen. Il se marie entre 1C40 et 1642. Ses charges augmentent. Fallait il se faire domestique d'un grand? Mais comment se serait-il fait agréer avec S3n humeur timide et brusque? Il vit tant mal que bien, des charges peu productives qu'il exerce dans sa ville, des libéralités des Condé et des Séguier. « Je n'ai jamais été homme à demander la charité, mais les présents des hommes riches et généreux me sont agréables, » écrit-il sans soupçonner peutêtre le comique de la phrase.
En 1650, il fait argent de sa charge d'avocat. En 1658, la générosité de Fouquet et le succès d'Œdipe le raniment. En 1662, désigné par Colbert à la munificence royale, il eut une pension de deux mille livres. Que cette pension lui ait été supprimée, on
n'en peut malheureusement pas douter. Ce fut sans doute en 1674. On la lui resservit en 1678. Mais après la mort de Colbert, en 1683, on ne la lui paya plus. Sa pénurie devint telle qu'il vendit sa maison de Rouen. Louis XIV finit par lâcher deux cents louis pour Taidèr à mourir.
Et voilà, en abrégé, l'histoire financière de Corneille.
Sa vie fut une lutte contre la médiocrité ou la misère. Lutte morose. Un jour qu'on le félicitait du succès de son œuvre : « Je suis, dit-il, soûl de gloire et affamé d'argent. » {Défense du grand Corneille, par le P. Tournemine.) Il obtint quelquefois des sommes assez considérables, mais c'était vite englouti : il eût fallu que sa pension fût régulière et augmentât avec ses charges, et qu'un ami s'occupât de ses affaires. La vraie cause de sa pauvreté fut son incurie, son inexpérience, son enfance inimaginable. (Cf. le cas, analogue en quelques points, de Dumas père et de Balzac.) Et ainsi s'expliquent son indifférence pour l'argent quand il en avait, sa vivacité à en demander quand il n'en avait pas.
Deux ou trois fois cette vivacité a assez d'allure. En 1665, comme on lui fait trop attendre le payement de sa pension, il adresse au roi le sixain connu qui se termine par ces trois vers :
Puissiez-vous dans cent ans donner encor des lois, Et puissent tous vos ans être de quinze mois, Comme vos commis font les nôtres 1
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Dans un autre placet, en Kuo, il dit au roi tout de gô
Qu'un grand roi ne promet que ce qu'il veut tenir.
Ce qui est d'une assez- belle hardiesse. Puisqu'il no pouvait faire autrement que de tendre la main, on aimerait qu'il l'eût plus souvent tendue de celte air-là...
Vous voulez savoir d'où me vient aujourd'hui tant d'érudition? Je ne vous cacherai point que j'ai trouvé ça (et si j'avais tout recueilli, j'aurais pu, de la pauvreté de Corneille, faire la richesse de deux feuilletons) dans les vieilles notes prises par moi il y a vingt ans au cours de mon excellent maître, M. de la Coulonche, pour qui mes jeunes camarades se sont montrés naguère si incroyablement durs. Ils ont grand tort : ils verront comme ça devient utile et commode, le cours de « Coulonche, » quand on est professeur de rhétorique.
Rien n'empêche, au reste, de rectifier ces notes. Et, par exemple, je demanderai à mon maître si tout n'est que lourd artifice, et de parti pris, dans les dédicaces, placets et remerciements de Corneille... J'ai relu son discours de réception à l'Académie. C'est pesant, c'est baroque, c'est inepte : je cVois que c'est sincère et qu'il y a mis son cœur. Corneille semble réellement ravi d'ôlre académicien et peut-être principalement parce que c'est « une
situation officielle. » Oui, il était fort candide. Cet homme, qui passe pour avoir été le poète par excellence des grandeurs morales, subit de bonne heure la fascination des grandeurs matérielles. C'est ce que la seconde moitié de son théâtre nous montre en plein. Ses plus chères héroïnes ne veulent plus épouser que des rois, et sacrifient continuellement leurs amants à ce grossier orgueil. On pourrait presque dire que Corneille, poète tragique, ayant commencé par la manie de la grandeur, a fini par la manie des grandeurs. On voit ce snobisme superbe croître avec son indigence. C'était comme une revanche de son imagination sur Tétroitesse de sa vie privée. Plus il est mal dans ses afTaires, et plus il prend plaisir, dans son théâtre, à discuter le sort du monde, à partager les empires, à peindre des orgueils absurdes et inhumains...
L'autre plaie du vieux poète (la première étant la pauvreté), c'est la douleur de survivre à ses succès, de se voir passé de mode et remplacé par une génération d'écrivains qui n'ont pas le cerveau fait comme lui Presque tous les grands écrivains qui ont oublié de mourir jeunes ont connu cela plus ou moins. Si Hugo échappa à cette loi, c'est que, par un privilège inouï, ce fut entre cinquante et soixante ans qu'il eut le plus de génie. Encore est-il que, avec tout ce génie, il demeura romantique alors qu« les nouveaux venus ne l'étaient guère, et qu'il parut, dans le temps de la littérature parnassienne et na^
luraliste, comme un prodigieux et sublime revenant. Et peut-être en eût-il souftert quand même, s'il n'y avait eu, autour de sa vieillesse, comme une entente publique pour le laisser jouir paisiblement de son énorme gloire... Mais vous connaissez les dernières années de Lamartine, et l'on ne peut songer sans horreur au petit vieillard suranné que serait peutêtre aujourd'hui le divin Musset, s'il avait vécu. Pour éviter cette tristesse de voir les générations neuves se retirer de lui, un grand écrivain n'a que que deux partis à prendre : mourir vers la soixantaine ou devenir, à cet âge, le plus détaché des philosophes. Un autre parti serait de vivre cent ou cent cinquante ans, — le temps d'attendre les justes retours des jugements des hommes.
L'épine au cœur de Corneille s'appelle Jean Racine. — Les analogies abondent entre l'évolution littéraire du dix-septième siècle et l'évolution du nôtre. Vous savez comment la littérature, héroïque et romanesque avec d'Urfé, Corneille et les grandes précieuses, revint, vers 1660, à plus de vérité, et, par suite, d'objectivité et, par conséquent, d'impersonnalité, avec Racine, Molière et Boileau. Tel, de notre temps, le naturalisme succéda au lyrisme romantique.
On pourrait pousser le parallèle ; notre, par exemple, que, dans les pièces de Corneille et de Rotrou, et dans les romans de M"» de Scudéry d'une part, — et dans les drames et romans de Hugo, de Sand
et de Dumas d'autre part, — presque tous les personnages se ressemblent entre eux, comme étant tous fils de la pure imagination, et de l'imagination propre à toute une époque : au lieu que la variété commence avec la vérité, d'une part chez Racine et Molière, de l'autre chez nos dramaturges et romanciers naturalistes...
Pauvre vieux Corneille ! Désempanachée, la littérature lui parut avilie. Il souffrit d'autant plus de son abandon et de l'affaiblissement de son esprit. Ma veine, dit-il dans une épître au Roi, de 1667,
N'est plus qu'un vieux torrent, qu'ont tari douze lustres ;
Et ce serait en vain qu'aux miracles du temps
Je voudrais opposer l'acquis de quarante ans.
Au bout d'une carrière et si longue et si rude.
On a trop peu d'haleine et trop de lassitude :
A force de vieillir un auteur perd son rang ;
On croit ses vers glacés par la froideur du sang ;
Leur dureté rebute, et leur poids incommode,
Et la seule tendresse est toujours à la mode.
Ces deux douleurs, pauvreté et délaissement, M. Alphonse Guérin a voulu que Corneille en parût triompher, à force de piété et de foi. Mais le vieillard est mis à une plus rude et suprême épreuve. Son iils Pierre, dangereusement blessé dans un assaut, vient de mourir. Comment annoncer cette nouvelle au père? Firmin et sa femme, pour l'y préparer, lui récitent une scène d'Horace. (C'est une des distractions du bonhomme de se faire redire des
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morceaux de son répertoire.) Puis la gentille Mari(> imagine une histoire, conte que le jeune officier, chargé d'un message secret par son général, a été pris par rennemi ; qu'il pouvait sauver sa vie en livrant la dépêche. Elle ajoute : a Que vouliez-vous qu'il fît? » Le « Qu'il mourût ! » échappe aux lèvres du père, qui, brisé par ce coup, s'affaisse et ne tarde point à expirer doucement. Sur quoi, revient Boileau, trop tard, avec les deux cents louis du roi,
Il y a de bons vers dans cette petite pièce ; il y en a d'autres aussi. Les métaphores et les images y sont un peu faciles. Puis je voudrais bien que, dans ces à-propos où Ton met en scène des écrivains classiques, on ne s'éloignât pas trop de leur langue, on s'abstînt du vocabulaire romantique ou parnassien... Ceci ne s'adresse pas seulement à M. Guérin dont le début m'a paru distingué et intéressant.
UN SUJET a D A-PROPOS » POUR LE PROCHAIN ANNIVERSAIRE DE PIERRE CORNEILLE.
25 juin 1893.
Je VOUS ai dit que, feuilletant les « poésies diverses » de Pierre Corneille, j'y avais noté un fort joli sujet « d'à-propos » pour quelque anniversaire du grand poète, et je vous ai promis de revenir làdessus. Je ne me flatte point que cette promesse vous ait autrement excités. Mais, puisqu'il n'y a rien eu au théâtre cette semaine, pourquoi ne la tiendraisje pas? et quel mal verriez-vous à nous arrêter un peu au dernier amour de Corneille et au petit roman de son été de la Saint-Martin ?
C'était après Pertharite, dont vous savez le mauvais succès. Elle est pourtant curieuse, cette tragédie ; c'est une des plus éperdument « cornéliennes » du théâtre de Corneille. On y voit une mère, Rodelinde, et une très bonne mère, et qui aime son fils, mais qui n'en imagine pas moins de le faire tuer par le roi Grimoald, afin de rendre ce tyran odieux. Visiblement, Corneille trouve cette conduite admirable. On a reproché à certains poètes
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et romanciers de notre temps de nous montrer de si beaux scélérats ou des héros d'une vertu si indépendante et si hardie, et de nous les développer avec tant de complaisance, que de pareilles imaginations risquent fort d'altérer en nous la conscience morale et le sentiment du devoir. Eh bien ! je vous jure que, si Corneille n'était pas vieux de deux siècles, et si on lisait tout son théâtre, et si on savait le lire, ce bonhomme austère et naïf encourrait en plein le même reproche.
Pourtant, Perlharite réussit mal. C'est que c'était déjà le déclin de la période romanesque du dix-sep tième siècle, de celle qui est marquée, dans la littérature et ailleurs, par le triomphe de l'héroïsme orgueilleux et des conceptions particulières et extravagantes du devoir : période que devait clore définitivement l'avènement personnel du jeune roi Louis XIV. Déjà l'on pressentait, l'on attendait Racine, qui, en effet, réintroduisit au théâtre la morale commune ou, pour l'appeler d'un nom qui paraît plus noble, la morale universelle, — et cela sans jamais moraliser directement ni paraître même se préoccuper de la morale...
Or il y a toujours eu, semble-t-il, une constante relation entre les mésaventures publiques de Corneille et les progrès de sa piété. Le poète normand n'est point, en cela, une exception. Quand les gens d'alors se trouvaient un peu trop ballottés dans leurs affaires temporelles, régulièrement, ils diminuaient
le câble, et se tenaient ferme à l'ancre, qui était la foi chrétienne. Donc, après Pertharite, Corneille était très dévot, et même d'une pratique minutieuse ; d'ailleurs marguillier de sa paroisse, l'église de Saint-Sauveur à Rouen. Il avait commencé, pour faire plaisir à ses amis les Pères jésuites, la traduction en vers de Vlmilation de Jésus-Christ ; il la continua avec ardeur.
Bientôt les Louanges de la Vierge, de saint Bonaventure, et YOffice de la Sainte Vierge, et les Sept Psaumes pénitentiaux, et les Vêpi'es du Dimanche et les Complies, et toutes les Hymnes du bréviaire romain y passèrent. 11 traduisait, traduisait, traduisait...
Sa traduction en vers de VFmilation n'est pas amusante, oh ! non. Mais l'impression qu'elle donne est des plus étranges. Jamais, je ne pense, on ne vit plus formidable écart entre l'esprit ou le tempérament d'un écrivain et celui de son traducteur. J'ai toujours eu envie de mettre pour épigraphe à ce divin petit livre la phrase de Quincey : « 0 juste, subtil et puissant opium !... tu possèdes les clefs du paradis ! » De cette sorte de népenthès mystique qu'insinue en nous, goutte par goutte, verset par verset, le charme monotone de ces murmurantes leçons de détachement, de déliement, d'oubli du monde, de vie solitaire en soi et en Dieu, rien absolument n'est resté dans les vers drus, robustes, musclés et ronflants du superbe poète. Ces vers
mènent un bruit effroyable, ils forcent le lecteur à ouvrir la bouche toute grande. Ce qui manque le plus à cette traduction pour être fidèle, c'est, si je puis dire, le silence : car la musique de ï Imitation est comme un silence modulé. Le contraste est presque blessant entre la discrétion de cette musique, entre le repliement, le renoncement humble et doux de l'âme pieuse d'où elle s'exhale, et l'orgueilleux tintamarre de rhétorique, l'expansion sonore, l'étalage carré des strophes marlelèos par l'auteur de Cinna et de Rodogune. On dirait les soliloques et oraisons de Rodrigue, Vlinitation de Jésus-Christ par le Gid, Cela devait être : il y a, dans ce grand diable de vers alexandrin, — tel du moins que le pratique Corneille, avec l'immuable coup de gong de la césure et de la rime, et sans rien qui le détende, qui en varie la coupe, qui en éteigne ou en amortisse le fracas trop symétrique, — je ne sais quoi qui n'est pas contrit, qui n'est pas intime, et qui offense déjà en quelque façon la modestie chrétienne.
Si vous en voulez des exemples, feuilletez vousmême, au hasard. Mais, comme je ne suis pas ici pour faire du chagrin à Corneille, je choisirai, au contraire, quelques passages où, sans arriver à l'onction, sa rhétorique espagnole reste pourtant assez respectueuse du texte et, bien que cette traduction soit toujours une a amplification, >) n'altère pas trop le caractère propre des délicieux
CORNEILLE 2y
versets latins. Ainsi, dans le chapitre Du chemin royal de la sainte croix :
La croix donc en tous lieux est toujiiurs préparée ; La croix t'attend partout et partout suit tes pas : Fuis-la de tous côtés, et cours où tu voudras, Tu n'éviteras point sa rencontre assurée. Tel est notre destin, telles en sont les lois ; Tout homme pour lui-même est une vive croix, Pesante d'autant plus que plus lui-même il s'aime ; Et, comme il n'est en soi que misère et qu'ennui, En quelque lieu qu'il aille, il se porte lui-même Et rencontre la croix qu'il y porte avec lui, ..
Cela, pour « traduire » trois lignes du texte, sans plus.
Porte-la de bon cœur, cette croix salutaire Que tu vois attachée à ton infirmité ; Fais un hommage à Dieu d'une nécessité, Et d'un mal infaillible un tribut volontaire . ,
Ces quatre vers « traduisent » quatre mots : Si libenter crucem portas... Ce sont d'ailleurs de bons vers, bien nets, bien solides, consciencieusement menuisés ; il n'y manque évidemment que ce qui surabonde dans l'ardent et mystique dialogue en sonnets « mal faits, » que M. Paul Verlaine eut un jour avec le Crucifié. — Et voici maintenant quelques strophes, où sont amplifiés trois versets du chapitre De l'amour de la solitude et du silence, de ce chapitre que j'aime tant et qui est un si grand chef-
d'œuvre de sagesse et de suavité. Le saint auteur vient d'interdire aux religieux les sorties hors du cloître, à cause de la « dispersion d'âme » et du trouble qu'on en rapporte :
Ainsi celle qu'on fait avec le plus de joie Souvent avec douleur au cloître nous renvoie : Les délices du soir ont un triste matin ;
Ainsi la douceur sensuelle
Nous cache sa pointe mortelle
Qui nous tiatte à l'entrée et nous tue à la fin.
Ne vois-tu pas ici le feu, l'air, l'eau, la terre.
Leur éternelle amour, leur éternelle guerre?
N'y vois-tu pas le ciel à tes yeux exposé ?
Qu'est-ce qu'ailleurs tu te proposes ?
N'eet-ce pas bien voir toutes choses Que voir les éléments dont tout est composé ?
Que peux-tu voir ailleurs qui soit longtemps durable ?
Crois-tu rassasier ton cœur insatiable
En promenant partout tes yeux avidement ?
Et quand d'une seule ouverture
Ils verraient toute la nature, Que serait-ce pour toi qu'un vain amusement ?...
J'arrive enfin à mon sujet d' « à-propos » odéonien. Donc Corneille avait passé la cinquantaine il ne songeait plus qu'ù son salut. 11 traduisait infatigablement des psaumes, des hymnes, — et d'interminables poèmes latins de bons Pères jésuites sur les victoires du roi ; et, depuis six ans, il avait entièrement renoncé au théâtre, lorsque la troupe
nomade de Molière vint à Rouen. Celait en 1G58, vers Pâques, et elle y resta jusqu'au mois d'octobre.
Elle y joua plusieurs tragédies de Corneille, et notamment A ■)comè(fe. L'auteur avait beau être marguillier et saint homme : il ne put s'empêcher d'y aller voir. Et c'est ainsi qu'il fit la connaissance de Molière et de M"e du Parc. Et voilà les deux points sur lesquels devrait porter l'effort du poème odéonien.
La première rencontre de Corneille et de Molière au foyer des artistes (y en avait-il un ?) du théâtre de Rouen, pendant un entr'acte de la représentation de Nicomède ! N'y a-t-il pas là de quoi tenter l'ardeur généreuse d'un jeune homme nourri de boanes lettres ? Corneille a cinquante-trois ans, Molière en a trente-six. Corneille est illustre, Molière à peu près inconnu ; toutefois il avait déjà fait r Etourdi et le Dépit amoureux. Verriez- vous quelque inconvénient à ce que le bonhomme Corneille devinât le génie do son jeune confrère et lui dît tranquillement : « J'ai écrit Méllle et le Menteur, tu écriras V Ecole des Femmes et le Misanthrope, c'est clair comme le jour, et tu fonderas la vraie comédie que je n'ai pu que pressentir. »
Admirable matière à mettre en vers latins !
Et le bon Molière montrerait à son illustre ami le respect le plus affectueux. (De fait, il parait l'avoir aimé beaucoup et fut excellent pour lui : il joua
■it IMI'HESSIONS DE THEATRE
pliisicuis dos (lornu'n'S tragédies de Corneille, sans peut-être avoir de grandes illusions sur leur valeur, et il les paya le plus largement qu'il put ; et enfin ce fut lui (pli, en 1671, demanda au vieux maître de Taider à écrire Psyché.) Donc, pour en revenir à notre scénario, ce sympathique Molière dirait au grand homme les choses les plus flatteuses et les plus réconfortantes, et il le supplierait de sortir de sa retraite prématurée, de donner au public de nouveaux chefs-d^euvre. Et Corneille résisterait à si's prières et peut-être (qu'en pense/.-vous ?) le (( collerait «-il de quelque verset traduit de VJmitation.
Mais voici venir l'étoile de la troupe, celle qui joue, ce soir-là, le rôle de Laodice, celle que ses camarades ont surnomméç « Marquise, » )a belle et charmante Duparc. Corneille lui ferait son compliment. Elle joindrait ses instances <i celles de son directeur ; elle dirait à Corneille : « Puisque je vous plais, faites-moi un rôle. » Et Molière, pas bête, les laisserait tous deux ensemble. Et Marquise, alors, combattrait par de gentilles paroles, et par de doux regards et d'enjôleuses mines, le découragement du a cher maître, » et aussi ses scrupules religieux. Elle serait coquette, décemment, pour Tamour de l'art, et Corneille, peu à peu troublé (l'atmosphère du théâtre a d'ailleurs fait son miivre, et
Le vieux coursier a senti l'aiguillon),
finirait par promettre une tragédie pour la saison prochaine.
Je vous assure que les développements pourraient être jolis, encore que d'un agrément un peu scolaire. Si je n'avais que vingt ans, j'écrirais ça.
Remarquez que j'invente à peine, que les choses ont dû se passer ainsi, et qu'en tout cas, fort peu de temps après avoir rencontré Marquise, le pauvre Corneille inaugurait, avec Œdipe, une nouvelle série do tragédies, pas bien bonnes, hélas! qui pour la plupart réussirent mal/ et dont il ressentit très cruellement l'insuccès. En sorte que le surcroît d'amertume dont fut abreuvée sa vieillesse eut pour origine un sourire de femme et quelques clins d'yeux.
En réalité, Corneille semble en avoir tenu très fort pour cotte charmante Duparc, — qui, vous vous en souvenez, fut extrêmement aimée aussi de Molière, de Racine, de Thomas Corneille, de La Fontaine et de beaucoup d'autres* De cette tardive aventure de cœur de Corneille, il nous reste cinq petites pièces de vers, tout à fait intéressantes. Les sentiments de l'amoureux quinquagénaire furent complexes et, finalement, son attitude originale. Il commença, hypocritement, par se railler lui-même. De la plume qui venait de traduire Vhmtation, il écrivait avec désinvolture :
Tête chauve et barbe grise Ne sont pas viande pour vous.
Quand j'uurais l'heur de vous plaire,
34 IMPRESSIONS DK TIIKATRE
Ce serait perdre du temps.
Tris, que pourriez- vous faire D'un galant de cinquante ans ?
liisez toute cette petite Chanson, elle est d'une franchise drue et gaillarde. M"* Duparc dut répondre : a Hé I hé! qui sait? » par politesse, par bonté d'âme, et pour ne pas éloigner un soupirant qui lui faisait tant d'honneur. J'imagine que Corneille, encouragé, poussa sa pointe. Sur quoi Marquise, comme font les femmes en pareil cas, dut lui offrir son amitié, « une bonne amitié, bien franclu". bien sincère...; » vous connaisse/, la phrase. Mais je suppose que Corneille insista, et que c'est bien à la Duparc, — ici « Aminte, » ailleurs « Iris, » — que s'adressaient certaines « stances » où il déclare tout de gô que l'amitié ne fait point son affaire.
Voua me recevez sans mépris,
Je vous parle, je vous écris,
Je vous vois quand j'en ai l'envie :
Ces bonheurs sont pour moi des bonheurs superflus ; Et ai quelque autre y trouve une assez douce vie, Il me faut pour aimer quelque chose de plus.
Et il ajoutait, avec quelque lourdeur:
Je suis de ces amants grossiers Qui n'aiment pas fort volontiers Sans aucun prix de leurs services.. .
Là-dessus, je le présume, explication et brouille. Corneille s'éloigne fièrcmeut. Un peu avant de quil-
ter Rouen, Marquise le rappelle. Il se figure ou qu'elle va tomber dans ses bras ou qu'elle va Taccabler de reproches. Ni l'un ni l'autre : elle est souriante, paisible, indulgente, amicale... Le vieil amoureux n'en revient pas :
Quoi ! vous me revoyez sans vous plaindre de rien ? Je trouve même accueil avec même entretien ? Hélas! et j'espérais que votre humeur altière M'ouvrirait les chemins à la révolte entière ; Ce cœur, que 'la raison ne peut plus secourir, Cherchait dans votre orgueil un aide à se guérir ; Mais vous lui refusez uu moment de colère ; Vous m'enviez le bien d'avoir pu vous déplaire ; Vous dédaignez de voir quels sont mes attentats, Et m'en punissez mieux ne m'en punissant pas.
J'appelle cela des concetti mélancoliques. Le poète n'y sourit que par pudeur. Il affecte de parler encore de ses cheveux gris, et il ajoute, — mauvais argument, c'est sûr, mais touchant à force d'être mauvais :
Je connais mes défauts, mais après tout je pense Etre pour vous encore un captif d'importance ; Car vous aimez la gloire, et vous savez qu'un roi Ne vous en peut jamais assurer tant que moi.
Il me paraît que, dans celte entrevue. Marquise offrit de nouveau son amitié à Corneille et eut, cette fois, l'art de la lui faire accepter pour un temps. Elle dut lui dire ce qu'on dit : « J'ai pour vous beau-
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coup de sympathie et d'estime, el je crois que j'en mérite un peu. Estimez-moi, estimons-nous ; oh ! de Testime la plus afFectueuse, la plus confiante, la plus tendre... » Marché conclu. Mais, quelques jours après sans doute. Corneille écrivait le sonnet délicieux, vraiment ému sous l'air de badinage :
Je vous estime, his, et crois pouvoir sans crime Permettre à mon respect un aveu si charmant ;
Il est vrai qu'à chaque moment
Je songe que je vous estime.
Cette agréable idée, où ma raison s'abîme, Tyrannise mes sens jusqu'à l'accablement, etc.
N'est-ce pas exquis ? Et voici le trait, la « pointe » finale , pointe de mots , mais aussi pointe au cœur :
J'en aime le chagrin, le trouble m'en est doux. Hélas ! que ne m'estimez-vous Avec la même inquiétude!
Puis, cette inquiétude grandit, et le désir, et la passion, et la colère. Etre le grand Corneille, avoir écrit dix chefs-d'œuvre, et ne pouvoir obtenir d'une coquine ce qu'elle donne sans doute au moindre cabotin 1 Cela est-il tolérable ?... Et de là les fameuses Stances à Marquise, si peu « galantes » et si belles, d'une fierté si absurde et si noble, d'une brutalité si hautaine et d'un si grand tour... Je ne
VOUS rappellerai que le premier quatrain, et l'avantdernier.
Marquise, si mon visage A quelques traits un peu vieux.
Souvenez- vous qu'à mon âge Vous ne vaudrez guère mieux.
Chez cette race nouvelle Oix j'aurai quelque crédit, Vous ne passerez pour belle Qu'autant que je l'aurai dit.
A quoi rinnocente Marquise eût pu répondre : « lié ! Monsieur, qu'est-ce que cela me fait ? Quand nous serons morts tous deux, que l'on sache ou non que je fus belle, mes cendres légèresn'en seront même pas remuées, — ni les vôtres. Votre silence ne saurait m'être un châtiment, ni à vous une vengeance, puisque ni vous ni moi n'en verrons les efTets. Je suis une créature frivole et qui se contente d'une gloire viagère. Et puis, quel rapport ya-t-il, je vous prie, entre ce que vous m'alléguez et ce qui fait qu'on aime ? Prouvez-moi donc que, de ce que vous avez écrit le Cid, Polyeucte et Nicomède^ il s'ensuit que je dois vous aimer d'amour ? Aime-t-on par respect ? par admiration ? Aime-t on nécessairement par vanité? Heureusement non, car les hommes de génie auraient alors trop d'avantages sur les autres, et cela serait tout à fait injuste. Ignorez-vous la nature de l'amour ? On le croirait, car, dans votre
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dur théâtre, vous l'avez toujours subordonné à d'autres sentiments, et notamment à l'ambition et à l'orgueil. Dans quatorze ans d'ici, votre Pulchérie, exprimant tout votre idéal en amour, dira au jeune Léon :
Je vous aime, et non point de cette folle ardeur Que les yeux éblouie font maîtresse du cœur... Ma passion pour vous, généreuse et solide, A la vertu pour âme et la raison pour guide, La gloire pour objet, et veut sous votre loi Mettre en ce jour illustre et l'univers et moi.
Or cela, Monsieur, ce n'est pas l'amour ; et même ce n'est pas du tout celui que vous dites avoir pour moi, mon pauvre ami .. »
Regretterons-nous que, tout en pensant ainsi, Marquise n'ait point été assez bonne fille pour faire plaisir à l'illustre marguillier de Saint-Sauveur ?... De nos jours, cela eût paru tout simple, car il semble bien que la seule chose qui ait empêché la comédienne et le grand homme de s'entendre, ce soit l'âge de celui-ci. Or, aujourd'hui, cinquante- trois ans, ce ne serait plus un obstacle : c'est l'âge des jolis cheveux gris en brosse et des moustaches plus noires que nature.. Mais que vouliez-vous que le pauvre homme espérât dans un temps où les mœurs étaient encore si primitives et si conformes à la nature que Molière trouve Arnolphe ridicule parce qu'il s'avise d'aimer à (|uarante-lrois ans?...
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Donc, Corneille se résigna. Il refit des tragédies ; il connut « la série noire », et l'abandon, et la pauvreté, et la gloire odieuse du jeune Racine. Il vieillit dans une tristesse et une amertume intérieures, d'où la poésie lyrique personnelle eût pu jaillir, — qui sait ? — cent cinquante ans avant Lamartine, si Corneille n'avait pas été un chrétien très exact et très fervent. Mais, étant pieux, même dévot, l'expression des sentiments qui l'agitaient et surtout de ceux qu'il voulait avoir lui semblait toute trouvée d'avance : il se remit donc k traduire mécaniquement des hymnes et des psaumes. Il a laissé de vingt à vingt-cinq mille vers traduits soit du latin liturgique, soit du latin de Vlmitation. C'est un chiffre.
SGARRON
Comédie Française: Reprise de Don Japhet d'Arménie, comédie en cinq actes, en vers, de Scarron.
20 février 1893.
Comme on s'amuse parfois aux vieilles estampes de Callot, on peut trouver plaisir à ce Don Japhet d'Arménie, que la Comédie-Française a eu le caprice de nous rendre. Si vous êtes bienveillant, si vous savez vous mettre dans l'obligeante disposition d'esprit des amateurs de curiosités et de bric-à-brac, vous goûterez cette visille chose, vous vous appliquerez même à vous la surfaire. Et vous serez ravi à la fois par la simplicité toute rudimentaire et grossière des inventions facétieuses, et, dans les bons endroits, par la fantaisie savante et vraiment « artiste », l'éclat, la couleur déjà banvillesque de la forme dont ces inventions sont revêtues.
Oh 1 non, le fond n'a rien de rare. C'est emprunté à Tirso de Molina. Ce sont gentillesses de même force que celles de Lazarille de Tonnes, si vous vou-
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lez. C'est d'un comique épais et rude, et que Cluny même ou Déjazet dédaignerait. Don Japhet d'Arménie, ancien fou de l'empereur Charles-Quint, est un Tartarin qu'on berne fort lourdement. Il vient, en grande pompe, chez le commandeur de Consuègre pour lui demander la main de sa nièce Léonore Le commandeur, pour se divertir de cet original, lui a préparé toute une série de « brimades » énormes. Quand don Japhet fait son entrée, tout le monde se met à lui- parler à la fois, et à tue-tête, sous prétexte de le complimenter, et on lui tire un coup d'arquebuse à l'oreille. Alors, pour lui faire croire qu'il est sourd, les gens font semblant de parler, ouvrent la bouche et remuent les lèvres sans prononcer un mot. Sur quoi, don Japhet s'écrie :
Hélas ! on s'égosille, et je n'entends non plus Que si l'on me voulait emprunter mes écas.
Puis, tout à coup, les gens se remettent à parler réellement, en sorte qu'il croit avoir recouvré l'ouïe.
Et le reste est à l'avenant. On lui fait entendre que l'empereur l'a nommé marquis; puis Léonore lui donne rendez-vous pour la nuit suivante sous son balcon. Il s'y rend, muni d'une échelle de soie. Il est d'abord bâtonné dans l'ombre par deux inconnus. Puis, lorsqu'il s'est hissé sur le balcon, Léonore rentre dans sa chambre et lui ferme sa fenêtre au nez ; le commandeur et ses amis accourent ; ils
feignent de le prendre pour un voleur et de vouloir tirer sur lui. Don Japhet leur explique qu'il n'est pas un voleur, mais un amant ; qu'au surplus il vient déjà d'être bàtonné ; et il ajoute fort judicieusement :
Si frais battu, Messieurs, est-il juste qu'on meure ?
On se rend à ce raisonnement ; mais on l'oblige du moins à ôter tous ses habits ; et, quand il est en chemise, tout grelottant sur le balcon, une duègne lui vide sur la tête un pot d'urine...
Je ne vous rappellerai pas les autres mésaventures de don Japhet : je pense vous avoir suffisamment rafraîchi la mémoire sur la qualité de la fable comique. Mais, comme je disais, la forme est souvent des plus savoureuses. En plus d'un endroit, les propos de don Japhet d'Arménie égalent assurément, par la truculence et la gaieté pittoresque de l'expression, par l'allégresse, la plénitude du rythme, et une sorte de sonorité hilarante, les plus célèbres discours de don César de Bazan et les plus beaux passages des Odes funambulesques. Je laisse le mirifique récit du mariage de don Japhet avec la belle Azatèque, fille du cacique Uriquis, et son inimitable apostrophe à ses laquais :
Holà ! ho, Foucaral !
Don Roc Zurdacaci ! Ton Zapata Pascal ! Ou Pascal Zapata, car il n'importe guère Que Pascal soit devant ou Pascal soit derrière.
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Holà ! mes gens ! mon train ! oh ! les doubles coquins, Les gradins, les bourreaux, les traîtres, les faquins ! Sachent tous mes valets que ma bonté se lasse ! Sachent les malheureux qu'aujourd'hui je les casse ! Je m'en vais tant crier, qu'ils viendront, les marauds !
Mais que dites-vous encore de ce petit morceau ? Don Japhet surprend don Alphonse... (tenez-vous absolument à ce que je vous explique pourquoi ce jeune seigneur s'est fait valet du matamore ? Non, n'est-ce pas?) ; don Japliet s'aperçoit donc que don Alphonse fait sa cour à Léonore, et sa colère éclate en ces alexandrins dignes d'être mis auprès des plus beaux du quatrième acte de Ruy Blas :
Je t'y prends, grand pendard ! tu baises donc sa main ! Aujourd'hui tu mourras, ou pour le moins demain. Quoi ! ta bouche à tabac, de ses moites moustaches, A cette main d'ivoire ose faire des taches ?
(Est-il étonnant, ce dernier distique!)
Icare audacie«x, téméraire Ixion !
Je te juge et condamne à décollation, (il Léonore.)
Et toi, de qui je tiens la main très inquinée, Je t'exclus de l'honneur d'un futur hyménée.
Elle n'est pas ennuyeuse, bien qu'elle n'ait ni queue ni tête, et qu'elle soit souvent écrite à la diable, cette bouffonnerie du cul-de-jatte. Ce vieux type du matamore, du tranciie-montagne, conlem-
poraindes origines mêmes du théâtre, qui a commencé par s'appeler miles glornosus et qui a fini par s'appeler Tartarin de Tarascon, est resté gai, invinciblement. C'est l'éternelle gaieté de la naïve hyperbole, perceptible même aux tout petits enfants. Quand, des enfants parlant d'un gros chien, l'un dit: « Il est haut comme une maison », et que le plus imaginatif ajoute : « Il est haut comme la lune », ils sont très contents d'eux, et trouvent ces façons de s'exprimer infiniment plaisantes. Ce comique-là est sûr, et si rafraîchissant 1 Prises au sérieux, ces imaginations-là ont créé l'épopée. Elles sont un témoignage du noble inassouvissement qui est dans la nature humaine, une confirmation indirecte, vieille comme l'humanité, de ce mot solennel du poète, que « l'homme est un dieii tombé qui se souvient des cieux. » L'hyperbole lyrique tantôt exprime le héros latent et tantôt raille, avec une ironie indulgente, le Tartarin que nous portons en nous. Et c'est pourquoi le personnage du matamore nous plaira toujours.
Mais, en outre, les don Japhet d'Arménie, les Artaban et autres spaccamonte qui ont abondé chez nous dans la première moitié du dix-septième siècle, ont une signification et un intérêt historiques. Leur étrange pullulement répond à celui des merveilleux héros de d'Urfé, de Corneille et de M"* de Scudéry, et le succès de la caricature confirme, ici, le succès de l'original. Toutes ces attitudes, ces allures, ces
emphases, j'appelle cela « le genre Louis XÏII », qui est, en littérature, l'expression attardée déjà et le prolongement de l'héroïsme du seizième siècle, decetège privilégié de l'orgueil et de l'énergie humaine, de cet âge où apparurent les merveilles les plus étonnantes du libre développement individuel. Cette ivresse de vie indomptable, cette superbe et ce panache, l'époque de Louis XIII, s'en souvient encore (et quand Je dis l'époque de Louis XIll, j'entends aussi par là celle de la minorité de Louis XIV), Certes, les poètes de cette époque-là sont inégaux et incomplets ; beaucoup débordent au hasard, et leur écoulement est bourbeux ; ils manquent totalement de goût; ils sont difficiles à lire. Mais on les trouve parfois délicieusement déraisonnables. Ils ont de la sève, un je ne sais quoi d'emporté et de fou. Plusieurs d'entre eux sont, d'ailleurs, de francs « originaux. » La littérature de ce temps-là est pleine d'individus bizarres, de bohèmes effrénés, auprès desquels les Musset même, les Balzac ou les Gautier semblent les plus réguliers des bourgeois. Et, parmi leur platitude, leur pédantisme ingénu et leur galimatias, ils ont tout à coup des poussées de verve franche, de belle fantaisie, de poésie éclatante et libre, et, notamment, des morceaux pittoresques tels qu'on n'en retrouvera plus guère l'équivalent lorsque Boileau, Racine et Louis XIV auront « pacifié » la littérature. Seule, peut-être, l'anarchie littéraire de notre temps rendra
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possible, deux siècles après, des libertés et des « bonheurs • analogues, quoique, à vrai dire, la littérature d'aujourd'hui demeure peut-être moins folle, moins trouble, moins aventureuse, moins indisciplinée que celle de cette benoîte époqu'e de Louis XIII. Car ce dix-septième siècle est, dans son ensemble, un des plus bizarres entre les siècles, en dépit de la légende qui 1 a défiguré en le momifiant. J'ai relu Don Japhet d'Arménie dans un volume utile et curieux, publié il y a quelques années par M. Tancrède Martel chez Téditeur Savine, et qui contient aussi les Visionnaires, de Desmarets de Saint-Sorlin; la Sœur, de Rotrou; le Pédant joué, de Cyrano de Bergerac, et la Mère coquette, de Quinault. Je n'ai pu m'empécher de parcourir de nouveau celte baroque comédie des Visionnaires, que j'ai toujours aimée. Encore un fou, ce Desmarets. Après une vie des moins édifiantes, il donne dans la dévotion, puis dans la monomanie religieuse. En 1666, il se fait prophète. Il part en guerre contre « la fausse Eglise des jansénistes. » Il déclape avoir la clef de l'Apocalypse et annonce une armée de 144,000 hommes qui, sous la conduite de Louis XIV, rétablira la vraie religion. Il affirme que Dieu luimême lui a dicté les derniers chants de son poème épique de Clovis. Et c'est enfin ce toqué, qui, par son Traité des poètes grecs et latins, allume le premier cette illustre or querelle des anciens et des modernes », reprise plus tard pai* Perrault, puis
par Fontenelle et La Motte, et qui est, pour ainsi parler, d'une actualité éternelle.
Les personnages des Visionnaires, c'est Artabaze, capitan, visionnaire de gloire ; Amidor, poète ronsardisant, visionnaire de beauté ; Filidan, « amoureux en idée », visionnaire d'amour ; Phalante, « riche imaginaire », visionnaire de décors opulents ; Mélisse, « amoureuse d'Alexandre le Grand » ; Hespérie, « qui croit que chacun l'aime » et dont Molière a fait sa Bélise ; Sestiane, « amoureuse de la comédie » ; Alcidon, père de Sestiane, d'Hespérie et de Mélisse, visionnaire par bienveillance et sympathie, dont la manie consiste à abonder véhémentement dans le sens de chacun de ses interlocuteurs et, par suite, à promettre successivement la main de ses filles à tous ceux qui lui en font la demande. Bref, une mêlée de poètes « lyriques » des deux sexes. L'excellent Banville devait, j'en suis sûr, goûter fort cette folle comédie. Les vers colorés et bien sonnants, les vers d'artiste, y fourmillent. Artabaze vaut presque le matamore de l'Illusion comique. « J'aurais, dit-il quelque part, dépeuplé la terre de mortels. »
Mais voyant qu'à me plaire un sexe s'évertue, J'en refais par pitié tout autant que j'en tue.
Et que dites -vous de cette vision ronsardienne d'une bacchanale :
... Je vois ce cuisse-né, suivi du bon Silène, Qui (lu gosier exhale une vineuse haleine ;
Et son âne fuyant parmi les mimallons, Qui, le bras enthyrsé, courent par les vallons ;
ou de cette description d'une fin de tempête :
Le calnae qui revient aux ondes nmarinières Chasse le pâle effroi des faces nautonières ; Le nuage s'enfuit, le ciel se fait plus pur, Et joyeux se revêt de sa robe d'azur !
ou de ce cocasse échantillon de « désordre » poétique, lorsque Amidor se souvient de sa première rencontre avec sa belle:
Le corail de ses yeux et l'azur de sa bouche, L'or bruni de son teint, l'argent de ses cheveux, L'ébène de ses dents digne de mille vœux... La grandeur de ses pieds et sa petite taille Livrèrent à mon cœur une horrible bataille !
ou de cette strophe superlativement funambulesque:
Mon cœur devint pusillanime Au prime aspect de ta beauté.
Et ta scythique cruauté Rendit mon esprit cacochyme ; Tantôt dansl'Euripe amoureux, Je me crois le plus malheureux Des individus sublunaires; Tantôt je me crois transporté Aux espaces imaginaires D'une excentrique volupté !
Et ne sont-ils pas exquis, dans leur outrance sou-
riante, ces vers d'IIespérie (la jeune Bélise de Des-
marets) :
Je sens, quand on me parle, une haleine de flamme. Ceux qui n'osent parler m'adorent en leur âme, Mille viennent par jour se soumettre à ma loi ; Je sens toujours des cœurs voler autour de moi ; Sans cesse des soupirs sifflent à mes oreilles ; Mille vœux élancés m'entourent comme abeilles ; Les pleurs près de mes pieds coulent comme torrents...
Et ne sont-ce pas d'estimables rimes que celles de ces vers où la généreuse Mélisse se figure les exploits de son amant Alexandre le Grand :
...Mais l'effroi me saisit, et d'horreur je frémi Quand tu te lances seul dans l'enclos ennemi Et que seul tu soutiens les puissantes attaques Des plus désespérés d'entre les Oxydraques ?
Citerai-je encore les jolis vers « faits de rien », les vers adorables on ne sait pourquoi, comme celui-ci, de Phalante à sa maîtresse :
Mélisse, mon désir^ n'entrez pas en colère;
ou comme ceux-ci de l'oncle Lysandre, le seul personnage raisonnable de la pièce, et dont le discours gracieux fait songer à celui du bon duc Laërte dans A quoi rêvent les jeunes filles :
Votre cœur est-il gai, mes parentes jolies? Enfants, jouissez tous de vos douces folies... !
Mais, avant de quitter Desmarets de Saint-Sorlin, je veux vous dire encore une découverte. C'est dans le rôle de Phalante, le riche imaginaire. Phalante énumère ses richesses, décrit par le menu un château qu'il croit posséder, puis décrit le jardin, qui est un jardin du genre pompeux et, pour finir, une fontaine monumentale : la fontaine des Danaïdes. Or, il n'y a pas à dire, ce m projet de fontaine » est d'une vraie beauté, et, d'ailleurs, s'il est sujet qui convienne à un monument de ce genre, c'est bien le mythe des cinquante immortelles puiseuses de l'eau toujours fuyante. Et voici la vision de Desmarets :
Un grand rocher s'élève au milieu de l'étang, Où les cinquante sœurs, faites de marbre blanc, Portent incessamment les peines méritées D'avoir en leurs maris leurs mains ensanglantées, Et, souffrant un travail qui ne saurait finir, »■
Semblent incessamment aller et revenir.
Sur les pentes de ce rocher, il groupe les cinquante figures blanches. En haut, trois sœurs, penchant leurs cruches, les versent dans la tonne sans fond. En bas, l'une des travailleuses puise de l'eau ; une autre a laissé tomber sa cruche et se plaint. Une troisième monte, l'amphore sur l'épaule, et rencontre une de ses sœurs qui redescend, et qui l'aide delà main à gravir la roche glissante... Cette montée et cette descente entre-croisées des ouvrières de marbre ; cette noble série cTatlitudes, à des moments
divers, de la femme qui puise ou qui porte ou qui verse de l'eau, et, parallèlement, ces séries d'expressions qui vont de la douleur et de rabattement à Tallégresse et à respérance ( « Mes sœurs, si nous recommencions? » dit le sonnet de Sully-Prudhomme) ; l'étroite adaptation de l'œuvre décorative à l'usage particulier du monument qu'elle décore ; enfin le symbolisme de ce vieux mythe, par où se trouvent si vivement exprimés la fuite et l'écoulement de tout et l'éternel circulas de la matière..vraiment je ne crois pas qu'on ait jamais conçu plus magnifique plan de fontaine, et ce serait une fière fantaisie à réaliser, si l'on pouvait, — en marbre ou même en carton, — au milieu du Champ-de-Mars, lors de l'Exposition prochaine...
Comédie-Française : Répertoire : Georges Dandin, les Femmes savantes.
iO leptembre 1893.
La Comédie-Française a joué Georges Dandin avec un vrai succès. Il paraît que c'est la première fois que Georges Dandin a fait tant de plaisir. Sarcey en a donné deux raisons. L'une, c'est que Georges Dandin a été, cette fois, joué très gaiement. L'autre, c'est que, Georges Dandin étant presque une pièce du Théâtre Libre, le public se trouve enfin, grâce à Antoine, mûr pour Georges Dandin.
De ces deux raisons, la seconde est la plus ingénieuse ; mais il me paraît bien que c'est la première qui est la meilleure.
Oui, je sais, Georges Dandin, entre toutes les co^ médies de Molière, a une réputation particulière d'amertume. C'est incroyable ce que les vers de Musset sur celte mâle gaieté de Molière,
si triste et si profonde
Qu'après qu'on vient d'en rire on devrait en pleurer,
ont fait dire de sottises aux snobs que nous sommes tous. Il m'est arrivé, au temps où j'étais crédule, d'écrire ces vers de professeur :
On ne rit pas toujours, maître, à ta comédie...
Lorsque Georges Dandin, que ta farce châtie,
Bafoué par sa femme et largement cocu,
Récite à ses genoux, d'un ton peu convaincu,
Le long confiteor dicté par Sotenville,
C'est sans doute un énorme et parfait imbécile.
Mais il souffre, après tout, et désespérément,
Et hors de l'atellane il m'emporte un moment.
Sa douleur de jocrisse encorné m'émeut presque.
Ce niais est navrant encor qu'il soit grotesque.
Pour peu que l'on y songe, on entrevoit soudain
Un drame sous la farce, un martyr chez Dandin, etc..
Oh ! là là, que d'affaires ! Je relis Georges Dandin, et je n'y retrouve rien de tout cela. C'est une farce, à peu près improvisée, cela est visible, sur un vieux sujet de fabliau ; une farce assez brutale, très directe, je dirais presque simpliste, avec des ressouvenirs de la comédie italienne et de la parado de tréteaux. Amère?Oh! Dieu, non. Il faudrait, pour qu'elle le fût, que nous pussions prendre un peu les personnages au sérieux. Cela n'a pas plus de portée que le Légataire, où l'on ne s'avise guère d'être « troublé » par l'immoralité de Crispin ou l'infortune de Géronte.
L'une des caractéristiques de ces pièces qui sont proprement « pièces du Théâtre-Libre » et dont on
a voulu rapprocher Georges Dandin, c'est, — outre la réalité minutieuse du milieu, qu'il ne faut point demander à cette farce de place publique, — la continuité des a mots de nature o de l'espèce « cruelle. » Le ragoût de ces mots consiste essentiellement en ceci, que la vilenie des âmes s'y trahit sans se connaître elle-même, que l'égoïsme le plus affreux y parle naïvement le langage du devoir, et que le vice même y garde les dehors et la sécurité de la vertu et y est dupe de sa propre décence.
Or, Molière croyait que ce dont nos jeunes pessimistes ont fait à peu près la règle du langage humain n'y est, en somme, que l'exception ; il lui semblait que les hommes ne passent pas tout leur temps à être ignobles avec candeur, qu'ils reprennent haleine quelquefois, et que, au surplus, cette contradiction ininterrompue entre l'immoralité réelle des personnages et l'opinion qu'ils ont d'euxmêmes serait fatigante à la longue, finirait par paraître un peu artificielle et mécanique. Toutefois, de ces mots de nature du genre « rosse », — comme mon maître Sarcey n'a pas craint de les baptiser, — Molière en a jeté quelques-uns çà et là. Il y en a dans les rôles d'Agnès et d'Ârnolphe ; il y en a dans le rôle d'Harpagon. C'en est un, et excellent, que le mot de Charlotte : « Va, va, Piarrot, ne te mets point en peine. Si je sis madame, je te ferai gagner queuque chose, et tu apporteras du beurre et du
fromage cheiix nous. » Le plus beau de tous est peut-être celui d'Orgon voulant donner une idée de ses progrès dans la perfection chrétienne :
Et je verrais mourir père, enfants, mère et femme, Que je m'en soucierais autant que de cela.
Lorsque cette gaillarde d'Henriette menace Trissotin de ce que vous savez, au cas où il persisterait àTépouser, et que notre cuistre exprime son indifférence philosophique sur ce point, il fait du Théâtre Libre sans le savoir. Les mots de cette espèce sont surtout nombreux dans le Malade imaginaire, la dernière pièce de Molière, Visiblement, avec les années, il tournait à l'amertume. S'il eût vécu plus longtemps, il eût été capable de faire du Georges Ancey.
Mais j'ai eu beau feuilleter Georges Bandin, je n'y ai pu rencontrer un seul de ces mots qui ont essentiellement pour marque l'inconscience morale dans l'ignominie. L'inconscience y est bien ; l'ignominie, non, car la qualification serait excessive même pour cette farceuse d'Angélique.
Les meilleurs mots sont peut-être ceux-ci, du pauvre Georges : « Oui, voilà qui est bien, mes enfants Siéront gentilshommes, mais je serai cocu, si l'on n'y met ordre », et : « Dieu merci ! mon déshonneur est si clair, maintenant, que vous n'en pourrez douter», et encore (ce qui est une variante de la même plaisanterie) : « 0 ciel, seconde mon dessein.
et m'accorde la grâce de faire voir aux gens que Ton me déshonore. » Cela est drôle ; mais, dites-moi, bien sincèrement, est-ce que cela vous serre le cœur?
t Cruel », Georges Dandin l'est tout justement à la façon d'un drame de chez Guignol. On berne Georges, on tape sur lui à grands coups de bâton, mais d'un bâton qui est en feutre, pour le punir d'avoir fait un sot mariage. A vrai dire, ce n'est pas sur Georges que l'on tape, mais sur M. de La Dandinière. Pour que la pièce fût « cruelle » à la façon pédante dont on l'entend aujourd'hui , il faudrait d'abord nous montrer la souffrance du mari plus que le châtiment du paysan vaniteux. Puis, son déshonneur, qui n'est après tout qu'ébauché, devrait être effectif et complet. Ses nobles beaux-parents euxmêmes n'en pourraient douter : mais, considérant que leur gendre n'est qu'un vilain et que l'amant d'Angélique est bon gentilhomme et de la meilleure société, ils seraient amenés tout doucement à prendre le parti de leur fille, et peut-être à couvrir et à favoriser ses petites distractions, — sans cesser d'émettre des phrases sur les convenances et de se croire les plus honnêtes gens du monde. Et Georges souffrirait d'abord de tout son cœur et protesterait de toutes ses forces ; et l'on craindrait qu'il ne se porte à quelque extrémité fâcheuse. Mais il adviendrait ensuite (comment et dans quelles conjonctures, ce serait affaire à l'auteur) que la vanité du pauvre
mari serait intéressée à ne se point brouiller avec sa femme ni avec ses beaux-parents. Et alors, par un de ces lâches revirements dont la jeune école pessimiste nous a développé tant de fois de si remarquables exemples, Georges se résignerait peu à peu à n'envisager que les bénéfices de la situation. Il oublierait le reste, il avouerait qu'il n'a rien vu, ou même il estimerait que ce qu'il a vu est sans importance. Il dirait : « Vous l'avez voulu, Georges Dandin. . et vous avez bien fait, puisqu'au bout du compte vous voilà louvetier du roi et reçu chez les d'Escarbagnas. » Et ce serait cruel, amer, coupant, pince-sans-rire et « rosse » ; ce serait enfin le Georges Dandin du Théâtre Libre ; mais il est vrai que ce ne serait plus Georges Daptdin.
La farce de Molière est donc fort innocente. Pourquoi avait-elle jusqu'ici tant attristé et angoissé le public ? Sarcey pense que cela tenait aujeu de M, Got. M Got nous présentait, paraît-il, un Georges Dandin sérieux en diable, lamentable et tragique, et qui renfonçait dans sa gorge les sanglots de Triboulet. Car, quand il arrive à M. Got de se tromper, on peut dire de lui comme de M. de Bonald (et ce rapprochement n'offensera point l'éminent comédien) : a II se trompe avec une force I » Mais j'eslime qu'il y avait une autre raison au malaise des spectateurs. Si Georges Dandin est une alellane d'une férocité toute joviale et sans nul fiel, il y a peut-être quelque monotonie et des redites un peu trop sensibles dans
les manifestations de cette férocité. Chacun des trois actes est, dans son lieu, une pièce entière, et ces trois actes sont d'une construction identique. Je sais bien qu'il y a une sorte de crescendo dans les effets. Angélique, au premier acte, se contente de protester avec un douloureux étonnement contre les accusations de son mari. Sur le point d'être pincée, au deuxième acte, elle se tire d'affaire en feignant de congédier son galant avec indignation. Au troisième acte, prise en flagrant délit d'escapade nocturne, elle trouve moyen, non seulement de sortir de ce mauvais pas, mais de retourner l'accusation contre son benêt de mari. Ainsi croissent d'un acte à l'autre le danger et l'impudence d'Angélique, la fureur et l'infortune de Georges; et voilà qui est bien. Mais enfin c'est toujours la même situation; les mêmes éléments se retrouvent exactement dans la composition des trois tableaux : les confidences de Lubin, les monologues de Georges Dandin, les roueries d'Angélique, de Clitandre et de la servante Claudine, et la stupide obstination de M. et M™^ de Sotenville. Et tout cela ramené dans le môme ordre. L'amende honorable de Georges à sa gourgandine de femme (troisième acte) reproduit fidèlement l'amende honorable au galant (acte premier) ; et s'il n'y a point d'amende honorable dans le second, c'est sans doute que MoHère n'a pas vu à qui Georges eût pu l'adresser cette fois. Et voilà tout de même bien des symétries, et presque accablantes.
60 MPRESSIONS UE TIIÉATUK
A Dieu ne plaise que, avec tout cela, jaie Tair de faire peu de cas de Georges Dandin ! C'est, parmi les farces de Molière, une des plus savoureusemenl écrites. Cela est plein, et dru, et coloré à souhait.
Les deux Sotenville sont merveilleux de relief. Ils sont à mettre à côté de la comtesse d'Escarbagnas. Il est à remarquer que ces croquis de touche plus franchement « réaliste » se multiplient dans la seconde partie de l'œuvre de Molière. Ses dernières farces contiennent en germe, et mieux qu'en germe, tout le théâtre de Dancourt qui fut, comme vous savez, un peu le Meilhac du dix-huitième siècle. Au reste, est-il besoin de dire une fois de plus que tout est dans Molière, et qu'il ne faut, pour l'y voir, qu'un peu de bonne volonté ? Est-ce que les commentateurs ne se sont pas avisés que l'acte final du il/aWa^e c?e /^?(7«/'o, celui des quiproquos nocturnes sous les marronniers, était une réminiscence du troisième acte de Georges Dandin ? N'a-t-on pas dit que Georges Dandin était déjà un premier crayon du Gendre de M. Poirier ? Et cela pourrait être vrai, si la farce se passait ailleurs que dans la rue, si Molière nous introduisait seulement un peu dans le ménage de Georges et d'Angélique et nous indiquait au moins, dans les rapports habituels des deux époux, les effets de leur différence d'origine et d'éducation. Mais, pendant qu'on y est, ne pourrait-on pas tout aussi bien dire qu'Angélique Dandin est Taïeule simpliste d'Emma Bovary ? « Peu-
sez-vous, dit Angélique àClitandre, qu'on soit capable d'aimer de certains maris qu'il y a ? On les prend parce qu'on ne peut s'en défendre... Mais on sait leur rendre justice, et l'on se moque fort de les considérer au delà de ce qu'ils méritent. » Sur quoi Clitandre, complétant et précisant la pensée d'Angélique : « Ah ! qu'il faut avouer que celui qu'on vous a donné était peu digne de l'honneur qu'il a reçu, et que c'est une étrange chose que l'assemblage qu'on a fait d'une personne comme vous avec un homme comme lui !» Eh ! mais ne voilà-t-il pas le résumé et comme le schéma du roman de la femme incomprise et des premières histoires de la bonne Sand ? Ce même Clitandre disait un peu auparavant : « Hélas ! de quel coup vous me percez l ame lorsque vous parlezdevous retirer ÎJesongequ'enmequittant vous allez trouver un mari. Cette pensée m'assassine, et les privilèges qu'ont les maris sont des choses cruelles pour un amant qui aime bien. » Ne voilàl-il pas le schéma du roman de la jalousie de l'amant, et cela ne ferait-il pas une épigraphe fort convenable pour Fanny ? Molière est tout plein de ces germes. Honorons-le.
Donc, Georges Dandin, en dépit de l'amertume qu'on y croyait voir, et de la monotonie de construction de ses trois actes, a cette fois amusé le public : lo parce que celte amertume n'y est pas, et 2* parce que cette monotonie a été sauvée par la verve et la gaieté des comédiens.
IMPRESSIONS DE THÉÂTRE -- 8° Sédc. 2"'
Décidément Molière est admirable en ceci, que la matière qu'il offre à ses interprètes est éminemment « plastique », je veux dire pétrissable, et qu'on en fait à peu près tout ce qu'on veut. Ce qu'on est parvenu à faire de l'Armande des Femmes savantes est étonnant !
11 me paraît évident que, dans la pensée de Molière, Armande est une pécore infiniment déplaisante, sèche, envieuse, d'ailleurs ridicule d'un bout à l'autre de la pièce, — peu jolie enfin et déjà fort montée en graine. Il indique en plusieurs endroits que, si elle est pédante, dédaigneuse et romanesque par nature, il y a autre chose encore dans son cas ; que son mépris des « réalités » de l'amour est celui d'une fille mûre qui, ayant enfin écarté les amoureux par ses façons désobligeantes, est maintenant dévorée du désir de trouver un mari et hantée, au fond, par l'image de ces « réalités « pour qui elle professe tant d'horreur. A un moment, son rôle touche à l'odieux : c'est quand, affolée de jalousie, elle s'applique à perdre Clitandre dans l'esprit de Philaminte par des arguments d'une sournoiserie atroce :
Je n'ai jamais coddu, discourant entre nous,
Qu'il eût au fond du cœur de l'estime pour vous, etc.
Molière déleste Armande, cela est visible : il la fait 0 coller» à tout bout de champ, et de la façon la plus mortifiante, par Henriette, par GlitandrCj
même par Chrysale. Il la déteste, dis-je, parce qu'elle est « l'artifice », comme il aime Henriette, parce qu'elle est « la nature. »
Ah ! oui, elle est « naturelle », celle-là ! Elle vous a sur les réalités du mariage des notions d'une précision ! et elle vous en parle avec une tranquillité ! Mais j'ai expliqué une fois, si je me souviens bien, à quel point l ame de la bonne Henriette me semblait manquer de « duvet. »
Il est donc arrivé que la bonne Henriette nous a quelque peu sufToqués, à la fin, par son naturel et que, d'autre part, tout Tartificiel de la pauvre Armande a trouvé insensiblement grâce à nos yeux. Nous lai avons passé un peu de pédanterie, et nous n'avons point partagé la haine de Molière contre certains excès de spiritualité et de pudeur, même équivoque et troublée. Lorsque Armande dit à Glitandre :
Appelez-vous, Monsieur, être à vos vœux contraire, Que de leur arracher ce qu'ils ont de vulgaire Et vouloir les réduire à cette pureté Où du parfait amour consiste la beauté ?
Vous ne pouvez aimer que d'une amour grossière ?.., Ah ! quel étrange amour ! et que les belles âmes Sont bien loin de brûler de ces terrestres flammes I Les sens n'ont point de part à toutes leurs ardeurs, Et ce beau feu ne veut marier que les cœurs.
On aime pour aimer, et non pour autre chose...
64 IMPKESSIONS DK TllfiATRE
Nous avons souri sans doute, mais avec une espèce de sympathie ; ce romanesque nous a semblé gentil et intéressant Puis, quand nous avons vu la pauvre rêveuse repoussée par Clitandre, nous ne nous en sommes point réjouis, car nous avons senti qu'elle souffrait, réellement ; et, à cause de cela, nous Tavons presque aimée. Et il nous a plu de nous la figurer jolie, distinguée, charmante dans ses affectations même ; et c'est ainsi que M"» Bartet l'a vue et réalisée.
M"' Moreno est allée plus loin. Apparemment elle a songé : « Nous adorons l'artifice, que Molière exécrait. Nous avons pour la pudeur un amour plein d'impureté. Ce Molière était un païen ; nous sommes des chrétiens très pervers... Nous aimons les « femmes savantes. » Mais la vraie « femme savante » d'aujourd'hui, c'est la femme-artiste, ou mieux la femme-esthète, névrosée, ibsénienne, wagnérienne, décadente, qui s'habille d'étoffes de chez Liberty, et qui pioche le type de la Demoiselle bénie... » Et alors M"e Moreno a fait cette chose énorme : elle a joué Armandc, comme si Armande était une figure de Bolticelli ! ! !
Comédie-Française : Bérénice.
7 janvier 1894.
Pourquoi a-t-on coutume d'appeler Bérénice une « élégie n divine? C'est, bel et bien, une divine tragédie. Il est vrai qu'elle est fort simple, et que toutes les situations y sont uniquement provoquées par les sentiments des personnages, et sans nulle intervention d'un hasard artificieux : ce dont nous ne nous plaindrons point. Mais au reste tout y est en action ; chaque scène nous révèle, chez ces personnages, un « état d'àme » qui ne nous avait pas encore été pleinement montré, et les laisse dans une disposition en partie nouvelle ; le mouvement est continu, et l'intérêt est des plus puissants qui soient, puisque ce qu'on nous raconte, c'est l'histoire éternelle de la séparation des cœurs aimants... Oui, c'est bien un drame, harmonieux délicieusement, infiniment douloureux.
Mais qui pourrait mieux parler de Bérénice que
Racine lui-même ? Il était de ces rares artistes qui savent exactement ce qu'ils font. « Ce qui me plut davantage dans mon sujet, c'est, dit-il, que je le trouvai extrêmement simple. » Et plus loin : « H y en a qui pensent que celte simplicité est une marque de peu d'invention. Us ne songent pas qu'au contraire toute l'invention consiste à faire quelque chose de rien, et que tout ce grand nombre d'incidents a toujours été le refuge de poètes qui ne sentaient dans leur génie ni assez d'abondance ni assez de force pour attacher durant cinq actes les spectateurs par une action simple, soutenue de la violence des passions, de la beauté des sentiments et de l'élégance de l'expression. » Et enfin : t Ce n'est point une nécessité qu'il y ait du sang et des morts dans une tragédie : il suffit que l'action en soit grande, que les acteurs en soient héroïques, que les passions y soient excitées, et que tout s'y ressente de cette tristesse majestueuse qui fait tout le plaisir de la tragédie. »
C'est merveille de voir comment Bérénice est « faite », et comment l'ordonnance la plus habile et la plus savante y paraît le développement naturel et nécessaire de la situation une fois donnée.
A première vue, le sujet comportait, outre un ou deux monologues de Titus, deux scènes seulement : la grande scène d'explication entre les deux amants, et la scène du sacrifice. Racine, chose prodigieuse, a eu l'art de reculer la scène d'explication jusqu'au
quatrième acte. Et elle est d'autant plus émouvante qu'il nous Ta fait attendre davantage et que, lorsque les deux intéressés se rencontrent enfin, ils savent l'un et l'autre de quoi il retourne, et ont été progressivement amenés par le poète au plus haut point de douleur et d'angoisse. Comment s'y est-il pris pour nous rendre à la fois poignants et vrais et ce retardement et cette longue préparation ? En connaissant bien ses personnages ; en vivant lui-même, profondément, leur vie passionnelle ; en se donnant leur âme, car il n'y a pas d'autre secret.
Il a compris que Titus, soit pitié, soit manque d'un affreux courage, devait avoir presque tout de suite l'idée de faire annoncer son malheur à Bérénice par un intermédiaire. D'où le personnage du roi Ântiochus. Mais, par une inspiration singulièrement heureuse, il a voulu qu'Antiochus fût amoureux de Bérénice. Et, ainsi, non seulement le roi de Comagène sert à reculer le choc décisif entre les deux amants, à accroître, par là, le tragique de ce heurt inévitable, si longtemps souhaité et redouté des spectateurs ; non seulement il sert à nous faire connaître Bérénice et Titus en recevant tour à tour leurs confidences ; mais, comme ces confidences le crucifient, il nous émeut aussi par lui-même ; que dis-je ! nous remarquons qu'il est le plus à plaindre des trois, puisqu'il aime, lui, sans être aimé ; et pourtant^ comme il reste au second plan,
G8 lAll'UESSlONS DE THÉÂTRE
sa souffrance discrète ne va point jusqu'à détourner noire intérêt de ses deux amis : elle nous aide seuleiiiciil à mieux accepter la cruelle beauté du dénouement, en nous faisant apercevoir, derrière la douleur de Titus et de Bérénice, une douleur peut-être pire.
Dès lors, le drame se déroule tout seul, à ce qu'il semble.
Antiochus, persuadé que Titus, empereur, va épouser Bérénice, vient faire à celle-ci ses adieux, et s'accorde, avant de partir pour jamais, la triste satisfaction de lui avouer son amour. Et Bérénice veut être douce, et elle est cruelle malgré soi, parce qu'elle aime l'autre et qu'elle croit toucher à son rêve. En vain Phénice, une fine camériste, lui dit : « A votre place. Madame, j'aurais retenu ce garçon : car enfin... qui sait ?... Titus ne s'est pas encore expliqué... » Mais Bérénice ne veut rien entendre, et nous la plaignons, pauvre petite, d'être si confiante et si gaie. Et c'est le premier acte.
A l'acte suivant, dans l'entretien de Titus et de son confident Paulin, Racine nous expose avec une force et une précision extrêmes, les raisons accablantes qu'a le nouveau César de sacrifier Bérénice et de se sacrifier lui-môme. Il s'agit de choisir entre une femme et l'empire du monde. L' « obstacle » ici est donc absolu, en dehors de toute discussion. L'intérêt de Titus, s'il y pouvait songer, se confond avec le premier de ses devoirs. Ce devoir est un
peu plus fort, convenons-en, que celui qui peut arracher des bras d'une grisette un étudiant que sa famille veut marier et établir, plus fort même que le devoir au nom duquel le père Duval sépare Armand de Marguerite. Quoi qu'elle pense ou croie penser dans le moment, Bérénice elle-même, dans six mois, ou dans un an, ou dans dix ans, mésestimerait Titus d'avoir lâché Rome pour elle. Tout le long du drame vous entendrez ce nom de Rome sonner au commencement des vers ou à la rime, inexorablement. Il le fallait pour que Titus échappât à l'odieux. Titus n'est pas libre, et nous savons dès maintenant ce qu'il ne fera pas. Reste à savoir ce qu'il souffrira. — Il vient, il veut parler, et n'en a pas le courage. Il fuit sans avoir rien dit. C'est très simple, et si douloureux ! Bérénice ne veut pas comprendre. « C'est sans doute, songe-t-elle, qu'il pleure toujours son père mort ; ou peut-être a-t-il su l'amour d'Ântiochus et s'en est-il offensé ? >> Mais la blessure est faite, et la malheureuse ne croit déjà plus ce qu'elle dit.
Au troisième acte, Antiochus accomplit son triste message auprès de Bérénice. Admirable scène : tous deux souffrent tant ! Il a bien, lui, au fond du cœur un peu d'espoir honteux et inavoué ; mais il souffre, premièrement, de faire souffrir celle qu'il aime, et, secondement, de savoir que, si elle souffre, c'est qu'elle aime un autre que lui. Et quanta elle... Ah ! quelle angoisse d'abord ! Puis, quand elle a
reçu le coup, le beau cri ! Toute sa colère se porte — naturellement — sur le mauvais messager. Elle lui défend de jamais reparaître devant ses yeux. . . Mais déjà elle sent bien qu'il ne mentait pas.
Au quatrième acte, la « scène à faire. » J'en connais peu qui contiennent autant de douleur humaine. Des pleurs, — si brûlants ! des plaintes, — si mélodieuses et si douces ! des cris, — si profonds î II est, lui, torturé d'être une victime qui paraît un bourreau, et d'être obligé de dire des choses qui sont raisonnables et qui semblent atroces. Bérénice s'est retirée, défaillante, dans sa chambre. Presque en même temps, on vient dire à l'empereur qu'elle est mourante et l'appelle, — et que le Sénat estréuni et l'attend. «Le moment est solennel, et souverainement tragique. Il faut opter... Titus se rend au Sénat...
Etant donné la noblesse d'âme et à la fois la violence de passion de nos trois martyrs d'amour, il est certain qu'ils ne peuvent enfin sortir de là que par le sacrifice ou parle suicide. Et c'est pourquoi Bérénice veut mourir ; Antiochus veut mourir ; Titus lui-même veut mourir. Elle est bien obligée de reconnaître à ce signe que son amant l'aime toujours, et elle puise dans cette certitude le courage du renoncement. Tous trois feront leur devoir, et vivront. Il y a dans cette fin de Bérénice comme un grand mouvement ascensionnel, une contagion montante d'héroïsme qui rappelle, malgré la difîé-
rence de la matière, le dernier acle de Polyeucte, et qui est d'une suprême beauté, — et si triste ! et si sereine pourtant î
Une remarque me vient. Les grandes amoureuses de Racine ne sont certes pas inférieures, par l'ardeur et la démence de leur passion, aux autres « femmes damnées » du théâtre ou du roman. Et cependant avez-vous fait attention que toutes les héroïnes raciniennes sont chastes et, pour préciser, qu'aucune d'elles n'a été la « maîtresse », au sens où nous l'entendons aujourd'hui, de l'homme qu'elle aime? Racine dit de Bérénice: « Je ne l'ai point poussée jusqu'à se tuer, com«ie Didon, parce que Bérénice n'ayant pas ici avec Titus les derniers engagements que Didon avait avec Enée (auriez-vous cru cela?), elle n'est pas obligée, comme elle, de renoncer à la vie. » Ni Hermione, ni Roxane, ni Phèdre n'ont matériellement péché ; et Eriphile a beau avoir été enlevée par Achille et s'être pâmée dans ses bras ensanglantés, elle ne lui a pas appartenu (relisez Iphigénie). C'est peut-être pour cela que toutes aiment si fort. Mais je n'ai le temps de rechercher ni les raisons ni les conséquences de cet évident parti pris de Racine.
Ukxaissance (matinée) : P/j^</r^. — Comédie -Française-: Àntigone, tragédie de Sophocle, traduite en vers par MM. Paul Meurica et Auguste Vacquerie, musique de M. Camille Saint-Saëns.
27 novembre 1893.
Jamais, je crois, M"""" Sarah Bernhardt ne fut plus parfaite, ni plus puissante, ni plus adorable que (ians le rôle de Phèdre, dimanche dernier, à la Renaissance. Jamais femme ne parut plus belle aux veux dune foule assemblée, ni d'une beauté à la lois plus plastique et plus « spirituelle. » Jamais urtisle ne traduisit par une mimique plus inventée cl plus harmonieusement hardie, ni par une diction plus noblement et plus simplement expressive et dun charme ensemble plus poignant et plus enveloppant, un plus douloureux martyre de passion. Pas une nuance de torture amoureuse ou de désolation morale pour qui elle n'ait trouvé l'accent inattendu, et pourtant le seul vrai. Oh ! l'admirable crucifiement ! M"^ Sarah Bernhardt a été égale à ce rôle souverain (c'est tout dire), et il semblait qu'elle nous le révélât. Elle nous a donné une de ces im- -pressions d'art par delà lesquelles il n'y a rien..-
Pour moi, je me disais, me rappelant un vers de
Vigny :
Aime Cft que jamais on ne verra deux fois...
J'étais Thumble clerc chargé de l'homélie, de rexhortation préparatoire à ces sublimes Vêpres. Je me suis servi abondamment, je l'avoue, des pages nombreuses que j'ai eu l'occasion d'écrire, depuis huit ans, sur le dieu Racine. Je ne retiendrai pour vous, de celte conférence, que ce que ma tendresse pour le plus grand des poètes tragiques m'a permis d'ajouter à mes impressions antérieures.
J'ai rappelé que la retraite de Racine après Phèdre était un fait extraordinaire, peut-être unique dans l'histoire de la littérature, et j'ai cherché la véritable raison de ce renoncement.
J'ai repoussé celle qu'on donne d'ordinaire On dit que, si Racine 'se retira, ce fut par dégoiU de la haineuse cabale montée contre lui. Vous connaissez l'histoire : la Phèdre commandée à Pradon ; la duchesse de Bouillon retenant toutes les loges pour les six premières représentations de l'une et de l'autre pièce, afin de faire le vide autour de celle de Racine ; la guerre d'épigrammes qui s'ensuivit ; Racine et Boileau menacés de la bastonnade, par le duc de Nevers, et le grand Condé prenant ses deux amis sous sa protection...
Oui, Racine dut être ulcéré. On sait de reste qu'il était étrangement sensible. Mais, enfin, il avait
connu de grands succès, quelques-uns très disputés, mais finalement d'autant plus \ifs. La tragédie de Pradon ne put se soutenir longtemps, malgré l'argent de la duchesse, malgré la haine et Tenvie ameutées. Racine n'avait qu'à persister.il aurait fini par découragerses ennemis. Comme disait Talleyrand, il y a un moyen de vaincre les mauvaises chances, — ou même l'hostilité des hommes : c'est de durer plus qu'elles. Cela est très vrai en littérature. Nous voyons que, de nos jours, des hommes comme Victor Hugo, comme M. Alexandre Dumas, comme M. Emile Zola, ont désarmé l'envie et môme la critique, — rien qu'endurant. -
On ne me fera donc pas croire que ce fut la cabale Bouillon-Nevers qui détermina Racine à quitter le théâtre. Je le crois d'autant moins que, malgré tout, Phèdre ne tomba point.
Racine renonça à la tragédie parce que, ayant voulu faire une Phèdre chrétienne, il s'aperçut qu'il l'avait faite trop charmante, et d'un charme trop dangereux. — Mais ceci demande quelques mots d'explication.
Vous savez que Phèdre est inspirée deïffippolijte porte- couronne. Dans la tragédie d'Euripide, qui pourrait s'intituler, très sérieusement, Hippolyte vierge et martyr, c'est, comme l'indique le litre, le fils de Thésée qui est le principal personnage. Hippolyte est initié à l'orphisme, à cette religion secrète, qui enseignait et symbolisait en ses rites la
purilicalion et le rachat par la douleur. C'est une sorte de jeune moine qui a consacré sa virginité à la déesse Artémis (la Diane des Latins). Il lui oiïre des fleurs et des couronnes, et lui adresse des prières qui rappellent de très près les cantiques qu'on chante dans les catéchismes de persévérance. Vénus, qui a pour Diane les sentiments que pourrait avoir le démon Âstarté pour la Vierge Marie, se venge des dédains d'Hippoly te en inspirant à Phèdre cette passion furieuse d'où sortira la perte du jeun<' prince. Et quand Hippolyte est ramené mourant, Diane lui apparaît, comme fait la Sainte Vierge à. ses serviteurs dans la Légende dorée ; elle le plaint, le console, lui apporte presque les espérances de la vie éternelle. Dans le drame ainsi conçu, la passion de Phèdre n'est qu'un « moyen. » Son rôle est peu développé, et le poète ne craint pas de la rendre abominable : c'est elle qui dénonce elle-même Hippolyte par une lettre qu'elle écrit à son mari avant de se pendre.
La conception de Racine est toute différente, presque contraire : c'est Phèdre qui est son personnage central et favori, et voici comment il l'a d'abord vue .
Rappelez-vous que les autres grandes passionnées de Racine sont de pures païennes. On a souvent remarqué qu'au dix-septième siècle la littérature laïque, prise dans son ensemble, est beaucoup moins pénétrée de christianisme, — je ne dis pas
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d'orthodoxie, — que celle d'aujourd'hui. Hermione, Roxane, Eriphile ne savent pas, ne se demandent pas si elles sont coupables. Nous les aimons parce qu'elles sont belles, vraies, et qu'elles souffrent. Mais il est certain qu'elles n'ont pas la notion du péché. Or, à l'époque où il composa Phèdre^ Racine commençait à se rapprocher de ses anciens maîtres de Port-Royal. Travaillé de scrupules religieux, du désir de vivre et d'écrire en chrétien, il voulut qu'une idée chrétienne ressortît de sa tragédie. Pour cela, il réunit, dans le personnage de Phèdre, la passion la plus criminelle par définition, et aussi la plus furieuse et la plus irrésistible, — et en même temps la claire conscience de la culpabilité, du démérite, de la souillure, du péché, — et enfin la crainte de Dieu, représenté par le Soleil en tant que Dieu clairvoyant, et par Minos en lant que Dieu punisseur. Il entendait montrer que nous ne pouvons rien, dans l'ordre du salut, sans la grâce de Dieu. C'était donc fortifier sa thèse que de supposer Phèdre humamement honnête, de lui prêter toutes les excuses, de multiplier autour d'elle les circonstances atténuantes, — bref, de ne pas la faire odieuse. Car, plus il marquait la noblesse d'âme de la malheureuse dans tout le reste, plus aussi il marquait, par là même, le caractère fatal de sa passion, et plus il nous persuadait que nous avons en effet besoin d'un secours surnaturel pour triompher des tentations mauvaises.
Ah ! qu'il y a donc réussi ! Et que sa Phèdre est peu odieuse! Il l'aimait tant qu'il n'apu voir qu'elle dans sa pièce ; que, sur 1,G50 vers, il a voulu que i8Ô fussent gémis, soupires et criés par elle, et qu'il lui a subordonné tous les autres rôles, de façon qu'ils ne fussent plus que des dépendances et comme des a fonctions » du sien. C'est uniquement pour que Phèdre puisse passer par certains sentiments que Thésée n'est qu'une brute crédule. C'est uniquejnent pour excuser Phèdre que Racine charge la nourrice. Et, si vous cherchez pourquoi il a découronné de sa fleur d'oranger le charmant Hippolyle d'Euripide, ne croyez pas la tradition qui lui fait répondre : « Qu'auraient dit nos petits-maîtres de ce coquebin? )) Non, c'est encore, d'une part, pour ajouter une note plus douloureuse que toutes les autres au monologue de Phèdre, et, d'autre pari, pour absoudre la pauvre femme du silence meurtrier qu'elle garde au quatrième acte. H fallait qu'elle fût jalouse pour nous paraître moins coupable et nous faire encore plus pitié ; et, pour qu'elle fût jalouse, il fallait bien qu'Hippolyte fût amoureux. Voilà tout, et tant pis pour lui !
Oh! oui ! ill'a caressée, celle-là!... J'ai montré, un jour, dans le détail, que pas un moment Phèdre ne consent au péché, et qu'il n'est aucun de ses discours ou de ses actes qui ne soit nécessité par quelque circonstance extérieure, tantôt par un excès de souffrance, tantôt par un accès de délire halluciné. . .
Si vraie, avec cela ! Tout est indiqué, même les effets physiologiques :
Je sentis tout mon corps et transir et brûler...
Tout y est, même les choses les plus difficiles à exprimer ; même ce que Phèdre sent, dans les bras du père, en songeant au fils :
Me» yeux le retrouvaient dans les traits de son père.
Tout y est, même cette manie qu'ont les femmes de trente ans, mères d'enfants déjà grands, de faire des amalgames de leur amour maternel avec leur passion coupable, soit pour la purifier, soit pour la justifier et l'élargir. Vous savez ce qu'elles disent: « ... Nous élèverons mon fils ensemble... Je me figurerai que vous êtes son père... » Ecoutez Phèdre :
Il instruira mon fils dans l'art de commander ; Peut-être il voudra bien lui tenir lieu de père ; Je mets sous son pouvoir et le fils et la mère.
Tout le roman de la femme de trente ans et par delà est dans cette tragédie.
Si vraie, oui, la pauvre Phèdre, — et, comme Ta compris Boileau, si parfaitement innocente I
« Innocente ! » A mon avis, c'est cette impression-là qui a épouvanté Racine après coup. Le poète a si bien atteint son but ; il est si évident que Phèdre succombe, non par sa volonté, mais parce
que Dieu lui refuse la grâce efficace, quelle nous semble réellement irresponsable ; plus douloureuse seulement, et, par suite, plus sympathique, par la conscience inutile qu'elle a de son péché.
Une singulière volupté se dégage de ce rôle. >ir,i> sentons qu'une image hante cette femme damnée, une image dont elle jouit, malgré elle, avec d'autant plus d'intensité qu'elle sait que ce plaisir non consenti la perd éternellement. Et ainsi, tandis qu'il pensait nous démontrer la nécessité de la grâce, Racine n'est arrivé qu'à nous démontrer la fatalité terrible et délicieuse de la passion.
Cela échappait au grand Ârnauld. Il disait naïvement: « Il n'y a rien à reprendre au caractère de Phèdre, puisque, par ce caractère, le poète nous donne cette grande leçon que, lorsque, en punition des fautes précédentes. Dieu nous abandonne à nousmêmes et à la perversité de notre cœur, il n'est point d'excès où nous ne puissions nous porter, même en les détestant. » Le malheur, c'est que nous ne voyons pas du tout « en punition de quelles fautes précédentes » Phèdre est entraînée au péché ; nous voyons seulement qu'elle y est entraînée, quoi qu'elle fasse. Et, dès lors, elle ne nous inspire qu'une pitié amoureuse.
Arnauld parlait en théologien et sur la seule lecture de la pièce. Il ne l'avait pas vue. Mais sans doute, quand Racine vit Phèdre sous les espèces de la Champmeslé, il conçut pour la première fois ce
qu'il y a de contagieux dans la représentation de Tamour-maladie, et aussi ce que la religion peut ajouter de piment aux choses de Tamour. Il conçut que la notion même du péché peut devenir un élément de volupté ; il entrevit de loin, je le crois, les perversions du sentiment religieux où devaient se complaire certains néo-catholiques de nos jours, et, par exemple, un Barbey d'Aurevilly, pour ne citer que celui-là. Et il en eut horreur. L'inquiétude que lui inspira sa première tragédie chrétienne (ou janséniste) acheva de faire de lui un chrétien. Il renonça, dis-je, au théâtre, à trente-huit ans et en pleine gloire, — parce que Phèdre était décidément plus troublante qu'il ne l'avait pensé.. ...
Le très grand succès de la représentation d'Antigone à la Comédie-Française a montré, et l'on ne saurait trop s'en réjouir, quelles prodigieuses réserves de respect les journalistes, les critiques, les boulevardiers et les gens du monde gardent dans leurs âmes, au fond dociles.
Je ne sais pas du tout quel feuilleton mon excellent maître Sarcey écrira sur la pièce. Mais si Antigone était l'œuvre originale de quelque jeune écrivain français, j'imagine qu'il eût dit:
« L'auteur a commis une première faute très grave. Il n'a même pas pris la peine dindiquer co
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que c'était, pour les anciens Grecs, que d'être prive de sépulture, et qu'ils craignaient ce malheur comme les chrétiens craignent l'enfer. Il fallait absolument nous expliquer cela, et y insister, et nous le bien enfoncer dans la tète. Gela était essentiel. Faute de quoi, nous ne comprenons entièrement ni l'arrêt de Créon, ni Ihêroïsme d'Antigone... Le théâtre est l'art des préparations. »
Il est très vrai que ces explications étaient inutiles pour les contemporains de Sophocle; mais il semble, en effet, qu'elles n'eussent pas été de trop pour un public français. Seulementi, que voulez-vous? le public de l'autre soir était si intelligent, ou si respectueux, qu'il s'en est parfaitement passé. L'illustre critique eût continué, j'en suis sûr: — « Et cet Hémon, qu'on voit apparaître subitement vers le milieu du drame? D'où vienl-il, celuilà? Il dit crânement ses vérités à Créon et sort pour aller se tuer sur le corps de sa promise. Mais qu'estce que cela nous fait? Ce jeune homme ne nous a pas été présenté. C'est à peine si, à la fin du second acte, deux vers, deux vers sans plus, nous ont appris qu'il devait épouser Antigone. Et nous ne savons seulement pas si Antigone aime son fiancé. La jeune fille, avant d'aller à la mort, se lamente sur sa virginité stérile ; mais elle ne nomme même pas Hémon. Si Juliette et Roméo ne se rencontraient pas une seule fois avant l'acte du tombeau, quel intérêt prendrions-nous à leurs amours ?... Ce débutant
ignore même les éléments de son métier. Je ne cesserai de le redire : les préparations, c'est tout le théâtre.
« Mais nous ne sommes pas au bout de nos surprises. A Favant-dernière scène, quand nous croyons la pièce finie, surgit un nouveau personnage, dont on ne nous avait point parlé : la mère d'Hémon. Un messager lui annonce le suicide de son fils : sur quoi elle lève les bras et sort sans rien dire. Au fait, ce uolle dirait nous toucherait peu. Il eût fallu nous rendre auparavant témoins de sa tendresse et de ses angoisses maternelles, nous la montrer recevant les confidences d'Hémon, s'interposant entre la douleur du fils et la colère du père... Je ne crains pas de me répéter : tout le théâtre, voyez-vous, est dans les préparations.
« Gréon revient ; il gravit péniblement l'escalier du palais, en traînant le cadavre de son fils. La porte s'ouvre, et il aperçoit, au fond du vestibule, le cadavre de sa femme... Ce sont bien des horreurs à la fois. Toute cette scène tient plus de la pantomime, — et quelle pantomime ! — que du drame. Ces jeunes gens s'imaginent qu'il s'agit de frapper fort. Il suffît de frapper juste, comme dit l'autre.
« Je ne m'attarderai pas à relever les invraisemblances morales dont fourmille la pièce. Jusqu'à la fin du quatrième acte, Créon n'est qu'un croquemitaine odieux et monotone. Or, tout à coup, sans aucune espèce de transition, — parce qu'un vieux
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bonhomme de prêtre, faisant en cela son métier, lui a rappelé que les dieux punissent le crime, — Créon se repenl ; il se précipite, éploré, pour aller ensevelir Polynice et délivrer Antigone... Je croyais pourtant que le servetur ad imuni était une règle assez fondée en raison. Mais, aux yeux des échauffés de la littérature, les préceptes les plus éprouvés ne sont que vieilleries.
« Enfin, va pour cette conversion foudroyante de vieux tyran. Mais puisqu'il veut réparer ses fautes, il devrait du moins aller tout de suite au plus pressé, e'est-à dire courir au tombeau où Antigone est enfermée. Au lieu de cela, il commence par rendre les honneurs funèbres à Polynice, et laisse ainsi à Antigone le temps de se pendre. N'est-ce pas absurde?...
« Je ne parle pas des chœurs. Ils sont chantés à l'unisson, de manière que je n'ai pu en entendre un traître mot. Alors?
« Avec tout cela une certaine grandeur, je n'en disconviens pas, et du style. Mais ce n'est pas du théâtre. »
Ces critiques si plausibles, que je prête généreuement à mon vénéré maître, qu'y pourrais-je bien opposer ? Ceci, peut-être, que ni les mœurs grecques ne permettaient sur le théâtre, ni la finesse des Athéniens ne réclamait la peinture préalable des amours d'Antigone et d'Hémon; puis, qu'il est des sentiments si connus, — amour de deux fiancés, amour d'une mère, — que les démarches en peu-
vent être intelligibles et même émouvantes sans tant de « préparations. » Pour ce qui regarde Créon, on répondrait que l'àme des croquemitaines est une âme un peu enfantine et, par conséquent, sujette à de rapides changements... Et, enfin, le fait est que, grâce au respect et à Fenthousiasme préventif dont les Parisiens étaient munis l'autre soir, tout a été compris, tout a été accepté, tout a été acclamé, même ce qu'on n'entendait pas.
Oh f que le public avait raison! Et que ce drame est admirable, en effet ! Qui ne sentirait l'immortelle beauté de l'idée foncière d'Antigone :
, . . J'ai moins longtemps à plaire, Puisque la terre un jour nous doitrecevoir tous, A ceux qui sont dessus qu'à ceux qui sont dessous.
Et surtout :
Ton édit est d'un homme ; a-t-il un tel mérite Qu'il soit supérieur à la loi non écrite ? Loi des dieux, qui s'impose au mortel le plus fier ; Car ce n'est pas la loi d'aujourd'hui ni d'hier, Qu'un instant abolit comme un instant la fonde, Mais l'éternelle loi plus vieille que le monde ! Je n'y veux point manquer pour un ordre odieux Et, de peur d'un mortel, mécontenter les dieux.
Conflit de tous temps, et d'aujourd hui même. Pour ne citer qu'un exemple, entre beaucoup d'autres moins tragiques, ne fut-ce pas une humble Antigone que cette pauvre ouvrière de la chapelle de
Châleauvilain tuée par un malheureux gendarme? Et vous serait il échappé que Créon est un jacobin, au même titre que Robespierre et Louis XIV ?... Demandez plutôt à M. labbé Jérôme Coignard.
Que dire enfin de la magnificence du spectacle? Cette beauté constructive, — plastique et chorégraphique, — de la tragédie greeque, faite pour dérouler son harmonie grandiose dans un vaste théâtre à ciel ouvert et sous les yeux de dix mille spectateurs, il en est resté quelque chose, il en est resté beaucoup dans l'ingénieuse réduction que nous a ofl'erte la Comédie- Française. Quel décor nous devons à M. Marcel Jambon ! Et quelle musique simple, expressive et grande, à M. Camille Saint- Saëns! Qu'il est vivant, ce chœur qui, selon l'usage de la tragédie grecque, est, au fond, le chœur des tt mufles », si j'ose m'exprimer ainsi. Et que la traduction de MM. Meurice et Vacquerie est près dêlre parfaite ! Un peu laborieuse çà et là et, par un scrupule de fidélité, un peu haletante et tourmentée d'inversions ; mais dans les grands morceaux, dans les chœurs, et, chose plus difficile, dans les dialogues monostiques, à la fois si exacte et d'une si robuste élégance ! Et quelle joie d'applaudir à ce très grand succès de deux des plus « galants hommes » de la littérature contemporaine (je nai pas besoin de rappeler ici leurs autres mérites) !
Odéon : Louis XI, de Casimir Delavigne; conférence de M. Henri Chantavoine.
16 avril.
La conférence de M. Henri Chantavoine me paraît daulant meilleure que nous avons, à quinze jours de distance et sans nous être donné le mot, exprimé sur Casimir les mêmes idées, ou à peu près, — Chantavoine avec plus d'esprit, moi avec plus d'ingénuité.
Chantavoine a rappelé, en commençant, que Casimir fut un fort brave homme, modeste, timide, désintéressé, doué de toutes les vertus domestiques. Cela est quelque chose, quoique Dumas ait remarqué, avec justesse, qu'il ne suffît pas d' « aimer sa mère » pour être un bon dramaturge. Mais, si ça ne suffît pas, ça n'empêche pas non plus. Et il y a tant d'hommes illustres dont la vie est un peu embarrassante à conter, dont certaines actions veulent être
expliquées, excusées, pardonnées !... Nous sommes donc contents de n'avoir rien de vilain à pardonner à Casimir. Sa vie fut une très belle, très pure et très harmonieuse vie d'homme de lettres...
Chantavoine a loué ensuite le poète lyrique, patriote ardent, interprète de tout un peuple à une heure solennelle, et si sincère et si vrai sous la rhétorique d'il y a quatre-vingts ans ! Puis il nous a dit que Delavigne écrivit des tragédies originales, sans être ni un néo-classique, ni un pseudo-romantique; que l'auteur de Louis XI et des Enfants d' Edouard fui un peu à Augustin Thierry ce que Victor Hugo fut à Michelet ; et j'ai trouvé la « proportion » ingénieuse. Mais je sais surtout gré à Chantavoine d'avoir marqué la plus vive estime pour les comédies de Casimir Delavigne et d'avoir, notamment, signalé la Popularité comme une œuvre de premier ordre.
Après la conférence, on a joué Louis XI. La pièce a fait grand effet et a été beaucoup applaudie. Elle le méritait. Car d'abord elle est amusante. L'auteur la qualifie de tragédie, soit par malice et esprit de contradiclion, soit par une interprétation très libérale et très juste de ce mot de tragédie. En réalilc. sa pièce a tout le fourmillement, tout le mouvement extérieur et tous les éclatants contrastes des vastes drames de Hugo (je ne dis pas le style, par où Hugo reste incomparable, c'est entendu : celui de Delnvigne n'est que clair, souple, exact, un peu court
peul-ètre, d'ailleurs assez coloré et parfois assez fort). Mais, en outre, le caractère de Louis XI me paraît un des plus complexes et des plus profonds qu'on ait mis à la scène. Il n'offre même que trop de nuances et de savantes oppositions. Quel incroyable et pourtant très vivant mélange d'égoïsme féroce et de sentiment d'un devoir supérieur, de superstition inepte et de haute intelligence, d'hypocrisie et de franchise, de faiblesse et de force, de cruauté et de générosité, de grotesque et de grandiose! Et quel bel exemple de la justice des choses, de ce qu'on a appelé la justice immanente, que ce vieil homme uniquement jugé et châtié par ses actes, que ce tyran soupçonneux torturé par sa défiance même et par la crainte inéluctable de la mort f... Je sais peu de choses aussi belles, au théâtre, que ce quatrième acte, où l'idée morale de l'œuvre éclate si dramatiquement. Vous vous rappelez la confession du roi, et comment Nemours, venu pour le tuer, mais ayant surpris l'aveu de ses remords et de ses tortures, trouve soudainement une meilleure vengeance et, jetant son poignard, dit au vieux monstre épouvanté : « Je me trompais ; ce qu'il me faut, ce n'est pas ta mort, c'est ta vie. »
Qui ? moi t'en délivrer ! Je t'ai trop vu souffrir. Achève donc de vivre, ou plutôt de mourir. Meurs encor, meurs longtemps, pour que tes artifices. Pour que tes cruautés t'amassent des supplices ;
Pour qu'à tes tristes jours chaque jour ajouté Soit un avant- coureur de ton éternité.
Attends-la : que plus juste et plus impitoyable, Elle vienne, à pas lents, te saisir plus coupable. Dieu, Je connais ses maux, j'ai reçu ses aveux ; Pour me venger de lui, je m'unis à ses vœux. Satisfaites, mon Dieu, son effroyable envie. Un miracle ! la vie ! ah 1 prolongez sa vie !
Remarquez que Louis XI a été écrit en 1827 ou 1828, que Marino Faliero a été joué en 1829, c'està-dire la même année que Hernani, et que Louis XI et Marino Faliero sont conçus suivant une poétique aussi libre que les drames même de Victor Hugo. Nous n'en conclurons point que le bon, l'excellent Delavigne « fasse la pige » à l'énorme poète. Mais nous dirons qu'il fallait donc bien que certaines idées de rénovation dramatique fussent alors dans l'air ; que Casimir n'a pas été, comme on est trop tenté d(> le croire, un esprit à la suite ; qu'il a fait autre cliosr que d'imiter avec prudence et adresse les Hugo, les Vigny, les Dumas père, et qu'enfin il a eu sa part, et très personnelle (la chronologie de ses œuvres le prouve) dans l'heureuse évolution du théâtre aux environs de 1830,
Il s'en rendait lui-même très bien compte. Il écrivait tranquillement, en 1829, à propos de Marino Faliero:
« J'ai conçu l'espérance d'ouvrir une voie nouvelle (lui aussi, vous voyez !), où les auteurs qui
suivront mon exemple pourront désormais marcher avec plus de hardiesse et de liberté .. Deux systèmes partagent la littérature. Dans lequel des deux cet ouvrage a-t-il été composé ? C'est ce que je ne déciderai pas, et ce gui d'ailleurs me paraît de peu d'importance... L'histoire contemporaine a été fertile en leçons ; le public y a puisé de nouveaux besoins : on doit beaucoup oser, si on veut les satisfaire. L'audace ne me manquera pas pour remplir, autant qu'il est en moi, cette tâche difïicile. »
Puis, il remarquait que nos grands classiques ont tous innové dans leur temps, et il ajoutait : « C'est, en quelque sorte, les imiter encore que de chercher à ne pas leur ressembler. »
Ne trouvez-vous point qu'il y ait là plus de philosophie, peut-être, et d'esprit critique que dans la préface de Cromivell ?
Encore une fois, nous sommes devant le génie de Hugo comme des brins d'herbe aux pieds d'un chêne, et Casimir lui-même n'est qu'un arbrisseau de bonne volonté... Il n'en est pas moins vrai que la Fille du Cid est de 1839 et fort antérieure, par conx'quent, à la Légende des Siècles. Vous vous rappelez les beaux poèmes sur le Cid dans la première Légende, et, dans la seconde, l'avalanche de petits quatrains héroïques (il y en a bien une centaine) qui descend des lèvres du vieux Gampéador.Ce par quoi Hugo couronne l'héroïsme du grand chevalier, c'est la bon té. "^ Or, Delavigne l'avait déjà fait dans la Fille du Cid.
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Le Cid a un neveu, le très jeune Rodrigue, que s;i mère mourante a voué à TEglise et qui a été élovc dans un couvent. Mais le petit novice, qui n'a pas du tout la vocation et qui, au surplus, adore sa cousine. a voulu partir pour la guerre avec son oncle. Il s'ol d'abord très bien conduit ; seulement, après avoir tué son premier Sarrazin, le cœur lui a manqué, i\ rc pauvre petit; la vue du sang lui a fait mal, et il s'est, peu s'en faut, retiré de la mêlée. Il est écrase de honte et n'ose aborder l'aïeul. Alors lui, le graml Cid, dans sa divine indulgence, s'approche de l'enfant malheureux, et, pour le consoler, sachant bien qu'au fond le petit a du cœur et qu'il prendra sa revanche, il feint d'avoir, lui aussi, faibli dans le combat, et il s'en accuse en grommelant... Et, peu à peu, l'enfant comprend le miséricordieux mensonge; il s'écrie :
0 mon père ! ô clémence ! ô douceur adorable ! Pour me faire innocent, tu te faisais coupable. Je mourais si d'un ir.ot tu m'avais outragé, Et tu rends à la vie un cœur découragé •. Il renaît : laisse- moi cacher dans ta poitrine Ce front que le remords sous tes bontés incline ; Laisse-moi, soulagé du poids de mes douleurs, Respirer l'héroïsme en y cachant mes pleurs.
Et le Cid, tenant l'enfant embrassé :
Répands, jeune lion, répands ces pleurs que j'aime : Ils n'auront sur mon sein de témoin que toi-même.
Quand il touche à l'honneur, qu'un souffle ternirait, Pour qu'un avis profite, il faut qu'il eoit secret.
Et plus loin :
Ces plenrs vont enfanter d'incroyables prouesses : La mort en va sortir, la gloire ; et, cette fois, Tu vas m'épouvanter, filleul, de tes exploits.
Lisez toute la scène: elle est vraiment émouvante et grande, et j'en dis autant de la mort du Cid au dernier acte...
Mais non seulement Delavigne a eu son rôle original dans la révolution romantique ; il a peut-être un plus rare mérite : il est le seul, je crois, entre Beaumarchais et Augier, qui ait soutenu la dignité de la grande comédie. Et Chantavoine a très bien lait d'insister sur ce point.
Je n'ai rien. contre Scribe (je vous le jure, ô mon bon maître Sarcey !), je n'ai rien du tout, sinon ([u'il me laisse froid comme glace, et que ses trois cents vaudevilles paraissent aujourd'hui aussi insignifiants qu'ils furent amusants. Casimir a fait, lui, deux comédies au moins qui signifient quelque chose, qui ont de la substance et du suc.
Il y en a dans Y Ecole des Vieillards, qui est de 1823. Je pense que le bon Delavigne est le premier qui, dans la comédie du moins, ait traité sans moquerie, avec sympathie et respect, l'amour d'un « barbon. » (Je vous' dis que ce Casimir est un novateur effréné !) Le sujet était bien de ce siècle- ci:
yi IMPRESSIONS DE THÉÂTRE
car vous savez que, de notre temps, le sentimenl public a prolongé de beaucoup, pour les hommes et même pour les femmes, l'âge où il n'est pas encore ridicule d'être amoureux. Arnolphe, aux yeux de Molière, est grotesque parce qu'il aime à quarantetrois ans; mais quarante-trois ans, aujourd'hui, c r^t à peine la seconde jeunesse ! Eh bien, supposez qu'Arnolphe ait soixante ans, et qu'il ne soit pas bête, et qu'il aime Agnès sans égoïsme, et qu'il l'épouse, et qu'Agnès se laisse épouser très volontiers, et qu'elle ait pour Arnolphe une très franche et très profonde affection: qu'arrivera-t-il?... La pièce de Casimir Delavigne est pleine de sens, parce que le drame surgit, ici, moins encore des travers vices ou passions des personnages que des choses elles-mêmes. Ce sont les choses toutes seules, en dépit de la générosité et de la loyauté du vieux mari et de sa trop jeune femme, qui punissent la louchante déraison de cette union disproportionnée. Et cette comédie a des larmes: le vieux Danville souffre pour de bon ; il souffre tout autant que souf frira, six ans plus tard, le vieux Gomez de Silva. Et toutefois nous sentons que la jeune Hortense est lésée après tout, et que, elle aussi, elle est à plaindre. Et le dénouement est mélancolique : car, s'il est heureux, il est exceptionnel et ne saurait être définitif
Vous connaissez ces vers sur le Havre, qu'on cite toujours pour s'en moquer :
Charmante ville !
Elle fut mon berceau ; doux climat, sol fertile ; D'aimables habitants... Un site ! Ah ! quel tableau ! Après Constantinople, il n'est rien d'aussi beau.
Evidemment, ces vers sont ridicules si on les donne pour des vers lyriques, extraits de quelque Messénienne. On ignore, ou Ton oublie, qu'ils se trouvent dans la première scène de V Ecole des Vieillards et qu'ils font partie d'un dialogue familier où deux vieux bourgeois échangent leurs souvenirs. Dès lors, ces vers restent assez plats, si vous voulez (et j'imagine que l'auteur le savait bien), mais ils ne sont plus du tout ridicules: ils ont même du naturel, de la bonhomie et de la prud'homie... Je ne veux pas, moi, qu'on blague Casimir !
J'arrive, avec Chantavoine, au chef-d'œuvre, — peu connu, — de Delavigne : la Popularité.
La Popularité n'est autre chose qu'une comédie vaste et drue de mœurs politiques, à mettre à côté du Fils de Giboyer, des Effrontés et de Rabagas. Le sujet est grand, et si bien pris dans le vif des choses du siècle qu'il reste rigoureusement actuel au bout de cinquante-cinq ans. On y recueillerait, et par centaine, des vers excellents et sans rides, saisissants par l'application directe qu'on en pourrait faire encore aux mœurs présentes. Car les vanités, les égoismes, les appétits, les faiblesses, les lâchetés, les perversions du sens moral dont la plupart des personnages de la pièce nous donnent le spectacle,
% IMPRESSIONS DE TlIft.VTRE
sont dliier, d'aujourd'hui et de demain, et les dangereuses tentations auxquelles est exposé Edouard Lindsey ne sont que les plus avouables de cilles où nos hommes politiques ont l'habitude de succomber. Combien en avons-nous vu qui étaient d'honnêtes gens dans le privé (je ne parle point des autres) et qui, comme hommes publics, glissaient par ambition, par faiblesse, par peur, — par peur surtout — à des actions mauvaises ou douteuses ! Et que de mal cela nous a déjà fait !... Au fond, il s'agit de savoir s'il y a deux morales: la morale chrétienne et la morale politique (on dit qu'il y en a une troisième, qui serait la morale des affaires, mais qui tend de plus en plus à se confondre avec la seconde]. Quel sera le choix du généreux Edouard?
Nous sommes en Angleterre, sous la dynastie d'Orange, à une époque où les Stuçirts sont encore menaçants. Le grand orateur Edouard Lindsey est en lutte contre le ministère, qui vient de proposer une loi illibérale. Edouard jouit d'une immense, d une enivrante popularité, et il dépend de lui seul, à 1 occasion des funérailles d'un vétéran de son parti, de déchaîner la révolution. Or, tout d'un coup, il voit clair: le parti révolutionnaire et le parti des Stuarts se sont rapprochés (nous connaissons ces alliances) pour préparer ce soulèvement dont chacun d'eux espère profiter. La révolution, ce sera sûrement la guerre civile, et ce sera ensuite l'anarchie ou le despotisme... Le devoir de Lindsey est de
reculer. Mais des deux côtés on le menace s'il recule. Puis, les circonstances sont combinées de telle façon (je regrette de ne pouvoir entrer dans le détail) que, s'il fait son devoir, il perd le meilleur de ses amis, il perd une femme qu'il adore, et enfin il déshonore son propre père. L'ami, l'amoureux et le fils se liguent en lui contre l'honnête homme. Et, d'autre part, il n'a qu'à laisser faire et, d'eux-mêmes, les événements le portent à la dictature. La tentation est terrible... Lindsey a le courage d'y résister.
Du coup, sa popularité croule ; il est couvert d'injures et traîné dans la boue; il reste seul, — avec son honneur.
Ce beau sujet est développé avec une ampleur et une éloquence singulières. La forme est, ici, supérieure à celle même des comédies en vers d'Emile Augier. Je suis persuadé que la Popularité pourrait (Hre reprise aujourd'hui avec un très grand succès. I'('ut-êtn3 le public y trouverait-il çà et là un peu (I austérité, et jugerait-il aussi que Lindsey résiste un peu trop aisément à la tentation. Mais les types dont Lindsey est entouré n'ont pas cessé d'être vivants: c'est Mortins, le révolutionnaire de tempérament, honnête, mais le jugement et la conscience obscurcis par la griserie de joie et d'orgueil qui est dans la révolte ; c'est Thomas Goff, le bourgeois et le badaud radical ; lady Straflord, la belle et un peu théâtrale conspiratrice ; Caverly, le conservateur égoïste et sceptique ; lord Derby, l'aristocrate libéral
par terreur; et c'est Godwin, un premier crayon très poussé déjà, — et plus noir, — de Giboyti'. Ecoutez ce fragment d'autobiographie du pamphlétaire et du forban de lettres:
Quand je criai misère en arrivant à Londre,
Dans ce désert peuplé qui daigna me répondre ?
Personne : sans me plaindre on me laissa crier.
Quand je cherchai la gloire au fond d'un encrier,
Qui donc prit en souci mon début littéraire ?
Personne. Quand le sort, las de m'être contraire,
Pour un modique emploi fit qu'on me trouva bon,
"iai m'y soutint ? Personne. Evincé sans raison,
Qui me tendit la main ? Personne encor. De rage,
Je rêvai sous le toit de mon cinquième étage
Que je faisais fortune en rendant coup pour coup :
Je m'endormis mouton et me réveillai loup.
Pour mordre à belles dents tout fut de mon domaine ;
Je tombai sans pitié sur la sottise humaine,
J'écorchai, déchirai le troupeau des trembleurs :
Guerre ou tribut !... Danseurs, acteurs, auteurs, parleurs,
Pour ses gestes, ses pas, son discours, son volume.
Tout paya : je battis monnaie avec ma plume.
Je fus far les bureaux fêté, doté, rente;
Et ce qu'un brave Anglais, qui pour l'amirauté
S'escrima quarante ans de Piymouth à Surate,
N'a pas comme marin, je l'eus comme pirate.
Mais qui m'a ftiit mon sort ? Personne. Craint de tous,
Qui peut m'airaer? Personne. Or, j'en appelle à vous.
N'ai- je pas cent raisons, dont la moindre est fort bonne,
De n'aimer, n'estimer, et n'épargner personne ?
Et voici maintenant des vers qui contiennent la morale politique de la pièce, et qui, si je ne m'abuse,
CASIMIR DEI.AVIGNE 99
ne feraient point mauvaise figure dans un premier- Paris du Journal des Débats. Mortins vient de dire à Lindsey :
Qu'importe le chaos ! et qu'il en sorte un monde !
Et Lindsey répond, comme ferait André Heur-
teau :
Ce monde, il est créé. Rends-le meilleur, plus pur ; Ne détruis pas : corrige ; et, quand il sera mûr Pour des destins plus beaux et pour des droits plus larges, Sa raison le fera, ce bien dont tu te charges.
Tu veux fonder, dis-tu, des lois républicaines ?
Et sur quoi ? sur des mœurs : où sont nos mœurs romaines ?
Tel qui fronde un abus s'engraisse d'un plus grand ;
Le suffrage avili s'achète à prix courant ;
En gloire l'infamie avec de l'or se change :
Qui bâtit là-dessus bâtit sur de la fange.
Corrigeons donc les mœurs pour réformer les lois :
En créant des vertus nous enfantons des droits.
Nous hâtons du progrès la marche irrésistible ;
Et si gouvernement fut jamais perfectible,
C'est le nôtre : avançons, il avance avec nous.
Nous concluons, Chantavoine et moi, que Casimir Delavigne fut un homme de très grand talent ; qu'il ouvritles voies à Emile Augier; qu'entre notre théâtre classique et les parties supérieures du théâtre des trente-cinq dernières années, c'est lui, presque tout seul, qui noue la chaîne; qu'il est donc, dans le développement de notre littérature dramatique, une
100 MPRESSIONS DE THÉÂTRE
utilité de. premier ordre, et que cela semble din' peu, mais que cela dit beaucoup.
Et songer que les comédiens, qui étaient allés au Havre réciter des morceaux de Casimir, ont omis les Limbes, celte pure petite merveille! J'en suis encore indigné.
Porte-Saint- Martin : Monte-Cristo, drame d'Alexandre Diuuas et Auguste Maquet, version nouvelle, en cin(i actes et quinze tableaux, de M. Emile Blavet.
18 mars 1894.
Louons Tadresse et la décision, la justesse de coup d'oeil et la sûreté de main de M. Emile Blavet, qui a su enfermer tout Monte Cristo dans un drame de dimensions amples, mais non point extravagantes, enserrer dix volumes dans cinq actes, ramener qua rante-cinq tableaux à quinze et faire tenir quatre soirées dans une seule.
Cet homme subtil doit très bien faire une malle...
Monte-Cristo est un des meilleurs contes qu'on ait jamais contés ; c'est, par le sujet, un des plus universellement intelligibles, divertissants et émouvants. Sous l'incroyable luxuriance des épisodes et des complications, l'idée est toute simple, faite
pour plaire, dans tous les temps, à toutes les huma nités, blanche, jaune ou noire, ignorante ou savante, — femmes, enfants, vieillards, valétudinaires. C'est d'un intérêt aussi général peut-être et accessible à tous que Robinson Crusoé. Cette histoire d'un homme dont la solitude et la souffrance développent l'intelligence et la valeur morale, puis qui reparaît en punisseur des méchants et qui, se vengeant, venge aussi la justice..., pendant qu'elle se déroulait sur la scène, je me disais que nos chers ancêtres indirects, les Ioniens d'il y a trois mille ans, l'avaient déjà presque entendue, que le père Dumas s'était appelé Homère, et que, en dépit de la vulgarité, — alerte d'ailleurs et plaisante, — de sa forme, Monte-Cristo ressemblait étrangement, dans le fond, à la divine Odyssée.
Le château dif, ce fut, pour Ulysse, l'île des Lotophages, et l'île de Circé, et l'île de Polyphème. Et certes, l'évasion d'Edmond Dantès est d'une surprenante ingéniosité ; mais la façon dont Ulysse s'évade avec ses compagnons de l'antre du Cyclope n'est pas non plus d un sot. Oserai-je remarquer qu'Ulysse a sur Monte-Cristo l'avantage de la bonhomie ? Il n'est point romantique pour un sou. Et quelle floraison naïve de propos pittoresques ! « ... Il y a là de grands béliers dont la toison touffue est de couleur sombre. Sans bruit, je les réunis trois à trois avec de l'osier tendre... Celui du milieu porte un homme ; les deux autres, marchant à
ses côtés, doivent sauver mes compagnons .. Je réserve pour moi le bélier le plus fort, je le prends par le dos, je me roule dans la toison de son ventre, et de mes mains je m'entortille solidement avec sa longue laine... Aux premières lueurs du jour, le Cyclope pousse au pâturage les mâles de son troupeau ; les femelles, qu'il n'a pu traire, les mamelles gonflées, bêlent dans leurs parcs. Leur maître (vous vous rappelez qu'Ulysse lui a crevé l'œil ?) effleure de ses mains au passage le dos de tous les béliers, et l'insensé ne s'aperçoit pas que nous sommes attachés sous leur poitrine touffue... » Cela ne vaut-il pas bien le sac mélodramatique de Dantôs ?
Une puissance cachée, qui n'est autre que la Providence, veille également sur le roi d'Ithaque et sur le comte de Monte-Cristo : ici, sous les traits de l'abbé Faria, et, là, sous les espèces de Pallas- Athènè. Et, comme Minerve donne à Ulysse la sagesse et la force, l'énigmatique abbé livre â Dantès le trésor du cardinal Spada. Car il ne vous échappera point que ce trésor peut être considéré comme une manière de symbole, comme le signe matériel de la force accumulée par Dantès en quatorze ans de patiente méditation. — Mercedes, comtesse de Morcerf, est une Pénélope qui, lassée d'attendre, se serait décidée à épouser le violent Eurymaque ou l'orgueilleux Antinoos. — N'estimez-vous point que le retour d'Ulysse, uniquement armé de son
bon droit et de l'amitié d'une déesse, et pénétrant en haillons dans son propre palais, est peut-être aussi tragique, et d'une conception moins grossière, que la rentrée à Paris du mystérieux et fastueux comte, armé d'inépuisables richesses ? Les neuf derniers chants de l'Odyssée sont d'ailleurs une merveille d'ingénieuse combinaison dramatique, peut-être égale aux meilleures inventions des Dumas efdes Sue, et tout à fait surprenante chez un homme dénué, comme le fut l'excellent aède ionien, du secours de l'écriture. — Comme Ulysse le fidèle Eumée, Monte-Cristo récompense l'honnête Morel. Contre leurs ennemis, tous deux sont implacables. Le roi d'Ithaque n'a pas même pitié des jolies servantes qui, faibles, raillèrent Pénélope et furent douces aux prétendants. Savourez, je vous prie, ce petit tableau : « ... A ces mots, il assujettit au haut d'une colonne le câble d'un navire, et l'étend tout autour du donjon, de sorte que les pieds des captives ne puissent toucher la terre. Telles des grives se prennent au filet dans les buissons de l'enclos qu'elles envahissent, et goûtent un triste repos : telles ces filles ont le cou serré dans des lacets qui les font périr ignominieusement. Elles remuent un moment les pieds, pas longtemps. » Mais, tandis que Dan tes ne venge que lui-même, songez qu'Ulysse venge sa femme, son fils et ses sujets. Et quelle émotion et quelle tendresse, finement graduées et appropriées, dans ses rencontres successives avec
son porcher, avec son fils, avec son chien, avec sa femme, avec son père ! Est-ce me hasarder beaucoup que de trouver une humanité plus franche, plus vraie, plus vivante dans le roi d'Ithaque et de l'âpre Zacynlhe que dans le comte de Monte-Cristo et autres îles chimériques ?
Savez-vous à quelle condition j'aimerais pleinement le héros de Dumas ? Je voudrais que cet étroit justicier se lassât peu à peu de se faire justice. Il exercerait, contre les plus triomphants de ses ennemis, ses premières représailles : puis, insensiblement, sa vengeance même lui deviendrait amère, — ou même insipide ; il se sentirait horri- ^blement fatigué de haïr. Puis, à mesure qu'il connaîtrait la vie secrète des coupables, il découvrirait qu'ils ont déjà, sans lui, reçu leur châtiment. Il s'apercevrait aussi que, quoi qu'il fasse, il ne peut les punir sans frapper autour d'eux des créatures inûocentes. Il reculerait avec terreur devant l'impossibilité de prévoir et de limiter les conséquences obscures et les contre-coups lointains de ses vengeances personnelles. Il sentirait qu'il est terrible de s'arroger le rôle de Dieu. Puis, il apprendrait la vie, qu'il ignorait, comme tout le monde, à vingt ans, et que quatorze années de prison n'ont guère pu lui ensei^ gner. Des faiblesses, des commencements de péché qu'il surprendrait en lui-même achèveraient de l'incHner à l'indulgence. Il cesserait d'étaler un insupportable orgueil. Pourtant, comme il est très puis-
t06 IMPRESSIONS DE THÉÂTRE
sant, il so donnerait le plaisir, par des machination^ savantes, d'amener ses ennemis à deux doigts de lour perle et jusqu'au bord du châtiment ; mais, quand il les tiendrait dans sa main, dégoûté et tranquille, il se contenterait de les appeler par leur vrai nom et de leur remémorer leur infamie, et il leur pardonnerait avec mépris...
En somme, je crois bien que VOdxjssée, le premier en date des romans du père Dumas, en reste aus>i le meilleur. Mais que Monte-Cristo est amusant !
L'OEuvRE : Solness le Constructeur, pièce en trois actes, de M. Hciirilv Ibsen, traduite par M. Prozor.
8 avril 1894.
Solness le Constructeur, la dernière œuvre de M. Ibsen, est comme qui dirait la monographie dramatico-symbolique de l'écrivain et de l'artiste de génie, observé à l'époque de sa maturité.
1° Généralement l'homme de génie est un inquiet. Assez souvent il commence par être le croyant d'une religion positive. Puis son esprit s'émancipe, et il ne croit plus qu'à F « Humanité. » Ainsi firent Lamartine, Hugo et tant d'autres. Ou bien il se repose simplement dans le nihilisme. Mais enfin, et quel que soit le sens de son évolution, il « évolue. » On peut toujours distinguer dans son développement, ne fût-ce que les trois « manières » attribuées si ingénieusement à Raphaël par l'excellent BouiUet : il se cherche, — il se trouve, — il se dépasse. -.
Et c'est pourquoi, après avoir, dans sa période de foi, édifié des églises, Solness construit, dans sa' période d'humanitarisme, des maisons pour les hommes, et enfin, dans l'âge de l'orgueil délirant, de hautes tours, du sommet desquelles il pourra, selon laventure, interroger Dieu ou constater que le ciel est vide.
2» L'homme de génie est impropre aux affections de famille. Il y aura toujours une chose qu'il préférera à une femme ou à des enfants : son art ou son rêve; à ce rêve il sacrifiera, invinciblement et ingénument, les coeurs dont il est aimé. C'est ainsi : la faculté de traduire les choses dans des représentations plus belles et plus expressives que les choses mêmes, celte faculté, chez celui qui en est éminemment doué, abolit presque la vulgaire puissance d'aimer des personnes :
Car des emplois de feu demandent toute une âme.
Ceci est un très vieux lieu commun et qui prête aux effets de rhétorique ; mais, que voulez-vous ? il y a des vérités déclamatoires.
Et c'est pourquoi Solness a sacrifié à son rêve, c'est-à-dire à lui-même, son foyer, sa femme et ses enfants. Il habitait une vieille maison, que M""* Solness aimait à cause des souvenirs dont ses murs étaient pleins. Solness n'y a pas précisément mis le feu ; mais, ayant remarqué à la cheminée une fissure dangereuse, il a négligé de la boucher, espérant
vaguement l'incendie. Et Tincendie, un soir, a éclaté, et la vieille maison a été détruite, — telles les vieilles croyances de Solness. Il Ta, dis-je, laissée brûler, pour le plaisir de la rebâtir plus belle. Et, à la suite de l'émotion éprouvée, le lait de M""* Solness a tourné, et les deux jumeaux qu'elle nourrissait sont morts. Depuis, la mère ne veut plus être consolée, et Ton nous dit, sans nous rexpîiquer, qu'elle ne peut plus avoir d'enfants. Solness la voit soufTrir, il sait qu'elle soufTre par lui, et il n'a pas le courage de faire ce qu'il faudrait pour lui rendre un peu de joie. — L'homme de génie a tué chez lui, en quelque façon, Fépoux et le père.
3° L'homme de génie, mûr, a la haine, non point de la jeunesse et de l'amour, mais (vous sentez la nuance) de ceux qui sont jeunes et de ceux qui sont amoureux. Car d'abord, les jeunes gens, c'est, pour lui, la « concurrence. » Ce sont eux qui le remplace ront, qui font dire qu'il vieillit, que son œuvre « date » déjà. Il sent ce qu'il y a de dédain dans leur déférence. L'épine au cœur d'Eschyle s'appelle Sophocle ; au cœur de Corneille, Racine ; au cœur de Gormas, Rodrigue. — Et l'homme de génie déteste aussi les amants : il ne leur pardonne pas d'avoir des joies qu'il n'a jamais su goûter, lui, avec plénitude et simplicité, et dont il est exclu par l'indomptable inquiétude de son âme et par son incapacité d'aimer autre chose que ce qui est éternel... Est-ce que vous n'avez pas été exaspéré, quelquefois, parles
allures, par l'air d'insolente et niaise béatitude de deux jeunes mariés rencontrés en chemin de fer? Getteexaspérationqui tient, chez nous, à une disposition accidentelle tientchez l'homme de génie à un état d'esprit congénital. Il est l'exilé des joies communes.
Et c'est pourquoi Solness se montre si dur pour son 4 élève Dagmar et pour sa petite teneuse de livres Kaya. Il refuse d'examiner les dessins de Dagmar, craignant d'y trouver du talent. Il ne veut pas que Dagmar travaille pour son compte, car il tremble que ce disciple ne lui enlève sa clientèle. Il laisse mourir 1« père du jeune homme sans la consolation de voir son fils établi. A tous les arguments, à toutes les supplications il répond : « Je ne peux pas. » Il ne veut point que Dagmar épouse Kaya, parce qu'il a peur qu'ils ne soient heureux. Et il rudoie, il bouscule la jeune fille, si douce, si soumise, si absolument dévouée, parce qu'il lui envie obscurément la joie qu'elle a de pouvoir adorer un grand homme et en aimer un petit. Il a la dureté des hommes trop admirés, de ceux qui ont fait glousser et pâmer beaucoup de femmes, de ceux dont elles se sont disputé les mouchoirs, les boutons ou les poils do barbe; qui, traités comme des dieux, se comportent en dieux et ne trouveraient point étrange de marcher dans la rue sur une jonchée volontaire de corps féminins.
■4o Toutefois, il y a presque toujours une femme par qui l'homme de génie mûrissant se plait spé-
cialement à être adoré, qu'il n'aime pas précisément, mais ea qui il s'aime, et qui lui est le miroir choisi de son orgueil. Cela a été magnifiquement exprimé par Lamartine dans une pièce des Harmonies : le Mont-Blanc. Il vient de peindre l'âpre solitude de la haute montagne et les tempêtes dont elle est battue, et de montrer, à ses pieds, la vallée charmante où le lac recueille l'onde des glaciers. Et, s'adressant au mont sublime : — « Comme toi, le génie s'isole pour resplendir, et les ouragans le flagellent comme toi :
Mais souvent, caché dans la nue, Il enferme dans ses déserts.
Comme une vallée inconnue, Un cœur qui lui vaut l'univers.
Ce sommet où la foudre gronde, Où le jour se couche si tard, Ne veut resplendir sur le monde Que pour briller dans un regard.
En le voyant nul ne se doute Qu'il ne s'élance au fond des cieux.
Qu'il ne fend l'azur de sa voûte Que pour être suivi des yeux,
Et que, de nuage en nuage S'il monte si haut, c'est pour voir, La nuit, son orageuse image Luire, ô lac, dans ton beau miroir !
Et c'est pourquoi Solness, si dur à tout le monde, accueille si doucement Hilda Wangel. Hilda n'était
lis IMPRESSIONS DE THÉÂTRE
qu une petite fille quand Solness Vint dans sa paroisse et attacha lui même une couronne à la flèche du clocher construit par ses mains. Il lui apparut comme un personnage surnaturel; et Solness, jouant avec l'enfant rêveuse, lui promit de lui donner, dans dix ans, un royaume. Les dix ans sont passés ; et Hilda, devenue une belle jeune fille, vient réclamer son royaume avec une fantasque assurance. Solness lui sait extrêmement gré de l'avoir cru capable de tenir une si extravagante promesse. Certes, il la tiendra. Le royaume de Hilda ce sera le génie de son ami. Elle aura la gloire d'être le lac unique sur qui . le grand mont se penche et qui le reflète. Lac perfide ! Miroir corrupteur ! Il est arrivé que le caprice d une petite fille fit faire du chemin, sinon à l'amour, du moins à l'orgueil de son grand homme. Une névrose de femme et cette autre névrose, dit-on, qui est le génie, peuvent très bien, même sans que celui-ci soit parfaitement compris par celle-là, conspirer à une même fin tragique... Et ceci mo mène à mon dernier point :
5o L'homme de génie, souvent, finit mal : par l'orgueil démentiel, par l'érotomanie, par l'ennui sans bornes, par le suicide... Il se sent un monstre, mal adapté désormais aux ordinaires conditions de la vie humaine. Ou bien, simplement, méprisant la critique, il surabonde dans son propre sens, il rêve on ne sait quoi d'énorme, il enfante des œuvres déséquilibrées et obscures, où il se répète en se
déformant, où ses anciens défauts s'exagèrent jusqu'à la manie. Après le Cid, Pertharile ; après les Misérâbles, l'Homme qui rit ; après Jocelyn, la Chute d'un ange. Et les critiques de l'école du bon sens le comparent à Icare, qui eut le vertige et se cassa les reins. Le cercle d'adoration qui l'isole du monde réel achève de lui en faire perdre la notion exacte ; et ce sont ses fervents eux-mêmes qui le tuent en lui persuadant qu'il a les ailes surhumaines de Dédale.
Et c'est pourquoi, voulant entièrement répondre à l'idée que la petite Hilda Wangel s'est formée de lui, Solness, bien qu'alourdi par l'âge, promet de grimper jusqu'au sommet de la tour qu'il vient de construire, et d'y attacher lui-même la couronne. Il monte au milieu de l'acclamation des foules, a le vertige, chancelle, tombe et s'écrabouille.
(Comparez à Solness le livre original, chargé de pensée, fumeux parfois, et d'une beauté sombre, de M. Léon Daudet : l'Astre noir.)
Voilà ce que j'ai compris, pour ma part, au dernier drame de M. Ibsen... Ce drame pourrait bien être, à lui aussi, sa dernière tour. — J'ignore quelle a été l'explication du conférencier. M. Camille Mauclair, n'ayant entendu que les dernières phrases de son oraison. Je sais seulement que M. Mauclair est un esprit ardent et combatif, et j'ai connu, par son livre récent : Eleusis, causeries sur la cité intérieure, qu'il avait une assez grande abondance d'idées,
encore qu'un peu confuses... — Je suis de plus en plus convaincu que ces jeunes gens, avec leur idéalisme vague et leur fureur d'individualisme, ressuscitent tout bonnement la littérature philosophique et romanesque d'il y a cinquante ans. (Relisez, s'il vous plaît, Spiridion, les Sept Cordes de la lyre, et l'insupportable mais très significative Lélia. Je cite toujours George Sand, parce qu'elle eut un merveilleux don de réceptivité, et que son œuvre est le vaste réservoir de toutes les idées de son temps.) Mais il est juste d'ajouter que nos jeunes écrivains apportent à cette exhumation, peut-être inconsciente, une intransigeance de zèle qui rajeunit leurs découvertes.
Pour en revenir à M. Ibsen, dont on ne saurait assez répéter que tout l'essentiel de sa philosophie est dans George Sand, je pense qu'il lui advient ce qui est arrivé déjà à d'aussi grands que lui ; que ses ouvrages sont de valeur inégale et que, si les Revenants, Maison de poupée et Rosmersholm sont peutêtre des chefs-d'œuvre, la Dame de la mer, Solnessle constructeur sont peut-être des pièces médiocres et, en tout cas, ne sont presque plus des œuvres dramatiques. Puis, dans Solness, on ne voit vraiment pas assez à quoi sert le symbole, et Ton voit trop par où il est gênant. Pourquoi Solness n est-il pas cequ'ilreprésente :un écrivain, un savant, un peintre, un sculpteur, un artiste de génie ? Que nous veut cet entrepreneur de maçonnerie ? Je ne dis pas
qu'on ne puisse mettre du génie dans la construction d'une église de village, ou même d'une villa, ou d'une maison de rapport ; mais enfin ce ne sont point là des ouvrages où le génie se fasse aisément reconnaître et ait beaucoup d'occasions d'éclater. J'entends bien que les bâtisses de Solness symbolisent les œuvres de l'esprit ; mais à quoi bon les symboliser ? Cet outillage de petit architecte, ces planches à dessin, ces équerres et ces lavis qui encombrent la scène rendent presque grotesques les prétentions intellectuelles du héros. Et quand nous voyons ce maître-maçon arborer le bouquet sur la bâtisse neuve, nous avons peine à nous ressouvenir que c'est proprement Phaéton usurpant le char du Soleil.
Malgré tout, il est impossible, n'est-ce pas ? qu'un drame signé Ibsen soit sans intérêt. M"'« Solness et la petite Kaya sont d'exquises figures de résignation, et la première scène entre Solness et Hilda est d'une poésie ravissante.
BICERNSON
L'(Mv\UE : Au-dessus des forces humaines, pièce en deux actes , de M. Biœrnstierne Biœruson , traduction de M. Prozor.
25 février 1894.
Il n'est guère possible que vous soyez aussi ignorants que moi. Je vous livrerai cependant, à tout hasard, quelques petites notes touchant Biœrnstierne Biœrnson. Jeles dois à l'obligeance de M. Bernardini-Sjœstadt, qui publie dans la Revue hebdomadaire une série d'études consciencieuses et intéressantes sur la littérature Scandinave.
M. Biœrnstierne Biœrnson (ces deux noms signifient Front d'ours, fils d'ours) se pique, en effet, d'être un ours. Il est beaucoup plus purement Norvégien que son rival Ibsen. Séparatiste et puritain, il a dirigé avec beaucoup de piété le théâtre de Bergen. Ibsen aussi fut directeur de théâtre. Evidemment, nous n'avons pas à Paris d'impresarii de ce poil.
M. Biœrnson a quelque soupçon de son mérite. On lui prêle ce propos : « Je suisroi dans b royaume de l'esprit », et cet autre : « Il y a deux hommes en Europe qui ont du génie : moi et Ibsen, en admettant qu'Ibsen en ait. » Il écrivit des drames et des poèmes romantiques, et fut le Victor Hugo de la Norvège. Il écrivit des nouvelles rusMques et édifiantes et fut le George Sand des fiords. Puis, un beau jour, le critique danois Brandès, dont une des spécialités est dinitier le pôle aux nouveautés françaises et qui paraît jouer, en Scandinavie, un rôle analogue à celui de la modiste dans nos villes de province , révéla à M. Biœrnson la philosophie de Taine. Du coup, M. Biœrnson devint positiviste, mais en gardant un tour d'esprit et des sentiments puritains.
Car c'est ainsi qu'ils font tous, les écrivains de là-bas. Romantiques, naturalistes, positivistes, révolutionnaires, il est également vrai que leurs œuvres nous donnent l'impression du « déjà vu » et que pourtant l'accent nous en est entièrement nouveau. C'est qu'ils sont toujours et quand môme « religieux », et qu3 nous ne le sommes plus guère que par curiosité ou artifice.
Nous avons vu, l'an dernier, au Théâtre-Libre, Une Faillite. Là, le puritanisme de l'auteur ne va qu'à demander plus de probité et de franchise dans les affaires commerciales et les opérations financières. L'accent luthérien n'est sensible que dans le
BIOERNSON 119
rôle de la fille du banqueroutier. Mais Le Gant reprend avec une intransigeance farouche et naïve une thèse chère à M. Dumas : que la chasteté est aussi strictement obligatoire pour l'homme que pour la femme. Bicernson ajoute : « La femme a non seulement le droit, mais le devoir d'exiger de son époux un passé aussi immaculé que celui qu'elle lui apporte. » Parce que le pauvre Alph eut jadis une liaison (il y a longtemps de cela, et le bon jeune homme, à cette époque, ne connaissait même pas sa future fiancée), la pure Svava lui jette son gant en pleine figure. Puis, ayant su que son propre père eut autrefois une maîtresse, la vertueuse fille lui reproche avec énergie son immoralité... Ainsi, l'attache trop forte à un devoir peut nous en faire oublier d'autres. Le mot profond sur la « pudeur impudique » semble fait pour cette Svava. Et une remarque de La Bruyère nous revient aussi : « Les dévots ne connaissent de crime que l'incontinence. » Il paraît que le Gant fit rompre en Norvège plus de cinq cents fiançailles.
M. Biœrnson, converti à Taine, suivit, voilà dix ou douze ans, les cours de Charcot à la Salpêtrière. D'où le drame : Au-dessus des forces humâmes, qui passe pour son chef-d'œuvre.
C'est une pièce infiniment curieuse, et dont tout le dernier acte m'a semblé admirable.
Elle offre cette particularité d'être ironique dans sa « moralité » et profondément émouvante dans
son développement La pensée est impie et le drame est pieux. C'est un thème positiviste traité par un esprit ardemment mystique. La négation du surnaturel est dans la conclusion ; mais l'angoisse du surnaturel est répandue dans tout le reste. Le sujet de la pièce est d'une nouveauté ingénue, et qui nous débarbouille des banalités de noà guignols. Il ne s'agit point ici de la sempiternelle histoire de l'adultère ou de l'argent, ni même d'un cas de conscience ou de la recherche humaine d'une règle de vie. Ce n'est, à aucun degré', œuvre parisienne et digestive, à voir après un fort dîner. Il faut écouter cela d'un esprit sérieux, consentir à un peu d'effort. Mais enfin je ne vois pas pourquoi les drames de la conscience religieuse ne seraient pas aussi tragiques et aussi féconds en émotions que, par exemple, les drames de la vie conjugale, pourquoi l'anxiété de perdre Dieu serait un sentiment moins digne d'attention que l'ennui de perdre une maîtresse, ni pourquoi enfin le pathétique serait moindre lorsqu'il y va d'un intérêt éternel que lorsqu'il y va de l'intérêt d'un jour. Désir, inquiétude, terreur, pitié, espérance et désespoir , joie et souffrance , tout cela ne se rencontre pas moins, j'imagine, dans la lutte intérieure avec Dieu que dans quelque bourgeoise intrigue d'ambition ou d'amour. Et tout ce qu'on peut répondre sans doute, c'est que les théâtres de Paris nous ont peu familiarisés avec les drames du premier genre.
BiœRNSON 121
« On demande un miracle, un vrai miracle », tel pourrait être le sous-litre de la pièce de Biœrnson.
Soulève les voiles du monde
Et montre-toi, Dieu juste et bon !
On a dit que ce cri de Musset était puéril; que la foi qui reposerait sur des preuves tangibles, incontestables, ne serait plus la foi. Oui, ce cri n'est pas très philosophique ; mais qu'il est humain !
Nous sommes loin, là-bas, dans un village reculé de Norvège. Le pasteur Sang guérit les malades. Il les guérit de loin, en les avertissant qu'à telle heure il va prier et en leur disant de prier avec lui. Nous connaissons cela: c'est la « suggestion à distance. » La phtisie et le cancer y ont, jusqu'ici, résisté. Et ainsi le saint homme croit faire des miracles, quand il ne fait que du charcotisme sans le savoir.
Lui qui guérit les étrangers, il ne peut cependant guérir sa femme Clara, qu'une paralysie nerveuse tient au lit et qui n'a pas dormi depuis des mois. C'est que Clara, tout en adorant son saint époux, n'a pas la foi. Et ses enfants aussi, Elle et Rachel, l'ont perdue. Ils s'en confessent avec douleur à leur père. Mais Sang ne désespère point. Il se rend à 1 église, sonne la cloche, et se met en prières.
Tout à coup, un bruit effroyable retentit. La montagne qui dominait l'église s'est éboulée; mais, sur le point d'écraser l'humble temple, l'énorme ava-
lanche se détourne brusquement... Miracle? On nr saura jamais. En même temps, Clara s'endort... Miracle? Mais Charcot et Richet vous diront que la commotion éprouvée par la malade peut expliquer ce sommeil subit...
Et Sang continue à prier, seul dans Téglise. Des pasteurs de la province se rassemblent dans sa maison, discutant les « miracles » accomplis, attendant une merveille plus décisive. Ils parlent en hommes de sens, en fonctionnaires, en croyants teintés d'un honnête rationalisme... Alors un homme se présente, pâle, effaré, lamentable. C'est le pasteur Bratt. Celui-là est une âme en peine. Il raconte ses souffrances, ses tortures morales... Le monde, tel qu'il est, prouve si peu l'existence de Dieu ! Les hommes sont si loin de lui ! Ah ! si Dieu voulait se révéler 1 Et pourquoi ne ferait-il pas, dans ce canton perdu du pays des neiges, ce qu'il a daigné faire autrefois dans un coin du lumineux Orient?... Ses discours expriment une détresse infinie ; son ardeur anxieuse se communique peu à peu aux froids clergymen ; et tous, remués jusqu'aux entrailles, s'agenouillent et prient... Dieu va-t-il se manifester? L'attente est étrangement tragique...
Or, voici que des alléluias se font entendre au dehors. Sang, qui a senti que le miracle s'accomplissait, entre, extasié encore, et suivi d'une procession de fidèles. Dans le même moment, Clara, la paralytique, ouvre la porte de sa chambre et marche
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vers son mari, en disant: « Ainsi, dans la splendeur, tu viens vers moi, mon bien-aimé. » Mais, aussitôt, elle glisse, et tombe, morte. Et Sang se baisse sur elle; il murmure: « Mais... ce n'est pas cela,... ce n'est pas cela,... ou bien,... ou bien... » Et il tombe sur le corps de Clara, en poussant un grand cri. a Qu'a-t-il voulu dire? » demande un des pasteurs. » Je n'en sais rien , dit un autre. Mais il est mort. »
Miracle? Hélas! non : car Charcot, et Richet, et Bernheim vous expliqueraient ces choses, et comment la malade a pu marcher un instant, et comment 1 effort qu'il vient de faire devait tuer le guérisseur. D'ailleurs ne fût-il pas tiré au clair par ces savants hommes, ce miracle deux fois meurtrier resterait douteux ; et le pauvre pasteur Bratt n'a pas fini de promener par les fîords son âme désolée. Et enfin, quand le miracle serait sûr, Bratt recouvrerait-il la paix? Exiger un miracle pour croire, c'est, comme j'ai dit, ne plus croire ; et, d'autre part, un miracle, même dûment constaté, ne déterminera à croire que ceux qui croyaient déjà. Car nous ne saurons jamais si nous sommes en présence du « surnaturel » , ou, simplement, de l'inconnu... Oh! l'affreuse ironie de ce mélancolique dénouement!
En somme, la pièce de Biœrnson est traversée des plus beaux cris que puisse faire entendre le besoin de la certitude exaspéré jusqu'à la douleur. Il faut donc remercier M. le comte Prozor et M. Lugné-
Poë, et M. Hermann Bang, qui présida aux répétitions, de nous avoir révélé celte œuvre candide et forte , pieusement impie , d'ironie et d'enthousiasme à la fois.
GERHART HAUPTMANN
Théatre-Libre : Les Tisserands, drame en cinq actes, en prose, de M. Gerhart Hauplmann.
4 juin 1893.
La pièce traduite de l'allemand que le Théâtre- Libre nous a donnée l'autre jour est d'une constitution particulière. Pas d'intrigue : ce n'est que l'histoire, en cinq tableaux, d'une émeute ouvrière, d'une révolte de tisserands silésiens en 1848. Pas de caractère développé : il y a une quarantaine de personnages, — sans compter ceux qui neparlen pas ; mais la plupart ne font qu'apparaître, jeter leur plainte ou leur menace, et disparaître ; et de nouvelles tètes surgissent de l'ombre à chaque tableau. On pourrait presque dire que l'unique personnage, c est la foule des artisans miséreux : personnage à mille têtes, anonyme et grouillant, aux voix confuses. C'est peut-être le principal mérite de M. Gerhart Hauptmann de nous avoir donné, en
plusieurs endroits, une impression de multitude. Et il est vrai de dire aussi que M. Antoine a su, par la perfection vivante d'une mise en scène à la fois très complexe et très sûre, aider merveilleusement à cette impression.
Autre mérite de l'écrivain allemand : ces cinq tableaux de misère, de famine, de désespoir et de révolte, il a eu l'art de les soutenir par la minutie des détails, et surtout d'en graduer l'horreur : les noires peintures qu'il nous déroule avec une âpreté patiente échappent en partie à la monotonie inévitable par la vertu du crescendo.
Enfin, son impartialité de peintre me parait certaine. Quels que soient ses sentiments secrets, il laisse parler les hommes et les choses. Ses misérables ne font point de théories ; ils poussent des cris ; ils disent seulement : « C'est trop ; il faut que ça change. » M. Hauptmann n'oppose pas, systématiquement, à la vertu des pauvres la dureté des riches. Le patron qu'il nous montre n"est ni bon ni méchant: il est ce que seraient, selon toute probabilité, la plupart des ouvriers, s'ils devenaient subitement patrons. Et, de même, lorsque l'auteur nous montre le soulèvement des pauvres, il ne pallie en aucune façon la férocité, la stupidité, la bestialité de leurs fureurs déchaînées. 11 ne veut que nous faire pitié et peur, nous communiquer le sentiment de ce qu'il y a d'incurable et de désespéré dans le mal social.
GERHART HAUPTMANN 127
Je feuillette La Bruyère (c'est une de mes petites bibles) : « II y a des misères sur la terre qui saisissent le cœur : il manque à quelques-uns jusqu'aux aliments, ils redoutent Ihiver, ils appréhendent de vivre. L'on mange ailleurs des fruits précoces ; l'on force la terre et les saisons pour fournir à sa délicatesse ; de simples bourgeois, seulement à. cause qu'ils étaient riches, ont eu l'audace d'avaler en un seul morceau la nourriture de cent familles ; tienne qui voudra contre de si grandes extrémités ; je ne veux être, si je le puis, ni malheureux, ni heureux ; je me jette et me réfugie dans la médiocrité. » (Cha pitre Des biens de fortune.) — Ou bien : « Il faut des saisies de terre et des enlèvements de meubles, des prisons et des supplices, je l'avoue » (et Dieu sait si l'on pourrait allonger l'énumération !), « mais justice, lois et besoins à part, ce m'est une chose toujours nouvelle de contempler avec quelle férocité les hommes traitent d'autres hommes. » Et encore : « Il y a une espèce de honte d'être heureux à la vue de certaines misères. » (Chapitre De V homme. ) ^ Et je vous fais grâce du passage sur « les animaux farouches, mâles et femelles, répandus dans la campagne. » — Eh bien, ces phrases d'un bourgeois de France d'il y a deux cents ans, ces phrases écrites par le précepteur du petit-fils du grand Condé, expriment, en somme, assez exactement la disposition d'esprit où nous conduit et où nous laisse le drame de l'auteur allemand. Si ce drame a pu être
qualifié de « socialiste >> (il ne s'agit pas ici de théories, mais d'aspirations vagues et violentes et peut-être, hélas ! irréalisables et contradictoires), c'est que l'observation naïve de certaines souffrances est en effet la meilleure instigatrice de sentiments qui, poussés par la réflexion et la logique, deviennent révolutionnaires le plus aisément du monde. Dieu me garde d'imiter tels petits lettrés jouisseurs qui se sont fait, ou du socialisme ou de l'anarchie, une carrière ! Il est déloyal et honteux d'afficher des idées qui, si l'on en était réellement pénétré, vous imposeraient des sacrifices, des renoncements et des vertus dont on est fort incapable. Mais la pitié est bonne, même indignée, pourvu qu'elle soit humble, pourvu que nous tournions un peu de cette indignation contre nous-même. Car alors les œuvres suivront peut-être, ou du moins un petit commencement d'œuvres et d'efforts.
Il ne saurait donc être mauvais de nous rappeler que la grande majorité des hommes souffre abominablement et injustement. Chacun ne peut parler que de ce qu'il a vu ; mais ce qu'on devine derrière ce que l'on voit !... Il y a à Paris des milliers et des milliers de femmes qui, leur ménage fait et leurs haillons lavés et raccommodés, cousent des sacs ou des « confections » dix heures par jour pour gagner huit ou dix sous ; et quelle nourriture ! et quels logis et quelle vie ! Et ce ne sont pas les plus malheureuses ! N'est-il pas odieux et n'est-il pas près-
GERHART HAUPTMANN 129
que incroyable, notre planète étant donnée, avec toutes ses ressources naturelles, que les hommes qui grouillent épars à sa surface ne puissent, au bout de dix mille ans (je ne garantis pas le chiffre), vivre tous d'elle, et qu'il y ait de si formidables inégalités de partage entre ses nourrissons ? Et que faire ? Vous me trouveriez sans doute d'une étrange ingénuité, si j'accusais d'une grande part de ces maux la civilisation industrielle, qui ne profite, tout compte fait, qu'à une toute petite minorité ; dont les nécessités imposent à tant d'hommes une vie proprement inhumaine (songez à l'existence des mineurs) ; qui a créé enfin les grandes villes modernes, et ces monstrueuses agglomérations où l'on peut dire que les hommes ne se connaissent pas entre eux, où la misère est anonyme et cachée , où les classes sociales extrêmes sont plus réellement séparées les unes des autres que les classes politiques de l'ancien régime ?. . . Enfin, je ne sais pas, moi ; et peut-être que les économistes n'en savent pas davantage...
Et tout ça ne veut pas dire que je conseille de jouer les Tisserands à l'Ambigu ou au Château-d'Eau Devant de « sales riches », l'autre soir, cela n'avait pas d'inconvénients. Je ne crois pas que cela leur ait fait beaucoup de bien : cela ne pouvait toujours pas leur faire de mal.
Mais racontons le drame.
Quand je dis raconter... cela ne se raconte guère, puisque ce n'est qu'une juxtaposition de détails
multiples, d'où se doit dégager une impression totale. Au premier tableau, nous voyons des ouvriers lis serands, des femmes, des enfants, assis sur des bancs, chacun son rouleau d'étoffe entre les jambes, qui viennent toucher leur salaire à la caisse de la fabrique de M , Dreissiger. On rogne le plus qu'on peut sur leur maigre paye : on rend à quelques-uns leur ouvrage pour « malfaçon. » Les commis ont une dureté indifférente de ronds de cuir, et il y a une espèce de contre maître rageur, qui fait du zèle, et qui semble se venger sur les ouvriers de n'être pas patron. Des réclamations éclatent, et des discussions violentes. Un ouvrier surtout s'emporte. On lui a jeté par terre les quelques pièces de sa paye, qu'il trouvait insuffisante : il exige que le caissier les ramasse et les lui mette dans la main. On le chasse, mais non avant qu'il ait dit ce qu'il avait sur le cœur. Et ceu.\ qui attendent leur tour causent entre eux do leurs peines et de leur misère ; et une petite fille se trouve mal, étant venue de très loin sans manger.
Mais Dreissiger, le patron, survient en personne. Je vous rappelle que la chose se passe il y a une cinquantaine d'années, au moment où les machines commencent à remplacer les métiers à la main. Dreissiger, avec une bonhomie affectée, expose aux mécontents ses embarras, et que la concurrence le ruine, et que les temps sont durs, et qu'il faut pourtant bien qu'il vive, lui aussi ; il fait appel à leur bon sens, h leur bonne foi. Puis, comme cela ne les em-
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pêche pas de maintenir, — oh I timidement et humblement, — leurs réclamations, alors le patron se fâche, arpente la salle à grands pas, devient brutal et menaçant. Dans sa colère, il crie des choses qui seraient peut-être avouées des économistes ou des hommes, même honnêtes, habitués aux aflaires. Ah ! les lois atroces de la «concurrence », et tout cet impitoyable et fatal mécanisme de ce qu'on a appelé les « crises pléthoriques », quand l'excès de production, n'étant plus en proportion de rechange, amène en bas le chômage et la faim, en haut les spéculations scélérates elles banqueroutes!... Enfin, il paraît qu'il n'y a rien à faire à cela, et qu'au surplus il est un peu tard pour revenir à la civilisation d'Abraham ou d'Eumée...
Ici, un trait charmant et triste. Tandis que le patron se démène, une pauvresse remarque qu'il a sali sa redingote, et, humble par habitude : « Pardon, M. Dreissiger, vous avez de la poussière... » Et, doucement, elle la secoue du bout de ses doigts respectueux.
Le second tableau nous montre le taudis d'une famille de tisserands. Nous faisons superficiellement (car les personnages passent comme des flots sur cette mer de détresse, et Hugo compare les flots à des bouches, et les bouches, ici, sont pleines defaim); nous faisons , dis-je, la connaissance du père Baumert, un vieux pauvre tordu comme un cep, et de sa vieille femme impotente ; et nous entrevoyons,
derrière les fils tendus du métier à tisser, ses pâles filles, Emma et Berlha, pareilles à des araignées faméliques... et je ne compte pas la marmaille. Une voisine vient pour emprunter une poignée de farine; mais les Baumert n'en ont pas. Ils avaient un chien, qu'ils ont tué pour le manger, et qui cuit sur le petit poêle de fonte aux tuyaux disjoints, d'où se répand dans le taudis une acre fumée...
Mais voici un grand gars qui entre. C'est un fils ou un neveu ; il s'appelle Jœger, et revient du service; il explique qu'il n'était pas trop malheureux parce qu'il ne connaissait qu'une chose : obéir, e qu'il avait d'ailleurs la chance d'être brosseur de son capitaine. Et comme il a dix thalers dans sa poche, il paye à boire : une des mômes rapporte une bouteille d'eau-de-vie ; chacun à son tour y boit à même, et Jœger s'en va, poliment, appliquer le goulot aux lèvres de l'aïeule paralytique...
Les langues vont maintenant plus vite. Tout le monde convientqu'une pareille misère ne peut durer. Par une évolution un peu rapide et, je crois, insuffisamment préparée, Jœger, qui tout à l'heure semblait se vanter d'avoir su obéir quand il était au régiment, nous révèle un insurgé que nous n'attendions pas ; soit que l'affreuse misère des siens, qu'il avait peutêtre oubliée, lui retourne subitement le cœur ; soit qu'il voie dans la révolte une heureuse occasion d'essayer son prestige et d'employer ses talents de beau parleur. On s'attable ; on mange la ratatouille de
GERHART HAUPTMANN 133
chien, et l'on continue à boire. Jœger lit aux vieux la « Chanson du Linceul », — une rude chanson et tapée, déclare le bonhomme; une sombre et sinistre chanson que M. Gerhart Hauplmann a empruntée à Henri Heine, et dont les trois refrains sonnent comme un triple glas :
Avec nos fill'set nos garçons, C'est not' linceul que nous tissons !
Puis, pour les patrons et les contre maîtres : C'est leur linceul que nous tissons 1
Et, enfin, pour la « vieille Allemagne » : C'est son linceul que nous tissons t
La chanson lue et commentée, on la chante... Mais le vieux Baumert, les mains sur son ventre, sort un instant. C'est que le ragoût de chien n'a pas pu passer. « Ah I dit le bonhomme en rentrant, c'est pas de chance tout de même. Pour une fois qu'on a quelque chose de bon à manger, faut le lendre ! »
Troisième tableau : le cabaret. Eh oui ! le cabaret, n est évident qu'ils feraient mieux de donner toute leur paye à leur femme, et c'est très bien de conseiller aux ouvriers les joies saines et pures de la famille et du foyer ; mais il faudrait que le foyer fût moins sordide, moins étroit, moins étouffant, moins puant
de vermine Le cabaret, c'est l'oubli et c'est le rêve .. Et je ne nie pas que ce ne soita ussi l'abrutissement, l'ivrognerie et souvent, dans la vapeur des alcools empoisonnés, la fermentation contagieuse des idées fausses et violentes, des révoltes meurtrières — et inutiles... Mais, n'est-ce pas ? tout le monde ne peut pas aller au café Riche.
Une partie de ce troisième tableau m'est restée assez confuse. Des ouvriers se disputent avec un paysan, je ne sais plus trop pourquoi. Je n'ai pas trop bien compris non plus le rôle de certain commis-voyageur, ou du moins j'ai oublié ce que j'y avais compris. Je me rappelle seulement un épisode assez saisissant. Au fond du cabaret, un ouvrier juif se lève avec des yeux de fou ou d'illuminé, et jette une citation de la Bible, une phrase où Jéhovah maudit les riches. Les ouvriers le font taire, et ils ont tort, car, s'il ne paraît pas précisément que la richesse extravagante des financiers d'Israël soit faite pour hâter l'avènement de la justice sociale, il n'en est pas moins vrai que le sentiment et le besoin de cette justice furent jadis profondément ancrés au cœur de la race juive et que ce fut même sa «spécialité» dans l'histoire. Mais le socialisme d'à présent est malheureusement fort impie, pour des raisons historiques que je n'ai pas besoin de vous remémorer; et qui lui parle de Dieu lui fait toujours l'efTet d'un calolin...
Et l'on chante la Chanson du Linceul. Des gen-
GERHART HALPTMANN 135
darmes viennent, qui l'interdisent. On bouscule un peu les gendarmes et Ton reprend la chanson en chœur.
Le quatrième tableau nous transporte dans le salon de Dreissiger. La chanson terrible gronde autour de la maison... Jœger, le chef des émeutiers, est arrêté et amené devant son patron. Il raille et menace. Le pasteur Kitelhaus, qui se trouve là, essaye de lui dire quelques bonnes paroles. Ce n'est pas un mauvais liomme que ce pasteur ; il n'est que banal, épais et d'âme endormie. C'est comme qui dirait un abbé Bournisien protestant. « Âh ! dit-il à Jœger, malheureux enfant, tu ne te souviens donc pas des leçons que je t'ai données pour ta première communion ? — Que si ! répond Jœger, ça m'a coûté assez d'argent. — L'argent , l'argent... Quelle sottise ! » répond le pasteur empêtré. Et il dévide quelques phrases d'exhortation religieuse... Un peu après, Jœger, emmené par le commissaire, est délivré par ses camarades ; et bientôt, pendant que Dreissiger emporte à la hâte son argent et ses papiers, la foule des insurgés envahit la maison. Hurlants, armés de bâtons et de haches, saouls d'alcool et de haine (M. Hauptmann ne les flatte point), ils sont épouvantables à voir. Le vieux Baumert, en haillons, monte sur une table et gueule en se tapant sur le ventre : « Je n'ai pas l'air d'un prince... Eh bien ! dans mon ventre, il y a de la nourriture de prince ! » Et le pillage commence...
Le dernier tableau me paraît dune grande beauté. Le vieux tisserand Hilse semble un échappé des romans de Tolstoï. Oh ! l'héroïque résignation et la sublime simplicité de ce bonhomme ! 11 croit à Dieu, à l'Evangile, à la justice future ; il croit, il espère, et ne sort pas de là. Et il tient peut-être la solution du problème ; car il suffirait, n'est-ce pas ? que tous, les patrons comme les ouvriers, et les ouvriers comme les patrons, eussent seulement une parcelle de la foi du vieux Hilse, pour que la vie devint tolérable à tous ; et, d'autre, part, si la foi est une illusion, il est évident que, morts, nous n'en saurons rien et que nous n'aurons donc jamais à nous repenlir d'avoir été dupes... Mais cette solution, c'est sans doute la dernière à laquelle l'humanité viendra, si jamais elle y vient. (Et notez qu'il faudrait qu'elle y vînt tout entière', sans cela, rien de fait.) En attendant, Hilse est vénérable. Il envoie ses petits enfants rendre une cuillère d'argent que leur ont donnée les émeutiers. Il croit, il espère, il prie, pendant que sa fille Louise, mauvaise chrétienne, vomit sur les riches et sur Dieu (car Dieu et les riches semblent complicesaux misérables)d'affreuses imprécations.., Et la Chanson du Linceul gronde aux alentours ; et l'émeute parcourt les rues du village ; et la troupe arrive, et tire sur les insurgés; et, comme le vieux Hilse s'est remis à son métier près de la fenêtre, il est frappé au front par une balle perdue, et meurt sans pousser un cri, .. Sa vieille femme,
GERHART HAUPTMANN 137
assise dans un coin, ne sait pas ce qui se passe, car elle est aveugle et sourde. Et telle est la justice icibas.
Il y a dans ce drame bien des choses qui rappellent Germinal, savez-vous ? Ce « savez-vous ? » n'est point pour vous suggérer une idée de « contrefaçon.» Je ne veux voir là que des rencontres sans doute inévitables. Mais, jene sais comment, l'ensemble de lapièce m'a paru rendre un son moins allemand que français ; et cela n'a rien qui puisse nous déplaire.
MAURICE M^TERLINGK
Bibliographie: Alladine et Palomides; Intérieur; La Mort de Tentagiles, trois petits drames pour marionnettes, par M. Maurice Maeterlinck (chez Edmond Deman^ Bruxelles).
1" juillet 1894.
Encore trois petits drames de rêve, ou plutôt de réalité ramenée à une sorte d'imagerie de rêve, et traduite par une sorte de balbutiement précieux et terrifié. Alladine et Palomides rappelle beaucoup Pelléas et Mélisande ; Intérieur ne ressemble pas mal kVIntruseei aux Aveugles, ei la Mort de Tentagiles diffère peu, dans le fond, de la Princesse Malène ou des Sept Princesses.
Mais je serais assez tenté de mettre les trois nouveaux poèmes de M. Maeterlinck au-dessus de ceux qu'il nous avait déjà donnés. Lui-même paraît savoir mieux ce qu'il a fait ou voulu faire. Il appelle cela a trois petits drames pour marionnettes. » Puisse ce judicieux avertissement nous épargner
d'indiscrètes et forcément grossières tentatives de représentation par de misérables comédiens en chair et en os! M. Maurice Maeterlinck s'est d'ailleurs débarrassé, dans ces trois songeries exquises et douloureuses, de quelques-unes de ses manies, et, par exemple, de celle qui consistait à faire répéter à ses personnages, comme à de tout petits enfants ou à des hydrocéphales, dix ou vingt fois le même mot, sous forme de question, de réponse, ou de consta.tation effarée... Il s'est retranché aussi, en grande partie, ce luxe inutile de symboles, tantôt trop faciles et tantôt trop peu clairs, dont s'empêtraient ses premières inventions.
Ce qui reste, c'est quelque chose de très heureusement étrange et de très caressant, et aussi de très poignant. Les impulsions secrètes, inconnues de nous-même, qui précèdent et préparent les passions mortelles ; ce qu'il y a d'involontaire dans nos paroles, dans nos gestes, dans nos regards ; les communications muettes de la pensée, d'une créature à une autre ; les signes extérieurs qui parfois nous présagent, à notre insu, notre destinée ; de mystérieux rapports soudainement dévoilés entre le monde des corps et le monde moral ; la stupeur dont nous frappe quelquefois ce simple fait, que nous vivons, et comme cela est extraordinaire et incompréhensible ; coroUairement, la peur de la mort et aussi les pressentiments, les divinations, la peur sans cause présente, la peur imprécise de
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quelque chose d'indéterminé ; certains phénomènes de télépathie ; toute la partie de nous-méme que nous ignorons et que nous ne gouvernons point; ce qui se passe dans les limbes de Tâme et qui est comme en deçà de la pleine existence psychologique ; ce qui afïleure à peine à la surface de notre « moi » ; nos ténèbres intérieures, et, pour le dire d'un mot, la vie inconsciente de l'esprit (cherchezen la définition dans Schopenhauer), voilà principalement ce que M. Maurice Mceterlinck exprime en images abrégées et frissonnantes, par le moyen de petits personnages simplifiés, lointains, « délocalisés », habitants de palais et de forêts vagues, et qu'il nomme avec raison des « marionnettes y, car, contrairement à l'impérieuse et spécieuse théorie de M. Brunetière, ils ne font exactement que « subir », supporter, trembler, et ils sont, ensemble ou tour à tour, invinciblement mus par des désirs obscurs dont l'origine et la formation leur échappent, et totalement accablés par les impressions qui leur viennent des choses environnantes. Oui, M. Maeterlinck est le poète effrayé et subtil de linconscient, de ce qu'il y a de non-moi dans le moi, dirait un métaphysicien, de ce qui est antérieur psychologiquement et physiologiquement (pardon pour ces « deux adverbes joints ») aux sentiments et aux actes où le drame et le roman trouvent leur matière accoutumée.
Des poèmes dont l'objet est si mystérieux se
prêtent mal à l'analyse. Je vous dirai en quelques mois l'histoire d'Alladine et de Palomides. Ce sont deux jolis et tendres enfants, en proie, — qui dira pourquoi? eux-mêmes n'en savent rien, — à l'amour quinepardonnepas.unamour qui lesgrise,puis les brise, ainsi que de fragiles marionnettes, comme s'ils étaient trop petits vraiment pour le contenir. Alladine, « petite esclave grecque venue du fond de l'Arcadie », était fiancée au vieux roi Ablamore, et le jeune chevalier Palomides devait épouser la bonne Astolaine, fille du roi. Mais, dès que Palomides et Alladine se sont rencontrés, ils s'aiment silencieusement et désespérément. Alors le vieux roi les fait porter tous deux, les mains liées el les yeux bandés, dans des grottes souterraines qui communiquent avec la mer. Ils parviennent à défaire leur bandeau et leurs liens; et ils s'embrassent délicieusement ; et, cependant, la blême et glauque lumière que roulent les vagues illumine la grotte, la fait ressembler à un palais magique ; et tandis qu'ils jouissent de cette féerie et de leur amour, ils ont la peur atroce que cela ne dure point. Et, en effet, la bonne Astolaine et les sœurs de Palomides viennent délivrer les captifs en arrachant les pierres de la voûte, et la féerie s'évanouit sous la lumière crue du soleil ; et le rêve se dissout au heurt brusque de la réalité. En vain, pour éviter ce malheur, les deux amants se sont laissés glisser dans l'eau On les en retire, on les soigne dans deux chambres
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séparées, car le médecin a dit qu'ils mourraient s'ils se revoyaient, ou seulement s'ils s'entendaient parler. Mais ils se parlent à travers les portes fermées. Ils se redisent leur amour, si tristement I « Tu songes à quelque chose, dit la voix de Palomides, — Ge n'étaient pas des pierreries, là-bas, dans la grotte, dit la voix d'AUadine. — Et les fleurs n'étaient pas réelles. — C'est la lumière qui n'a pas eu pitié... Je ne regrette plus les rayons du soleil. — Alladine !
— Palomides ! » Un silence, puis tous deux meurent. Le symbole est charmant, et il est clair. Celui de
l'agneau qui suit partout Alladine, et qui s'enfuit la première fois qu'elle voit Palomides, et qui, à la seconde rencontre des amants, se noie dans le fossé du château, était peut-être inutile. — Mais, presque partout, des traits d'une grâce bizarre ou d'un pittoresque inattendu. Ainsi, le vieux roi se penchant vers Alladine endormie : « Je vais l'embrasser sans qu'elle s'en aperçoive, en retenant ma pauvre barbe blanche. >> M. Maeterlinck aime les cheveux (vous vous rappelez ceux de Mélisande), les cheveux qui sont si beaux, et par où nous continuons d'appartenir un peu au règne végétal, — comme nous appartenons au règne animal par les racines du désir,
— lequel, d'autre part, épuré et spiritualisé par l'illusion, nous rapproche du règne angélique... C'est d'abord avec ses beaux cheveux que la petite Alladine est bâillonnée et enchaînée par le roi Ablamore...
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Je goûte aussi... comment dire?... certains rac courcis d'expression dramatique tout à fait saisissants. La première fois qu'Alladine voit Palomides, elle ne lui adresse pas la parole; mais elle se met à bavarder avec le vieux roi. Et le vieux roi lui dit : « Toi qui ne parlais pas, comme tu parles ce soir ! « Quand la bonne Âstolaine, ayant connu que Palomides ne Taime plus, vientdir e àson père qu'elle s était trompée sur ses propres sentiments et qu elle ne désire plus se marier, le vieillard s'approche d'elle à pas lents, s'arrête, la regarde, et dit simplement : « Je te vois, Astolaine... » Et elle: « Mon père! » Et elle sanglote en l'embrassant. Et lui : « Tu vois bien que c'était inutile. » — Et quand Palomides explique à la bonne Astolaine qu'il l'adore toujours, mais enfin qu'il aime la petite Alladine tout en sachant bien que celle-ci « n'a qu'une âme d'enfant, d'une pauvre enfant sans force » et qu'il s'engage peut-être dans un grand malheur, il trouve ceci qui me semble une merveille d'expression abrégée : « Astolaine, je t'aime aussi... plus que celle que f aime. »
Car, dans ce drame simplifié, les marionnettes supérieures assistent, pour ainsi parler, à la fatalité qui les mène, et sentent les ficelles sombres qui les tirent. Et cela est d'une mélancolie assoupissante et douce, d'ailleurs parfaitement malsaine, « Ecoule, dit le "vieil Ablamore à Alladine, j'étais venu pour te pardonner tout... Je croyais que tu avais agi comme nous agissons presque tous, sans que rien de notre
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âme intervienne. » Puis, quand il a surpris les deux amoureux et qu"il a déjà résolu de les enfermer dans le souterrain : a Je ne vous en veux pas. Vous avez fait ce qui est ordonné, et moi aussi. » Et, pareillement, la bonne Astolaine, consolant Palomides : « Ne pleurez pas... Je sais qu'on ne fait pas ce que l'on voudrait faire... Il faut bien qu'il y ait des lois plus puissantes que celles de nos âmes dont nous parlons toujours. » Fatalisme languissant et tendre; on dirait de TEschyle pour pupazzi malades.
Elle est adorable, cette petite Astolaine, qui, lorsqu'elle sait que son triste fiancé ne la veut plus pour femme, l'embrasse en lui disant : « Je t'aime davantage, mon pauvre Palomides. » Elle ajoute ce mot profond : <r Je puis respirer avec moins d'inquiétude, puisque je ne suis plus heureuse. » Mais je veux transcrire pour vous les phrase pures, délicates et pieuses qui nous décrivent la bonté de cette petite princesse. « Hier soir, dit le vieux roi à la faible AUadine, j'ai surpris le baiser que vous vous êtes donné sous les fenêtres d"Astolaine. En ce moment, j'étais avec elle dans sa chambre. Elle a une âme qui craint tant de troubler d'une larme ou d"un simple mouvement des paupières le bonheur de tous ceux qui l'entourent, que je ne saurai jamais si elle a, comme moi, surpris ce baiser misérable. »
Et Palomides, essayant de lui expliquer le charme surhumain qui est en elle : « Il y eut des soirs où je vous quittais sans rien dire, et où j'allais
IMP. THAATR'^. 5
pleurer d'admiration dans un coin du palais, parce que vous aviez simplement levé les yeux, fait un petit geste inconscient ou souri sans raison apparente, mais au moment où toutes les âmes autour de vous le demandaient et voulaient être satisfaites. Il n'y a que vous qui sachiez ces moments, parce que Ton dirait que vous êtes l'âme de tous... o
... Oui, tout cela me plaît extrêmement, et tout cela est, au fond, si bien dans la tradition classique 1 Imaginez des figures encore plus générales que celles de nos tragédies, et encore moins « situées » dans le temps et dans l'espace; mais, en revanche, non séparées de cet univers physique où tout commence, où toutes les forces, y compris nos passions, ont leur origine cachée. Imaginez que ces petites Ombres, si largement représentatives, s'abstiennent de toute rhétorique discursive et ne prononcent que les mots essentiels des dramee humains ; des mots tels que :
... Chaque jour je la vois Et crois toujours la voir pour la première fois .
ou : a Qui le l'a dit ?» ou :
Bajazet, écoutez, je sens que je voub aime ;
ou : « Entre au couvent !» ou « Etre ou ne pas être ! »ou: « Parle-lui, Hamlet! »ou: « Jamais le soleil ne verra ce demain, » ou : « Nos mains sont de la même couleur, » ou : « J'ai tué le sommeil. » Supposez que ces Ombres prononcent ces mots avec une
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sorte d'étonnement d'avoir à les prononcer et une vague épouvante de vivre ; qu'elles se voient ellesmêmes comme des Ombres, en effet ; qu'elles se voient comme se voit Macbeth au moment où il apprend la mort de sa femme : « Je suis un spectre qui s'agite parmi des fantômes... La vie est un rêve conté par un homme en délire... » Supposez enfin que ces Ombres nous soient surtout présentées non de face, mais à l'envers, non du côté par où elles communiquent avec la société humaine, mais du côté par où elles tiennent encore à la Vie inconsciente et communiquent avec ce grand réservoir de forces obscures... et vous concevrez à peu près ce que M. Maeterlinck réalise quelquefois. Ses poèmes dialogues sont de la quintessence de drame dans du rêve.
J'aurais bien voulu ne lui rien reprocher aujourd'hui. Car nous aimons aimer entièrement, ou totalement haïr. Toutefois je dirai, — avec un vrai chagrin, — que M, Maurice Maeterlinck abuse encore un peu de certains procédés trop faciles, comme de personnifier des abstractions dans des images toutes petites et précises à l'excès. Dans le même couplet, très court, Ablamore dit que « les jours lui semblent plus légers et plus doux que des oiseaux inoffensifs dans les mains », et qu'Astolaine « a une âme que Ton voit autour d'elle, qui vous prend dans ses bras comme un enfant qui souffre. » — Au «este, les objets les plus divers amènent les mêmes comparaisons mièvres. Si les jours ressemblent k
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des petits oiseaux, les os d'Alladine ressemblent à des petits enfants : « J"ai entendu tes os gémir comme des petits enfants ; je ne t'ai pas fait mal ? » lui dit le vieux roi, après lui avoir serré les bras un peu fort. Vous sentez ralTeetation et la monotonie.
... Et puis, le soupçon me vient que, simplifier à ce point la description des ànies, c'est s'épargner bien du labeur; que le « mystère », c'est, en un sens, chose infinie, mais que c'est aussi, en littérature, chose simple comme bonjour, puisqu'il faut bien qu'on se borne à le constater et que, si on le péné- • trait, il ne serait plus le mystère; et que, tout de même, l'Ecole des femmes, Bajazet ou Monsieur Alphonse doivent être plus difTiciles à écrire que Alladine et Palomides. Mais là n'est pas la question. J'ai senti un charme en M. Maurice Maeterlinck, voilà tout. Entre son génie propre et celui de poètes même plus grands que lui, nous perdrions notre temps à chercher une commune mesure.
Il n'y a point, à parler juste, de « mystère » dans Intérieur, point d'obscures divinations, point de phénomènes télépathiques : et, à cause de cela, l'œuvre me paraît encore supérieure à l'Intruse et aux Aveugles. Les conditions du petit drame sont toutes naturelles et vraies ; et l'angoisse, une angoisse efiroyable et grandissante, en sort toute seule.
C'est bien simple. La scène est un vieux jardin planté de saules. Au fond, une maison, dont trois
fenêtres du rez-de-chaussée sont éclairées. On aperçoit assez distinctement une famille qui fait la veillée sous la lampe. Le père est assis au coin du feu. La mère, un coude sur la table, regarde dans le vide. Deux jeunes filles, vêtues de blanc, brodent, rêvent et sourient à la tranquillité de la chambre. Un enfant sommeille, la tête sous le bras de la mère. « Il semble que lorsqu'un d'eux se lève, marche ou fait un geste, ses mouvements sont graves, lents, rares et comme spiritualisés par la distance, la lumière et le voile indécis des fenêtres. »
Or cette calme famille n'est pas au complet. La iille aînée, partie le matin pour un voyage de quelques jours, s'est noyée dans un étang. Un étranger a retiré le cadavre. Il vient, accompagné d'un vieillard ami de la famille, apporter la triste nouvelle.
Tous deux entrent avec précaution dans le jardin. Ils voient, par les fenêtres, la famille assemblée, si paisible et si confiante. Et alors ils n'osent plus, ils ne peuvent plus entrer dans la maison...
Cependant, les gens du village apportent, à travers les prairies, le corps de la morte... Et, dans la chambre familiale, la mère tricote, et le père suit des yeux le grand balancier de l'horloge, et les deux sœurs se sont levées, et semblent regarder dehors... Et le vieillard, pénétré d'épouvante, se livre à des réflexions : « Je ne sais pas pourquoi tout ce qu'ils font m'apparaît si étrange et si grave... Ils attendent la nuit, simplement, sous leur lampe, comme
nous l'aurions attendue sous la nôtre ; et je crois les voir du haut d'un autre monde, parce que je sais une petite vérité qu'ils ne savent pas encore... Et rien ne serait arrivé que j'aurais peur à les voir si tranquilles... Ils ont trop de confiance en ce monde... Ils sont là, séparés de l'ennemi par de pauvres fenêtres. Ils croient que rien n'arrivera parce qu'ils ont fermé la porte et ils ne savent pas qu'il arrive toujours quelque chose dans les âmes et que le monde ne finit pas aux portes des maisons... Ils sont si sûrs de leur petite vie, et ils ne se doutent pas que tant d'autres en savent davantage ; et que moi, pauvre vieux, je tiens ici, à deux pas de leur porte, tout leur petit bonheur, comme un oiseau malade, entre mes vieilles mains que je n'ose pas ouvrir... »
L'angoisse devient intolérable. A voir si tranquilles ces gens qui ne savent pas que leur enfant est morte, une jeune fille dit ce mot admirable : et Oh I qu'ils sont malheureux !» et : « Quelle patience ils ont ! » Enfin, le funèbre cortège arrive dans le jardin sombre. Le vieillard s'est décidé à frapper à la porte de la maison. On le voit, du dehors, entrer dans la chambre éclairée, on assiste à la conversation, à l'annonce graduée de la mauvaise nouvelle, sans entendre les paroles. A un moment, on voit la mère tressaillir et se lever ; et quelqu'un s'écrie : « Oh ! la mère va comprendre !... •
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Cela est extrêmement poignant, et cela est, au plus haut point, du théâtre (encore que malaisé à mettre sur les planches). Nous ne sommes jamais plus angoissés que lorsque, dans un drame, nous savons qu'il est arrivé malheur à un personnage, et que celui-ci l'ignore, et que nous attendons qu'il le sache. (Tout le tragique d'Œdipe-Roi est dans cette attente.) Or, ce cas dramatique, M. Maeterlinck s'en est emparé, l'a rendu aussi général qu'il se pouvait, puis Fa traduit aux yeux de la façon la plus concrète et la plus intense. A la minute où j'écris. Intérieur me paraît une espèce de chef-d'œuvre.
La Mort de Tintagiles est encore un cas dramatique à la fois généralisé et je voudrais pouvoir dire intensifié, mais avec plus de convention dans les moyens. J'en remets l'étude à la semaine prochaine.
Alladine et Palomides ; Intérieur ; ta Mort de Tintagiles : trois petits drames pour marionnettes de M. Maurice Mœterlincic (chez Edmond Demnn, Bruxelles), suite et fin.
18 juin 1893.
Je continue, je l'avoue, à subir le sortilège des petits drames de M. Maurice Maeterlinck. La Mort de Tintagiles ne m'a pas moins pris qu'Alladine ou Intérieur.
Vanité des préceptes d'esthétique ! On cite toujours le vénérable axiome d'Horace :
Segnius irritant aniraos demissa per auretn Quam quse sunt oculis subjecta fidelibus...
Cela est vrai, et cela n'est pas vrai. Oui, souvent, ce qui est mis sous nos yeux nous frappe plus que ce qui nous est raconté ; oui, l'action est d'ordinaire plus émouvante que le récit. Mais ce qui dépasse infiniment en pathétique l'action racontée ou vue, c'est l'action devinée. Victor Hugo a dit que rien n'est plus intéressant qu'un mur derrière lequel il se passe quelque chose. Ce mur tragique est dans tous les poèmes de M. Mœlerlinck; et, quand ce
n'est pas un mur, c'est une porte ; et, quand ce n'est pas une porte, c'est une fenêtre voilée de rideaux...
Dans la Mort de Tintagiles, il y a deux portes. Et, la première fois, le petit prince est de ce côté-ci de la porte; et, la seconde fois, il est de l'autre côté. La Mort de Tintagiles, c'est simplement l'histoire de l'assassinat d'un enfant royal, — par des mains qu'on ne voit pas.
Un autre axiome d'art théâtral sur lequel on s'accorde assez, c'est que, plus le lieu de la scène, les événements antérieurs et le caractère, la vie passée, les mobiles et les intérêts des personnages nous seront connus, et plus nous nous intéresserons au drame. Or, non seulement le petit prince Tintagiles est étranglé par des mains invisibles, mais ceci se passe dans une île sans nom; et nous ne savons pas non plus le nom de la vieille reine qui a ordonné le meurtre de son petit-fils ; et nous ne la voyons pas un instant, et nous ignorons pourquoi elle est à ee point défiante et cruelle, et ce qu'elle peut avoir à craindre de ce petit enfant autour duquel nous n'apercevons ni partisans ni conspirateurs. Voici tous les renseignements que nous donne Ygraine, la sœur de Tintagiles, sur cette vieille femme mystérieuse : « Elle ne se montre pas... Elle vit Jà, toute seule, dans sa tour... Elle est très vieille; elle est la mère de notre mère et elh veut régner seule... Ses ordres s'exécutent sans qu'on sache comment... On dit qu'elle n'est pas belle et
qu elle devient énorme... » Et, ailleurs : « Elle est là sur notre âme comme la pierre d'un tombeau, et pas un n'ose étendre le bras... On ne sait pas sur quoi repose sa puissance... » Nous ignorons d'où vient Tintagiles ; un navire est allé le chercher là où il était, par ordre de la vieille reine. Et, des deux sœurs de l'enfant, nous savons uniquement qu'elles s'appellent Ygraine et Bellengère, et que Ygraine est la plus courageuse, et que toutes deux ont de très beaux cheveux (comme en avaient Mélisande et Alladine) et qu'elles aiment bien leur petit frère, et qu'elles ont eu une jeunesse immobile et terrifiée : « Ma sœur et moi, dit Ygraine, nous nous traînons ici depuis notre naissance, sans oser rien comprendre à tout ce qui passe... 11 régnait un tel silence qu'un fruit mûr qui tombait dans le parc appelait les visages aux fenêtres... » Et nous ne savons rien non plus du vieil écuj^er Aglovale, sinon que c'est un très vieil écuyer, et qu'il a vu bien des choses, et sans doute des choses terribles, mais qu'il ne s'en souvient plus. Et le danger même qui menace le petit prince Tintagiles, nous ne l'apprenons que par des mots vagues et chuchotes, des paroles de servantes, que Bellengère, égarée dans les corridors de la tour, a surprises par une porte entr'ouverte... Mais, d'abord, tout ce vague agrandit le drame, comme le crépuscule agrandit les formes dans la campagne. — L'aventure de Tintagiles devient représentative de tous les meurtres de jeunes princes
royaux à travers Thistoire et la légende. Tintagiles fait songer k la fois aux petits-fils de la reine Athalie, à l'adolescent Britannicus, aux fils de Clotaire, aux enfants d'Edouard, à tous les petits princes qui gênaient une aïeule, une belle-mère, un oncle ou un frère, et qui furent silencieusement empoisonnés, ou étouffés entre deux matelas, ou poignardés entre deux portes. Et qu'avons-nous besoin d'être informés par le menu de la politique et du caractère de la vieille reine qui tue l'enfant Tintagiles? Nous le connaissons bien, ce spectre absent, car c'est Athalie, c'est Tibère, c'est Glocester, c'est Louis XI. Le pouvoir de la méchante aïeule, non seulement sur les corps mais sur les consciences, reste plus mystérieux par cet éloignement, et je sais gréa l'auteur de nous avoir en effet présenté cette puissance comme un mystère. Il faut bien que l'énormité et l'esprit de suite dans le crime en imposent môme aux honnêtes gens, et que la volonté mauvaise ait, comme l'autre et plus que l'autre, son magnétisme : car comment expliquerait-on le bonheur et la durée de certains tyrans ? Il parle très bien, le vieil écuyer Aglovale : « Vous allez essayer de vous défendre, dit-il à Ygraine. . . Nous avons essayé plus d'une fois. . . Ils ont tout essayé... Mais au dernier moment ils ont perdu la force... Vous aussi, vous verrez... La reine m'ordonnerait de monter jusqu'à elle ce soir même, je joindrais mes deux mains sans rien dire, et mes pieds fatigués graviraient l'escalier, sans lenteur et
sans hàl(?, bien que je sache qu'on ne le descend pas les yeux ouverts... Je n'ai plus de courage contre elle... »
Secondement, tout ce vague se tourne en terreur. — Notez, d'ailleurs, que, si le lieu de la scène, le drame lui-même et les personnages sont aussi généralisés qu'il se puisse, en revanche, les moyens matériels sont toujours d'une extrême précision, d'un pittoresque naïf et familier de conte populaire. Ce sont inventions du même goût que la clef de Barbe-Bleue, par exemple, ou la pantoufle de vair de Gendrillon. Après que les servantes de la reine, venant chercher Tintagiles pour le faire mourir, ont échoué une première fois, — car les deux sœurs et le vieil écuyer veillaient sur l'enfant, et la porte, entr'ouverte par des mains invisibles, s'est refermée sous leur poussée, — Ygraine et Bellengère ont mis leur petit frère entre elles deux, et l'ont lié de leurs chevelures pour qu'on ne puisse l'enlever pendant leur sommeil. Et alors les servantes rusées ont 1 idée de couper avec des ciseaux les cheveux des deux sœurs, et elles emportent Tintagiles, dormant toujours, et serrant les tresses coupées dans ses petites mains.-
Au tableau suivant, c'est bien simple. Il y a une grande porte de fer sous des voûtes très sombres. Ygraine a monté de longs, longs escaliers, et suivi de longues, longues galeries; de temps en temps, elle découvrait sur une marche une boucle blonde
(tels les cailloux blancs du Petit-Poucet), et cela lui indiquait son chemin. Elle arrive devant la porte de fer. Elle la tâte : « Oh ! elle est froide !... Elle est en fer uni, tout uni, et n'a pas de serrure... Par où s'ouvre-t-elle ? Je ne vois pas de gonds... » Puis, avec un grand cri : « Ah !... encore des boucles prisesentre les battants!... Tintagiles! Tintagiles !... » Alors, on entend frapper à petits coups de l'autre côté de la porte ; c'est l'enfant. « Sœur Ygraine, ouvre vite!... Elle est là !... Elle n'a pas pu me retenir... Je /'ai frappée... J'ai couru... Vite ! vite! Elle arrive. » Mais Ygraine se brise les ongles contre les battants de fer. « N'aie pas peur, mon petit Tintagiles... C est que je n'y vois pas... — Mais si, dit l'enfant, je vois bien ta lumière... Il fait clair près de toi, sœur Ygraine... Ici, je n'y vois plus... — Tu me vois? Où est-ce que l'on voit? Il n'y a pas de fente. — Si, si, il y en a une... ici, ici .. Mais elle est si petite !.. On ne peut pas y passer une aiguille... » Ygraine frappe la porte à grands coups, à l'aide de sa lampe d'argile, qui s'éteint et se brise. <* Hélas ! dit l'enfant, je ne vois plus la petite fente claire. » Et en même temps il sent une main qui lui serre le cou. « Elle... elle me prend à la gorge... Oh! oh! sœur Ygraine, viens ici... — Débats-toi, défends-toi, déchire-la!... Je vais t'aider... embrasse-moi... au travers de la porte... ici... ici... — Ici... ici? dit l'enfant d'une voix toujours plus faible. — C'est ici, c'est ici que je donne des baisers, tu l'entends? En-
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core ! encore!... — J'en donne aussi... ici... sœur Ygraineî... Oh! .. » Et l'on entend la chute d'un petit corps derrière la porte ; et cela est terrible, parce quon na rien vu, rien, ni l'enfant frissonnant de peur, ni elle, celle qui n'est même pas nommée, la méchante vieille dont la main centenaire est si lente à étrangler l'enfant qu'elle lui laisse le temps de coller sa bouche sur le battant de fer.
Théâtre Libre : La Belle au bois rêvant, un acte en vers, de M. Fernand Mazade ; Ahasvère, un acte en prose, de M. Hermann Heyermans.
18 juin 1893.
Je n'ai gardé, je l'avoue, de la Belle au bois rêvant qu'une vision incohérente et \ague. Il y a un bois, et il y a une belle dame qui rêve, comme l'indique le titre. Cette dame s'appelle la comtesse Magali. Il y a un lieutenant de spahis, un beau gars en bottes rouges, en manteau rouge, avec une longue chéchia rouge, qui se tient droite comme une casquette à triple pont, et il y a un vieil herboriseur en chapeati de paille, en veston blanc doublé d'écarlate, et qui se nomme Pétrus. Il y a aussi un jeune peintre à béret, à boucles blondes flottant dans le dos, et qui s'intitule Sylvaïs, tout bonnement. Et il y a un chien rose et un chien bleu ; mais ces deux chiens ne sont qu'un même chien, et ce chien appartient au jeune peintre, qui le badigeonne, selon les minutes, de la
couleur de son rêve, car sa spécialité est d'avoir de la fantaisie. Le botaniste blanc et le lieutenant rouge font leur cour à la comtesse Magali, sur qui chatoie une robe changeante, à la Loïe Fuller. Elle promet d'être à celui des deux qui lui rapportera la fleur qu'elle aime. Quand ils sont partis, le jeune peintre survient. Il persuade à la comtesse Magali de le suivre dans une grotte, d'où elle sort peu après en disant : « J'ai perdu ma couronne. » Ce n'est donc que l'histoire du troisième larron.
Je n'ai aucune opinion sur celte petite chose. Tout ce que je sais, c'est que j'ai vu de M. Fernand Mazade dans le Gaulois, ie crois, des sonnets délicats et joliment tortillés... Mais, de Za Belle au bois rêvant, je n'ai pas entendu un vers sur dix. Ce n'est pas assez.
Et puis, outre que je n'entendais pas grand' chose, j'étais absorbé par une préoccupation impérieuse : je cherchais à surprendre les rimes et, quand je croyais en avoir happé une, à guetter lautre... C'était difficile, et je n'y ai pas réussi plus de cinq ou six fois, car les interprètes de M. Mazade affectaient une diction extraordinairement indépendante. Les malheureux ne tenaient compte que du sens des phrases, ou plutôt de" leur construction grammaticale ; de la rime, jamais.
Ces gens, évidemment, n'aiment pas la musique. Du reste, le cas est commun chez nos acteurs.
Cela n'est pas trop sensible dans les pièces classiques, où les arrêts et, si vous voulez, les « temps forts » de la période coïncident généralement avec la rime : là, ils se contentent de manger les muettes, tant qu'ils en peuvent manger, et de faire des alexandrins boiteux. Mais, dès que les vers sont un peu brisés, ils dévorent les rimes aussi ; aucune ne demeure ; et, si des inversions un peu fortes ne Taverlissaient çà et là, l'innocent bourgeois reprendrait son paletot sans s'être douté un instant que « c'était des vers. »
Ai-je besoin de vous faire remarquer que cette pratique est profondément absurde, et d'affirmer que dans les vers, quels qu'ils soient, classiques, romantiques, parnassiens, funambulesques, symbolisteSj il faut toujours faire sentir les rimes, pour cette raison simple et lumineuse que, si les rimes n'avaient aucune importance, le poète n'en aurait pas mis? Cette règle est absolue, et ne souffre pas d'exceptions. Il faut, dis-je, accentuer toujours la syllabe sonore qui est à la rime, et toujours la faire suivre d'un silence, ne fût-ce que d'un silence d'un dixième de seconde, — et cela, même et surtout quand la rime tombe sur une préposition, sur un pronom relatif, sur un adjectif possessif, sur la plus légère et la plus fuyante des proclitiques, comme il arrive dans les amusettes où s'exercent quelquefois les doux versificateurs. Car, alors, justement, ils ont voulu que la rime devînt comique, en imposant
au lecteur ou au comédien une prononciation anormale et baroque, en le contraignant à mettre un accent très fort sur des syllabes non accentuées et à donner, dans la phrase mélodique, une extrême importance à des mots qui n'en ont aucune dans la phrase grammaticale. Je prends, au hasard, dans les Odes funambulesques de Théodore de Banville :
Danser toujours, pareil à Madame Saqui ! Sachez-le donc, 6 Lune, ô Muses, c'est ça qui Me fait verdir comme de l'herbe.
On doit fortement accentuer qui^ cela ne fait pas l'ombre d'un doute : d'abord, parce que c'est amu • sant et que cette irrégularité de prononciation a, toute seule, la valeur d'une élégante plaisanterie, et puis, parce qu'elle affirme, avec une outrance lyrique et dont le poète se divertit, que le rythme qui a, dans la rime, son clou, son agrafe ou son coup d'aviron (pour reprendre les métaphores de Sainte- Beuve), est l'essentiel dans les vers et importe vraiment beaucoup plus que le sens ; que nous refusons délibérément d' « asservir la rime au joug de la raison », et qu'elle a un charme propre et qui s^i suffit, comme on le voit par certaines chansons populaires et par ces rondes d'enfants où il n'y a que des assonances et aucune idée suivie... Oui, vous proclamez tout cela en élevant insolemment la voix, contre tout bon sons, sur le modeste pronom relatif qu'il a plu à Banville de promouvoir à la
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dignité de rime, en quoi il a voulu montrer que le bon poète est le monarque absolu des mots et qu'il honore ceux qu'il veut : exaltavit humiles.
J"ai pris un cas extrême et d'une exagération joyeuse, pour que vous jugiez par là des autres... El si je voulais entreprendre les comédiens sur les syllabes muettes ou sur la désinence des mots tels que ssicrifi-er ou consola^i-on ?... Combien en avonsnous entendu qui, dans le distique suivant, faisaient le premier vers de onze syllabes et le deuxième de dix :
Je donnai par devoir à son affection, Tout c' que l'autre avait par inclination,
ou qui réduisaient à quatre syllabes l'hémistiche : Arian' ma sœur... !
La prononciation de la prose est une chose ; la prononciation des vers en est une autre : elle défend l'intégrité des vocables que le parler de la conversation met en bouillie. Cette vérité n'a rien de rare. Pourtant, la plupart, des acteurs ne paraissent pas la soupçonner, et c'est horrible.
Le rapide et sombre tableau que nous a présenté M. Hermann Heyermans dans Ahasvère est une vision plutôt qu'un drame. Nous sommes en Russie,
dans une maison de juifs pauvres, au lendemain d'un soulèvement populaire contre les Juifs. C'est le soir du sabbat : toutes les chandelles sont allumées sur la table de famille. Le vieux Karalyk, un bonhomme à lèvre rasée et à barbe de prophète, une barbe blanche qui n'ondoie pas, mais qui tombe et pend tout droit comme un maigre écheveau de chanvre, et sa femme, pâle et dure sous son serretète noir, attendent avec inquiétude leur fils, Piotr, qui n'a pas reparu depuis la veille. Sur le haut poêle de briques, la grand'mère est couchée : elle est folle depuis que les chrétiens, voilà trois ans, ont égorgé son mari après lui avoir arraché la langue et crevé les yeux. De temps en temps, avec un rire d'idiote, elle rampe vers une chandelle qui est accrochée au mur, un peu hors de la portée de sa main, et qu'elle voudrait éteindre, pour s'amuser... Or, pendant une courte absence de Karalyk, sa femme reçoit la visite du pope. Il est sordide, ivre d'eau-de-vie, afifreusement jovial ; il annonce à la mère, entre deux hoquets, que son fils s'est converti, et il ajoute qu'elle devrait bien en faire autant. La vieille juive, indignée, met l'ivrogne à la porte. Piotr arrive alors ; c'est un petit hébreu grêle, pâle et fin, avec de beaux yeux : une fille. Il avoue sa lâcheté, et que, la veille, poursuivi à coups de pierres et s'étant réfugié dans une église, il s'est laissé baptiser, craignant la mort.
La mère étouffe de honte et de douleur. Mais,
avant tout, il faut cacher cette infamie au père... Il rentre, le vieux Karalyk, et serre tendrement dans ses bras le fils retrouvé. On se met à table ; le père ordonne à Piotr de réciter la prière ; mais les rudes paroles hébraïques déchirent la gorge de l'apostat : il ne peut continuer, il pâlit, il va défaillir.
A ce moment, l'un des officiers de cosaques envoyés pour rétablir Tordre dans le pays vient demander au vieux juif ses papiers et son permis de séjour. Le malheureux n'en a pas. On l'expulse donc de sa maison, avec sa femme. « Et mon fils ? — Ton fils est en règle, dit le cosaque : il est baptisé depuis hier. » Karalyk maudit le fils parjure, et lance contre lui les imprécations dont Jéhovah accabla jadis Abiron, Dathan, Coré, Doëg et Achitophel. Et Piotr et l'aïeule idiote restent seuls dans la maison vide.
J'attendais de ce tête-à-tête des choses tragiques. Je pensais que, une lueur de connaissance se réveillant dans Tesprit de la folle, elle allait peut-être étrangler de ses vieilles mains sèches son petitfils renégat... Mais point: elle se contente, n'étant plus surveillée, d'éteindre, en riant d'un rire imbécile et terrible, le flambeau accroché près du poêle. Et si vous voulez que cette chandelle éteinte soit un symbole, je ne m'y opposerai point.
Ahasvère n'est donc qu'un noir croquis. Le drame n'est pas assez développé, ni les caractères et les sentiments des personnages, pour que nous en
soyons sérieusement émus. Mais la mise en scène est d'une tristesse et d'une horreur assez saisissantes.
En tout cas, le sujet indiqué par M. Heyermaus ne serait qu'un épisode accessoire du drame que pourraient inspirer, àun auteur dramatique qui aurait quelque génie, la situation et le rôle de la race juive dans le monde contemporain. Race singulière entre toutes. Aucune n'a une plus bplle histoire ni plus tragique. Aucune n'oflre plus de contrastes dans io temps : car, pastorale et guerrière, et foncièrement héroïque il y a trois mille ans, vous savez à quels travaux elle s'applique principalement aujourd'hui. Et, de même, aucune ne présente, à travers l'espace où elle est dispersée, des contrastes plus forts. Car il y a d'abord les juifs de la haute finance internationale, les rois de .l'or, plus puissants que les portesceptres ; il y a ce légendaire « Rothschild », dont la destinée revêt, dans l'imagination du peuple, un caractère presque fantastique, et qui , au fait, n'existe peut-être pas. Et il y a les jeunes hommes névropathes, maladivement raffinés, qui ont tant contribué à inventer la littérature et la peinture symbolistes et mystiques, — et l'anarchie : car les sémites abondent, comme vous savez, dans les Revues décadentes et révolutionnaires. Joignez-y plusieurs de nos vaudevillistes et humoristes les plus distingués, quelques-unes de nos meilleures comédiennes, quelques-unes de nos mondaines et de nos
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« esthètes » les plus accomplies. Mais il y a aussi les juifs d'Alger, les brocanteurs de la rue de la Lyre, sordides avec leurs turbans, leurs braies de calicot et leurs bas bleus. Et il y a enfin les juifs do Russie, ceux que les moujiks massacrent à certains jours, et que nous devons donc saluer comme d'humbles martyrs. Bref, les conditions sociales les plus extrêmes, puisque cela va de ce que nous connaissons de plus misérable à ce que nous voyons de plus puissant ; et les extrémités morales les plus surprenantes, puisque cela va du plus pur héroïsme religieux et du plus ardent amour delà justice, héritage du vieil Israël (plusieurs des grands théoriciens socialistes ont été des juifs) à la cupidité la plus inhumaine, à la vanité la plus féroce, à l'esprit de mercantilisme le plus carthaginois. Et tout cela, cependant, depuis les colporteurs méprisés des moujiks jusqu'aux rois de Paris et de Londres, tout cela, c'est la même race (Renan ne voulait pas qu'on dît cela ; il voulait qu'on dit seulement « la même religion », mais vraiment il semble bien qu'il y ait quelque chose de plus) ; c'est, dis-je, la même race, et qui a conscience de son unité^.et qui garde jalousement cette conscience. A Paris du moins, qui touche à un israélite touche à tous les autres, et qui se permet, au théâtre ou dans le roman, de les traiter comme on traite d'autres collectivités: les Auvergnats, les Marseillais ou les notaires, c'est-à-dire de les peindre, ou dans des types d'exception etpré-
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sentes comme tels, ou dans des types si généraux qu'ils n'atteignent plus personne, celui-là, au fond, les a tous contre lui, je le sais. Nous expliquerons, si vous voulez, par l'atavisme celte sueceplibilité ombrageuse de gens dont les ancêtres furent si longtemps et si atrocement persécutés. Et je n'y vois de remède que de plaire à leurs femmes et d'épouser leurs filles. Ils ne sont sans doute « réductibles » que par là. Et cela est admirable, en somme, et la déclaration que j'en fais est bien désintéressée : les hommes sont si bêtes qu'on va encore, j'en suis sûr, me qualifier d'antisémite.
Ah ! oui, il y aurait là un beau drame à faire. On reprendrait Shylock, on le moderniserait ; on en ferait un roi de l'argent, et qui commettrait des crimes grandioses pour avoir de l'argent, mais qui pourtant ne tiendrait pas précisément à l'argent, qui ne verrait dans son énorme puissance qu'un moyen de venger la longue souffrance de sa race en humiliant et en avilissant les chrétiens, — ce qui n'est pas toujours très difficile, mon Dieu ! — et qui pourrait faire, en outre, ce rêve d"une Jérusalem nouvelle que Dumas a indiqué dans la Femme de Claude. Et, pour l'opposer à cet orgueilleux, ne pourrait-on tirer de quelque steppe ou de quelque pouilleux Orient le plus misérable de ses coreligionnaires, quelque pauvre diable de martyr qui serait un saint sans le savoir, et qui porterait en lui la vraie religion, la religion universelle, la pure flamme de jus-
lice et de charité des vieux Prophètes. Ainsi se rencontrerait ce qu'Israël eut de meilleur et ce qu'il a de pire, l'esprit de l'antique Israël et l'esprit de l'Israël nouveau, tel qu'on dit que l'a fait le crime des chrétiens, — crime depuis longtemps expié, s'il est vrai que le commerce de l'argent, juif dans son origine, est devenu^ par les excès de la spéculation, une des plaies des sociétés modernes. Et il y aurait aussi, dans ce drame, un coulissier et un journaliste, il y aurait une névrosée, et il y aurait, naturellement, quelque prince d'Aurec... Mais, par exemple, je n'ai plus le temps de chercher ce qui pourrait bien se passer entre tous ces gens-là... Enfin, vous me pardonnerez, une fois de plus, d^avoir écrit au hasard, et comme on songe.