‹ Impressions de théatre (volume 5)Chapitre 3 sur 14 · HENRY FOUQUIER · texte numérisé non relu

HENRY FOUQUIER

Les personnages, vous les reconnaîtrez. C'est la petite bourgeoisie et le petit peuple cordial du Paris d'autrefois; ce sont les personnages de Paul de Kock, de ce Paul de Kock qui plaisait tant à l'un des derniers Papes (je ne sais plus si c'était Grégoire XVI ou Pie IX). Oh ! que ce Pape avait raison d'être indulgent à la gaieté sans prétention, fût-elle un peu gauloise, et même à la galanterie tendre et joyeuse! Ce père des âmes espérait sans doute que ces ingénuités nous préserveraient des perversités du naturalisme, et de sa dureté foncière, et de son obscénité morose...

Donc, autour de Boquillon, s'agitent quelquesunes des figures chères à l'historien de Gustave le Mauvais Sujet : la portière (qui n'est pas encore « concierge »), le rapin, l'Auvergnate, le gros bourgeois censitaire. Leur comique est parfois bas, mais sain. Nulle recherche dans le dialogue. Ce sont les situations toutes seules qui font rire.

M. Henry Fouquier a parlé ensuite de l'acteur Bouffé, qui joua Boquillon. Ce rôle fut un des cent quatre-vingts qu'il « créa. » Il paraît qu'auprès de Potier, qui était la Finesse ; d'Arnal, qui était la Diction; de Geoffroy, qui était le Naturel, Bouffé fut la Souplesse. Allons, tant mieux. Je n'y étais pas. M. Fouquier émet cette remarque que les grands « comédiens de genre » de ce temps-là avaient un répertoire beaucoup plus varié que ceux d'aujourd'hui ; que c'est une manie fâcheuse de faire tou-

jours le même rôle, sur mesure, pour le même acteur, et qu'il en résulte une grande monotonie dans le vaudeville contemporain. C'est possible ; mais je soupçonne que la monotonie ne fut pas absente non plus du vaudeville d'autrefois...

Tandis que M. Fouquier célébrait les mérites de Bouffé, je me rappelais ce lieu commun : qua la gloire des comédiens est la plus fragile et la plus vide de toutes, puisqu'ils meurent tout entiers et qu'il ne reste vraiment d'eux que leur nom. Mais, en y réfléchissant, je me disais que ce lieu commun a peut-être tort. Oui, sans doute, la gloire des grands peintres et des grands statuaires, de qui les œuvres survivent, et celle des grands écrivains que l'on continue de lire un peu, est plus solide et plus réelle que celle des histrions. Mais la gloire des écrivains célèbres qu'on ne lit pas (et c'est le plus grand nombre) ? En quoi, je vous prie, la gloire de Rachel ou de Talma, ou d'Arnal et d'Alcide Tousez, est-elle moins consistante que celle du grand Arnaud et de l'excellent Nicole ? ou de Ménandre et de Trogue- Pompée? ou même de Zeuxis et d'Apelle? ou même d'Alexandre et de Tamerlan ? Que reste-t-il des uns comme des auti"«s, si ce n'est un nom et le souvenir de l'action, totalement éteinte, qu'ils ont exercée sur des générations disparues ? Et j'entrevois que, de plus en plus, les grands comédiens et les autres hommes illustres s'égaliseront dans la vanité des renommées posthumes, s'il est vrai que, vu l'encom-

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brement, la postérité aura de moins en moins le loisir de connaître les œuvres survivantes des morts. Et c'est là une sérieuse consolation pour les ignorés... « Combien, dit La Bruyère, d'hommes admirables, et qui avaient de très beaux génies, sont morts sans qu'on en ait parlé ! Combien vivent encore, dont on ne parle point et dont on ne parlera jamais ! »

Sur Virginie Déjazet, M. Henry Fouquier a été délicieux. Déjazet est une des apparitions féminines qui ont le plus longtemps diverti les hommes. Car elle débuta en 1806, et elle jouait encore en 1875. Cela fait soixante-dix ans de planches. Elle aurait presque pu célébrer ses noces de diamant avec Momus. Elle eut, dit-on, au plus haut point la grâce et l'esprit ; elle eut le génie de la chanson Elle était très bonne ; jamais le sou ; cinquante années de charges de famille supportées vaillamment. Elle aima beaucoup ; moins souvent qu'on n'a dit, car on prêle aux riches. Mûre, et jouant encore les travestis (pauvre femme !), elle adora un comédien de vingt-cinq ans plus jeune qu'elle, et nous voyons, par des lettres qu'a publiées son historiographe, M. Lecomte, qu'elle fut intîniment moins ridicule que touchante dans cette posture délicate. Elle était parfaitement naturelle : au premier tournant de vie trop mélancolique, elle se mit à aimer Dieu. A soixante-deux ans, elle se fit baptiser (elle était née avant le Concordat), et elle eut pour parrain son

régisseur. Sa piété était confiante. Dans ses dernières années, elle racontait un rêve qu'elle avait fait : « J'étais morte. J'entrai dans le vestibule du Paradis; j'y rencontrai mes bons amis d'autrefois. Ils ne se génèrent point, et, tout en causant, ils m'appelaient Virginie tout court. Je songeai : « Me voilà bien compromise. » Mais le Père Eternel entra et, en me voyant, il laissa échapper : « Virginie 1 » Je me dis : « Lui aussi ! Je suis sauvée. »

GïMNASE : VHomme à l'oreille cassée, conte en trois actes et en deux époques, tiré du roman d'Edmond About, par MM. Pierre Decourcelle et Antony Mars.

23 avril 1893.

V Homme à i oreille cassée a ce premier mérite, que c'est un conte, et qui fait songer.

Nous devons tous faire les mêmes rêves, ou à peu près, car nous sommes tous les mêmes êtres chétifs, et consumés de vains désirs ; bornés, éphémères, et dévorateurs du temps et de l'espace. Sûrement, vous vous êtes posé cette question : — Que sentiraient les hommes d'autrefois, ceux qui sont morts depuis des siècles, si quelque prodige les ramenait parmi nous? Quelle tête feraient Euripide, Virgile, Dante, Racine, et quel serait le son de leur voix? Et quel effet produiraient-ils sur nous ? Ou bien encore vous avez songé : — Tout ce que je puis espérer, c'est de vivre quatre-vingts ans. Qu'est-

ce, que cela? Et qu'aurai-je vu, s'il est vrai que riiumanité doit durer encore des milliers et des milliers d'années ? Que sera-l-elle dans cent ans. dans mille ans, dans trois mille ans ? 0 ironie ! Les choses passées, nous nous piquons de les expliquer clairement ; nous démontrons que ce qui a été ne pouvait point ne pas être ; nous démêlons avec assurance l'enchaînement fatal des causes et des effets, et cela s'appelle la philosophie de l'histoire : et cependant nous sommes incapables de prévoir quel sera l'étal, je ne dis pas du monde, mais de la France, dans un demi-siècle. Cette impuissance est affolante quand on se met à y penser. Certes je -consentirais à être « fauché dans ma Heur», — pour ce que j'en fais! — à condition de revivre chaque siècle pendant un an, pendant un trimestre, pendant un mois, afin de voir, d étape en étape, où en seront les choses humaines, et ce qu'auront fait les races supérieures, et quelle sera la carte d'Europe, et ce qu'on saura, eTcommenl on vivra, après moi, dans les siècles des siècles... Vœu puéril et imprudent! Car, ou ce serait toujours la même chose, sauf quelques changements extérieurs, ei alors à quoi bon revenir?Ou ce serait totalement différent de ce que j'aurais déjà vu, et alors je n'y comprendrais rien du tout. Et, dans tous les cas, comme je reviendrais, chaque fois, avec mon âme antérieure, de quoi aurais-je l'air, je vous prie, dans ce monde nouveau ? Je n'y trouverais, pourrépondr»

un peu à la mienne, que l'âme immuable des laboureurs et des bergers, si toutefois il y en avait encore ; et ainsi la mélancolie de ces renaissances serait affreuse. Chaque siècle, successivement, me traiterait d'inconcevable baderne, et chaque siècle aurait raison... Et, néanmoins, je m'entête dans mon vœu : car, si nous ne vivons pas par curiosité, pourquoi vivons-nous ? Peut-être, d'ailleurs, ces réapparitions à travers les âges m'apporteraientelles moins de surprises — hélas I — que je n'en attends.

Toutefois. .. — vous trouvez que j'oscilk ? qu'estce que ça fait ? — il me semble qu'un colonel du premier Empire, mort en 1813, et revenu au monde en 1886, c'est-à-dire soixante-treize ans après, doit constater quelques petites modifications dans le train des choses, et en concevoir quelque étonnement, surtout s'il ignore d'abord qu'il a dormi pendant quinze lustres. — Les chemins de fer, le télégraphe, le téléphone et la lumière électrique suffiraient à l'ébouriffer. Ajoutez les modifications survenues dans les façons de penser, de sentir, de parler et d'écrire, et n'oubliez pas que ce colonel est une âme éminemment simple. Les générations qui se suivent immédiatement sont déjà peu intelligibles les unes aux autres : tout va si vite aujourd'hui ! Nous-mêmes, qui avons autour de quarante ans, il y a des jeunes gens de trente ans qui nous considèrent avec pitié et mépris, comme les types d'une

humanité abolie, cependant que, de noire côté, nous demeuronsstupidesàleursdiscoursetàleursimaginations. On est toujours « l'homme à Toreilie cassée » de quelqu'un. Jugez si l'héroïque et naïf et violemment idéaliste colonel Fouga?, retombant, après trois quarts de siècle, en pleine veulerie de la troisième République, doit être époufTé, et sil doit épouller les autres ! Là est le vif et philosophique intérêt du conte dEmond About, et de l'adaptation dramatiqu(> que MM. Decourcelle et Antony Mars en ont très adroitement tentée.

Donc, nous sommes d'abord en 1813, avant la bataille de Leipsig. Le colonel Fougas, un héros de vingt-quatre ans, empanaché comme un guerrier de V Iliade, à l'âme enfantine, aux discours innocents et emphatiques (lauriers de Mars, myrtes de Vénus, olivier de la Paix, torches de l'Hyménée, autels de l'Amitié, gloire, victoire, amours, tambours), est appelé, par un ordre subit de l'empereur, aux frontières de la Silésie, le jour même où il doit épouser Mlle Clémentine Blanchard. Il froisse, contre les broderies d'or qui recouvrent son cœur vaillant, la tête blonde de sa fiancée à gigots et, « sans murmurer », enfourche son grand cheval : « Pour l'empereur et pour la France I » Et c'est le premier tableau.

Or, tes rolifères sont des petites bêtes, toutes petites, d'un dixième de millimètre environ, qui, desséchées, ne sont point mortes, mais qu'on peut

ranimer après autant d'années qu'on veut, en les humectant d'une goutte d'eau. Le docteur Frantz Nibor, de Prague, estime que cette opération peut être pratiquée avec succès sur les hommes et cherche depuis longtemps un «sujet». La Providence lui adresse le colonel Fougas, condamné à mort par les Autrichiens. Le vieux savant lui offre une hospitalité de quelques heures, l'endort avec un certain élixir qui le fait passer pour mort, et le dessèche avec soin sous sa cloche pneumatique. Et c'est le deuxième tableau.

Soixante-treize ans après. — La Clémentine du premier acte a attendu son colonel pendant dix ans ; puis elle s"est mariée ; elle est devenue mère, puis grand'mère et, ce jour-là même, sa petite-fîUe, la Clémentine n°3, doit épouser un brillant ingénieur.

Le brillant ingénieur, voyageant en Autriche, y a déniché une momie chez un marchand de bric-àbrac, et Ta rapportée en France. Cette momie, c'est le colonel Fougas. Un papier épingle à son uniforme révèle son état civil et la manière de le ressusciter. Il ne s'agit que de le laisser tremper une heure ou deux dans de l'eau tiède.

El, en effet, le digne guerrier, humecté avec précaution, se dilate et revit, comme une rose de Jéricho. Il éternue, ouvre les yeux, et s'écrie : « Garçon ! l'Annuaire ! » et, après divers étonnements^ apercevant tout à coup la Clémentine n» 3 en toilette de mariée, il croit que c'est sa Clémentine

à lui, la traite en conséquence et se fait une affaire avec le freluquet d'ingénieur...

La famille ne tarde pas à trouver cet ancêtre encombrant. Mais le terrible colonel revoit sa vraie Clémentine, qui a présentement quatre-vingt-onze ans, puis son ancien brosseur, « le petit Pascal », qui en a quatre-vingt-quinze. Il y a là d'aimables scènes et d'une fantaisie mélancolique... Enfin, le ressuscité s'endort; la nature se rattrape pendant son sommeil; il a, en se réveillant, le corps, le poil et l'âme d'un homme de quatre-vingt-dix-sept ans. Le voilà donc rentré dans la règle, réassorti à la Clémentine nol. Décidément, c'est mieux ainsi. Une bouscule ni n'effare plus personne ; et, apaisé, il bénit la Clémentine n° 3 et son fringant ingénieur... Et la morale, c'est que le mieux pour nous est de vieillir en même temps que les camarades : ce à quoi nous n'éprouvons généralement aucune difficulté.

Chicanerons-nous MM. Decourcelle et Mars ? Dirons-nous que deux actes d'exposition sur trois, c'est beaucoup ? que le troisième acte se trouve, par là, un peu bien serré el tassé ? et qu'un quatrième n'eût pas été de trop pour donner au colonel Fougas le temps de s'y reconnaître et pour laisser un peu de champ à ses surprises et à ses ahurissements ? Ceux que les auteurs lui ont prêtés sont, à vrai dire, un peu courts et sommaires, et il y avait, je crois, autre chose à tirer des ignorances de ce revenant. Peut-être aussi ce conte bleu demandait-il un peu de

musique; et peut-être Mais qu'importe? La

pièce, telle qu'elle est, n^est pas ennuyeuse un seul instant. Cela est charmant aux yeux et, çà. et là, glorieux et sonore aux oreilles. Ce colonel de vingtquatre ans, ces chaises à lyres, ces faisceaux d'armes sculptés dans les boiseries, ce mobilier du vieil Horace, ce Léonidas aux Thermopyles qui décore la pendule, ces femmes vêtues comme les Romaines de David, ces uniformes, ces boisseaux empanachés, ces galons en pointe sur les cuisses, ces sabretaches battant les jarrets des héros. . . Ah ! l'empire et l'Empereur, comme nous en tenons encore 1 Vous rappelez-vous le premier chapitre de la Confession d\tn enfant du siècle ? Ce chapitre, nous l'avons tous dans les moelles. Rien, évidemment, n'est comparable à la puissance de fascination et de suggestion que ce chapeau, ce profil de médaille et cette redingote grise ont exercée sur les hommes. Et cela continue. Cet homme nous possède ; nos pires et nos meilleurs instincts l'adorent, car il a fait connaître à nos aïeux, dans toute leur plénitude, la vie brutale et la vie désintéressée, l'orgueil insolent d'être matériellement les plus forts, et, en même temps, les joies du renoncement et du sacrifice, et le sentiment de quelque chose de préférable à la vie même. Oh! le grand semeur d'illusions que ce fut ! Soit que l'éminent historien Henry Houssaye, avec une sobriété et une précision enflammées, nous raconte, dans son iSJ5, le miraculeux retour de l'île

d'Elbe ; soit que réminentclown Footil, au Nouveau- Cirque, flageole des jambes en voyant aller et venir, sous la lune, montant la garde, la silhouette familière et sublime du « Petit Caporal », nous frémissons intérieurement, nous ne savons plus où nous en sommes. Et c'est parce que Son Ombre plane de nouveau sur les planches où les colonels de Scribe exprimèrent tant de nobles sentiments qu'il faut aller voir V Homme à V oreille cassée.

Vaudeville : Madame Sans-Gêne, pièce eu quatre actes, dont uu prologue, de MM. Victorien Sardou et Emile Moreau.

0 novembre 1893.

C'est une charmante pièce et, dans le fond, une assez petite pièce, mais une petite pièce si bien aménagée, filée et distendue, qu'elle tient beaucoup de place, fait beaucoup de bruit, nous amuse les yeux, et même l'esprit, durant deux ou trois heures dhorloge : pareille à ces tissus diaphanes et chatoyants qui, déployés, peuvent faire toute une robe et qui, pourtant, passeraient à travers une bague ou tiendraient dans le creux de la main. Un vaudeville historique, — ou anecdotique, — à cinquante personnages, — ou figurants, — pittoresque, papillotant et somptueux. Assurément, c'est une des moindres œuvres de l'illustre auteur de Pa/n'e, de Fernande^ de Rabagas et de Divorçons^ une de celles où il est le plus visible qu'il a uniquement songé à

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plaire ; mais c'est aussi une de celles où, dans maint endroit, il y a le plus parfaitement réussi.

Et ne dites point que la plus grande partie de ce succès revient au costumier, au décorateur et au metteur en scène. D'abord, le metteur en scène, c'est M. Sardou en personne; puis, siTart du peintre ou du costumier a pu étaler ici, avec tant de bonheur, tous ses prestiges, c'est qu'après tout la pièce s'y appropriait excellemment, les appelait comme un complément nécessaire, était conçue de sorte que ces prestiges y vinssent à propos et y fussent naturellement mêlés à la fable légère ; et c'est qu'enfin le décorateur et le costumier n'étaient, dans toute la vérité du mot, que les instruments de l'auleur. Jamais peut-être n'est plus clairement apparu ce qui distingue M. Victorien Sardou entre tous les dramaturges. Pour les autres, du moins pour presque tous, une pièce est finie quand ils en ont écrit la dernière phrase.. Mais non pour M. Sardou. Une pièce n'est pas pour lui un cahier de prose : c'est un spectacle, et cela, dès le premier mot qu'il trace sur le papier. Très réellement, il compose sa pièce autant avec ce qu'il n'écrit pas qu'avec ce qu'il écrit. Longtemps avant la représentation, il ne la conçoit que a représentée ». Les gestes, les mouvements, les groupements des acteurs, les décors, les costumes et les accessoires sont, à ses yeux, des éléments intégrants de l'œuvre dramatique au même titre que le dialogue, des moyens d'expression égaux en im-

portance et en efficacité à la parole même, et qui, au surplus, ne peuvent s'en séparer. Il imagine et emploie, pour traduire une idée dramatique, les jeux de scène et les sensations visuelles concurremment avec les mots, et cela sans effort. Pour lui, « faire une pièce », ce n'est pas seulement l'écrire, mais c'est la voir, ou plus exactement, c'est en inventer et en prévoir le spectacle entier. Je vous abandonne, d'ailleurs, sa philosophie et sa psychologie, choses dont il se pique peu, — et même son style, qui a cependant la rapidité, la précision et quelquefois la couleur, — et je crois qu'il y a des auteurs dramatiques supérieurs à M. Sardou par le contenu de leurs œuvres, mais on pourrait dire de lui qu'il est « le théâtre même », — un peu, et malgré l'énorme différence des objets, au sens spécial où l'on dit, par exemple, que Lamartine n'est pas un poète, mais « la poésie ».

Ceci étant bien entendu, j'aurai moins de scrupule à vous raconter sans gêne Madame Sans-Gêne.

M'"* Sans-Gêne, c'est la belle Catherine, blanchisseuse, rue Sainte-Anne. Le premier acte se passe dans sa boutique, le 10 août 1792, Des coups de canon, de temps en temps, font sursauter tout un petit pensionnat de jolies blanchisseuses d'opéracomique. Une conversation de Catherine avec un de ses clients, Fouché, — actuellement sans autre profession que celle d'cTrateur de club, et qui attend que d'autres aient fait la Révolution afin de 1' « or-

ganiser », — nous apprend que les patriotes assiègent les Tuileries et que le sergent Lefebvre, — l'amoureux de M""* Sans-Gêne, — est avec eux... Or, à peine Catherine, restée seule, a-t-elle mis ses volets, un jeune ofTicier autrichien, le comte de Neipperg, blessé et poursuivi, entre par la petite poid de la boutique et supplie la belle blanchisseuse d'' le sauver. Catherine a bon cœur, et puis, n'est-c<' •pas ? en se battant pour Marie-Antoinette, ce garçon défendait sa payse. Elle le cache donc dans sa propre chambre. Au même moment, on frappe contre les volets : c'est Lefebvre avec des camarades. Le brave sergent veut aller dans la chambre laver ses mains noires de poudre : il s'étonne de la trouver fermée, a des soupçons, force la porte..., puis reparaît en disant : c C'est vrai, il n'y a personne. Tuas voulu me donner une leçon. » Mais, les camarades partis : « Pourquoi, demande-t-il à Catherine, ne m'as-tu pas dit qu'il y avait là un mort ? » Sur quoi, Catherine a un mouvement de pitié si évidemment innocente que Lefebvre est enfin rassuré. Le blessé n'est pas mort ; on le fera évader, et Lefebvre ne sera plus jaloux. ..

Tout ce prologue est un bijou d'adresse et, vers la fin, d'émotion. Et puis, tout le monde y est si gentil ! Catherine « blanchit » pour rien un petil lieutenant corse, qui s'appelle d'un drôle de nom : Buonaparte, et qui vient d'être cassé de son grade Et ce Fouché ! Il nous fait si spirituellement h

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honneurs de sa piquante canaillerie ! El ces patriotes, qui viennent de massacrer, dix contre un, la garde du roi et de mettre les Tuileries à sac, ont l'air de si braves cœurs !... Oh ! l'exquise idylle I Dix-huit ou vingt ans après. Le petit lieutenant est devenu l'empereur Napoléon et le gendre de l'empereur d'Autriche. Catherine a épousé le sergent Lefebvre, qui est maintenant le maréchal Lefebvre, duc de Dantzig. Nous sommes au château de Compiègne ; et c'est la duchesse de Dantzig qui doit recevoir la cour ce soir-là.

Chose surprenante ! cette femme qui n'est pas bêle et qui montrera, tout le long de la pièce, la plus vive intelligence, n'a pu, devenue maréchale et duchesse, s€ défaire, même un peu, de ses façons et de son langage de blanchisseuse mal embouchée... Oui, je sais, la maréchale Lefebvre est restée célèbre pour la familiarité populaire de son langage . Mais on ne me fera pas croire que cette fille de Paris n'ait pu apprendre ce qu'apprendrait en quelques mois la première venue des ouvrières de Montmartre ou des Batignolles, et qu'elle n'ait pas acquis tout au moins, en vingt ans d'élévation progressive, le « comme il faut » bourgeois d'une boutiquière aisée. On ne m'ùtera pas de l'idée que, lorsque la maréchale Lefebvre disait : « C'est nous qui sont les princesses » ou : « Ça te la coupe ! » elle s'amusait, elle « faisait des blagues ». Au reste, on a dû lui en prêter.

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J'aurais compris qu'à certains moments, par inadvertance, ou sous le coup d'une impression vive, le fonds populaire, ou même faubourien, reparût sous la gaucherie d'une correction incomplète ; et ces distractions, ou ces échappées de verve familière, espacées et imprévues, n'en eussent été que plus plaisantes. Mais la commère qu'on nous montre semble s'appliquer à accumuler sans trêve les plus niais pataquès. Nous assistons d'abord à une réédition alourdie de la scène du Bourgeois gentilhomme avec son maître de danse. Puis, lorsque les princesses sont entrées : « Excusez-moi d'être en retard^ Mesdames... C'est ma sacrée robe... C'est que, voyez-vous, j'ai voulu me mettre sur mon trente et un... » Puis, le thé offert : « Vous êtes comme moi, n'est-ce pas? C'te eau chaude, ça ne vous dit rien... Vous préféreriez du rude ?... Si on prenait un vin chaud ?... » Et, présentant des petits fours : « Voulez-vous une lichette? » Etc., etc., et des ahurissements, et des roulements d'yeux effarés, et des emberlificotements dans sa traîne... C'est M"« Gibou à la cour. C'est d'un comique si bas et si offensant que je ne conçois point que M. Sardou ait daigné le ramasser. Et je ne me plains même pas que cela soit archifaux et dépasse même la convention vaudevillesque : je me plains que cette convention y soit dépassée sans profit, et même pour notre plus vif déplaisir. Ce qui d'ailleurs n'empêchera pas celte fâcheuse maréchale Pipelet de rap-

peler aux princesses, un peu plus loin, leurs origines et « les bienfaits de la Révolution » dans un couplet de théâtre très soutenu et très travaillé...

Mais qu'importe ? Je dois reconnaître que ce comique de tréteaux a visiblement réjoui une partie du public. Puis le spectacle est brillant, les femmes sont jolies, les costumes somptueux, le décor et les meubles exquis. Ce style Empire avec sa raideur de lignes, et ce qu'il y a d'ingénument académique dans le détail de son ornementation, a vraiment, et tout compte fait, de la grandeur ; il me parait même supérieur au style Louis XIV, qui a surtout de la « pompe ». Un peu ridicule à le prendre par le menu, l'ameublement Empire donne, dans son ensemble, une impression de beauté et de fierté. Il a l'aspect « héroïque »... Je me rappelle une page de Louis Veuillot dans ses délicieuses Lettres à sa sœur : « J'occupe la chambre de M™" R... Il y a un lit qui égale presque en dimensions celui d'Epoisses. Il fut celui delà maréchale ; et il est couvert d'ornements on ne peut plus cocasses et belliqueux : des palmes, des lauriers dans des cornes impayables, des casques, des étoiles d'or, un glaive. Tout cela est bête et massif au possible, mais respectable par la matière et par l'idée. Ces rudes soldats de l'Empire jouissaient d'une sincérité militaire qui ne leur permettait pas le ruolz, ni aucune autre supercherie. Il leur fallait du vrai et du cher, des lames d'or sur des blocs de cuivre et sur des

billes d'acajou. Quand le maréchal fit son établissement, il y eut pour cinq à six cent mille francs de ciselures etde dorures, et c'était une maison où Ton comptait. Ces vieux meubles n'ont pas changé. Tout cela est neuf et brillant. En comparaison, les modernes font de la peine, et, pour conclure, nous ne somnies que delà chiasse... Je parle des autres, bien entendu. »

Mais, décidément, elle se tient trop mal, cetlr duchesse Gibou. Elle n'est plus « possible ». Et c'est pourquoi l'empereur a fait mander le maréchal Lefebvre, et lui a signifié qu'il eût à divorcer dans le plus bref délai. Lefebvre annonce la nouvelle à sa femme. « Et qu'as-tu répondu? demande la maréchale Sans-Gêne. — Qu'est-ce que tu aurais répondu, toi? dit le maréchal. — Que l'empereur peut tout, mais qu'il ne peut pas m'ôter mon Lefebvre, ni séparer un brave homme et une brave femme qui s'aiment comme nous nous aimons. — Eh bien, voilà justement ce que j'ai répondu. — Ah ! mon homme ! — Ah I ma femme I » La scène est jolie et cordiale, et a beaucoup plu.

Il est plein d'une rude et savoureuse bonhomie, cet excellent maréchal. Si toutefois vous estimez que M. Victorien Sardou ne nous montre ici que la superficie des choses ; qu'il eût été intéressant d'étudier un peu à fond le 'type du parvenu de l'Empire, de l'homme du peuple devenu prince par son épée, mélange de simplicité, de brutalité et

d'idéalisme (car, pour le soldat de ce temps-là, la guerre fut réellement, pendant vingt ans, un métier, — ce qui ne s'est pas revu depuis, — et il y eut en lui du condottiere et de l'homme de proie, et aussi du troubadour, comme en témoigne la naïve et fastueuse phraséologie du temps ; et tout cela ensemble faisait un héros), si vous regrettez que l'auteur de Madame Sans-Gène n'ait point essayé de nous peindre « l'état d'âme » très spécial et très curieux d'un de ces protagonistes soudains de la grande épopée, et les contre-coups et les retentissements d'une si invraisemblable fortune dans une âme fruste et mal préparée, et les étonnements, et l'espèce d'assurance éblouie devant une pareille destinée... je vous répéterai que M. Victorien Sardou ne l'a pas voulu.

Oh ! que le troisième acte, presque tout entier, est charmant! C'est assurément une des choses les plus parfaites que M. Sardou ait écrites. Les remontrances de Napoléon à ses soeurs^ la princesse Caroline et la princesse Elisa ; leur attitude devant le chef de la famille, devant celui qui les a faites tout ce qu'elles sont; les deux princesses « s'empoignant » tout à coup en patois corse, et le grand empereur leur imposant silence dans le même patois; celte remontée soudaine de canaillerie et de pouillerie italiennes, ce lavage de linge sale en famille dans la solennité du décor et parmi l'appareil de la pompe impériale... que tout cela est spi-

rituellement et justement noté! Et la scène suivante est supérieure encore.

M""» Sans-Gêne arrive, le dos rond sous l'orage prévu, très tranquille au fond. Brutalement, avec une phraséologie un peu commune (on sait que, parmi les innombrables personnages dont se composa le grand empereur, il y eut un Prudhomme), il lui reproche de déshonorer la cour [par ses incorrections. « Gela ne peut pas durer, le divorce s'impose. » Elle répond, point trop troublée, comme Lefebvre avait déjà répondu. L'empereur grommelle; la maréchale continue à se défendre, et déclare enfin que, si elle a relevé si vertement les deux princesses impériales, c'est t qu'elles pariaient mal de l'armée ». Ici, comme dit mon bon maître Sarcey, « la scène tourne », L'empereur, intéressé et touché, interroge M"* Sans-Gêne ; elle énumère ses campagnes et ses blessures (car elle fut vivandière). L'empereur sourit peu à peu aux souvenirs que cette énumération lui rappelle. Il finit, entre deux prises de tabac, par tirer l'oreille à la maréchale, comme à un grognard. La fine commère s'enhardit de plus en plus. Le mouvement de la conversation l'amène à dire qu'elle a connu l'empereur autrefois... il y a longtemps... quand il était sous-lieutenant, et qu'elle le blanchissait pour l'amour de Dieu. Même il y a une note qu'il n'a jamais payée : soixante francs , dont quarante pour le raccommodage du linge. Napoléon, amusé, mar-

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cliande ; mais elle n'en peut rien rabattre. « Enfin, que vous doit l'empereur? — Trois napoléons, sire. » L'empereurne se tient plus de joie, il a un moment de vraie simplicité et de vraie bonhomie, comme il devaiten avoir quand il se souvenait, quand, réfléchissant au miracle de sa stupéfiante destinée, il avait l'impression que ce n'était pas lui, que c'était un autre, — et quand Madame Mère, gardant sa tête au milieu de ces prodiges, disait: a Pourvou que ça doure ! » Il y a là une détente, un subit oubli du masque, qui nous ravit d'aise. Et puis, Fempereur s'aperçoit que l'ancienne cantinière est encore diablement appétissante; il la pousse vers un canapé, demande la permission de baiser la cicatrice de son bras, veut aller plus loin... « Pardon, sire ! je n'ai pas d'autre blessure. » Le conquérant n'insiste pas.

Le reste... eh bien I le reste m'est égal. Et pourtasit c'est la pièce elle-même, qui s'est fait bien attendre.

Il est tard dans la nuit. L'empereur entend du bruit du côté des appartements de l'impératrice Marie-Louise. Il fait éteindre les lumières... et le fidèle Roustan s'empare du comte de Neipperg, qui allait pénétrer chez l'impératrice. De quoi Napoléon est deux fois furieux, — comme mari et comme empereur. On a trouvé mauvais qu'il fût jaloux à la façon des bourgeois. Mais que voulez- vous ? Si grand qu'il fût, il y avait cependant une foule de choses,

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— et c'étaient les plus nombreuses, — qu'il sentait ou faisait comme un bourgeois. Ce Napoléon en caleçon me paraît fort plausible. Il arrache à Neipper^^ ses aiguilles; Xeipperg ose lever l'épée sur lui; Napoléon donne Tordre de le fusiller rapidement et secrètement. M""* Sans-Gène, moitié par perrichonisme (vous vous rappelez qu'elle a sauvé Neipper^' au prologue), moitié pour épargner un crime à son maître, parvient à faire évader l'Autrichien, dont l'innocence est reconnue au dénouement Le subtil Fouché repèche dans la bagarre son portefeuille de ministre de la police, — et ceci nous amuse un instant. Mais, en dépit de très ingénieux détails^ que nous fait le reste? C'est une habileté qui s'exerce dans le vide, qui ne plaît que par ellemême ; et cela ne nous suffît point tout à fait.

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