‹ Impressions de voyage (volume 2)Chapitre 42 sur 43 · LA PLACE DU GRAND-DUC · texte numérisé non relu

LA PLACE DU GRAND-DUC

En sortant du Palais-Vieux, on a devant soi, et tournant le dos, le Cacus de Baccio Bandinelli, et le David de Michel- Ange, gigantesques sentinelles de ce gigantesque palais; à gauche, au second plan, la loge des Lanzi; en face de soi, au troisième plan, le toit des Pisans ; enfin, à droite, le fameux Marsocco, qui partagea avec Jésus-Christ l'honneur d’être gonfaionier de Florence, enfin la fontaine de l'Ammanato, et la statue équestre de Cosme 4er, par Jean le Bologne.

Baccio Bandinelli est l’exagérateur de Michel-Ange, dont le talent lui-même ne se sauve de l’exagération que par le sublime. Ce fut celui qui fit du Laocoon antique une copie qu’il trouvait si belle, qu'il la préférait à l'original. On raconta cette prétention à Michel-Ange, qui se contenta de répondre : — Il est difficile de dépasser un homme, lorsqu'on le suit par derrière.

Les artistes admirent fort l'attache du cou de Cacus. . Baccio Bandinelli croyait sans doute aussi que c'était ce qu’il y avait de mieux dans son groupe, car à peine cette partie fut-elle exécutée qu'il la fit mouler et l’envoya à Rome. Michel-Ange vit cette copie, et se contenta de dire : — C’est beau, mais il faut attendre le reste. En effet, le reste, c'est-à-dire le torse du Cacus, fut comparé très exactement à un sac bourré de pommes de pins.

Michel-Ange n'était point le seul avec lequel Baccio Bandinelli fût en opposition d'art et en querelle de mots. Benvenuto Cellini, qui avait le poignard aussi léger que le ciseau, lui avait voué une haine égale à l’admiration qu'il portait à Michel-Ange. Un jour, les deux artistes se trou vaient ensemble devant Cosme 4er ; leurs disputes éternelles recommencèrent malgré la présence du grand-duc, et s'é-

chauffèrent à un tel point, que Benvenuto, montrant son poignard à Son adversaire : — Baccio, lui dit-il, je te conseille de te pourvoir d’un autre monde, car, aussi vrai qu'il n'y a qu’un Dieu, je compte t'expédier de cel ai-ci. — Alors, répondit Bandinelli, préviens-moi un jout d'avance, pour que je me confesse, afin que je ne meure pas comme un chien, et que, quand je me présenterai à la porte du ciel, on ne me prenne pas pour toi !…

Le grand-duc calma Benvenuto en lui commandant la statue de Persée, et Baccio Bandinelli en lui faisant exécuter son groupe d'Adam et Eve.

Quant au David, il a aussi son histoire, car à Florence, tout ce peuple de statues et de tableaux a sa traditiox individuelle ; il dormait depuis cent ans dins un bloc de marbre ébauché, auquel Simon de Fiesole, sculpteur du commencement du xv® siècle, avait voulu donner la forme d’un géant. Mais le statuaire inexpérimenté, ayant mal pris ses mesures, avait repoussé le bloc du piédestal, et le bloc gisait inachevé, lorsque Michel-Ange le vit, se prit de pitié pour ce marbre informe, le redressa, et le prenant corps à corps, s’escrima si bien du ciseau et du maillet, qu’il en tira cette statue de David. Michel-Ange avait alors vingtneuf ans.

Ce fut pendant que ce grand artiste exécutait cet ouvrage, qu'il reçut la visite du gonfalonier Soderini, le seul gonfalonier perpétuel qu'ait eu la république. Soderini avec sa sottise, que Machiavel, son secrétaire, a rendue proverbiale par un quatrain, ne manqua pas de lui faire critiques sur critiques. Michel-Ange, impatienté, fit semblant de se vendre à l’une d'elles, et prenant, en même temps que son ciseau, une poignée de poussière de marbre, il invita Soderini à s'approcher pour voir si son conseil était bien suivi. Soderini s’approcha, ouvrant ses grands yeux hébêtés, et Michel-Ange y fit voler la poignée de poussière de marbre qu’il tenait cachée dans sa main, ce qui pensa l’aveugler.

Vasari et Benvenuto ont eu tort de dire que ce David était

un chef-d'œuvre; ceux qui ont écrit depuis sur Florence ont eu tort de dire que c'élait une œuvre au-dessous de Ja cri-

pi stimt : toit den

tique. C’est tout bonnement un ouvrage de la jeunesse de Michel-Ange, à la fois plein de beautés et de défauts, mais qui, placé où il est, concourt admirablement à l’ensemble de cette belle place.

La Loggia dei Lauzi, un des chefs-d’œuvre de cet André Orcagra qui signait ses tableaux : Orcagna, seulptor, et ses sculptures : Orcagna, pictor, fut élevée primitivement, en 1574, pour offrir aux magistrats, dans les balies qui se tenaient sur la place publique, un refuge contre la pluie qui, lorsqu'elle tombe à Florence , tombe par torrens. Ce sont les rostres de cet autre forum; c’est de là, et de la Ringhiera, espèce de tribune disparue au milieu d’une tempête populaire, et qui était dressée à la porte du Palais-Vieux, que les orateurs parlaient au peuple. Sous les Médicis, les lansquenets ayant eu leur corps de garde dans le voisinage de la Loggia, et se trouvant naturellement inoccupés, comme sont toujours des soldats étrangers, ils passaient leur temps à se promener sous ce beau portique ; de là le nom de Loggia dei Lanzighinetti, et, par abréviation, dei Lanzi.

La Loggia dei Lanzi est richement ornée de statues antiques et modernes ; ces statues antiques, qui sont au nombre de six, et qui représentent des prêtresses ou des vestales viennent de la villa Médicis de Rome, et ont perdu le nom de leurs auteurs. Les statues modernes, qui sont au nombre de trois, et qui représentent une Judith, un Persée, et un Romain enlevant une Sabine, sont de Donatello, de Benvenulto Cellini et de Jean de Bologne.

La Judith de Donatello doit son illustration, bien plutôt à la circonstance qui a présidé à son installation actuelle, qu’à son mérite même comme art. Eu effet, c'est une des plus faibles, des plus raides et des plus gauches statues de l’auteur. Elle était au palais Riccardi, et appartenait aux Médicis;, mais, lorsque Pierre, après avoir livré la Toscane à Charles VIIL, eut été chassé de Florence, et que son palais eut été pillé, on résolut de perpétuer la mémoire de cette vengeance populaire, en dressant la Judith sous la loge des lansquenets. En conséquence , elle y fut transportée en grande pompe, et l’on grava sur son piédestal cette menace que Laurent II laissa, à son retour, subsister sans doute par

insouciance, et Alexandre, à son avénement au trône, par mépris.

« Exemplum salut. publ. Cives posuêre xccccxcv. +

Quant au grand-duc actuel, il n’y a probablement pas même fait attention : il est trop aimé pour que cela le regarde.

A côté de la Judith est le Persée ; le Persée que Benvenuto a tant appelé un chef-d'œuvre, qu’il est devenu de mode de lui contester ce titre,et qui, au reste, vaut à peu près tout ce qui se faisait dans la même époque. D'ailleurs, quand nous autres artistes, qui connaissons pour les avoir éprouvées, les sueurs, les transes et les fatigues de l’enfantement, nous lisons, dans Benvenuto lui-même, tout ce que sa statue lui a coûté d'insomnie, de labeur et de fièvre ; lorsque nous assistons à cette lutte de l’homme, à la fois contre les hommes et la matière; lorsque nous voyons la force manquer au statuaire, le bois manquer à la fournaise, le métal manquer au moule ; lorsque nous voyons le bronze déjà fondu se figer, refusant de couler dans la forme, et l’artiste, désespéré, jeter dans la chaudière tarie par le feu plats d'étain, couverts d'argent, aiguières dorées, prêt à s'y jeter lui-même enfin de désespoir, comme un autre Empédocle dans un autre Elna, nous devenons indulgens, en face d’une œuvre qui, si elle n’est pas de premier ordre, marche au moins derrière Michel-Ange, de pair avec les Jean de Bologne, et en avant des Ammanato, des Tasca et des Baccio Bandinelli.

Mais ce qui est vraiment délicieux, ce dont personne ne contestera le ravissanti caractère, ce sont les figurines du piédestal, dont Benvenuto connaissait si bien la valeur, qu’il se brouilla avec la duchesse plutôt que d’en déshériter sa statue. Ces figurines étaient tellement du goût de la pauvre Eléonore de Tolède, qu'elle les voulait absolument garder dant son appartement, et qu'il fallut tout l’entêtement artistique de Cellini pour les lui arracher des mains.

Le troisième groupe est l'enlèvement des Sabines, de Jean de Bologne, qui, à son apparition, eut un tel succès, que

l’on venait de tous les points de l'Italie pour l'admirer. Ces rois figures qui, au reste, sont d’une grande beauté, tant par l’exnression des physionomies que par le modelé des chairs, n'eurent pas le bonheur de plaire à tout le monde, Un seigneur, entre autres, qui était parti de la rue du Corso, à cheval, pour le venir voir, et qui élait resté cinq jours en route, s’en approcha , toujours à cheval, s'arrêta un instant, et, sans descendre de sa monture : — Voilà donc, dit-il, la chose dont on fait tant de bruit. Puis, haussant les épaules, il remit son cheval au galop et reprit le chemin de Rome.

Nous conseillons à ceux qui voudraient suivre l'exemple du curieux Romain de descendre de cheval, et de regarder de près le petit bas-relief du piédestal représentant l'enlèvement des Sabines.

En face du Palais-Vieux, atienant à la poste aux lettres, est une avance en bois, qu'on appelle le toit des Pisans, et qui n’a rien de remarquable que la circonstance qui lui a fait donner son nom.

On sait les longues guerres et la haine éternelle des deux républiques. Pise fut en petit à Florence ce que Rome fut à Carthage, et Florence, comme Rome, n'eut pas de repos que Pise ne fût, sinon détruite, du moins soumise. Une des victoires qui concoururent à cette soumission fut celle de Cascina, qui fut remportée par Galiotto, à six milles de Pise, et probablement à l’endroit même où est aujourd’hui la métairie du grand-duc. Les Pisans perdirent dans cette journée, qui fut celle du 28 juillet 4364, mille hommes tués et deux mille prisonniers. Ces deux mille prisonniers furent amenés à Florence sur quarante-deux charrettes, et ils entrèrent par la porte San-Friano, où on les arrêta pour leur faire payer la gabelle, et où ils furent taxés à dix-huit sous par personne. prix qu'on avait l'habitude de payer par chaque tête de bétail ; puis on les conduisit, trompettes sonnantes, place de la Seigneurie, où on les fit descendre de voiture, et où on les força de défiler, un à un, éerrière Marsucco, et de lui baiser le derrière en passant. Deux de ces malheureux virent un déshonneur si grand dans ces nouvelles fourches caudines, qu’ils s'étranglèrent avec leurs chaînes. Enfin, les

Florentins, pensant qu’ils pouvaient les utiliser à mieux que cela, les employèrent à bâtir ce toit, qui, encore aujourd'hui, du nom de ses constructeurs, est appelé le toit des Pisans.

Le Marsocco actuel est innocent du suicide des deux Pisans; car, vers l’an 4420, le vieux Marsocco, qui datait du Xe siècle, étant tombé en poussière, la seigneurie en commanda un autre à Donatello. C'est celui qu’on voit aujourd’hui, tenant sous sa patte l'écusson à la fleur de lis rouge de Florence, et il a l'air trop bonne bête pour avoir rien de pareil à se reprocher.

La fontaine de l'Ammanato, malgré la réputation qu'on lui a faite, est à mon avis un assez médiocre ouvrage. Les chevaux marins et le Neptune ne semblent pas faits l’un pour l'autre et n’ont aucune proportion entre eux; On dirait un géant traîné par des poneys. Une chose non moins ridicule est le maigre filet d’eau qui suinte de ce colosse. En revanche, les figures de bronze de grandeur naturelle, accroupies sur les rebords du bassin, sont charmantes. L’année dernière, on s'aperçut un beau matin qu’il en manquait une. Pendant deux mois on fit les recherches les plus actives pour savoir ce qu'elle était devenue. Au bout de ce temps, on apprit qu'un amateur anglais l'avait enlevée; seulement on ignore encore quel est le procédé dont il s’est servi pour cet enlèvement, chaque figure pesant plus de deux milliers.

Une chose particulière à cette fontaine, c’est qu'elle est située juste à l'endroit où fut brûlé Savonarole.

Un motsur cet homme étrange, sur son caractère, sur son supplice et sur la mémoire qu'il a laissée.

Frère Jérôme Savonarole naquit à Ferrare, le 21 septembre 4452, de Nicolas Savonarole et d'Elena Buonaconi. Dès son enfance, on remarqua en lui un caractère grave et des dehors austêres, et au:sitôt qu’il fut en âge d’avoir une. volonté, il manifesta le désir de se faire religieux. Dans ce but, il étudia avec une application soutenue la philosophie et la théologie, lisant et relisant sans cesse les œuvres de Saint-Thomas-d'Aquin, ne suspendant ces graves lectures que pour faire des vers toscans. Cette occupation était si agréable à Savonarole, qu'il se l'interdit bientôt, se repro-

chant de prendre un si grand plaisir à une distraction qu'it regardait comme mondaine.

Parvenu à l’âge de ving-deux ans, il rêva une nuit qu'il était exposé nu dans la campagne, et qu’il lui tombait sur fe corps une pluie d’eau glacée. L'impression fut telle qu'il se réveilla. et qu’en se réveillant il résolut de se donner à Dieu, cette pluie bienfaisante ayant, à ce qu'il assurait, éteint à tout jamais les passions dans son cœur.

Ce fut la première de ces visions qui lui devinrent depuis si fréquentes et si familières.

Le lendemain, qui était le 24 avril 4475, sans avertir ni parens ni amis, il s’enfuit à Bologne, et revêtit l’habit de Saint-Dominique.

Le jeune dominicain était déjà depuis quelques temps à Bologne, lorsque la guerre s'étant allumée entre Ferrare et Venise, on résolut de dégrever le couvent de ses bouches inutiles. Frère Jérôme Savonarole, dont rien n’avait pu faire encore apprécier le génie, fut du nombre des exilés. Il s'en vint alors à Florence, où il trouva l’occasion de prêcher tout un Carême dans l’église de San-Lorenzo ; mais, inexpérimenté qu'il était encore, il ne réussit ni pour la voix, ni pour le geste, ni pour l'éloquence ; alors il douta lui-même de la mission qu'il s'était cru appelé à remplir, et résolut de se borner à l’explication des saintes Ecritures. Il se retira donc dans un couvent de Lombardie, où il comptait rester éternellement, lorsqu'il fut redemandé à Florence, par Laurent de Médicis. Le jeune Pic de la Mirandole avait suivi les prédications de frère Jérôme, et à travers l’embarras de l'élocution, la gaucherie du geste, il avait reconnu l'accent de l'inspiré et le regard sombre et profond de l’homme de génie.

Mais déjà il s'était fait un progrès immense dans Savonarole; le temps qu'il avait passé en Lombardie avait été employé par lui à des études d’éloquence, et lorsqu'il revint à Florence, il commençait à croire de nouveau que Dieu l’avait choisi pour parler aux peuples par sa voix. Ses premiers essais le confirmèrent dans cette croyance.

D'ailleurs le temps était bon pour s'ériger en prophète, V'Italie était pleine de factions, et l'Eglise de scandales. In-

nocent VIIT régnait alors, et ses seize enfans lui avaient valu le surnom de Père de son peuple; aussi Savonaro'e prit-il pour texte de ses discours trois propositions.

La première, que l'Eglise devait être renouvelée ;

La seconde, que l'Italie serait battue de verges;

Et la troisième, que ces événemens s’accompliraient avant la mort de celui qui les annonçait. Cette mort devait arriver avant la fin du siècle; or, comme on était à l’année 4490, toutes ces prophéties devaient faire d'autant plus d'effet qu'elles annonçaient des choses prochaines, et que Savonarole, comme cet homme qui faisait le tour des murs de Jérusalem, après avoir commencé par crier malheur aux autres, finissait par crier malheur sur lui-même.

Luther accomplit la première des prédictions de Savonarole.

Alexandre de Médicis la seconde.

Et Roderic Borgia la troisième.

Les prédications de Savonarole produisirent un tel effet et attirèrent un tel concours d’auditeurs, que quoiqu'on lui eût accordé le Dôme comme la plus grande des églises de Florence, le Dôme se trouva bientôt trop étroit pour la foule qui venait se nourrir de sa parole. On fut donc obligé de séparer des hommes, les femmes et les enfans, et de leur réserver des jours particuliers. En outre, chaque fois que Savonarole se rendait de son couvent au Dôme et retournait du Dôme à son couvent, on était obligé de lui donner une garde. Les rues dans lequelles il devait passer étaient pleines d'hommes du peuple qui, le regardant comme un saint, voulaient baiser le bas de sa robe.

Cette popularité lui valut d’être nommé, en 4490, prieur du couvent de Saint-Marc, et à l'occasion de cette nomination, il donna une nouvelle preuve de son caractère inflexible. El était d'habitude, et les prédécesseurs de Savonarole avaient presque fait de cette concession une règle, que ceux qui étaient promus au rang de prieurs dans les 2rdres réguliers allassent présenter leurs hommages à Laurent de Médicis, comme au chef suprême de la République, et le priassent de leur accorder sa protection. Savonarole, qui ne

reconnaissait d'autre chef à la République que ceux qu’elle s'était donné: par élection, refusa constamment d'accomplir cet acte d'inféodation à un pouvoir qu’il regardait comme usurpé. Vainement ses amis l'en pressèrent-ils, vainement Laurent lui ut-il savoir qu'il le recevrait avec plaisir. Savo- . ranole répondit constamment qu'il était prieur de Dieu et non de Laurent; celui-ci n'avait donc rien de plus à attendre de lui que les derniers citoyens.

Cette réponse, comme on le comprend, blessa fort l'orgueilleux Médicis; c'était la seule opposition qu'il eût rencontrée à Florence depuis la conspiration des Pazzi. AuUSSi les prédications exaltées de Savonarole ayant produit quelques troubles, Laurent profita-t-il de celle occasion pour faire dire au moine rebelle, par cinq des premiers de la ville, qu’il eût à interrompre son prêche, ou tout au moins à MmOodérer sa fougue. Savonarole répondit à ceci par un discours qu'il termina en annonçant au peuple la mort prochaine de Laurent de Médicis.

Cette prédiction se réalisa dix-huit mois après, c'est-àdire le 9 avril 4492.

Alors, il arriva que, sur son lit de mort, Laurent le Magnifique se souvint du pauvre prieur de Saint-Marc, et le reconnaissant pour un inspiré, puisqu'il avait si bien prophétisé les choses qui arrivaient, ne voulut recevoir l’absolution que de lui. Il l'envoya donc chercher, et cette fois Savonarole, fidèle à sa promesse, accourut à son lit de mort, agissant en cela comme il l'aurait fait pour le dernier des citoyens.

Laurent le Magnifique se conressa. Il avait sur la conscience force crimes inconnus et cachés ; de ces crimes comme en commettent les puissans, qui veulent à tout prix garder leur puissance. Mais, si grands que fussent ses crimes, Savogarole lui promit le pardon de Dieu à trois conditions. Le moribond, qui ne croyait pas en être quitte à si bon marché, lui demanda quelles étaient ces trois conditions.

.— La première, dit le moine, c'est que vous ayez une foi vive et inallérable en Dieu.

— Je l'ai, répondit vivement Laurent.

— La seconde, c'est que vous restiluerez, autant que possible, le bien que vous avez mal acquis.

Laurent réfléchit un instant; puis, après une effort sur lui-même.

— C'est bien, je le restituerai, dit-il.

— Enfin, la troisième, c’est que vous rendrez la liberté à Florence.

— Oh! pour cela non, dit le mourant ; j'aime mieux être damné.

Tournant alors le dos à Savonarole, Laurent ne prononça plus une seule parole ; il expira le même jour.

Et comme sa mort, dit Machiavel, devait être le signal de grandes calamités, Dieu permit qu’elle fût accompagnée de terribles présages. La foudre tomba sur le Dôme, et Roderic Borgia fut nommé pape.

L'orage prédit par Savonarole s’avançait : Charles VIII apparaissait à l'horizon, marchant vers son royaume de Naples, et menaçant de passer sur Florence, lui et sa colère. Savonarole fut dépulé au devant de l’armée ultramontaine.

Le moine demeura fidèle à sa mission, et parla au roi, non en ambassadeur, mais en prophète. Il lui prédit la victoire et les grâces de Dieu s'il rendait la liberté à Florence ; il lui promit les revers et l'inimitié du Seigneur, s’il la laissait sous le joug. Charles VIIT ne vit dans Savonarole qu’un bon religieux qui se mêlait de parler pelitique, c'est-à-dire d’une <hose qu’il ne comprenait pas. Il passa à travers Florence sans faire attention à ses paroles, et ne quitta la ville révoltée qu'après avoir exigé de la seigneurie la levée du séquestre placé sur les biens des Médicis, et l'annulation du décret qui mettait leur tête à prix.

Moins d’un an après, la nouvelle prédiction de Savonarole était encore accomplie. Les succès s'étaient changés en revers, et Charles VII, l'épée à la main, était forcé de se rouvrir, par la bataille du Taro, un chemin sanglant vers la France.

Tout jusque là secondait Savonarole, et les événemens semblaient aux ordres de son génie, Aussi son influence dans la république était-elle, après la chute de Pierre de Médicis,

Page 1