CHAPITRE X
îi(uc cï)(iôô£ m fljamob.
Lc'hmann me tint |)arole, à trois licuies il entra dans ma chambre tout accoutré pour la chasse, je sautai à bas de mon Ht , et vn un tour de main je fns prêt à mon tour; j'hésiJai ([uelque temps enhc ma carabine, tpii portail pins juste e( pins loin, el mon lusil, (pii m'oiliait lu chance d'un second coup; enfin je me
décidai pour mon fusil. Je retrouvai tout servi le reste du souper de la veille; mais il était de trop bon matin pour que j'eusse envie de lui faire honneur. Je me contentai de remplir ma gourde de kirsch et de mettre un morceau de pain dans mon carnier. Lehmann me vit faire et se mit à rire : — Ne vous chargez pas trop, me dit- il , nous dt^euuerons dans la montagne. En effet il mit dans sa carnassière un paquet tout préparé, et qui me parut contenir un assortiment de provisions assez confortable.
Nous nous mimes en marche aussitôt, mais en prenant, comme me l'avait dit Lehmann, un autre chemin que celui de la veille; au lieu de suivre la route comme nous l'avions fait jusqu'à Mitlodi, nous la traversâmes, et, piquant droit devant nous à travers plaine, nous arrivâmes au bout d'une demi-heure â un petit village que mon compagnon me dit se nommer Séerati. Lorsque nous en sortîmes,
nous nous trouvâmes sur le bord d'un charmant petit lac tranquille, silencieux et argenté. Un ruisseau qui descendait <lu Glarnich, et qui venait se jeter en bondissant sur les cailloux dans ce charmant miroir des fées , troublait seul de son bouillonnement ce calme délicieux de la nuit. Nous le remontâmes jusqu'à sa source, puis, arrivés là, Lehmann s'engagea dans la montagne en me faisant signe de le suivre; car, quoique nous fussions encore éloignés de l'endroit où nous comptions trouver le gibier, depuis long-temps nous ne parlions plus, de peur qu'un de ces échos étranges, comme il y en a dans les montagnes, et qui portent la voix à des distances où l'on croirait que la détonnation d'un fusil ne pourrait atteindre, n'allât indiscrètement réveiller avant le temps ceux que nous venions saluer à leur petit lever. Au reste, Lehmann, eu chasseur prudent et exercé, avait pris le vent, de sorte que, avec quelques précautions de IV. 17
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notre part, ils ne pouvaient ni nous sentir ni nous entendre.
Nous marciiàmes ainsi une demi-heure à peu prés dans des chemins assez dilïiciles, mais cependant encore praticables ; de temps en temps nous passions près de grandes nappes de neige que nous évitions de peur du bruit qu'elle eût fait en s' écrasant sous nos pieds. L'air se refroidissait sensiblement, nous approchions de la région des glaces. Enfin, au pied d'un rocher, nous aperçûmes une cabane à moitié enterrée; Lehmann en poussa la porte, y entra le premier, je le suivis.
— Nous voilà arrivés, me dit-il, et ici nous pouvons parler, car il n'y a plus d'écho qui nous trahisse; dans un quart d'heure le jour commencera à paraître, et alors nous irons prendre notre poste.
— Mais, lui répondis-je, no vaudrait-il i)as nncux aller nous placer pendant la nuit?
nous aurions eu une chance de plus, celle de ne pas être vus.
— Oui , mais il pourrait arriver qu'un chamois, que nous aurions ainsi précédé à son rendez-vous , rencontrât notre trace , et alors non seulement rebroussât chemin, mais encore donnât l'alarme à ses camarades ; ce qui nous ferait faire une course inutile, tandis qu'en arrivant derrière eux nous ne courons pas risque d'être éventés; reste la crainte d'être vus; mais vous n'avez qu'à me suivre et à imiter tous mes mouvemens, et je vous réponds que si malins qu'ils soient, nous leur en revendrons encore. En attendant, si vous le voulez bien, nous allons fermer la porte et nous occuper de certains détails dont vous apprécierez encore mieux l'opportunité dans deux heures qu'à présent.
A CCS mots, Lehmann battit le briqucf , alhmia une chandelle, ouvrit une espèce d'armoire dans la(|ueUi: il y avait une cabserole,
une poêle et quelques assiettes, tira le paquet de sa. carnassière, et déposa près de ces ustensiles du vin, du pain, du fromage et du beurre.
— Ah ! ah ! fis-je , manifestant mon approbation pour ces préparatifs.
— Comprenez-vous ? me dit-il ; nous ferons ici, sur cette esplanade, en face d'une des plus belles vues des Alpes , quelque chose de plus délicieux qu'un repas de roi , c'est-à-dire un déjeuner de chasseurs; j'ai pensé que vous aimeriez mieux cela que de revenir à Claris.
— Et vous avez bien pensé, dis-je; mais que fricasserons-nous avec notre beurre , et que mangerons-nous avec notre pain?
— Ah! voilà, notre déjeuner est dans le canon de notre fusil.
— Diable! fis-je, et le mien qui est vide.
— Chargez alors; pour moi, c'est chose faite.
Je glissai d'un côté une cartouche conte-
nant dix chevrotines , et de l'autre deux balles mariées.
— Voilà, dis-je, je suis prêt.
Lehmann regarda ce fusil qui se chargeait si vivement et si commodément, me le prit de la main, le tourna et le retourna en secouant la tête.
— Voulez-vous vous en servir et me donner votre carabine? lui dis-je. — Il hésita un instant.
— Non, répondit-il en me le rendant, ma carabine est une vieille arme, mais une arme que je connais; il y a dix ans que nous ne nous sommes quittés que pour dormir chacun de notre côté; je suis sûr d'elle comme elle est sûre de moi, et toutes ces nouvelles inventions du monde ne nous brouilleront pas ciiscnible; gardez votre fnsil, je gardeiai le mien, et dépèchonSî-nous de gagner notre poste, car
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les chamois doivent être maintenant au leur.
Nous sortîmes aussitôt; une légère teinte matinale commençait à blanchir le ciel; à nos pieds s'étendait le petit lac qui dormait toujours dans l'ombre, ayant à l'une de ses extrémités le village de Seerati , et à l'autre celui de Richisau; derrière nous s'élevait la crête de la montagne, le long de laquelle pendaient comme une chevelure blanche les extrémités inférieures d'un glacier. Au bout de vingt pas , nous trouvâmes le chemin coupé par un large ravin d'un quart de lieue de longueur à peu près; un tronc d'arbre était jeté d'un bord à l'autre ; je regardai tout autour de nous, et voyant qu'il n'y avait pas d'autre passage , je posai la main sur le bras de Lebmann; il me comprit parfaitement.
— Soyez tranquille, me dit-il à voix basse, ceci est mon chemin à moi, quant au vôtre, il est plus facile : suivez le bord de ce ravin ;
à son extrémité vous trouverez un grand rocher qui domine une petite esplanade d'une vingtaine de pas; cette petite esplanade est comme une île entourée de tous côtés de précipices; aussitôt que j'aurai tiré, les chamois se dirigeront de ce côté, et autant il y en aura, autant sauteront du rocher sur l'esplanade, et de l'esplanade de l'autre côté, sur une pelouse qu'elle domine elle-même, comme elle est dominée par le rocher. Maintenant gagnez votre affût, ne faites pas de bruit, et attendez.
— Puis-je rester encore un instant ici pour voir comment vous passerez sur l'autre bord sans balancier?
— Parfaitement, ce n'est pas plus difficile que cela, voyez.
Lehmann ôta ses souliers, mit sa carabine en bandoulière, et, saisissant de ses pieds nus les aspérités du sapin , il s\'ivança sur ce chemin étroit et tremblant avec autant d'assu-
rance que j'aurais pu en avoir moi-même sur le pont des Arts.
La chose était, au reste, si effrayante, que rien qu'à regarder cet homme je sentais le vertige me monter à la tête; mes cheveux pleins de sueur se dressèrent sur mon front, tous les nerfs de mon corps se tordirent comme s'ils voulaient se nouer, et, ne pouvant rester debout devant un pareil spectacle, je fus forcé de m'asseoir.
En quelques secondes Lehmann arriva à l'autre bord sans accident , et se retournant , il m'aperçut assis; à son air étonné, je vis qu'il ne comprenait rien à mon attitude. Aussitôt je me relevai, et me mis en route pour ma destination. Au bout de dix minutes j'arrivai au rocher, je reconnus l'esplanade qui dominait le ravin en entonnoir qui s'étendait à ses pieds; seulement j'avoue que je ne comprenais rien au double bond que de-
vaient faire les chamois , le premier étant de vingt pieds de haut à peu prés, et le second de quinze ou dix-huit de large.
Lorsque j'eus fait l'inspection de mon domaine, je m'établis à mon poste , et portant les yeux vers le point où j'avais quitté Lehmann , je l'aperçus qui, après avoir fait un long détour pour se retrouver à bon vent , gravissait le flanc de la montagne plutôt comme un serpent qui rampe ou un jaguar qui se traîne que comme un homme qui a reçu de Dieu des jambes pour marcher et Vos sublime pour regarder le ciel.
De temps en temps il s'arrêtait tout-à-coup, restait immobile comme un tronc d'arbre; alors, à force de fixer les yeux sur le même objet, tous les objets se confondaient; je ne reconnaissais plus le chasseur des rochers qui l'entouraient jusqu'à ce qu'un nouveau mouvement me fit distinguer la nature animée de la nature morte ; puis il se mettait en route
avec les mêmes ruses et les mêmes précautions, profitant de tous les accidens de terrain qui pourraient favoriser sa marche, en le dérobant aux yeux du gibier défiant qu'il tentait de joindre; parfois je le voyais disparaître derrière un buisson , je le croyais arrêté à f endroit où ma vue l'avait perdu. Je restai les yeux fixés à la place où je pensais qu'il devait être; mais tout-à-coup, à trente ou quarante pas de là, je le revoyais marchant sur ses pieds, accroupi sur ses genoux ou rampant sur son ventre, suivant que le terrain lui permettait d'adopter l'un de ces modes de locomotion; enfin je le vis s'arrêter derrière un rocher, lever la tète, approcher son fusil de son épaule, viser un instant, puis, remettant son fusil au repos, traverser un nouvel espace de dix pieds, gagner une autre pierre, appuyer de nouveau sur elle le canon de sa carabine , épauler une seconde fois , puis rester immobile comme le roc qui lui servait d'appui; il faut être chasseur pour compren-
dre ce que j'éprouvais ; j'étais haletant, mon cœur bondissait avec une telle force que je l'entendais battre; enfin un éclair sillonna la montagne , une seconde après le bruit arriva jusqu'à moi , passa au-dessus de ma tète, et alla comme un tonnerre gronder dans les échos du Glarnich; quant à Lehmann, ilétait resté couché au même endroit, sans bouger après le coup. Je ne comprenais rien à son inaction, quand tout-à-coup je le vis reposer l'extrémité de sa carabine sur le rocher, épauler une seconde fois , viser avec la même attention, et un nouvel éclair fut suivi d'une nouvelle détonnalion; cette fois, iVseleva aussitôt, poussant un cri et faisant un geste pour m'avertir. En effet, au même moment une ombre passa au-dessus de moi , un chamois tomba sur l'esplanade, et, d'un bond si rapide que j'eus à peine le temps de le voir, il s'élança de l'autre coté du ravin. J'étais encore tout étourdi de cette rapidité, lorsqu'une deuxième ombre répéta la même manœuvre.
Machinalement je portai mon fusil à mon épaule ; au même instant une troisième ombre passa 5 au moment où elle touchait l'esplanade, je lui jetai mon coup de chevrotine, il sembla l'emporter dans sa flamme et dans sa fumée; je courus aussitôt au bord du ravin , et j'aperçus mon chamois qui, blessé sans doute, n'avait pu le franchir, et s'était retenu par la corne de ses pieds aux petites aspérités du mur en talus qui formait le rocher. Je profitai de cet instant, tout rapide qu'il était, et lui envoyai mon second coup; aussitôt il lâcha l'angle auquel il se retenait et roula au fond du ravin. Je jetai mon fusil, je descendis de rochers en rochers, d'arbres en arbres, je ne sais comme ; pour le moment, il n'était plus question de vertiges; je voyais l'animal se débattant dans les convulsions de l'agonie, j'avais peur qu'il ne remontât, qu'il ne trouvât quelque issue souterraine, qu'il ne m'échapi)ât enfin par un moyen quelconque , si bien que, ne m'inquiétant que du
moyen de descendre jusqu'à lui , sans penser au moyen de remonter ensuite , je me laissai glisser de la hauteur de trente pieds sur le talus de la pierre, et me trouvai immédiatement, sans autre accident que la disparition entière du fond de ma culotte, auprès de ma victime , sur laquelle je me jetai furieusement, croyant toujours qu'elle parviendrait à m'échapper tant que je n'aurais pas mis la main dessus : il n'y avait pas de danger, le pauvre animal était déjà mort.
Je lui liai aussitôt les quatre pattes ensemble, je me le passai autour du cou, et^ tout fier de ma capture , je m'apprêtai à aller rejoindre mon compagnon. Malheureusement c'était là le dillicile; j'étais au fond d'un véritable entonnoir , et d'aucun côté le talus n'était assez doux pour que je pusse remonter seul et sans aide. Un instant je tournai tout autour de ma fosse , à peu près comme le font les ours du Jardin des riantes , puis, voyant
que je n'avais aucune chance de terminer l'ascension à mon honneur , je me décidai à surmonter ma mauvaise honte, et à appeler Lehmann à mon secours. Au moment où j'ouvrais la bouche , je l'entendis qui m'appelait lui-même; je lui répondis aussitôt. Un instant après, il parut sur le bord de l'esplanade, ayant deux chamois en sautoir.
— Que diable faites-vous là? me dit-il , et pourquoi êtes-vous descendu là-dedans?
— Pardieu ! vous le voyez bien , répondis-je en montrant mon chamois, je suis descendu y chercher mon déjeuner; seulement je ne puis plus remonter , voilà tout.
— Ah î ah ! dit-il , il paraît que nous avons fait chacun notre affaire ; bravo ! maintenant il s'agit de vous tirer de là.
— Mais oui, répondis-je, je crois, en effet, que c'est pour le moment la chose la plus urgente.
— C'est bien, attendez-moi.
— Oh ! VOUS pouvez être tranquille , je ne me sauverai pas.
Lelimann prit le même chemin que j'avais suivi , (ie^çendant à travers les rochers avec une agilité merveilleuse, si bien qu'au howt (le quelques secondes il se trouva au hord du talus le long duquel je m'étais laissé glisser.
— Maintenant, me dit-il en me jetant le bout d'une corde , voulez-vous vous débarrasser de votre chamois , qui vous alourdit toujours d'une soixantaine de livres?
— Avec grand plaisir.
— Alors attachez-lui les pattes à l'extrémité de cette corde, et il va vous montrer le chemin.
En efl'et, cette opération Unie, j'eus le plaisir de voir ma chasse, tirée par Lchmann, gagner \v.^ régions supéi ieures, non sans laissev toiil-eioi^^e^ IVi^^mc^s 4t? §ou ^\ Vl ^uC'Wc
â72 IMPRESSIONS DE VOYAGE.
de sa chair à toutes les aspérités du roc ; cela me fit faire de sérieuses réflexions.
— Lehmann! dis-je.
— Hein ? fit le chasseur en mettant la main sur mon chamois.
— Est-ce que vous comptez vous servir pour moi du même procédé que vous venez d'employer à l'égard de cet animal ?
— Oh ! non , me répondit Lehmann ; pour vous, ça va être une autre mécanique.
— Bien longue à organiser ?
— Cinq minutes.
— Allons, c'est bien; faites, mon ami, faites. Lehmann s'éloigna, et je me mis à me promener en sifllant au fond de mon entonnoir ; au bout du temps indiqué , je levai le nez et ne vis personne ; alors je m'assis sur un rocher qui avait sans doute roulé comme moi dans cette espèce de trappe , riant de la position ridicule où je me trouvais : au bout
mPRESSIONS DE VOYAGE. 2 73
de dix minutes, je trouvai que j'avais assez ri comme cela , et me relevant, j'appelai Lelimann; personne ne me répondit; j'appelai une seconde fois , même silence.
Alors , je l'avoue , une certaine inquiétude me prit; je ne connaissais pas cet homme, dont j'avais avec tant de confiance fait mon compagnon de chasse. J'étais perdu dans une montagne où lui seul venait dans ses excursions matinales, enterré à vingt-cinq pieds de profondeur dans une espèce de ravin dont il m'était impossible de regagner seul la crête ; nul ne savait où j'étais ; cet homme pouvait avoir été tenté par mes armes et par une cinquantaine de louis que je lui avais donnés h serrer. Cet homme pouvait redescendre tranquillement chez lui, et aller désormais chasser d'un autre côté : il ne me tuait pas , il me laissait mourir. Ces craintes étaient stupides, je le sais bien , mais Us idées nous viennent
enharmonie avec la sil nation où nous nous
iv. is
'11k IMPRESSIONS DE VOYAGE.
trouvons , et la mienne ne cessait d'être ridicule que pour devenir terrible.
Cependant je résolus de ne point rester ainsi dans mon trou sans faire au moins quelques efforts pour en sortir : je cherchai un endroit où quelques aspérités plus saillantes me permissent d'appuyer mes pieds et mes mains , et je commençai à tenter l'escalade ; mais je ne tardai pas à me convaincre qu'elle était impossible; deux fois je parvins à une hauteur de trois ou quatre pieds; mais, arrivé là, je redescendis au fond de mon ravin, au grand détriment de mes mains et de mes genoux. Je n'en commençais pas moins une troisième tentative, lorsque j'entendis une voix qui me dit :
— Si vous voulez remonter comme cela , défaites vos souliers, au moins.
Je me retournai, c'était Lchmami. Je pen-
sai au ridicule qu'il y aurait à moi de lui laisser soupçonner les craintes que j'avais eues, et je lui répondis, d'un air détaché que, comme il avait tardé, j'essayais en attendant, afin de voir comment je m'en serais tiré si je n'avais pas pu compter sur son secours.
— - Ce n'est pas ma faute, reprit Lehmann, il m'a fallu faire un quart de lieue pour trouver un sapin comme j'en cherchais un pour vous hisser; mais enfin voici mon affaire: je m'en vais vous descendre la mécanique; vous vous mettrez à cheval sur une des hranches, et je vous tirerai à moi avec la corde; voilà tout.
En effet, comme on voit, le moyen était on ne peut plus simple : deux bâtons liés en travers faisaient une hase qui empêchait ce sapin de tourner; j'enfourchai ma monture , j'empoignai la branche de mes deux mains , comme fait un mauvais cavalier (jui s'accroche
au pommeau de sa selle, et au mot : Allez, je commençai à monter à reculons par un mouvement tout-à-fait doux et régulier • au bout de quelques secondes , le mouvement s'arrêta ; j'étais assis sur la pelouse ; je me retournai , et je vis à quinze pas de moi Lehmann tenant encore l'autre extrémité de la corde à l'aide de laquelle il m'avait ramené dans les hauts lieux.
— Eh bien ! me dit-il , voilà encore une nouvelle manière de voyager que vous ne connaissiez probablement pas.
— Ma foi non , répondis-je , et je vous avoue que je ne me sens pas grande vocation pour elle , attendu que je ne trouverais peutêtre pas toujours un guide aussi brave et aussi fidèle que vous.
Lehmann me regarda un instant, mais évidemment sans comprendre ce que je voulais lui dire; puis^ ne voulant sans doute pas
se donner la peine de chercher plus longtemps l'intention de cette phrase, qui lui paraissait obscure :
— Maintenant, me dit-il, ne vous êtesvous pas plaint d'avoir des vertiges ?
— Je crois bien ; c'est-à-dire que cela me rend l'homme le plus malheureux qu'il y ait au monde.
— Voulez-vous que je vous en guérisse ?
— Vous ?
— Oui, moi.
— Certainement que je le veux bien.
— Alors donnez-moi votre tasse de cuir.
— La voilà. — Lehmann se pencha vers l'un des chamois, qui n'était pas encore toutà-fait mort, et, lui ouvrant l'artère du cou, il le fit saigner dans ma tasse jusqu'à ce qu'elle fiit aux trois quarts pleine.
— Buvez cela , me dit-il.
- — Du sang! m'écriai-je avec répugnance.
— Oui , du sang Av i^haniois. — Vovez-
VOUS , c'est le plus sûr remède que vous puissiez trouver.
— Non , merci, dis-je, je ne m'en soucie pas , j'aime mieux garder mes vertiges ; d'ailleurs, pour le moment, j'ai plus faim que soif, et, si le cœur vous en dit, vous pouvez garder pour vous la boisson.
— Merci , me répondit naïvement Lehmann, je n'en ai pas besoin ; et il vida le sang et me rendit la tasse; puis chargeant sur son dos ses deux cliamois : Puisque vous avez faim , me dit-il , prenez votre animal , et allons déjeuner. A propos, qu'est-ce que vous avez donc fait de votre fusil ?
— Ah ! c'est vrai , répondis-je; eh bien ! il est là-haut, sur l'esplanade!
— Ne vous donnez pas la peine , me dit Lehmann; et, s'élançant de rochers en rochers, il atteignit la plate-forme, et reparut un instant après avec l'arme, qu'il avait retrouvée au milieu du chemin.
Nous nous acheminâmes vers la cabane :
comme me l'avait promis Lehmann, je revenais avec un appétit fort distingué, de sorte que , voulant me rendre utile pour activer la besogne , je lui demandai s'il ne pouvait pas m'employer à quelque chose ; il me montra alors un fourneau composé de pierres assemblées eu rond , et m'invita à faire le feu. Je fus d'abord un peu humilié de ne pas prendre d'autre part à la confection du repas qui s'apprêtait, mais je pensai que le mieux était d'obéir sans réplique; il n'y a rien qui avilisse l'homme comme un estomac vide.
Pendant que je m'occupais de ces soins infimes, Lehmann ouvrait un des chamois et en tirait ce qu'on appelle la fressure, c'est-à-dire le morceau le plus délicat, et qui, dans nos chasses au chevreuil des environs de Paris , appartient de droit aux gardes qui nous accompagnent. Cinq minutes après, elle bouillait, avec assaisonnement de beurre, de vin.
de poivre et de sel, au-dessus du feu que j'avais fait, et dont l'utilité commençait à me relever moi-même dans mon esprit. Pendant ce temps , Lehmann sortit de la cabane le reste des provisions, et les apporta sur une pelouse d'où l'on dominait la vallée.
— Maintenant, lui dis-je, expliquez-moi un peu comment vous avez fait, avec un fusil k un coup , pour tuer deux chamois, tandis que moi, avec un fusil à deux coups, je n'en ai tué qu'un ?
— Oh ! la chose est bien simple , me répondit Lehmann. Lorsque le matin les chamois pâturent , ils placent toujours une sentinelle à cinquante ou soixante pas d'eux, afin de leur donner l'alarme en cas de danger. Or vous savez que ce qui effraie le moins le chamois, c'est le bruit d'une arme à feu, qu'ils confondent avec celui du (onnerre et des avalanches. J'ai tiré d'abord sur la sentinelle, qui est tombée sans donner l'alarme , et ensuite,
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rechargeant mon arme, j'ai fait feu sur le corps d'armée, qui avait bien levé la tête à mon premier coup, mais ne s'en était pas autrement inquiété ; ce ne fut qu'au second, et en voyant tomber un de leurs camarades à côté d'eux, que les chamois ont pris la fuite, et que voyant qu'ils se dirigeaient de votre côté, je vous ai fait signe de vous apprêter à les bien recevoir, ce que vous avez fait; au reste, il n'y a pas à se plaindre pour un début.
— Dites donc ? si , au lieu de me faire des complimens, vous alliez voir si la chose est cuite, hein? j'y serais bien autrement sensible, parole d'honneur.
— Mais vous avez donc bien faim? me dit Lehmann.
— Je meurs d'inanition.
— Mangez, en attendant, un morceau de pain et de fromage.
— Merci , je suis trop gourmand pour cela.
Lehmann voyant qu'il y avait urgence, se leva et revint avec la casserole.
Alors commença un de ces déjeuners mémorables dont on se souvient toutes les fois qu'on a faim , et qui fut pour moi le pendant de celui du chasseur d'abeilles, de Bas-de- Cuir, lorsque, dans un coin de la prairie, ils mangèrent la fameuse bosse de bison que vous savez.
Deux heures après , nous rentrions à Glaris, portant nos trois chamois sur nos épaules. Lehmann m'avait fait prendre ce chemin sous prétexte de retenir un guide pour le lendemain, mais, en réalité, pour satisfaire ma vanité de chasseur.
Je ne sais vraiment pas si je ne lui sus pas plus gré de cette attention que de m'avoir tiré de mon trou.