CHAPITRE Vlll
Lb; t'OKC-EPlC El LE MENU tilBlEK
LK POKC-KPIC
Il y a à (loiistanline plusieurs clubs ou sociétés de chasseurs de porc-épic, que les Arabes appellent hatcheichia, parce qu'ils fument le hatchich en guise de tabac. Les membres de ces différents clubs sont d'origine kabyle.
Leur qualité de hatcheichi, c'est-à-dire d'homme qui perd la raison en fumant, leur a valu le mépris de tous les indigènes. Afin de se consoler de cette réprobation générale, ils se réunissent, tous les soirs, pour fumer au son du tam-tam et hurler comme des bêtes jusqu'à ce qu'ils tombent sous le poids du sommeil et du hatchich.
11 existe entre les différents clubs une rivalité telle, qu'avant la prise de Constantine et le jbùr de la fête du printemps ceux de la porte d'El-Kantara
et ceux de la porte Jebia se livraient des batailles* sanglantes dans lesquelles Tanne offensive et défensive était pour tous la massue.
L'autorité française a mis un terme à ces rencontres dans les murs de la ville; mais ces messieurs se dédommagent quand ils se trouvent en présence sur le théâtre de leurs opérations cynégétiques.
Les hatcheichia aiment la chasse 9U porc-épicavec une passion difficile à comprendre quand on ne sait pas toutes les difficultés qu'ils sont obligés de vaincre pour prendre un de ces animaux. C'est ce que je vais faire en sorte d'expliquer de mon mieux.
Le porc-épic a les mœurs et les habitudes du blaireau, duquel il ne diffère que par la cuirasse dont Ta doué la nature afin de le préserver des hyènes et des- chacals, qui souvent habitent le même terrier que lui. 11 se creuse des demeures à une grande profondeur et toujours au pied d'un rocher.
Dans les environs de Bougie et de Ghelma, nos soldats en ont pris des quantités fabuleuses avec des lacets en laiton ; il est probable qu'il s'en trouvait autrefois aux environs de Constantine, qui sont trèsrocailleux et remplis de terriers où les chacals pullulent; mais les hatcheichia ont dû les exterminer, puisqu'il n'en reste plus.
C'est ordinairement à la fin de l'hiver que les chasseurs de porc-épic se mettent e'n campagne. Comme ils sont obligés de marcher plusieurs jours
\A OHASSË AU LION. 147
avant de pouvoir chasser, comme chaque déplacement dure au moins un mois et qu'ils savent par expérience que leurs habitudes ne leur donnent aucun droit à l'hospitalité arabe, ils font des préparalilsen conséquence.
La veille du jour fixé pour le départ, on se réunit dans la salle du club et on y fait ripaille jusqu à l'ouverture des portes. Ceux quin'ontpas le bonheur de faire partie de l'expédition font la conduite a leurs confrères, qu'ils embrassent en les quittant comme s'ils ne devaient plus les revoir.
Les chasseurs, d'ordinaire au nombre de huit ou dix, promettent monts et merveilles pour Thonneur du club, et partent, précédés d'un ou deux baudets qui portent les outils et les munitions de bouche, et suivis de quelques couples de chiens griflbns presque toujours galeux. Chacun d'eux est armé d'un bâton de cinq pieds de long, à l'extrémité duquel est adapté un morceau de fer en forme de lance avec des dents comme celles d'une scie.
C'est l'instrument destiné à pourfendre l'ennemi et à le tirer hors du trou. Des marteaux en fer de toutes les formes et de toutes les dimensions ornent la' ceinture des plus robustes, dont la mission est d'élargir les voies pour livrer passage à un enfant de dix à douze ane, le plus petit, le plus malingre, le plus allongé de la création, qui, s'il marchait sur les mains, ressemblerait à un basset.
148 LA CHASSE AtJ LtON.
Cet avorton est couvert des pieds à la tête d'un vêtement de peau qui lui donne ûn'faux air d'araignée, et qui est sa cuirasse, à lui. C'est pourtant là le héros, l'Hercule de la bande, car c'est toujours lui qui attaque Tanimal.
Après avoir marché plusieurs jours à travers les montagnes et les plaines, couchant à la belle étoile, sous la protection des douars, qui leur permettent à peine de camper à portée de fusil, ils arrivent à un terrier dont ils ont connaissance, ou qui leur a été signalé.
Le porc-épic a laissé tomber quelques plumes qui accusent sa présence ; des traces nombreuses et de bon lemps indiquent sa sortie et sa rentrée habituelles. Il ne saurait y avoir doute ; cette demeure est habitée.
Les chiens j découplés, disparaissent dans les bouches du terrier, et, aux premiers coups de voix qui 8e font entendre, les chasseurs répondent par un hourrah joyeux, et disposent les outils qui doivent servir au siège de la place.
Lorsque tout est prêt pour ouvrir la tranchée ^ on cherche le bipède qui remplit les fonctions de basset, pour l'ienvoyer en reconnaissance ; mais c'est en vain , H a disparu avec sa lance, et Ton a beau le demander aux échos d'alentour, enJ'appelant par les noms les plus tendres, celui sur qui repose l'orgueil du club et l'espoir de l'expédition est invisible.
Pendant que les chasseurs se désolent et le croient perdu, les chiens sortent du terrier, le poil hérissé; puis, derrière les chiens, apparaît bientôt un pied, ensuite une jambe sortant à reculons, et, peu après, le corps et la tête de l'enfant, qui jette au milieu de ses compagnons un porc-épic presque aussi grand que lui, et plein de vie, quoique transpercé par le fer de la lance, qu'il mord à belles dents, comme s'il voulait l'arracher.
L'animal ayant été tué d'un coup de couteau sous la gorge, on lui ouvre le ventre, afin de le vider, et on remplace les intestins par des plantes aromatiques mêlées à quelques poignées de sel. Cette opération a pour objet de conserver le porc-épic jusqu'à la fin de la campagne, et de le faire figurer sur la table du club à Constantine.
Il est bon de dire que les choses ne se passent pas toujours ainsi, et que, le plus souvent, ce n'est qu'après plusieurs jours de siège et de travaux pénibles que l'animal est pris, quand toutefois il est pris ; car il arrive quelquefois que les voies sont si étroites et les parois du rocher si dures, que, malgré les pinces, les marteaux et la passion des travailleurs, l'enfant, quelque fluet qu'il soit, ne peut arriver jusqu'au dernier réduit du porc-épic, et qu'il faut renoncer à la prise.
Ces chasseurs parcourent ainsi les cercles de Constantine, de Ghelma et de Bône. J'en ai ren-
contré même dans le cercle de In Cnlle, à soixante Heués de leur point de déport. Leurs expéditions sont plus ou moins heureuses, et, s'il arrive qu'ils rentrent avec une douzaine d'animaux, qui leur servent à faire ripaille pendant plusieurs jonrs, quelquefois aussi, après un mois de marches, de faligues et de privations, ils n'apportent qu'un seul porc-épic.
Lorsque ce cas se présente, les membres du cluh se réunissent comme d'habitude, pourfêler la rentrée de leurs frères, et Tanimal rôti est servi sur un plat de bois, et placé au milieu de l'assemblée, qui forme le cercle autour de lui et le contemple avec bonheur.
Le président du club invite son voisin de droite à se servir ; celui-ci touche le bord du plat du bout des doigts de la main droite, qu'il porte à ses lèvres, en disant : J'en ai assez. Tous les convives imitent son exemple, et se rejettent sur le couscoussou et les dattes qui entourent le plat d'honneur. Puis on chante à tue-tête, en s' accompagnant des mains et du tam-tam, les exploits passés, présents et avenir, et la pipe fait le reste.
Le club se réunit le lendemain, le surlendemain et tous les jours de même, jusqu'à c^ que les voisins se plaignent du tapage que font les hatcheicliia pendant la nint, de l'infection insupportable qu'exhale le porc-épic passé à l'état de putréfaction complète, usqu'à ce qu'enfin la police intervienne pour met-
ire à h porte la chasse et les chasseurs, qui s'en \onl ouvrir ailleurs leurs séances.
A propos du porc-épic, je suis bien aise de rappeler ici un fait dont j'ai été témoin et qui vient à l'appui de ce que j'ai dit au chapitre de Thyène. Ayant rencontré un jour une troupe d'hatcheichia assiégeant un terrier, je mis pied à terre pour assister au dénoûment.
Après plusieurs heures d'un travail acharné, une hyène fut prise et tirée dehors par un enfant de douze ans, qui avait logé deux pieds de sa lance dans le corps de Tanimal.
Des chasseurs européens émissent été tiers de ce résultat'; les hatcheichia en furent mécontents et humiliés : mécontents, parce qu'à leurs yeux c'était un mauvais augure, et humiliés, parce que les Arabes des environs qui étaient venus assister à leurs travaux les accablèrent de toutes sortes de mauvaises plaisanteries.
il va sans dire que l'animal fut laissé sur le terrain pour servir de pûture à ses pareils, et que les chasseurs, quittèrent le pays pour se soustraire aux invectives des Arabes et chercher ailleurs des réduits mieux fréquentés.
Comme ils ne font que deux ou trois campnqnes par an , afin de se tenir eux et leurs chiens en haleine, les hatcheichia chassent les hérissons. Quand le ciel est serein et la lune bonne, ils partent de Constaîi-
line danâ Taprès-midi avec quelques couples de griffons, et ils vont battre la plaine toute la nuit. Dès qu'un chien rencontre la voie du hérisson, il se récrie et est rallié par les autres, qui chassent de concert, comme s'il s'agissait d'un cerf ou d'un sanglier. Dès qu'il se voit pris, l'animal se roule comme un manchon, opposant les pointes dont il est couvert aux dents de la meute. Un des chasseurs le prend avec le pan de son burnous, le met dans son capuchon, et la chasse continue ainsi jusqu'au matin.
LE MENr GIBIER
Pendant les pr^îmières années de l'occupation française, le gibier de toute sorte était si abondant en Algérie, qu'une perdrix valait dix centimes, deux lièvres un franc, et ainsi du reste, i^es plus mauvais chasseurs rentraient toujours avec des carnassières pleines, et, dans un grand nombre de localités, on chassait à une portée de canon du rempart quand c'était une ville, du fosse quand c'était un camp.
Il me souvient qu'au mois de septembre 1842 j'ai tué, un jour, entre le déjeuner et le dîner, dans les environs de Ghelma, quarante-cinq perdreaux et
sept lièvres avec un fusil de dragon. J'ajouterai que je ne suis pas un tireur de première force et que j'en connais qui, armés d'un fusil Lefaucheux, auraient tué le double.
A force de chasser en tout temps, le gibier est devenu plus clair-semé autour des villages et des camps, et rare, près des villes. Cependant, comme il existe dans toutes les provinces, et surtout dans celle de Constantine, bien des points, éloignés de nos centres de population, où le gibier de toute espèce abonde, il est encore facile de faire de belles chasses en Algérie.
Pour cela, il faut se déplacer pendant plusieurs jours en compagnie d'un officier attaché aux afTaires arabes ou d'un caïd. Si c'est en hiver, on va s'établiç sur le bord d'un lac, dans lequel on est sûr de semer tout le plomb dont on se sera muni, contre les oies, les canards, les cygnes et autres oiseaux aquatiques qui sont là par milliers.
Les habiles trouveront sur le bord des lacs, et dans les prairies submergées, des légions de bécassines.
Au moins de juillet et d'août, avant que les chacals et autres braconniers à poil aient prélevé la dîme, on tombe au milieu de compagnies de perdreaux rouges (la perdrix grise n'existe pas en Algérie), dont les aïeux n'ont jamais entendu un coup de fusil et qu'il faut pousser du pied pour les décider à partir.
Dans les provinces d*Oran et d'Alger, le lapin pullule ; celle de Constantine n'en a qu'à ses limites du cOté de Touest ; mais, en revanche, le lièvre y est si abondant, que, lorsqu'une expédition est dirigée vers Test ou vers le sud, chaque jour nos soldais en prennent avec la main des quantités considérables, soit pendant les marches, $oit même dans les bivacs.
Chassé au chien courant, le lièvre d'Afrique, ifun tiers plus petit que celui d'Europe, ne prend jamais de parti, ne débuche jamais, et se terre quand il peut lorsqu'il est sur ses fins.
Au printemps et en automne, les oiseaux voyageurs viennent augmenter les richesses cynégétiques indigènes^ de telle façon que, dans les plaines éloignées des points d'occupation, on rencontre comme des semis de grues, d'outardes, de poules de Carthage, de pluviers, de cailles, de bécasses, et autres ennemis de la poudre et du chasseur.
Je me résume : l'Algérie renferme des éléments précieux pour la vénerie et la chasse. Il suffit de vouloir et de savoir les trouver pour en jouir.
Au paresseux, au sybarite, au chasseur efféminé, le soin de glaner autour des villes et des camps. Au vrai disciple de saint Hubert, les riches moissons, loin, bien loin, dans la montagne et dans la pleine.
«IHAPITRE IX
U rAUCONNERlE EN AFRIOÏ'E
Dans un pays où l'histoire s'écrit à coups de fusil, il est difficile de remonter à la source des usages et des coutumes de ses habitants, surtout lorsque, comme les Arabes, ils vivent dans un milieu de traditions et de croyances qui, le plus souvent, ne vont pas au delà des limites de la tribu et de la génération présente.
Aussi, sans rien affirmer sur Torigine de la fauconnerie en Afrique, je dirai que les Arabes proprement dits paraissent l'avoir importée avec eux, puisqu'elle est presque inconnue chez les Chaouia et les Kabyles, qui les ont précédés dans l'occupation de ce pays.
La chasse au faucon en Algérie est le privilège <les grands et des forts. Ceux qui la pratiquent avec^ passion sont les descendants des familles nobles et
156 LA CHASSE AU LiON.
militaires qui se sont, ralliés à la France pour conserver ou obtenir des commandements.
Quel que soit le pouvoir ou la fortune d'un indigène, il ne peut, s'il n'est pas un peu noble ou d'une bravoure bien établie, se livrer à l'art de la fauconnerie sans courir le risque d'être tourné en ridicule et quelquefois molesté par les siens.
L'oiseleur d'un caïd de ma connaissance.m'a rapporté à ce sujet une anecdote assez curieuse, et dans laquelle il a joué , comme on le verra , un rôle dangereux .
Cet homme, qui est, après un certain Mabrouk dont je parlerai plus loin, le plus enrage fauconnier que j'aie connu en Afrique, mérite d'occuper un instant l'attention du lecteur.
Il se nomme Abdallah, et appartient à la tribu des Mahatlah, dont il est un des plus braves cavaliers, ce qui n'est pas peu dire.
Le jour où je lui demandai son âge, il me répondit qu'il était né l'année de la poudre.
Or, comme avant sa soumission à la France cette tribu passait son temps à faire le coup de fusil avec ses voisines, je dus lui donner l'âge qu'il paraissait avoir, c'est-à-dire quarante ans.
D'une taille au-dessous de la moyenne, d'un air grave et taciturne, d'une apparence frêle et maladive, pour qui le voit en passant cet homme n'a rien de remarquable.
Mais, lorsqu'il se trouve en compagnie de gens
LA CHASSE AU LlON 157
qui lui sont sympathiques, et que la conversation roule sur des sujets de guerre ou de chasse, son visage s'anime, ses yeux lancent des éclairs, et ses narines se dilatent comme .pour respirer à longs traits l'odeur de la poudre et du sang; car, pour lui, la chasse, c'est l'agonie de la victime dont les faucons déchirent les yeux et la tête ; la guerre, c'est l'action de couper le cou de l'ennemi vivant.
Avec ces instincts féroces qui sont le propre de la sauvagerie, Abdallah possède une âme sensible, un cœur aimant.
Son intérieur se compose d'une vieille mère, qu'il aime et qu'il respecte, ce que ne font pas la plupart des Arabes, de trois enfants qu'il adore, et d'une jument née le jour où mourut sa femme, et à laquelle il a donné son nom.
Depuis cette époque, non-seulement il a résisté aux instances de sa mère, qui voulait le remarier, mais encore il porte et m'a assuré qu'il portera jusqu'à sa mort le deuil de sa femme.
Afin de juger de ce qu'a de pénible le deuil des Arabes, accoutumés à des ablutions journalières, il faut savoir qu'il consiste à ne plus laver ni son corps ni ses vêtements.
Quand j'ai connu ce brave homme, sa femitie était morte depuis six ans, c'est vous dire que sa personne et ses burnous ne respiraient pas un air de grande propreté ; mais l'intérêt que m'inspirait
8011 caractère uie Faisait passer outre et le bien accueillir toutes les fois que j'allais dans sa tribu.
Au mois de mai 1850, je procédais à la perception des impôts dans le pap qu'habite- Abdallah. Dès qu*il apprit mon arrivée, il s'empressa de me faire sa visite et me demanda la permission de venir tous les jours dans mes moments de loisir.
Comme j'avais beaucoup de plaisir à entendre ses récits de guerre et de chasse, je ne lui cachai point que je le recevrais volontiers, et j'appris le lendemain qu'il s'était installé sous la tente de mes spahis pour la durée de notre séjour.
Un soir où j'étais désœuvré et où quelques chefs indigènes se trouvaient réunis sous ma tente, je (is appeler Abdallah pour lui faire raconter une des anecdoctes de son répertoire. Après avoir échangé les saints d'usage avec mes hôtes, qui étaient de ses amis, et s'être enquis de ce que je désirais de lui, Abdallah se recueillit un instant, puis il prit la parole en ces termes :
— Dans le courant de l'année où Alger tomba au pouvoir des chrétiens, nous eûmes, mon cousin Lakdar et moi, l'idée de mystifier un cheik des Ouled-Bou-Ghanem, notre voisin, qui, quoique un homme de rien, se permettait, disait-on, d'élever et d'affaiter * des faucons.
» Terme de fauconnerie, signifiant dresser les faucons à la chasse.
A cet effet, nous primes deux jeunes aigles dont nous avions connaissance dans leur aire, et nous les dressâmes à chasser les faucons niais * que nos pâtres nous apportaient chaque jour.
Lorsque nous jugeâmes nos oiseaux sufBsamment nffaités et accoutumés au bruit des hommes et des chevaux, nous envoyâmes un de nos affidés auprès des gens du cheik, afin de savoir où et quand il commencerait ses chasses.
Ayant appris le lieu et le jour désignés, nous partîmes, Lakdaretmoi, avant la pointe du jour, poussant devant nous Tâne qui portait nos aigles encapuchonnés et quelques faucons pour les rappeler au besoin.
Le cheik et les siens n'arrivèrent que longtemps après nous près de YOued-Mellëgh^ où ils devaient chasser Toutarde. Les tamarins qui bordent le ruisseau nous permettant de suivre la chasse sans être aperçus, nous réglâmes notre marche sur celle des chasseurs.
Bientôt une compagnie d'outardes s'envola devant les cavaliers qui battaient la plaine; quatre faucons furent successivement lâchés, et une outarde fut à rinstant séparée et vigoureusement attaquée.
Nos aigles, délivrés de leur capuchon, ne tardèrent pas à apercevoir la chasse, vers laquelle ils pri-
* On appelle niais les faucons pris dans leur nid, et hagards les faacons adultes.
rent leur vol, d'abord lourdement et en suivant une ligne droite, puis avec plus de vitesse et en tirant des bordées qui les rapprocliaienl peu à peu à mesure qu'ils s'élevaient.
Après avoir attaché notre àne à un tamarin, nous remontâmes le cours du ruisseau alin de mieux suivre l'action.
L'outarde, séparée de la compagnie, et, comme je l'ai dit, vigoureusement attaquée par les quatre faucons réunis, n'avait d'autre moyen de salut que de les maintenir au-dessous d'elle.
A cet effet, elle s'était élevée verticalement à une hauteur telle, que nous l'apercevions grosse comme un pigeon, tandis que les oiseaux acharnés après elle, tantôt nous apparaissaient comme des sauterelles, tantôt disparaissaient tout à fait.
Les deux aigles, une fois arrivés dans ces hautes régions, se confondirent tellement avec la chasse, que bientôt il nous fut impossible de les distinguer des autres oiseaux.
Le cheik et ses cavaliers étaient arrêtés dans la plaine, les yeux fixés vers le ciel, attendant comme nous l'issue de cette lutte aérienne.
Tout à coup il nous sembla entendre au loin des cris perçants et répétés; peu de temps après^ nous pûmes voir un corps noir et grossissant à mesure qu'il se rapprochait, tantôt se débattre vivement, tantôt descendre verticalement vers les régions basses;
Nous pûmes reconnaître alors nos deux aigles, les ailes déployées, se laissant remorquer par le poids de l'outarde , qui , les pattes pendantes et les ailes fermées, tombait vers la terre sans donner aucun sigrie de vie.
Nos regards cherchèrent en vain les faucons du cheik, ils avaient disparu. Toute notre attention m porta alors du côté des cavaliers.
Au moment où Foutarde et les aigles tombèrent en sifflant au milieu du large cercle formé par le cheik et les siens, un long cri de trahison vint nous glacer de terreur.
Nous nous rappelâmes, mais trop tard, que, dans la précipitation avec laquelle nos oiseaux avaient été lâchés j l'entrave était restée aux pieds de Tun d'eux. Plusieurs hommes avaient mis pied à terre et disposaient leurs burnous de façon à prendre les aigles sans en être blessés.
Il ne nous restait plus qu'à fuir ; c'est ce que nous fîmes de toute la vitesse de nos jambes, sans penser à notre âne, qui, cependant, devait me sauver la vie ce jour-là.
11 y avait près d'une heure que nous courions toujours en remontant le cours du ruisseau et sans sortir des arbres qui le bordent, lorsque nous aperçtimes quatre cavaliers à deux cents pas derrière nous , et plus loin le goum du cheik tout
entier.
Tout ce monde arrivait sur nos traces au trot et an galop.
Il n'y avait plus de fuite possible, nous cherchâmes à nous dérober à leurs yeux.
Lakdar choisit une touire de tamarins et de ronces; quant à moi, je descendis vers le lit du ruisseau , dans lequel j'entrai avec de l'eau jusqu'au cou et la tête cachée par les herbes qui tombaient de la berge.
A peine étais-je installé dans ma cachetle , que j'entendb les pas des chevaux et la voix d'un cavalier qui criait aux gens du cheik : — Venez de ce côté, nous sommes sur leurs traces ! On voit leurs pas comme on voit le soleil. Us sont deux (ils do chien ensemble!
Un galop bruyant et les hennissements des chevaux échauffés par une longue course m'annoncèrent l'arrivée du cheik et de tout son monde.
— Que dix hommes, dit le cheik en arrivant, se portent en avant jusqu'à ce qu'ils ne trouvent plus de traces. Alors seulement ils s'arrêteront, gardant militairement les deux rives. Vous autres, enfants, pied à terre, et suivez, le pistolet au poing, les pas de ces maudits, que vous m'amènerez vivants si vous le pouvez.
Je compris à cet ordre que c'en était fait de Lakdar; ma position éiant meilleure que la sienne, je conservai l'espoir de lui survivre pour le venger.
Seulement alors je m'aperçus que mes pieds en-
fonçaient dans la vase, et que Teau, qui d'abord couvrait à peine mes épaules, commençait à mouiller mes lèvres.
On dit que celui qui ne connaît pas la peur n'est pas un homme : eh bien, moi, j'ai eu peur ce jourlà, non pas tant des menaces de Tennemi acharné à notre poursuite que de mourir noyé.
Je fus tiré de mes préoccupations personnelles par un coup de feu suivi d'imprécations et de plusieurs autres coups de feu.
Mon cousin, se voyant découvert, avait déchargé son p stolet sur le groupe qui l'entourait, et qui, malgré la défense du cheik, n'avait pu s'empêcher de riposter.
Quelques paroles que je pus saisir.au milieu du vacarme qui se faisait près de moi me firent comprendre que Lakdar n'était pas mort et qu'on le traînait vers le cheik.
N'y tenant plus et voulant, au risque de me faire prendre, savoir ce qu'on allait faire de lui, j'allais quitter ma retraite, lorsque deux hommes sautèrent dans le lit du ruisseau.
— Voilà où il est descendu, dit le premier en montrant mes pas sur le sable.
— Il entre ici, dit l'autre en se portant sur le bord de l'eau, où je me tenjais immobile à dix pas de lui et le regardant à travers les herbes qui couvraient ma tète.
itti LA CHASSE AU LION.
— C'est e^ingulier, continua le dernier qui avait parié, on ne Yoit plus de traces dans le Ut du ruisseau. S'y serait*il fourré?
En ce moment, j'entendis marcher sur la berge au-dessus de ma tête, et un homme dire à celui ifui se trouvait près de moi ;
— Mohammed , le chcik m'envoie te chercher, parce qu'aucun des cavaliers restés près de lui n'a un couteau aussi bon que le tien.
— Pourquoi faire? répliqua celtii-^i.
— Pour décapiter le chien que nous venons de prendre, répondit l'envoyé.
La perspective de couper une tête d'homme l'emportant sur l'ardeur de la recherche à laquelle ils s'étaient livrés jusqu'alors, fit que ces maudits s'éloignèrent aussitôt, ce qui mè tira de la position la plus épouvantable où je me sois trouvé de ma vie.
D'après ce que j'avais entendu, mon cousin allait avoir la tète tranchée, et je ne pouvais rien pour le secourir.
Persuadé que les hommes qui venaient de partir reviendraient après l'exécutiorï, et ne pouvant, sans laisser de traces, chercher un autre nbri , je résolus de rester où je me trouvais.
Une racine que j'avais aperçue sous la berge, audessus de ma tète, m'avait permis de m'y suspendre un instant et de prendre utlé poâitioii qui ne présentait plus le même danger que la première.
Après avoir entendu les cris et les rires bruyants excités par la triple exécution qui avait lieu derrière moi, il me sembla distinguer les pas des chevaux s'éloignant du ruisseau , puis je n'entendis plus rien.
Le temps avait marché, et avec lui le soleil, qui avait disparu au couchant.
Bientôt vint le crépuscule, et enfin Je pus voir quelques étoiles briller au ciel.
Je sortis alors doucement de ma retraite et montai avec précaution sur la berge du ruisseau.
J'écoutai, je regardai... rien, aucun bruit, si ce n'est le coassement des grenouilles ; aucun être vivant, si ce n'est quelques chacals rôdant autour du cadavre de Lakdar, que je trouvai horriblement mutilé et flanqué de nos deux aigles, décapités comme lui.
Après m'être assuré que j'étais bien seul, j'enveloppai le corps et la tête de mon cousin dans mon burnous, et, l'ayant chargé sur mon épaule, je me dirigeai vers le fort où nous avions caché notre âne le matin.
Je le trouvai à la même place, broutant l'herbe au pied du tamarin qui le retenait. Je me servis de la corde qui serrait ma tête pour attacher solidement mon précieux fardeau, puis je coupai a travers la plaine afin de gagner un sentier qui devait me faire arriver à notre douar avant le jour.
Je marchais depuis environ qnalre heures sans avoir fait aucune rencontre, toujours suivi par quelques chacals que Todeur du $ang alléchait, lorsque ]n«)n âne s*arrêta tout court , dressant les oreilles et tremblant de tous ses membres.
J*aperçus aussitôt deux yeux brillants comme des charbons sur mon chemin et non loin de moi.
Habitué à ces sortes de rencontres, je m'empressai de couper les liens qui retenaient le cadavre de Lakdar sur le dos de l'âne; je le mis sur mon épaule comme devant, et pris «i travers champs, laissant ma pauvre bête clouée par la peur sur le chemin.
Quand j'eus marché environ cent pas, j'entendis comme la chute d'un corps lourd qui est violemment jeté à terre, puis une espèce de râlement, puis plus rien.
Le lion ayant accepté le sacrifice que je venais de lui faire, je me rassurai sur mon propre compte et regagnai, en faisant un grand circuit, le sentier que j'avais quitté.
r Peu de temps après , je rencontrai quelques cavaliers de nos parents qui allaient à notre recherche.
Après m'avoir entendu leur raconter ce qui s'était passé depuis le matin, ils voulurent aller à Tinstant même venger la mort de Lakdar.
Je leur lis comprendre qu'ils n'étaient pas en nombre suffisant, que nous ne pouvions laisser là le
LA CHASSE AU LION. ' i07
corps de notre ami , et enfin que j'étais sans armes et à pied.
Un cavalier mit le burnous qui contenait les res* tes de I^akdar en travers de sa selle, un autre me prit en croupe , et nous regagnâmes le douar avant que personne fût debout .
he soir du même jour, à l'heure <lu souper, cinquante cavaliers choisis et de chacun desquels on pouvait dire : Cest un tel^ arrivaient au pas de leurs chevaux et mettaient pied à terre près de la smala du meurtrier de Lakdar.
11 y avait grande réjouissance chez le cheik , en rhônneyr de l'exécution du malin. Le couscoussou venait d'être servi , nous arrivions fort à propos.
Les chiens ayant donné l'éveil à notre approche, nous fûmes abordés ,par quelques serviteurs qui se montrèrent étonnés de voir tant de convives arriver à la fois.
Pendant que dix cavaliers étranglaient ces maudits avec les cordes de chameau qui entouraient leurs tètes , les autres arrivaient devant la tente du cheik et sabraient la valetaille et les invités de bas étage, dont la place était dehors en attendant les restes du dîner.
Jusque-là, j'avais laissé faire mes compagnons et ne m'étais occupé que de rechercher le cheik, que je voulais tuer de ma main.
IG8 U GHASSfî AU LÎOX.
liC8 abords de la lente une fois déblayés, je m'élançai le premier dans Tintérieur, où se tenaient assis en cercle, dans une immobilité complète, une douzaine de grands avec le cheik.
Un quart d'heure après, leurs tètes étaient ran* gées aiiec ordre autour du plat de couscoussou encore fumant, et les cinquante cavaliers rentraient dans leurs douars respectifs , poussant devant eux, un immense troupeau et chargés d'un butin considérable.
Tout cela s était passé sans un coup de fusil et presque sans bruit, de sorte que les douars voisins de la smala du cheik apprirent notre coup de main trop tard pour le secourir.
Depuis ce jour jusqu'à l'arrivée des Français, qui ont mis un terme aux hostilités, bien des tètes sont tombées sur la limite des deux tribus ; mais ja-* mais on n'y a vu d'autres faucons que les nôtres.
Comme on peut en juger par ce récit, les nobles et les guerriers ont, en Algérie, le monopole de la chasse au vol, et il n'est pas permis au premier venu de la pratiquer.
. Les tribus chez lesquelles on rencontre des oiseleurs emérites sont : les Zmouls, les Righa, les Amers de Sétif, et les Arabes nomades qui prennent leurs quartiers d'hiver dans le Sahara et viennent passer les trois autres saisons sur les hauts plateaux qui avoisinent Gonstantine.
11 esl rare que les Arabes gardent les faucons dont ils se sont servis pendant la saison di^s chasses. Le plus souvent, ils les lâchent à la fin de février pour en reprendre d'autres au commencement de Tautomne.
Dans quelques tribus, on se sert du faucon niais; cet oiseau est plus facile à apprivoiser et à dresser, /nais il est moins courageux et plus sujet à des maladies que le faucon hagard. On prend celui-ci à la fin de Tété et de la manière suivante :
Après avoir remarqué le rocher ou les ruines dans lesquelles le faucon a l'habitude de passer la nuit, un cavalier arrive le matin, de bonne heure, porteur d'un pigeon ou d'une perdrix, dont le corps est enveloppé d'un filet dans lequel se prend le faucon parles serres, lorsqu'il fond sur l'appât que le cavalier a lâché devant lui.
Les Arabes connaissent plusieurs espèces de fau^ cous, qu'ils distinguent par des noms propres à chaque espèce. Quel que soit d'ailleurs le genre auquel l'oiseau appartient, la manière de le dresser est in* variable. L'éducation du faucon adulte étant beaucoup plus difficile que celle du faucon niais, nous ne parlerons point de cette dernière.
Dès que le cavalier chargé de prendre le faucon Ta vu fondre sur l'appât, soit en l'air, soit à terre, il s'empresse d'arriver et de le prendre avant qu'il ait pu déchirer le filet qui retient ses serres.
ili) l.A CHASSE AU LION.
Séance tenante^ il lui met le capuchon, qui a pour objet de rempéclier de voir, et des entraves auxquelles est attachée une corde de quatre ou cinq pieds pour Tempécher de fuir.
Cette besogne terminée, le cavalier entre au douar, portant le faucon sur son épaule ou sur sa tcte, sans (|ue celui-ci pense à s'envoler, tant la perte de la vue Ta rendu timide. ^
En arrivant sous la tente, Toiseau est placé sur un perchoir d'un pied de haut, rembourré de drap pour préserver ses griffes. C'est là que commence raiïaitage ou l'action de dresser Toiseau. Il s'agit, avant tout, de l'habituer à la vue des hommes, des chevaux et des chiens, à se laisser mettre et enlever capuchon et entraves, à prendre eniiu à la main la nourriture qu'on lui offre.
11 est très-peu de faucons qui n'opposent une grande résistance; il en est qui refusent toute nourriture pendant plusieurs jours; d'autres se défendent du bec et des serres quand on les touche ; il en est enfin qui sont tellement, intraitables, qu'il faut l'énoncer à les apprivoiser. Une chose très-remarquable, c'est que les meilleurs à la chasse sont ceux qui se sont montrés les plus sauvages pendant leur éducation.
Le moyen le plus gûr de dompter le faucon est la privation de lumière et de nourriture pendant plusieurs jours. On les habitue ensuite à sauter du per-
LA CHASSE AU LION. iH
^ choir à terre et plus tard sur le poing, pour y preu-
A dre leur nourriture, liorsqu'ils sont suffisamment
(I accoutumes à la vue des hommes et des chevaux,
on leur présente l'animal ou Toiseau qu'on veut leur K . faire chasser, en leur permettant de manger un peu I de sa chair après qu'ils l'ont tué.
La curée chaude est, aux yeux des Arahes, la meilleure leçon pour préparer les oiseaux. On a vu i des faucons, auxquels la privation de nourriture et
ï de lumière n'avait rien enlevé de leur sauvagerie,
t devenir tout à coup les amis de l'homme qui leur
i donnait soit un lièvre, soit une perdrix à tuer, en
t les laissant se repaître de sa chair.
t Lorsque les faucons attaquent franchement Tani-
l mal qu'on leur présente au perchoir, on répète cette
leçon à cheval.
t A cet effet, on s'en va dans une plaine après s'être
* muni de plusieurs lièvres ou de plusieurs perdrix,
^ selon que les oiseaux sont destinés à l'une ou à l'au-
I tre de ces chasses. Dès qu'on a trouvé un endroit ,
I parfaitement découvert, on s'y arrête. Les faucons,
couverts de leurs capuchons et armés de leurs entraves, sont portés par les cavaliers sur l'épaule ou sur la tête. Quand on se préparc à les lancer, on les place sur le poing du bras gauche ganté à la crispin. La leçon se donne d'abord isolément : pendant qu'un cavalier met en liberté une perdrix dont on a rogné les ailes, ou un lièvre qui n'a que trois pattes,
172 U CHASSE AU UON.
l*oiseleur décapuchonne un oiseau. Il est facile de comprendre que cette épreuve doit fixer Topinioii du fauconnier sur le talent de ses élèyes, qui, privés de lumière et de lit)erté depuis un mois, se trouvent tout à coup libres et en rase campagne.
Il arrive quelquefois que le faucon ne prête au* cune attention au lièvre qui court ou à la perdrix qui vole; des qu*il a compris qu'il est libre, il reprend avec des cris de joie la liberté qu'on lui avait ravie. De tels oiseaux ne sont jamais regrettés par les vrais connaisseurs.
11 faut dire que, le plus souvent, au contraire, dès qu'il est décapuchonne, le faucon, s'il aperçoit le lièvre ou la perdrix, ne pense pas à i*ecouvrer son indépendance, mais d'abord à assouvir ses instincts. Il fond bravement sur sa proie, qu'on lui fait tuer, puis il se.laisse prendre et remettre capuchon et entraves.
Pour qu'il soit un faucon bien affaité, il suffira maintenant de lui apprendre à obéir à la voix du fauconnier lorsqu'il le rappelle. On se sert pour cela d'une peau de lièvre^ empaillée, appelée /^firr^.
Après que le faucon a tué Tanimal lâché devant lui, le fauconnier s'avance en lui présentant le leurre qu'il a dû lui faire connaître déjà, et en l'appelant d'une façon particulière.
Cette manœuvre a pour but de faire venir l'oiseau sur sou poing ou sur son épaule. Si l'animal reste
sourd à rappel qui lui est fait, le fauconnier met pied à terre, s'approche dé Toiseau et lui présente le leurre en lui laissant voir quelques morceaux de chair qui ne manquent jamais de l'attirer à lui.
Lorsqu'un faucon, soit qu'il s'écarte en chassant, soit qu'il s'acharne sur sa proie, connaît bien le leurre, il est regardé comme propre à voler, c'està-dire que son éducation est ternlinée.
Comme je n'ai pas eu l'intention de publier un traité de fauconnerie, je renvoie le lecteur désireux de connaître les soins à donner aux faucons aux auteurs français et étrangers qui ont édrit tout ce qu'un fauconnier doit savoir pour tenir un vol en bon état.
Je dois pourtdnt constater un fait qiii pourra étrô utile à ceux qui pratiquent ou voudraient pratiquer cette chasse.
D'après les auteurs qui ont écrit stir la fauconnerie, les faucons, eii Europe, sont sujets à une foule . de maladies, souvent mortelles, tnalgré les soins qtii leur sont donnés. 11 n'en est pas ainsi en Algérie, où les mêmes cas sont très-rares. Je crois qu'il y a trois raisons qui expliquent et causent cette supériorité du faucon africain.
La première est que les Arabes ne se servent presque jamais que de faucons adultes. La sëcdtlde est qu'ils leur rendent lôur Hberté avant l'époque de la mué. La troisicrne, etifln, est qu'au lieu d'être ért-
i74 L\ CHASSB AU LION.
fermés les oiseaux suivent leurs maîtres dans les voyages, portés sur l'épaule, et que, quand la tribu a pris son campement, on leur permet de passer la journée sur le perchoir ou autour du perchoir, en dehors de la tente, sous laquelle ils ne rentrent qu'à la nuit.
C'est ordinairement au mois de décembre que l'éducation des faucons est terminée et qu'ils commencent à voler. Les Arabes du nord chassent le lièvre et la perdrix; ceux du sud le lièvre et l'outarde.
Rendez-vous ayant été pris pour chasser le lièvre, le maître du vol quitte sa tente, suivi des oiseleurs et des cavaliers de son service. A son arrivée au rendez-vous, les invités qui s'y trouvent viennent lui baiser la main, puis ils montent à cheval.
Sur un signal du chef, les oiseleurs se portent en avantt marchant sur une seule ligne, tandis que les cavaliers se déploient en tirailleurs, au galop, sur les flancs. Le maître du vol et les grands qui l'accompagnent suivent les oiseleurs.
Après que les cavaliers déployés sur les côtés ont pris leurs distances, qui sont ordinairement de dix à quinze mètres, ils font face en tête, passent au pas et marchent droit devant eux en réglant leurs allures, savoir : lès plus rapprochés des oiseleurs, sur celles de ces derniers, qu'ils ne doivent jamais dépasser; et les autres, sur les premiers cavaUers des
deux extrémilés des ailes de droite et de gauche, qui se portent en avant de la ligne pour y maintenir la chasse.
Dès qu'un lièvre est sur pied, Téveil est donné par celui qui Ta aperçu le premier, et chacun manœuvre de façon à former le cercle. En même temps les faucons sont décapuehonnés, et le mieux affaité est lâché le premier.
Une fois libre, Toise^u s'élève en tournoyant audessus du cercle formé par les cavaliers, Foiseleur suit au galop la direction du lièvre et appelle son faucon jusqu'à ce qu'il le voie fondre ou planer : il fond sur le lièvre, qui fuit, il plane sur celui qui se rase.
Dans les plaines peu couvertes, les lièvres éprouvent une telle crainte à la vue du faucon, que, le plus souvent, ils se rasent eu l'apercevant. Dans Tun et l'autre cas, tous les oiseaux sont successivement lâchés pour qu'ils rallient l'oiseau de tète.
C'est un spectacle plein d'attrait que celui de ces faucons fondant tour à tour sur le lièvre, qu'ils 6'appent de leurs serres sans s'arrêter, tandis que les cavaliers agitent leurs burnous en signe de joie et poussent des hourrahs à faire mourir de peur de . plus braves qu'un lièvre.
Que le lièvre coure ou se rase, l'oiseau ne s'attache à lui que lorsque, étourdi par les coups qu'il a reçus, il ne donne plus signe de vie. C'est alors que,
ne LA" CHASSE Ar UON.
sur Tordre du maître, les faucons sont repris, encapuchonnés, et que la chasse recommence.
Comme, une fois repus, les oiseaux deviennent paresseux, il est d'usage de ne les laisser s'acharner que sur le dernier lièvre pris ; alors on leur permet de prendre curée, afin de les encourager pour les chasses qui doivent suivre celle de Touverture.
11 arrive quelquefois que le lièvre, apercevant le faucon, se réfugie sous le ventre des chevaux, et que Toiseau le poursuit jusque-là. La chasse devient alors pleine d'attrait et surtout très-hruyante.
Le faucon ne pouvant frapper sa proie qu'en fondant sur elle dans une direction verticale, le cheval lui fait obstacle; il exprime alors sa colère par des cris aigus^ en manœuvrant tantôt au-dessus, tantôt autour du cheval protecteur.
Le cavalier a beau se porter à droite, à gauche, en avant, en arrière : quelle que soit sa direction ou son allure, le pauvre lièvre s'attache à ses pas et ne le quitte plus.
Lorsque le maître a assez joui de l'agonie de l'animal chassé, un cavalier met pied à terre, le prend à la main, et le porte au milieu du cercle, en le • montrant aux faucons, qui suivent avec Impatience ce dernier acte du drame.
S'étant assuré que les oiseaux sont là, au-dfôsus de sa tcte, il leur montre de nouveau le lièvre, qu'il jette aussi loin qu'il le peut. A peine est-il arrivé à
LA CHASSE AU LION. iV
lene, avant qu'il ait pu se reconnaître, un oiseau fond sur lui, le frappe de ses serres, et tous viennent à la fois donner le coup de grâce au pauvre animal.
Les Arabes volent la perdrix de la même manière. Seulement, au lieu de former le cercle, ils galopent sur une seule ligne en suivant la manœuvre des faucons. Cette chasse est loin d'offrir le même attrait que celle du lièvre; aussi les indigènes la pratiquent rarement.
La chasse la plus intéressante pour les Arabes et pour les Européens, celle qui fait voir tout ce qu'il y a de courage chez le faucon, est la chasse à Toutarde.
Comme je Tai dit plus haut, les tribus du Sud sont les seules ayant le privilège de voler cet oiseau, qui ne vient point dans les régions trop froides des hauts plateaux.
Les chefs indigènes qui possèdent un vol pour l'outarde déploient dans leurs chasses un luxe de chevaux et de gens qui ajoute à leur intérêt. 11 n'est pas rare de voir une réunion de deux à trois cents cavaliers dans une chasse.
On rencontre F outarde en deçà ou au delà des montagnes qui séparent le Tell du désert, mais le plus souvent au delà. Cet oiseau se trouve ordinairement par compagnies de dix à trente. Comme il se laisse facilement approcher par les cavaliers, ceux-ci se déploient dans la plaine sur une immense ligne.
précédés des oiseleurs, qui marchent de front et à de grands intervalles.
S'il arrive que des outardes s'envoleul à de grandes distances, on se contente d'observer leur remise, et Ton continue à marcher jusqu à ce qu'on en voie une compagnie à terre ou qu'elles s'envolent de très-près. Dans les deux cas, un. ou deux faucons, réputés les meilleurs, sont lâchés.
Dès que les outardes qui sont posées aperçoivent le faucon planant au-dessus d'elles, elles se rasent à la manière du lièvre et attendent que les oiseaux chasseurs aient choisi leur proie. '
Après que ceux-ci ont fondu deux ou trois fois sur une outarde, les autres s'envolent, et celle-là se laisse tuer sur place. Comme on le voit, ces rencontres n'otfrent pas grand intérêt; aussi les Arabes font-ils tout ce qu'ils peuvent pour que l'outarde n'attende point les faucons.
Dans ce dernier cas, c'est-à-dire lorsque les oiseaux sont lâchés sur des outardes qui ont pris leur vol, on voit d'abord l'oiseau chassé se mêler à la compagnie pour donner le change, puis se séparer d'elle lorsqu'il est serré de près, et monter vertica^ lement pour conserver le dessus.
C'est ordinairement lorsqu'une outarde est séparée que les oiseleurs lâchent tous les autres faucons. La chasse acquiert alors un immense intérêt. Tous les cavaliers, jusqu'alors disséminés dans la
LA C11AS8Ë Al' LloN 179
plaine, rallient au triple galop et viennent se grouper autour de leur elief.
La lutte est onlinairenient très-longue, et l'outarde n'est portée à terre que lorsque les faucons ont pu prendre le dessus, s'attachera elle, et lui casser une aile ou lui crever les yeux. Alors, au milieu du cercle formé par les cavaliers, tombent ensemble outarde et faucons, et quelquefois ceux-ci sont tués dans la chute.
Il arrive aussi que Toutarde, au lieu de monter veilicalement après qu'elle a été séparée de la compagnie, prend un grand parti droit devant elle et entraine à sa suite faucons et cavaliers.
Le plus souvent un faucon parvient à s'attacher à elle, et, chemin faisant, réussit à la porter bas en lui cassant une aile; mais il arrive quelquefois qu'après plusieurs heures de course au clocher le jnaître donne le signal de la retraite, laissant aux oiseleurs le soin de suivre la chasse pour ne pas perdre tout son vol.
J'ai entendu raconter un fait qui prouve combien sont grandes la force et la vitesse de l'outarde et du faucon.
Dans le courant de Thiver dernier, des Arabes du Perjioua, ayant pris une outarde et un faucon qui venaient de tomber devant eux, portèrent l'un et l'autre au cheik du pays. Celui-ci, s'étant renseigné, apprit que ce faucon appartenait à un chef du Sud
IHO LA CllAt>SK AL' LlON.
qui chassait dans la plaine de Ël-Outaïa le jour où son faucon tuait Toutanlc au Ferjioua. Or il il y a pas moins de cinquante lieues à vol d'oiseau de EU Outaïa, où Toutarde était attaquée à midi, au Ferjioua, où elle était portée bas à quatre heures.
Jai parlé, au commenceiuent de ce chapitre, d'un nommé Mabrouk, qui était le fauconnier le plus passionné que j*aie jamais counu.
Cet homme, qui est mort depuis deux ans, ne chassait que Toutarde.
Lorsque ses oiseaux s'étaient bravement conduits dans une chasse, il ne permettait pas aux oiseleurs de les toucher.
Après les avoir tous bien embrassés en les appelant par leurs noms, il les plaçait sur son épaule et sur sa tête, puis il remontait a cheval, emportant ainsi jusqu'à sa tente ce qu'il appelait sa chère famille.
Cette passion allait si loin, que, quoique réputé assez bon père, il aimait mieux ses faucons que ses femmes et ses enfants, et que, avant de mourir, ses dernières caresses, ses derniers regrets, furent pour les premiers.
Après la- mort de Mabrouk, son fils aîné, suivant les dernières volontés de sou père, rendit la liberté à tout le vol, qui eut l'ingratitude d'en profiter.
On rencontre en Algérie des chefs arabes qui entretiennent un vol sans jamais s'en servir.
LA CHASSE AU LION. 18i
Pour eux, o/est un accessoire obligé du luxe qui prouve la fortune, la grandeur, et frappe les masses.
Lorsqu'il voyage, le chef se fait précéder ou suivre de ses faucons portés paj* de beaux cavaliers l)ien montés, richement armés et équipés.
L'ensemble de cette troupe respire en effet un air de bonne maison qui frappe autant les Européens que les indigènes.
On voit ces derniers, lorsqu'ils rencontrent un chef arabe voyageant de la sorte, ni#ttre pied à terre et aller lui baiser le genou sans le connaître. C'est un hommnge du faible au fort, du pauvre au riehe, dn roturier au noble.