‹ Impressions de voyage [microforme] (volume 2)Chapitre 61 sur 63 · SAINTE AGNÈS · texte numérisé non relu

SAINTE AGNÈS

21 JANVIER. —Rome a ses saints privilégiés, et pour ainsi dire urbains ; et parce que Rome est le centre de la catholicité, ils sont devenus le patrimoine de toute l’Eglise. Parmi tous brille d’une auréole toute particulière une enfant de treize ans, vierge et martyre, l’aimable sainte Agnès. Noble de naissance, plus noble encore par le baptême qui la marqua du sceau du Christ, elle méprisa les honneurs et les richesses pour s’attacher aux biens surnaturels. Les premiers partis de Rome recherchèrent son alliance, mais elle ne se laissa pas éblouir par le séduisant mirage que le monde fit passer devant elle, Le préfet de Rome demanda sa main pour son fils; elle répondit qu’elle avait choisi un époux plus illustre que tous ceux qu'on pourrait lui offrir, Le préfetirrité la cita

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Suinte Agnès 243

devaut son tribunal comme chrétienne.

Promesse flatteuses, offres de richesses, perspectives des supplices : rien ne put ébranler son courage. On a vu des hommes trembler en face des tourments, quelquefois apostasier,parcequ'ils comptaient trop sur eux-mêmes , je ne sais pas de faibles vierges qui aient faibli devant la barbarie des bourreaux, et n’aient trouvé dans la conscience de leur faiblesse une foree invincible.

L’ Église de Sainte-Agnès, place Navone, s'élève sur le lieu même du martyre ; aussi s’en échappe-t-il un parfum d’innocence et de pureté qui embaume l'âme et la fortifie. Un escalier nous conduit à la crypte. Dans la chambre souterraine où la noble romaine fut exposée aux outrages, on voit la statue qui la représente couverte de sa chevelure miraculeuse.

Le repaire du vice est devenu l'asile de la prière, et la Victime très pure s'offre

en expiation dans le lieu même où se multiplièrent les infamies païennes.

Agnès fut ensevelie le long de la voie Nomentane, à deux milles de la porte Pie, dans un cimetière appartenant à la famille. Huit jours après, comme les parents veillaient auprès des saintes reliques, une lumière surnaturelle brilla sur son tombeau ; en même temps, des vierges revêtues de longues robes d’or apparurent, et, au milieu, Agnès, la joie sur le front et deg paroles de consolation sur les lèvres. Près d’elle était un agneau plus blanc que la neige. C’est cette dernière circonstance qui a donné lieu à la touchante céremonie de la bénédiction des agneaux dans la basilique de Sainte- Agnèês-hors-les Murs. ‘J’ai eu le bonheur d’y assister ce matin.

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Sainte-Agnès : 245

Après la messe solennelle les agneaux furent apportés en procession, et placés, l’un, du côté de l’épître, et l’autre, du côté de l’évangile, sur le maître autel où reposent les corps de sainte Agnès et de sainte Emérentienne, sa sœur de lait.

L’ Abbéde Saint-Pierre-aux-Liens, revêtu de la chape, la mitre en tête et la crosse à la main, assisté d’un diacre et d’un sous-diacre, bénit les tendres holocaustes et lesencense. Puis un maître des cérémonies les emporta au dehors, où les attendait un carrosse traîné par deux che:-

vaux. Sur son passage les rangs s’ou-

vraient et se refermaient à mesure. Tous voulaient voir de près les tendres agnelets qui venaient de recevoir les bénédictions de l'Église. Etl’on voyait des jeunes filles les embrasser affectueusement.

Ils sont charmants, en effet, dans le pla-

teau d’argent, couchés sur des coussins

de damas rouge, ornés de franges d’or, à demi-cachés sous les guirlandes de fleurs et les rubans à travers lesquels apparaissait la blancheur immaculée de leur laine.

Ces agneaux sont portés au Saint-Père qui leur donne sa bénédiction, puis confiés à des religieuses qui en ont le soin.

C’est avec leur toison qu’on confectionne les palliums. Dans l'origine le pallium était un manteau royal. Aujourd’hui c’est une bande de laine blanche, semée de croix noires, qui descend sur les épaules et la poitrine.

Les empereurs accordèrent cette distinction aux Patriarches et aux Papes :

ceux-ci l’étendirent à d’autres prélats ; plus tard elle devint la marque distinctive des Archevêques.

La basilique de Sainte-Agnès-hors-les- Murs a conservé un caractère d’antiquité qui la faitaimer. Elle est construite complètement dans la terre, et on y descend

or, À eurs raisaine.

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Funérailles du R. P. Anderledy 247

par un large escalier de quarante cinq marches. Elle a trois nefs ; les bas-côtés ont deux rangées de colonnes superpcsées ; la galerie superieure formait le gynécée où les femmes assistaient aux offices.

Dans la pasilique une porte donne entrée sur les catacombes de Saïinte-Agnès.

FUNÉRAILLES DU R. P. ANDERLEDY ET MESSE “DE REQUIEM ” POUR LE REPOS DE L'AME DU CAR- DINAL MANNING

Aujourd’hui a été chanté dans l’église de Saint-Ignace le service du R. P. Anderledy, Général des Jésuites. L'Église était ornée de draperies funéraires ; un baldaquin surmontait l’autel, et le catafalque, placé à plus de quinze pieds de hauteur et entouré de six grands cierges, attirait d’abord les regards. Tout autour s’étendait nn espace réservé aux membres du

clergé et aux personnages de distinction ; une balustrade les protégeait contre les empiètements de la foule. La communauté des Pères Dominicains occupait le chœur. Ces religieux firent tous les frais des cérémonies. C’est une tradition, en effet, chez les Dominicains et les Jésuites que, à la mort du Général de l’un de ces deux Ordres, l’autre chante le service, assisté de prêtres et de clercs de sa communauté..

Cette pieuse tradition fait éclater aux yeux de tous la touchante confraternité qui unit les institutions monastiques.

Elles peuvent bien sembler différer suivant les circonstances de temps et de climat, surtout à cause des fins diverses qu’elles se proposent, mais ce n’est qu’apparemment. Elles sont les filles soumises de l’Église, et elles ont à Rome leur point d'appui et leur centre d’action. Car Rome est le cœur du catholicisme : ses

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pulsations renvoient jusqu'aux extrémités le sang généreux qui vivifie ses membres et ne cesse d’y revenir chercher de nouveaux germes de vie.

Les Ordres religieux nous apparaissent comme des arbres puissants qui étendent de tous les côtés la ramification de leurs branches ; mais en réalité, ils ne sont que des rameaux entés sur l'arbre de l’ Eglise d’où ils tirent la sève qui les nourrit.

Cette semaine a été chantée une messe pour le repos de l’âme du cardinal Manning. Notre titre de sujets anglais nous valut une invitation spéciale. Un chœur, formé par des élèves des collèges anglais, écossais, irlandais et canadien, exécuta une messe suivant la nouvelle méthode dite de Pustet. Le maître de chapelle dans un exercice préliminaire s’appliqua surtout à nous en-

seigner [a manière de conformer la voix an sens des paroles,

La cérémonie eut lieu dans l’église de

Saint-Silvestre 47 Capite, le temple national des Anglais à Rome, près de la place Colonna.

. Lordet lady Dufferin assistaient au service, ainsique beaucoup d’autres Anglais dont plusieurs protestants comme lil:

lustre ambassadeur,

Le cardinal Manning a été l’un des plus éminents personnages de l’église anglicane, et les démonstrations à l’occasion de sa mort ont pris un caractère national vraiment extraordinaire. Cet ancien ministre du culte sous l’obédience de la reine Victoria a conservé l'estime même des partisans de l'erreur qu’il a abandonnée et combattue de toute ses forces. On n’a pu ne pas croire à la sincérité de sa conversion, et, de son côté, le cardinal a toujours eu des égards

croire de SO É gards

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pour les personnes, tout en combattant les erreurs. Il a été l’homme de son temps.

Nous vivons dans une êre de progrès réel, mais à côté du progrès s’insinue une fausse civilisation. Si l'Eglise infaillible marche en sûreté dans les sentiers inexplorés du siècle, il se présente un grand danger pour les individus :

celui de l’illusion, IL est si facile de se laisser séduire par l'amour du nouveau et le désir de plaire ; les apparence de la vérité attirent et trompent les hommes.

Que d’âmes, remplies de généreux sentiments, mais pas assez en garde, ont versé dans une fausse philanthropie ! Que d’esprits subtils, que ne guidaient pas assez la foi, se sont perdus dans leurs pensées et sont tombés dans lerreur pour avoir voulu la côtoyer de trop près !

Sur ce terrain glissant, il faut, pour se tenir hors des atteintes de l’erreur, un

grand sens pratique, et une inébranlable soumission à l’ Eglise ; pour peu que l’on manque de ces dispositions, on est bien exposé a être mordu par le serpent du libéralisme qui se cache sous les fleurs des libertés et des revendications mo:

dernes.

On a voulu, en certains quartiers, faire du cardinal Manning un évêque libéral, parce qu’il s'est mis dans le mouvement du siècle pour le diriger, Etrange prétention ! Comme si l Eglise ne pouvait comprendre les aspirations nobles de lhumanité et les satisfaire, comme si la véritable intelligence du progrès était l’apanage exclusif de ces esprits aventureux que le sentiment, plus que la raison, guide dans la re:

cherche de la vérité ! P Eglise, tout en restant toujours semblable à elle-même, se plie aux exigences légitimes des épo:

ques qu’elle traverse ; elle sait distinguer

éd

able l’on bien , du leurs

mo:

tiers; êque ns le riger:

Ün jeune prolongé 253

entre les beautés sévéres du bien et les dehors trompeurs du mal, et elle enlève ce manteau trompeur, fait de prétendues doctrines humanitaires, qui dissimule trop souvent les haïllons des faux principes ou des théories risquées.

Oui, le cardinal Manning eut des idées larges et généreuses, mais c’étaient celles de l'Eglise. Comme ses illustres contemporains Newman et Wiseman, il tendit la main à ses compatriotes anglais, mais en se tenant toujours fortement attaché à la barque de Pierre. Tous trois ont tracé dans le sol de leur pays un sillon profoud qui renferme les espérances de l’avenir dans l’{e des saints.

UN JEÜNE PROLONGÉ

Hier, je rappelais avec M. L. un incident de voyage. C’était la veille de la Toussaint, jour de jeûne, et nous partions de Marseille pour Gènes. Nous

avions toute une longue journée à pas-, ser en chemin de fer. En prévision des fatigues de la route, je pris avant le dé.

part une légère collation, réservant pour le soir les deux onces de nourriture permises le matin. Nous partons ; et le cheval-vapeur nous emporte à travers les tunnels, bondissant d’un roc à l’autre, sans s'arrêter. Midi arrive; une heure se passe ; à trois heures je n'avais pu encore rien prendre, et mon estomac criait famine depuis longtemps. Heureusement nous arrivions à Vintimille, sur la frontière, et l'indicateur marquait deux heures d'arrêt, Maïs j'avais compté sans les retards de la douane, et le changement d'heure. Lorsque nous fûmes enfin installés dans un compartiment, le train faisait déjà mine de s’ébranler. Je sentais l4 faiblesse m'envahir, Un garçon sur la quinzaine passait ; je l’appelle, mais il ne comprend pas un mot de français ;

pas-.

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Un jeûne prolongé 255

je lui fais un signe qui exprime le mieux possible ma faim, et je lui remets en en même temps quelque monnaie. Il part et disparaît. Ce n’est qu’au moment où le train se met en marche qu’il revient à la hâte, portant un paquet de fort bonne apparence, et presque tout mon argent qu’il me end. C’était trop de désintéressement pour un Italien; je lui donnai un joli pourboire,

Je regardai triomphant mes compa:

gnons péndant que le train prenait son élan. Eux avaient eu assez de sagesse pratique pour s’exempter à bon droit du jeûne, J’étais bien résolu de les faire jeûner pour le moment. et, d’ailleurs, ventre affamé n’a pas d'oreilles. Je commençai donc à développer le paquet,

J’enlêveavec empressement une première

enveloppe de papier, puis une autre, puis une troisième ; mes confrères se

regardent et commencent à sourire. J’é6tais trop avancé pour reculer.

J’allai jusqu’au bout ; et une dernière opération découvrit à tous les regards un biscuit minuscule mis là comme un échantillon de l’espèce,

Restait cependant encore un espoir.

Nous devions faire une halte de dix minutes à San Remo. Nous organisons une expédition au buffet. L'un de nous devra s’y rendre en toute hâte, tandis qu’un compagnon se tiendra à la porte du compartiment pour guider son retour, et l'empêcher de tomber au milieu d’étrangers avec son précieux butin, Le programme s’exécuta à la lettre. Jugez si le commissionnaire fut accueilli avec enthousiasme lorsqu'il nous revint les mains pleines et les bras chargés de miches, de brioches, de fruits et autres friandises,

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Heureux événement 257

Rien d’extraordinaire ne signala le reste du trajet, si ce n’est que Monsieur L., en voulant jeter par la fenêtre des débris du repas, fit prendre le même chemin à un fez neuf dont il était tout fier. Pur incident de voyage ; autant en emporte le vent.

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