Impressions du Canada [microforme]
Quand on m'a fait l'honneur de me demander si je comptais écrire quelque récit de mon séjour aux Etats-Unis
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et au Canada, j'ai très nettement répondu que telle n’était pas mon intention. C’est la même réponse que j'ai taite à M. le Directeur de la Revue des Deux Frances et à tous ceux qui m'ont adressé la même question. Je ne veux pas me donner le ridicule de découvrir New-York ou Montréal. J'ai passé exactement deux mois en Amérique; jy ai fait beaucoup de chemin; j'y ai parlé autant qu'il m'a été possible des choses de mon pays; je me suis efforcé de répandre et de faire aimer les idées françaises. Il ne m'est resté que bien peu de temps pour regarder autour de moi, et menquérir des mœurs, des façons de vivre et des façons de penser nouvelles pour moi. Dans ces conditions, que peut valoir un récit de voyage? Ou bien il faut se contenter de traduire des impressions nécessairement superlicielles, si superficielles qu’elles ont grand chance d’être erronées, et imiter ce voyageur qui pour avoir vu passer une femme rousse, note sur son carnet : [ci toutes les femmes sont rousses, ou bien il faut parler de soi, se mettre en scène et se tresser des couronnes. C'est un travers fort répandu, par le temps qui court; et ilest devenu tellement ordinaire qu'ilne choque presque plus personne. Mais je l'ai si souvent reproché à mes contemporains, que je me sens gêné pour y sacrifier à mon tour. D'autre part il m'était difficile de repousser l'occasion qui s'offrait à moi d'exprimer au public 1: août 1898, * 7
canadien toute ma gratitude pour l'accueil que j'en ai reçu. Je profite donc de ce détour ingénieux. Je laisse à ceux qui ont passé au Canada plus de huit jours le soin d'en parler; jenvoie ces lignes en guise de remerciement aux canadiens français.
I ne m'était Jamais venu à l'esprit qu'ayant traversé l'Océan je pourrais manquer d'aller rendre visite à la “iance d'outre-mer, Les moyens m'en ont été facilités par la haute bienveillance de Mer. Bruchest, archevèque de Montréal, et par la généreuse initiative de M. Pabbé Colin, supérieur du séminaire de Notre-Dame. Grâce à eux je n'ai pas vu seulement le Canada en touriste, jy ai été recu en ami, et j'ai trouvé partout la plus cordiale et la plus brillante hospitalité.
On se rend difficilement compte de l'impression que ressent un Français, lorsqu'il passe des États-Unis au Canada. [était depuis des semaines, en dépit de l'accueil le plus obligeant, dépaysé dans un milieu étranger. Il se retrouve, tout d'un coup, chez lui. Les figures qu'il rencontre, la langue qu'il entend parler, l'accent, tout lui est familier. Tout à l'heure, en apercevant par la vitre du wagon les paysans occupés au travail des champs, il aurait pu croire qu'il traversait un coin de campagne normande. Maintenant introduit dans un intérieur de famille, il reconnait les types et les usages, il respire l'atmosphère de nos familles d'excellente bourgeoisie. C’est une sensation délicieuse et qui fait chaud au cœur. On à repris terre, et repris langue; on à reconnu la patrie.
Cette perpétuité du type français et du sentiment français au Canada est un des phénomènes des plus curieux de l'histoire moderne, et je m'’empresse d'ajouter un des plus admirables. Il y aurait beaucoup à méditer sur ce fait, et il comporte de grands enseignements. 1[lest d'abordune réponse “loquente aux déclamations de eeux qui vont opposant la race anglo saxonne à toutes les autres races et pour montrer la supériorité de cette race privilégiée. D'abord il s’en faut de beaucoup que l'élément de race ait cette netteté et cette fixité que lui prêtent les théoriciens. Mais ensuite, mise en
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les plus défavorables, voyez ce qu'a fait cette race française au Canada. Elle s’est d'abord développée en se multipliant, ce qui est le premier devoir et la suprême habileté pour un peuple soucieux de sa grandeur. Elle à ensuite résisté à toutes les influences extérieures qui agissaient sur elle et tendaient à l’assimiler. Les canadiens français sont restés français, parce qu'ils l'ont voulu, et parce qu'ils ont déployé dans ce but une indomptable énergie. C’est un triomphe de la volonté, Entre toutes les preuves qu'on en peut donner, j'en choisis une qui se présente tout de suite à l'esprit; et qui aussi bien, frappe d'abord le voyageur. Nous autres Français de l'Ile de France nous ne sommes pas des gardiens très jaloux de l'intégrité de notre langue. Nous admettons facilement dans l’idiôme même de la conversation les vocables étrangers, Nous faisons tout particulièrement bon accueil aux termes anglais. L’anglomanie et l’américanisme sévissent dans notre vocabulaire. Nous parlons couramment de « wagons » etde « tramways », Le Français du Canada se ferait scrupule d'ouvrir ainsi le vocabulaire français à l'invasion étrangère. Il ne monte pas en tramway, il monte en «char». Ce mot de char lui sert pareillement à désigner le wagon. C'est là un mot de souche antique, qui sonne bien, et auquel le Canadien prête même une sonorité toute particulière. Donc rien iei que de logique. Mais un autre cas se présente. Même cans la province de Québec les Anglais ne sont pas loin. À Montréal vous n'avez qu'une rue à traverser, et vous êtes en plein quartier anglais. Aussi la langue anglaise s'impose-t-elle dans Ta vie politique, dans les relations commerciales. L'homme d'Etat, le financier, lPavocat est obligé de parler les deux langues. Quand il parle français, souvent un mot anglais se présente à sa pensée : mais alors il n'a garde de lemplover; il le traduit. Les Anglais se servent du mot « complimentary » pour désigner ce que nous appelons : © billets de faveur ». Le Canadien dira done : € une carte complémentaire ». Ce
sont autant de barbarismes, et de monstres en matière de langage. Touchants barbarismes! Monstres héroïques témoi-
gnant d'une fidélité jalouse et ombrageuse. Toute l'histoire du peuple canadien-français durant ve siècle est cela même : un éclatant exemple de ce que peut la volonté.
C'est le lundi de Pâques que je suis arrivé à Montréal. Et jé ne me suis pas encore consolé de ne m'y être pas trouvé vingt quatre heures plus tôt. Ou pour mieux dire, si j'avais été libre de mon temps, j'aurais voulu passer au Canada la semaine sainte. J'aurais aimé à suivre Les exercices de la semaine sainte dans cette église de Notre-Dame où notre jeune compatriote, le Père Hébert, s'adressait à une foule énorme, compacte et fervente ; j'aurais été heureux d'assister à ce grand élan de piété qui transporte ces âmes croyantes le jour de Pâques. J'ai un autre regret, d'un caractère foet différent, que je vais exprimer tout de suite, pour avoir aussitôt terminé le chapitre des doléances. C’est de n'avoir pas été gelé au Canada. Les donneurs de conseils ne m'avaient pas ménagé les avertissements. Je m'étais, d'après leurs indications, pourvu de couvertures, de manteaux fourrés, de chaussures blindées et de tout l'attirail des expédition au Pôle Nord. J'en ai été quitte pour rapporter mon attirail. Je l'offrirai à Tartarin. Il n'a pas servi. Mais tout de même cela me chagrine. C’est Voltaire qui appelait dédaigneusement le Canada : © quelques arpents de neige »; il ne comprenait pas qu'on se battit pour garder une possession si négligeable. Les Canadiens lui ont gardé rancune de cette expression facheuse ; eton le comprend ; mais Voltaire avait de ces légèretés de talon rouge, surtout dans les questions graves, et notamment dans les questions de patrie. Hélas ! je n'ai pas vu de neige au Canada. Tout au plus m'en a-t-on montré quelques tas qu'on n'avait péniblement gardés eomme spécimen. Ce n'était pas sérieux. Je n'ai pas vu davantage cette végétation luxuriante qui, paraît-il, éclate en quelques jours au lendemain même de l'hiver. La saison était défavorable au visiteur, Ce n'était plus le Canada enseveli dans ses neiges etpas encore le Canada radieux sous sa
verdure puissante. Les chemins étaient gris, les arbres étaient dénudés, les prairies étaient pelées et rougeûtres. A vrai dire ilne m'a pas été donner de goûter ici le pittoresque
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de la nature extérieure. Il faut que je m'en rapporte aux descriptions qui ne manquent pas, et qui pourtant laissent encore beaucoup à dire. J’attendrai que René Bazin ait mis à exécution un projet quil caresse depuis longtemps, celui de venir au Canada et de nous en rapporter un de ces livres comme 1l les sait écrire, où il nous montrera aussi bien les choses avec leur reliefextérieur, et les gens dans l’intimité de leur âme,
Le soir même de mon arrivée, 1l m'a été donné d'entrevoir la vie politique au Canada, J'avais l'honneur d’être invité au banquet offert à l'honorable M. Jetté pour fêter sa récente élection aux fonctions de gouverneur de la province de Québec, On m'a raconté des choses si différentes des choses de chez moi, que j'ai peine à les croire, il paraît qu'il y a en tout au Canada deux partis, les conservateurs et les libéraux, et qu'entre ces deux partis les nuances sont à peine appréciables, et que d’un camp à l’autre on ne se traite pas de vendu, de faussaire et d’assassin. Voilà qui est bien
invraisemblable. Les conservateurs ont gardé vingt ans Île
pouvoir! Que faisaient donc leurs adversaires? Et :l ny
avait donc pas de crises ministérielles tout à la fois chroniques et aigues ? Voilà qui est tout à fait étrange. Mais revenons à notre banquet. C'est vers les neuf heures du soir qu'a commencé la série des toast ; après une heure du matin nous toastions encore. Cela fait beaucoup de toast ; je n'ai pas trouvé que cela en fit trop. Car d'abord chacun m'initiait aux idées et aux choses de là-bas. Et ensuite 11 m'a été donné d'entendre là quelques morceaux de choix. Je cite, entre autres, l’allocution de M. le gouverneur Jetté. Ou n'imagine rien de plus délicat et de plus aimable; c’est le discours
d'un « honnête homme » dans le sens où mos aïeux du xvri°
siècle emplovaient le mot ; c'est la causerie pleine de jolis mots, de souvenirs, de citations heureuses, telles qu’on l'attend d'un magistrat lettré. Et que de finesse, que d'esprit, que de bonnes grâces et de malice dans les quelques mots prononcés par le consul français, M. Kileczkowski. J'ai eu l'occasion de revoir M. Kleczkowski ; j'ai de beamcoup
de côtés entendu parler de lui. Je sais par tous ces témoï-
gnages venus spontanément à moi quels services il rend làbas à notre cause; tous les Français doivent le remercier pour la dignité avec laquelle il représente notre pays et pour la souplesse avec laquelle il manœuvre, en vrai diplomate, à travers les difficultés qu'il ne manque pas de rencontrer. ënlin le poète Fréchette nous a lu de beaux vers, vibrants, éclatants. J'y ai retrouvé toutes les qualités d'inspiration généreuse et de forme brillante qui sont celle du poète de la Légende d'un Peuple. Fréchette a en France beaucoup plus de lecteurs qu'il ne le croit peut-être, et beaucoup d'amis. Nous savons qu'il continue là-bas la tradition des maîtres de notre poésie, et nous applaudissons à sa vaillance, à la continuité et au succès de son effort,
Comment dirai-je maintenant ma gratitude à la Société Montréalaise, qui a accepté de venir cinq fois de suite à l’Université Laval, pour entendre un conférencier français. À coup sûr, il y a eu de ma part abus et indiscrétion. Forcé que j'étais de me hâter et de faire le plus de choses possible dans le plus court espace de temps, je n'ai pas laissé à mes auditeurs un jour d'intervalle pour respirer et se reposer. C’est une raison de plus que j'ai d’être touché de leur empressement, et de leur indulgence, et de leur fidélité. Tout a son importance pour l'homme qui parle en publie; et d’abord la salle elle-même. Il y a des salles mornes, glaciales, ennuyeuses, qui tout de suite attristent le conférencier, et risquent de lui faire perdre courage. J'ai pris la parole dans des salles d’aspects bien divers. Jamais je n'ai trouvé une salle plus séduisante et plus commode, plus gaie, plus encourageante que cette grande salle de l'Universite Laval. L’impression de mon cher maitre, M. Ferdinand Brunetière avait été la même. Lorsque le conférencier entre dans cette salle si heureusement disposée, si brillamment illuminée, que le regard embrasse aisément, où la voix porte sans peine, il lui semble aussitôt que la partie est déjà plus qu’à demi gagnée. Mais on sait bien que c’est le public qui fait le conférencier, et qu’un public a toujours les conférences qu'il mérite. Le public canadien est avide de la parole ; c’est chez lui un trait de la
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nationalité française. Nous aimons à entendre parler ; c’est une des formes que prend chez nous la sociabilité, et c'est sione de curiosité intellectuelle. Toutes les classes de la société étaient représentées à l'Université Laval: dépositaires de l'Eglise, clergé, magistrature, monde de la politique, de la finance, du commerce, gens du monde, jeunes gens. Il ne suflit pas de dire que sur cet auditoire tout portait et que la moindre intention était aussitôt saisie. Je dirai plutôt que l'attitude d’un tel auditoire, si vibrant, si mobile est une véritable coïilaboration. Les grandes œuvres dont je l’entretenais lui étaient depuis longtemps familières, et je n'avais pas la prétention de lui révéler Hugo, ni Lamartine, Môme il m'est arrivé de sentir, à de certains moments, qu'auditeurs et conférencier ne pensaient pas exactement de même. Et c’est bien cela qui est intéressant. Certes, si le désaccord est complet, non seulement l’impression est pénible, mais elle en devient même insupportable. Mais quand on est d'accord sur les grandes lignes et sur les principes, alors rien de plus passionnant que cette lutte partielle. Cela met dans l'atmosphère je ne sais quoi de plus chaud et de frémissant. On devine qu'il y aura des réclamations et des protestations. On est assuré qu'il y aura des discussions et qu'elles prolongeront une sorte d'agitation féconde autour des grandes questions qu’on a effleurées. Et voilà ce qui importe. Car un enseignement vaut par lui-même ce qu'il vaut ; mais sa véritable eflicacité consiste dans le mouvement de curiosité et de réflexion qu'il éveille dans les esprits. Je ne prétends imposer à personne mon opinion sur Lamartine ou sur Leconte de Lisle, sur Hugo ou sur Vigny. Mais si, au lendemain de mes conférences, plusieurs de mes auditeurs ont repris les
Méditations, relu les Orientales ou les Poèmes antiques, ja donc obtenu le meilleur résultat qu'il me fût permis d'espérer.
Ces cinq journées passées à Montréal ont été trop courtes. Encore ne m'ont-elle laissé que bien peu de temps pour Québec et Ottawa. Les spectacles qui m’attendaient à
Québec resteront pour moi inoubliables. Accueilli de la
façon la plus gracieuse dans la belle résidence de Spencer Wood, j'aperçois sous mes fenêtres en m'éveillant, la large nappe du Saint-Laurent. Voilà enfin une grande impression de nature. Quelques jours après, j'étais en France, et traversant le Pont-Neuf, je ne pouvais retenir cette exclamation: « Ah! mon Dieu, que cela est petit! » Je n'ai vu ni la partie la plus large du cours du Saint-Laurent, ni les grands fleuves d'Amérique ; et pourtant, nos fleuves de France me paraissent des cours d’eau, des joujoux de rivières, Tout n’est que comparaison, et tout n’est qu'illusion, comme 1l me semble que Swift l'avait dit avant moi. Québec, étageant ses vieilles maisons et ses vieux murs au-dessus de son fleuve est de l'effet le plus pittoresque. Elle me charme par son air ancien. Ici, les choses ont une âme : comme celle des gens, l'âme des choses se souvient. Or, le hasard fait que la vision que j'ai eue de Québec restera pour moi associée à une grande manifestation de sentiment public. C’est la veille des obsèques du cardinal Taschereau. Depuis des années déjà, le Cardinal était malade, et ne pouvait s’occuper activement de l'administration ; mais il restait comme la plus grande figure du clergé canadien. Toute la ville est en deuil. D'immenses bandes de crôpes attristent les édifices publics. La vie est arrêtée. Ainsi se traduit d’une facon matérielle l'intensité des sentiments religieux au Canada. Le clergé y a gardé une situation prépondérante, Il la doit à ses vertus, à son énergie, aux bienfaits sans nombre qu'il a répandus sur le peuple canadien. C’est lui qui s’est fait l’éducateur de la nation : c’est lui qui a pris en main la défense de ses libertés ; c’est lui qui, par ses efforts, a assuré le maintien de la cause française. Tel est le fait qui avait déjà frappé M. Brunetière, lors de son voyage au Canada, et qu'il exprimait par cette formule : hors de France, on s'aperçoit vite que le catholicisme et la France sont inséparables.
À Ottawa le jeune et intelligent recteur, le P. Constantineau, a bien voulu m'inviter à son Université. Notre premier soin est de demander si le gouverneur général de la Puissance lord Aberdeen et lady Aberdeen peuvent nous rece-
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voir. La réponse qui nous parvient par le téléphone est celle-ci :
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Et le temps que passent leurs Excellences au cours de cuisine nest pas perdu. Toutes les œuvres populaires, toutes les institutions charitables trouvent prêt à leur venir en aide le zèle de lady Aberdeen. Elle fait preuve d’un dévouement dont aussi bien la population lui est reconnaissante. J'aurai pour ma part à la remercier de sa bienveillance ; et 11 me sera donné d'apprécier l’exquise courtoisie de grand seigneur de lord Aderdeen. Je ne saurais oublier de quelle façon charmante, prenant la parole après ma conférence, 11 a, dans nne allocution improvisée, envoyé son salut et son hommage à la « belle France. » Il faut savoir admirer partout ce qui est admirable; et l'aveu dût-il nous en coûter, il faut bien dire que l'Angleterre administre le Canada de la façon la plus habile. Elle s'efforce de ne pas lui faire sentir le joug de sa domination. Chaque province a ses lois. Et les hommes d'Etat, à quelque parti qu'ils appartiennent m'ont tous répété . « Nous avons ici la liberté! Nous avons la réalité du régime parlementaire. » Je n'aurais pas été fâché de voir fonctionner ce vrai régime parlementaire, qui sans doute doit différer de celui du Palais-Bourbon, autant que le chien animal abovant diffère du chien constellation. Par malheur, la séance de la Chambre des Députés à laquelle j'ai assisté était, du moins pour un passant, de peu d'intérêt. Mais j'ai appris bien des choses en causant avec les hommes politiques, avec qui l'honorable M. Tarte, ministre des Travaux publics m'a fait rencontrer. Je dois surtout autant de plaisir que de profit à la conversation de M. Tarte, si vive, si variée, si brillante, qui est celle tout à la fois d’un homme de pensée et d’un homme d’action.
Le lecteur a pu me suivre dans les rapides étapes de ma tournée au Canada. Il ne me reprochera donc pas d'avoir cherché à lui faire 1lusion, et à lui donner le change. Je ne décris pas les endroits que je n'ai pas vus, et je décris peu ceux que j'ai vus. Je suis peu documenté sur le passé du Canada, et je serais un médiocre prophète de son avenir,
Voici seulement deux points qui m'ont semblé apparaitre en toute évidence.
Le premier a rapport à l’âme même du peuple Canadien. Le Canada est une terre de tradition. C’est par là qu'il m'a tout de suite conquis. J’y ai vu une image de ia France d'autrefois telle que l'avaient formé le lent travail des siècles et le secours des institutions nationales. Nos mœurs, nos coutumes, notre esprit de famille, votre sentiment religieux, se sont conservés là-bas, mieux et plus purement que chez nous. Pour compre. dre certains traits de notre histoire et rentrer en communion avec notre passé, il est indispensable d'aller au Canada. Des choses mortes ailleurs et que nous ne retrouvons plus que par un effort de mémoire et d’imagination, son: là-bas vivantes. C’est là qu'est la force de la nation canadienne française. Elle ne peut continuer d’être elle-même et résister à la pression du milieu anglais qu'en restant fidèle à sa tradition.
L'autre est relatif aux rapports littéraires de la France et du Canada. Les Canadiens ont conservé notre langue. Ils la parlent, ils l’écrivent ; cela leur fait honneur et cela nous fait honneur. Mais une langue est sans cesse en mouvement, elle se transforme, elle s'enrichit, elle s’altère ou elle s’affine, en tout cas elle se modernise. Je crains que la culture française d'aujourd'hui ne soit plus que de raison suspecte aux Canadiens. Qu'ils choisissent entre nos livres; mais nous en avons d'excellents et qui méritent de les compter pour lecteurs. Tel est I souhait que je forme. Je voudrais que l'écrivain français sût qu'il écrit à la fois pour les deux Frances ; je voudraisque l’espritfrançais se développât parallèlement sur les deux rives de l'Océan. Je suis persuadé que des deux tés on y gagnerait.
René Doumic.
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