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Inauguration de la statue de Laennec, discours prononcé à Quimper le 15 août 1868

En face de cette belle statue où revit, sous l’habile ciseau de M. Le^Ê^uiAustère et noble image de Laënnec, l’Académie impériale de médecine qui nous envoie à cette cérémonie consacrée à la gloire du plus grand médecin des temps modernes, 1 Academie se rappelle qu’il y a plus de trente années, elle avait voté l’érection d’un buste, et aujourdhui elle voit, non sans quelque regret, qu’elle a été devancée dans ce pieux hommage rendu au plus illustre de ses membres. Mais, Messieurs, l’Académie a donné à Laënnec plus qu un buste, et le panégyrique éloquent de Pariset, son ancien secrétaire perpétuel, éternisera plus sûrement la me moire de l’inventeur de l’Auscultation : l’éloquence ne dure-t-elle pas à 1 égal du marbre et du bronze, et le souvenir immatériel des grands hommes, fixé par i’écrivam au fond des âmes, ne se conserve-t-il point par la pensée autant et plus que par les monuments.

Chargé par l’Académie de médecine du périlleux honneur de parler en son nom, je viens, disciple posthume et bien humble de Laënnec, mêler ma voix à ce brillant concert délogés; heureux si mon langage, doux à des oreilles bretonnes, pouvait sembler à mes collègues un écho même très-affaibli de la parole de Pariset.

Ce n’est pas à la cité de Quimper qu’il est besoin de rappeler le nom d un de ses plus dignes fils, à Quimper, qui eut, il y a cent ans, un aïeul paternel de Laënnec pour maire et pour député aux Etats de Bretagne; ce n’est pas le moment de retracer longuement sa vie simple et paisible : d’ailleurs le récit vous en a été fait excellemment par M. Mériadec Laënnec, annotateur autorisé et éditeur dévoué des œuvres du maître; par M. Lallour, médecin de cette ville, et par notre vénéré collègue de l’Académie, M. de Kergaradee, qui, des rendant de Laënnec par liguée scientifique, a su trouver une application nouvelle de

l’Auscultation et découvrir en obstétrique un signe qui transforme en certitude les espérances de la maternité.

On vous a dit comment Laënnec, orphelin de bonne heure, fut recueilli et élevé par son grand-oncle, docteur de Sorbonne, au presbytère d’Elliant, puis par son oncle, médecin distingué de Nantes; comment, par la fermeture des écoles pendant les rudes années de la Révolution, il fut enlevé aux fortes études littéraires qu’il refit plus lard seul et très-complètes; comment, associé bien jeune à la pratique médicale de son père adoptif et à l’Hôtel-Dieu et dans la ville, il débuta ensuite par la médecine militaire, dans ces temps cruels où sévissaient ensemble et la guerre étrangère et la guerre civile, double fléau, double crime! On vous a raconté son départ pour Paris où l’appelait une ambition louable de briller sur un plus vaste théâtre, ou plutôt une irrésistible passion pour l’élude de la médecine ; ses premiers travaux, ses premières couronnes ; on vous a dit encore comment le jeune lauréat fut vite adjoint à la Société de l’Ecole, et prit une part active à ses nombreux et utiles travaux ; comment enfm, il fut, avec Dupuytren son émule, un des fondateurs de l’anatomie pathologique en France.

Jusque-là le médecin laborieux, le praticien savant n’avait droit qu’à l’estime de ses contemporains ; avec l’auscultation vient la gloire. Laënnec, appliquant l’oreille sur la poitrine des malades, entend le premier le cri des organes souffrants (et pour les organes contenus dans la cavité pectorale ce n’est point une métaphore) ; le premier il comprend, il note ces plaintes variées, ces modulations expressives des tubes aérifères ou des orifices du cœur ; le premier il saisit et fait connaître ce langage pathologique jusqu’alors incompris et même inentendu. Désormais le praticien, doué d’un sens de plus, et avec une puissance d’investigation singulièrement augmentée, pourra lire pour ainsi dire couramment les altérations qui se cachent dans les profondeurs de l’organisme, et ainsi l’oreille ouvre à l’esprit un monde nouveau.

Un historien philosophe a dit : « Lorsque Christophe Colomb promit un nouvel hémisphère, on lui soutint que cet hémisphère ne pouvait exister ; et, quand il l’eut découvert, on prétendit qu’il avait été connu depuis longtemps. » Ainsi advint-il de plus d’une découverte en médecine ; ainsi advint-il de l’auscultation niée d’abord par des sourds obstinés qui ne voulaient pas entendre. Mais cette opposition instinctive ne pouvait durer, et la méthode nouvelle ayant pour base inébranlable et pour contrôle incessant l’observation clinique, fut bientôt adoptée par les médecins reconnaissants en France, en Angleterre, en Allemagne, en un mot dans tout le monde savant.

Que l’auscultation ait été connue dans l’antiquité ; qu’on en retrouve des traces dans Hippocrate et autres auteurs anciens, Laënnec ne l’a pas caché, et même l’Hippocrate français e cru devoir rapporter en partie sa découverte au père de la médecine. Mais ces quelques vestiges de l’application de l’ouïe à l’étude des bruits respiratoires, exhumés de livres oubliés, et sans doute ignorés d’abord de Laënnec lui-même, qu’était-ce autre chose que des indications vagues, incertaines, qui seraient demeurées sans valeur : germes à jamais stériles s’ils n’avaient été fécondés par le génie; le fil de la tradition s’était rompu, et ce fut Laënnec qui le renoua vingt-deux siècles plus tard !

D’ailleurs, il ne faut pas en croire Laënnec lui-même alors que, avec une humilité inhabituelle aux inventeurs, il attribue au hasard une part dans sa découverte : quand on se rappelle qu’il était profondément versé dans l’anatomie pathologique ; qu’il recherchait constamment après la mort dans des lésions physiques l’explication des phénomènes morbides observés pendant la vie ; qu’il s’efforçait toujours de transformer ces phénomènes en signes également physiques et d’utiliser ces signes pour combattre la maladie ; quand on sait qu’il a mis trois années à composer le livre où l’auscultation est exposée, démontrée, enseignée, si bien que cet admirable ouvrage effaça tous les écrits antérieurs et n’a pas été surpassé; quand on remarque que l’invention est sortie si grande et si parfaite du cerveau de Laënnec qu’à peine a-t-on pu ajouter quelques traits; certes, on doit conclure que l’auscultation est comme

la déduction et le corollaire des travaux de toute sa vie, et l’on ne saurait concéder à ce trop modeste inventeur que « les secrets de la nature sont plus souvent trahis par des circonstances accidentelles qu’ils ne lui sont arrachés par nos efforts scientifiques. » H est de ces hasards qui n’arrivent qu’aux hommes de génie et qu’eux seuls savent élever à la hauteur des plus belles conceptions ; et Laënnec, découvrant l’auscultation, avait bien plus le droit de s’écrier « Je l’ai trouvé! » qu’Aselli répétant l’exclamation enthousiaste d’Archimède parce qu’il venait d’apercevoir dans l’abdomen d’un chien les vaisseaux lymphatiques qu’il ne cherchait point

Sans diagnostic, la médecine ne saurait être que conjecturale; sans diagnostic, la maladie étant une énigme insoluble, l’art de guérir n’existe plus ; or, que de services rend l’auscultation dans les affections de poitrine, si communes qu’elles enlèvent plus d’an tiers des générations humaines. Eh bien, aujourd’hui que l’on peut voir les lésions internes comme les lésions extérieures, chirurgicales ; aujourd’hui que, grâce aux enseignements de l’ouïe, cette seconde vue du médecin, le jugement est aussi certain que facile pour un observateur exercé, l’on n’éprouve plus et l’on comprend à peine les difficultés qu’avaient les anciens à reconnaître ces maladies ; Laënnec, avec son impérissable Traité de l'auscultation médiate et son stéthoscope à la main, pourrait donc répondre par un cri de triomphe au cri de découragement que jetait Baglivi il y a un siècle.

Et quoi de plus naturel que ce cri de triomphe, s’il avait été donné à Laënnec de voir,, comme nous, quelle heureuse succession de découvertes sa découverte a enfantée, l’exploration physique de la poitrine engendrant celle de toutes les régions de l’organisme, et, avant tout, l’auscultation provoquant les immenses progrès de sa savante sœur la percussion 1 Ainsi Laënnec est plus que l’inventeur d’un procédé d’investigation, il est le créateur d’une méthode; il est l’initiateur d’un mouvement scientifique qui dure encore et grâce auquel la médecine devenue positive se rapproche de plus en plus des sciences exactes. Est-ce que ce ne fut point l’aurore des beaux jours de l’Ecole de Paris, dont j’aperçois ici le représentant le plus éminent (1) ? Est-ce que ce ne fut point pour la médecine française le commencement d’une longue ère de splendeur?

Une vie de travail, de vertus, de génie, avait trouvé sa récompense ; le jeune écolier breton était devenu le maître de la médecine française, membre de l’Académie de médecine, professeur au Collège de France, professeur à la Faculté de Paris, médecin de l’hôpital Necker où il inventa l’auscultation, et de l’hôpital de la Charité où il l’enseigna urbi et orbi. Il avait quitté sa chère Bretagne pauvre, ignoré et s’ignorant lui-même ; il y revint riche et comblé d’honneurs, médecin du peuple et médecin des rois, ayant conquis cette célébrité légitime qui est un à-compte de l’immortalité.

Mais, hélas! la gloire, comme la fortune, vend ce qu’on croit qu’elle donne : ardent à la connaissance des maladies et non moins à la recherche des remèdes, Laënnec demeurait de longues heures dans les amphithéâtres, dans les asiles de la souffrance; et, en même temps que son système nerveux était ébranlé par les émotions morales, il respirait ces redoutables poisons morbides qui détruisent les plus forts et qui tuèrent aussi Bichat. Sa faible constitution ne put résister; en vain venait-il de temps en temps revoir la Bretagne, se retremper dans l’air natal, cet air breton tout imprégné des senteurs de la lande embaumée, cet air natal dont la salubrité n’est point une illusion, car à son action réparatrice se mêle l’influence morale non moins vivifiante des doux souvenirs des années premières.

C’est dans un tranquille séjour, près de Quimper, qu’il se reposait dè ses fatigues de Paris en relisant les chefs-d’œuvre de l’antiquité grecque et romaine, délices éternelles de l’esprit humain; c’est là qu’il se remettait à l’étude de la langue Celtique, cet antique rameau des langues Aryennes, qui rattache à une commune origine l’Inde, la Grèce, l’Italie et la vieille Armorique.

(O M. le professeur Bouillaud, délégué de la Faculté.

Singulier rapprochement ! cette langue celtique était aussi l’étude favorite de Lalour-d’Au vergne, le chef invincible de la colonne infernale, qui composa des écrits en bas-breton :

« Glaive d’acier à la guerre,

« Livre d’or au foyer, »

a dit Brizeux.

Mais ces retours aux lieux où il était né, et auxquels il venait redemander la santé, n’étaient que des trêves à la phthisie dont il était depuis longtemps atteint de par la loi fatale de l’hérédité, la phthisie pulmonaire qu’il avait si admirablement décrite et dont il avait montré les modes' de guérison malheuieusement fort rares. Il succombait à celte impitoyable maladie à 45 ans, dans la plénitude de son talent et dans tout l’éclat de sa renommée. Mais du moins il s’éteignit dans son manoir, à Kerlouarnec, au milieu des siens, consolation que n’eut pas le barde breton qui, expirant loin de la Bretagne, disait avec amertume :

a Mourez dans la maison où votre mère est morte! »

Où le culte pieux des grands hommes peut-il mieux naître et se conserver que dans la vieille Armorique? Cette terre de granit recouverte de chênes porte une forte race, aux vivaces croyances, au cœur fidèle ; le sol garde les antiques débris du passé le plus lointain et les fils sont encore animés de l’âme des aïeux. Déjà dans plusieurs cités se dressent les images des héros bretons : Dinan, Saint-Brieuc et Nantes ont élevé, toutes trois, une statue à Duguesclin, le victorieux connétable qui chassa l’Anglais de la Normandie, de la Guienne et du Poitou, et dont le cercueil prenait des villes (1) ; à Saint-Malo (où Chateaubriant n’a demandé qu’une croix de granit et une pierre tumulaire battue des vagues), à Saint-Malo, on voit la statue de Duguay-Trouin, qui, sous deux rois, porta si haut et si loin la puissance de la marine française ; à Lorient, celle de Bisson, l’héroïque enseigne qui fit sauter son brick envahi par des pirates grecs; à Carhaix, celle de Latour-d’Auvergne, le -premier grenadier de France; à Nantes, enfin, celle de Cambronne, le sublime vaincu de Waterloo.

Dans ce jour solennel qui sera une date pour le Corps médical de France, nous conduisons le triomphe d’un héros pius pacifique ; nous couronnons Laënnec dans sa Bretagne aimée, et Quimper, qui revoit avec orgueil et joie ce glorieux enfant, lui donne dans la cité la place d’honneur.

Serrons-nous, Messieurs, avec respect autour du monument élevé par l’Association générale des médecins de France, par la Bretagne, par les médecins français et étrangers ; saluons de notre reconnaissance l’image sacrée du médecin breton. Laënnec figurera dignement dans la haute compagnie des meilleures Illustrations de la France ; car ce fut un de ces savants privilégiés qui ont été les maîtres de leur siècle et qui seront les précepteurs des générations futures ; car ce fut un des bienfaiteurs de l’humanité : sa gloire, utile et pure, n’aura coûté ni sang ni larmes ; il est de ceux qui, semblables aux héros de l’Elysée de Virgile, vivent par des bienfaits dans la mémoire des hommes.

Qui que sut memores alios fecêre merendo.

(1) Duguesclin assiégeait Châteauneuf-de-Randon quand il mourut ; le gouverneur de la place, qui lui avait promis de se rendre, vint déposer les clefs de la ville sur son cercueil.

Extrait de l’Union Médicale (nouvelle série) du 27 Août 1868.

Paris. — Typographie Félix Malteste et C', rue des Deux-Portes-Saint-Sauveur, 22.

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