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Inauguration de la statue de Pasteur à Alais, le samedi 26 septembre 1896

L’hommage que vous rendez aujourd’hui à Pasteur est le premier en date d’une série d’hommages du même ordre qui l’attendent sur divers points du territoire.

Les villes de Dôle et d’Arbois veulent dire tout haut l’honneur qu’elles trouvent, l’une à l’avoir vu naître, l’autre à l’avoir nourri et élevé ; Lille veut célébrer en lui l’auteur des études sur la fermentation alcoolique et sur la bière; Chartres, l’inventeur des vaccins; Montpellier s’est, je

pense, associé à Lyon et à vous pour élever cette statue à l’auteur des recherches sur les vins, en même temps qu’au vainqueur de la maladie des corpuscules. Et ainsi, toutes les faces de ce bienfaisant génie seront représentées aux yeux de tous par un témoignage local de reconnaissance. Paris s’apprête, de son côté, à faire la synthèse de toutes ces admirations, à honorer à la fois en Pasteur le grand savant et le grand Français. Et il n’y a qu’une voix pour dire que tous ces multiples hommages sont légitimes et mérités.

Au souvenir de tant de travaux accomplis et de services rendus, on pourrait croire en effet qu’il y a eu plusieurs Pasteur, et que la vie d’un homme n’a pu suffire à tant de gloire. La surprise et l’admiration redoublent encore quand on songe que, pour accomplir toute son œuvre, Pasteur n’a pas eu besoin de se disperser. Il n’a eu qu’à marcher droit dans le sentier qu’il s’était ouvert lui même.

Oui, sa vie scientifique a une admirable unité. Les études cristallographiques qui ont marqué avec tant d’éclat le commencement de sa carrière l’attiraient surtout parce qu’elles le mettaient en contact avec ces forces dissymétriques qui agissent obscurément dans chaque cellule vivante et, par là, dans chaque être vivant. Portées sur ce point, et elles l’ont été dès la première heure, ces préoccupations devaient fatalement le conduire à l’étude des fermentations, et c’est ce lien intérieur, bien plus que les hasards de sa carrière universitaire, qui l’amenait à éclairer successivement le mécanisme de la production du vin, de la bière et du vinaigre.

Quand il a eu ainsi installé les ferments à leur place dans le monde et montré, comme il le disait lui-même, que, malgré leur infinie petitesse ils sont le contrepoids nécessaire de l’existence des grands animaux et des grands végétaux, il a bien fallu se préoccuper de leur origine, et savoir si, oui ou non, ils provenaient de l’organisation spontanée de la matière : question difficile, toujours agitée et jamais résolue, que Pasteur a eu le mérite de baigner de clarté.

De la solution qu’il lui a donnée sont sorties à leur tour, comme les grains de l’épi mûr, une foule d’applications importantes. Du moment, en effet, que les ferments ne peuvent pas se former de toutes pièces là où leurs germesm’ont pas pénétré, on peut, en éliminant ces germes soit par l’action de la chaleur, soit par la filtration, se mettre à l’abri des désordres qu’ils amènent partout où ils se développent. Et voilà les procédés de conservation des vins et des bières par le chauffage, c’est-à-dire cette stérilisation et cette pasteurisation qui nous rendent tant de services pour nos boissons alimentaires! Et voilà encore la filtration poreuse de l’eau, qui a été un si grand bienfait hygiénique !

Pasteur en était là de sa carrière quand votre compatriote Dumas, auquel vous avez déjà donné la statue dont il était si digne, lui demanda brusquement un jour de venir étudier à Alais la maladie des vers à soie. Vous qui l’avez connu, vous savez qu’il n’était pas facile de résisterjà Dumas ! On le sentait si Maître ! et avec cela il était si enveloppant ! Pasteur était en outre sonjélève, etavaitlpour lui un sentiment mêlé d’affection, de respect et d’admiration.

Peut-être eût-il hésité cependant à se lancer clans des voies si nouvelles s’il n’avait senti confusément que, pour les aborder, il n’avait pas besoin de faire peau neuve. Il lui suffisait de se laisser pour ainsi dire porter par son œuvre, qui le conduisait naturellement à passer du conflit des microbes avec les substances mortes à leur conflit avec les êtres vivants. Ce n’est pas seulement de nom que les maladies des vins, qu’il avait enseigné à guérir ou à éviter, ressemblent aux maladies des êtres vivants, et ce qui a réussi pour les premières doit réussir pour les autres, lorsque c’est un microbe qui les produit.

Pourtant, même avec un homme portant en lui cette illumination intérieure, l’épreuve était redoutable. Pasteur ne l’aurait pas cherchée, mais puisqu’elle se présentait, elle était trop dans la logique de ses travaux pour qu’il pût la refuser. Mon ami Gernez, qui a pris une part plus grande qu’aucun de nous à ces études, va nous dire comment elles ont été conduites, et la belle statue que nous avons sous les yeux dit ce qui en est sorti.

La gracieuse magnanarelle qui personnifie la sériciculture n’est pas seule à remercier Pasteur du bienfait reçu. Ces études sur la maladie des vers à soie ont eu une répercussion plus lointaine : elles ont retenti sur la médecine, en mettant Pasteur en présence des questions les plus grandes de la pathologie. Contagion, hérédité, sensibilité diverse des divers animaux ou des diverses espèces, influence du mode de pénétration du virus, de sa qualité, de sa quantité, autant de questions que la médecine remuait depuis longtemps, que mon illustre confrère M. Chauveau, ici présent, avait étudiées avec fruit, mais que la nouvelle

façond’envisagerla maladie éclairait d’une lumière nouvelle.

Après les avoir rencontrées et étudiées pour la maladie des corpuscules et pour la flacherie, Pasteur était mûr pour les reconnaître et les résoudre ailleurs. Il lui manquait encore^ pour cette œuvre, une technique que ses études sur la bière et sa discussion avec le D1 Bastian le forcèrent à acquérir. Mais ce progrès accompli, il était si bien outillé qu’il put, dès qu’il eut abordé l’étude du charbon et des maladies microbiennes, dépasser en quelques semaines ceux qui l’avaient précédé dans cette voie, et remettre aux premiers rangs la science française, qui, malgré Villemin et Davaine, s’était laissé devancer.

En abordant cette étude nouvelle, il reste encore le Pasteur des études sur la génération spontanée. Il n’est pas devenu médecin, ni physiologiste : il ne connaît pas l’être vivant, dont la complexité l’effraie, mais il connaît le microbe, il sait le cultiver, le conserver pur au milieu d’une série indéfinie de cultures successives; il peut étudier sa physiologie. C’est par lui qu’il va aborder l’étude de la maladie, et ce point de vue, nouveau non pour lui, mais pour la science, le met de suite en possession d’une série de découvertes. Ces microbes qu’on cultive dans des flacons ne s’y montrent pas toujours également dangereux; inoculés à des animaux de même espèce et de même taille, ils ne les rendent pas également malades, et voilà découverts les grands principes de l’atténuation et de l’exaltation des virus. La maladie bénigne produite par un microbe atténué peut servir de protection contre l’atteinte d’un microbe plus virulent, et voilà la vaccination contre le charbon : je me trompe, voilà une méthode générale qui

permet de vacciner alors même qu’on ne connaît pas le microbe : voilà la vaccination contre la rage!

Ce n’est pas tout, car du coup l’ancienne pathologie s’écroule. « La maladie est en nous et par nous », disaitelle autrefois. En d’autres termes, c’est le malade qui fait sa maladie, laquelle est seulement une forme de sa vie, forme désagréable à coup sûr, mais en quelque sorte normale. Ce qui fait la maladie, disons-nous au contraire aujourd'hui, c’est, dans un grand nombre de cas au moins, un microbe, un ennemi venu de l’extérieur. Contre cet ennemi, l’organisme atteint se met en état de résistance. Les plaies, les tumeurs, en un mot la lésion qu’il crée pour cela sontpour lui le champ de bataille, le terrain où se circonscrit le plus souvent la lutte, et dans cette lutte il nous est permis d’intervenir en augmentant ou diminuant la quantité et laqualité des forces en présence. Voilà l’idée féconde qui ouvre àla thérapeutique des horizons illimités.

C’est là que la mort a saisi Pasteur. Il était loin à ce moment, en apparence au moins, de ses premières études cristallographiques; mais vous voyez quel lien continu rattache ses premiers à ses derniers efforts. S’il avait été homme à s’absorber dans la contemplation de son œuvre, il aurait pu se dire avant de mourir qu’elle était unique au monde, et que personne avant lui dans la science, ni même peut-être dans l’histoire, n’avait vu s’étendre aussi loin et s’affermir autant les conséquences de la révolution qu’il avait accomplie. Qu’on se figure un Christophe Colomb mourant souverain incontesté du continent qu’il avait découvert !

Et maintenant viennent les bustes, les statues, les mo-

numents, Pasteur est digne de tous. L’Académie des sciences, fière de l’avoir compté parmi ses membres, sera heureuse de s’associer, comme elle le fait aujourd’hui, à tous les hommages rendus à cette grande mémoire, et les Pastoriens, qui sont maintenant légion, trouveront dans ces commémorations solennelles de nouvelles raisons de rester fidèles à la mémoire de celui qui fut leur chef, à ses principes, à ses méthodes, et plus encore à son exemple.

Paris. — Typographie de Firmin-Didot et C'", impr. de l’Institut, rue Jacob, 56. — 34290.

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