Inauguration du buste de M. le dr Baudens,...discours prononcé le 14 ami 1880
Ex-Chirurgien A.-Major des Ambulances Chevalier de la Légion d’Honneur, Officier d’Académie
Messieurs, .
Vôtre Académie n’est pas seulement une fédération d’intellieences travaillant avec ardeur pour la défense de la patrie| elle est encore une communauté de sentiments, de sympathies nour tout ce qui constitue l’intérêt moral de l’armee. Ce programme, dont la noblesse égale la grandeur, vous associe en quelque sorte aux actes des hommes d’élite, qui honorent le drapeau: si leurs succès et leur gloire deviennent votre gloire et vos succès, leurs malheurs trouvent également un douloureux écho dans vos cœurs. C’est que. Messieurs, 1 honneur et le sacrifice sont les impérissables symboles du vrai patnot sme de la grande famille militaire, et qu’ils survivent toujours dans l’esprit chevaleresque du soldat français, Aerne apres les revers les plus sanglants que la patrie ait a subir. Noblesse
° b Bien que composée d’éléments professionnels heterogenes l’armée profite toujours des progrès, des perfectionnements apportés pour le salut commun par chacun de ses divers corp
spéciaux. C’est particulièrement dans les sciences médicales et chimiques que les connaissances humaines subissent les modifications les plus incessantes, destinées ainsi à améliorer sans relâche les conditions sanitaires des troupes. Prévenir et allégèr les souffrances des . blessés ou des malades, n’est-ce point la tâche expérimentale qui. s’impose chaque jour au Corps de santé militaire ? Aussi, Messieurs, tracer d’une main rapide les traits les plus importants de la carrière professionnelle d’un de nos maîtres, vous signaler les faits les plus caractéristiques, les efforts et les services d’une de nos grandes personnalités, ce n’est pas seulement mettre en relief des mérites individuels ; c’est encore revendiquer au nom du Corps de santé militaire, l’opportunité utile d’une leçon d’histoire pour ses jeunes successeurs, et un droit à la gratitude de l’armée et du pays.
Le docteur Baudens, né à Aire (Pas-de-Calais), en 1804, révéla de bonne heure son "aptitude à l’exercice de la médecine. Lauréat de l’hôpital d’instruction de Strasbourg à 20 ans, et de l’école du Val-cle-Gri’âce l’année suivante, il se mit en évidence par. son amour du travail et diverses modifications dans l’opération de la taille, l’ablation des amygdales, le traitement des rétrécissements de l’urèthre. Aussi, le jeune chirurgien-major fut-il désigné .pour faire partie de l’expédition de 1830. Pendant près de dix ans, il accompagne l’armée dans presque toutes ses mémorables guerres d’Afrique. A chacune de ces luttes héroïques, le nom de Baudens est porté à l’ordre du jour. En même temps, il coopère activement à renseignement de , l’anàtomie et.de la médecine opératoire à l’hôpital d’instruction d’Alger, publie son traité des plaies d’armes à feu ; puis il rentre en France avec la croix d’officier de la Légion d’honneur, et le titre de chirurgien en chef de l’Ecole médico-militaire de Lille. Après un stage de dix ans à la tête des hôpitaux du Gros-Caillou et du V'al-de-Grâee, il est nommé inspecteur du service de santé. C’est en cette qualité qu’il revient à diverses reprise dispenser le fruit de sa vaste expérience dans cette Algérie, où il avait rempli le rôle glorieux des Ambroise Paré et des Larrey. La dernière étape de cette carrière, toute de fatigue et de dévouement, sera sa mission âl’armée d-Orient; son indomptable énergie va s’y briser contre les atteintes épidémiques. A peine rentré en France, il succombe avant le temps, alors que la science et l’armée comptaient encore sur les longs et précieux services qu’elles pouvaient attendre de son génie et de sa droiture.
Cette courte esquisse biographique ne saurait. Messieurs, répondre à voire attente. En évoquant les services d’un savant praticien militaire devant ses élèves, ses subordonnés, ses camarades de toutes armes, j’ai le devoir de le montrer dans
sa vie militante, de le ressusciter en quelque sorte devant cette armée au sein de laquelle il aimait tant â répandre l’activité bienfaisante de son génie chirurgical et de ses fécondes méditations d’hygiène. C’est seulement de cette manière que la silhouette sera exacte et fidèle : le pinceau suivant scrupuleusement les traits du modèle ne sera pas suspecté d’avoir amplifié, diminué, altéré en un mot, l’expression de cette grande physionomie dont la médecine militaire du XIX e siècle a le droit de garantir l’intégrité. Veuillez donc me permettre de vous présenter le docteur Baudens dans les diverses phases de son originalité professionnelle, c’est-â-dire, chirurgien et hygiéniste.
I. — Passer en revue les principaux procédés opératoires de M. Baüdens, c’est écrire une page des conquêtes de la chirurgie moderne : la plupart de ses perfectionnements, de ses simplifications, sont restés classiques. Ce qui les caractérise, en effet, c’est l’ingéniosité, la sagacité avec lesquelles l’auteur sait adapter vite et logiquement tout ce qu’il à sous la main, tant au point de vue des nécessités hygiéniques que sous le rapport des indications du traitement.
Ainsi, dans l’extirpation des ganglions cervicaux, si communs dans l’armée, il y a quelques années encore, il prévient les hémorrhagies en se bornant à tordre leur pédicule cellulo-vasculaire ;
Dans l’ablation des amygdales, il réduit ses instruments à une airigne à deux crochets, un bistouri courbe boutonné et un long couteau de bois ;
Dans l’hydroeèlè du testicule et l’hydropisie ascite, il force le liquide à s’écouler d’une façon incessante par l’orifice central d’unë canule très mince, droite ou courbe, qu’il maintient en permanënee après en avoir retiré l’aiguille introductrice ;
Pour les corps étrangers arrêtés dans l’œsophage, notamment les parcëllesd’os qui déterminaient des accidents fréquents à une époque oü la passoire n’était pas réglementairement en usage dans les régiments, M. Baudens imagina d’armer une grosse sonde élastique d’un petit parapluie qu'on introduit fermé dans le conduit pharyngo-gastrique, que l’on ouvre une fois qu’il a dépassé le corps vulnérant, et que l’on ferme aussitôt pour ramener ce dernier.
Dans les cas de rhinoplastie et de fracture des os du nez, il utilisait la vulgaire pince en bois, connue dans les corps de garde sous le nom de « drogue. » '
Dans les fractures des membres^ il avait eu l’idée, en 1831, après le départ de Médéah, d’utiliser le fonds d’une caisse à biscuits, de le matelasser avec du foin, d’y fixer la jambe avec deux bandes dont les chefs étaient ramenés en sens contraire
sur les extrémités de la planche fesant office de poulie, ce qui permettait de réaliser très-simplement les principes de l’extension et de la eontr'extension. Cet appareil, perfectionné plus tard par l’auteur, a gardé le nom de « Boëte de Baudens » : sa supériorité pour la surveillance du travail de consolidation, pour le pansement des plaies de complication, pour la sûreté d’immobilisation des fragments, l’a fait adopter dans la plupart des grands hôpitaux de France et de l’Etranger.
Pour la fracture de l’olécrâne dont fut atteinte S. A. R. le duc de Nemours à son retour de la 2° expédition de Constantine, M. Baudens rétablit tous les mouvements du coude à l’aide d’une gouttière métallique articulée à sa partie moyenne.
Grand partisan des applications froides et de la glace, dont il a magistralement formulé l’emploi thérapeutique, il les recommandait surtout dans le traitement de l’entorse, dès le début de l’accident, Il est incontestable que par les remarquables succès de cette méthode si simple, il a sauvé la vie de nombreux militaires dont la situation, autrefois (plus grave, affaiblissait les cadres de l’activité et grevait le Trésor public de pensions acquises par des infirmités contractées dans un service commandé.
Dans les plaies de poitrine, compliquées d’épanchement avec menace d’asphyxie, M. Baudens imagina, . pour prévenir l’entrée mortelle de l’air dans le thorax, d’aspirer, par une action douce et continue, les liquides sanguinolents ou purulents', en appliquant contre la blessure un bout de grosse sonde élastique, dont l’extrémité libre s’ajustait à une poire en caoutchouc. L’aplatissement successif de ce réservoir élastique contribuait à dégorger peu à peu les liquides à l’abri du contact de l’air.
Pour les coups de feu avec perforation de L’intestin, il modifia avantageusement le procédé de Denans, en utilisant ; une seule virole métallique au lieu de trois, et un : simple anneau en gomme élastique.
Malgré les assertions de Percy, sur le danger de la ouate en contact avec les plaies, M. Baudens a été l’un des propagateurs les plus actifs de la substitution du coton cardé à la charpie, Il en avait obtenu de très-remarquables effets sur les soldats atrocement brûlés par l’explosion d’une £ mine, â l’assaut de Constantine, et une balle de coton cardé, qu’il avait dénichée dans le palais du Bey, lui avait fourni les moyens de calmer les souffrances inouïes de ses chers blessés.
Sa doctrine sur le traitement des plaies d’armes à feu, fondée sur une longue et heureuse pratique à l’armée d’Afrique et aux journées de Juin 1848, a pour bases le rejet du dêbridement préventif, la simplification de la plaie en la débarrassant de toutes esquilles, l’usage des réfrigérants.
Ses procédés d’amputation, qui ont pris rang dans nos ouvrages classiques, tendent toujours à tailler des lambeaux qui retombent par leur propre poids, pour favoriser l’écoulement des humeurs et une cicatrisation régulière, fourniront en même temps des coussinets musculaires protecteurs du cylindre osseux. Ses méthodes mixte, ovalaire, circulaire, à lambeaux, sont d’une supériorité incontestable.
Mais la chirurgie du D r Baudens était avant tout conservatrice. Il a émis, comme principe, de toujours ménager la plus grande longueur..possible aux membres, de préférer les résections aux amputations. Un des plus brillants résultats qu’ait obtenus ce chirurgien, dans le retranchement de l’extrémité articulaire d’un os, est celui d’un sergent du bataillon d’Afriqui, en 1833, à l’expédition de Bougie, reçut un coup de feu dans l’épaule droite : l’ablation de la tête seule de l’humérus, permit à ce militaire de conserver toute la force et presque tous les. mouvements du bras. Le blessé est devenu le général Plombin.
Dareste, M. Baudens a fait de grandes et célèbres opérations. Le militaire qu’il amputa dans l’articulation de la cuisse avec le bassin, à l’affaire de l’Atlas en 1835, est le troisième succès.
. connu.; Guthrie ;et Delpech avaient seuls réussi avant lui.
Comprenant, d’après sa pratique de la chirurgie d’armée, toute l’importance de la spécialité des blessures de guerre, M. Baudens a souvent demandé que renseignement du traitement des plaies d’armes à feu fût confié à un professeur particulier, au lieu d’être disséminé accessoirement dans d’autres cours.
. Les succès inouïs de M. Baudens dans sa pratique tenaient non-seulement à son admirable talent d’opérateur, mais encore. à son affectueux dévouement pour ses blessés, toujours entourés de ces soins empressés et touchants qui sont le propre des âmes délicates* Son ingéniosité chercheuse, son activité utilitaire se révélaient dans chaque détail d’intervention chirurgicale. A l’ambulânce, sur le champ de bataille, comme à l’hôpital, son souci-était toujours de pouvoir découvrir quelque chose de meilleur à mettre à la disposition de ses blessés dont il relevait ainsi cette force morale si favorable à une réaction salutaire au plus haut degré dans les plaies de- guerre. Sans cesse il implorait en leur faveur auprès des généraux en chef: a Si vous n’avez pas d’abri pour vos blessés, prenez ma tente-, » lui répliquait le maréchal Clauzelau col de l’Atlas. — Réponse aussi flatteuse, pourJe général que pour le chirurgien toujours préoccupé du sort de ses malades.
Après l’entrée de l’armée à Constantine, lors du deuxième siège (1837), M. Baudens court au palais d’Achmet-Bey, y découvre un stok de toiles imprimées à l’usage des femmes du Harem. Il sollicite et obtient du général ; Vaüée l’autorisation.
d’utiliser ces percales pour faire confectionner des chemises par les 300 femmes esclaves laissées par le Bey. Malheureusement ces odalisques, habituées â la vie de sérail, ne savaient pas coudre et n’avaient ni dés, ni aiguilles. Notre chirurgien ne se tient pas pour battu : il récolte toutes les aiguilles et tous les dés que possédaient les soldats de garde au Palais, donne pour chefs ouvrières aux esclaves du Harem deux, cantinières, et a bientôt la joie d’envoyer plusieurs centaines de chemises aux blessés qui, pour la plupart, en manquaient.
Lors de l’expédition de Tagdempt (1841), il obtenait de S. K. R. le duc de Nemours, d’abondantes provisions de paille pour donner une litière de repos à sesnombrëux blessés. Quand la colonne. arriva à Mascara, elle trouva presque toutes les maisons incendiées ou complètement. vidées : M. Baudens se fit adjuger la plus grande, accorder des toiles provenant de sacs destinés au Génie, les remplit de paille, organisa de suite des brancards et à l’aide de 40 grandes couvertures improvisait 80 lits complets pour ses blessés. Enfin, dans le trajet de Mascara à Mostaganem, sur la demande de M. Baudens, les chevaux haut le pied furent remis à l’ambulance pour être chargés de 400 fiévreux ou blessés dont l’état, inspirait de grandes inquiétudes.
Cette vive sollicitude était d’ailleurs imposée par les conditions particulières où se fait la guerre en Afrique. On ne pouvait ici compter sur le dépôt des malades dans les villages, ni sur f humanité de l’ennemi. Pour être sûr de les sauver tous, il fallait n’en abandonner aucun. C’est alors que M. Baudens, s’ingéniant à trouver un mode facile .de: transport, .proposa à M. le Sous-intendant militaire de Guiroye, en 1832, de donner aux ambulances lecacolet, « la véritable chaise de poste des Pyrénées. »
Tels sont, en peu de mots, les traits saillants du caractère chirurgical de ce grand praticien, dont la précision opératoire, l’ingéniosité originale - étaient encore rehaussées par un travail de main véritablement artistique « Le beau, a-t-on dit, est le simple'dans le domaine du vrai comme dans celui de l’art. * Permettez-moi. Messieurs, cette hardiesse d’expression : la chirurgie du docteur- Baudens était littéralement belle,-parce que le vrai dans lés-principes et l’art dans l’exécution en assuraient les succès.
II — Pour être moins brillantes et moins visibles que les résultats rapides d’une chirurgie savante, les applications des règles de l’hygiène ont cependant une importance au moins égale, car elles étendent leurs bienfaits tout à la fois sur le militaire isolé et sur les agglomérations de troupes. Le docteur
Baudens se révèle encore ici par une justesse d’appréciation, une hauteur de vues, un infatigable dévouement, une délicate passion de philanthropie.
L’assiette des camps était une de ses constantes préoccupations : il demandait toujours entre les tentes un espace suffisant pour les changer fréquemment de place, assainir le sol infecté par L’habitation quelque peu prolongée.
Dès l’expédition de 1830, .il s’était plaint de ce que les hôpitaux temporaires installés à la hâte étaient à peine séparés entre eux par des couloirs de quelques mètres où le dépôt de détritus en décomposition et de linges de pansement entretenait un'méphitisme doublé des-exhalaisons de l’encombrement des malades.
C’est encore à l’agglomération serrée des tentes et baraques, qu’il attribua:Ia. persistance du choléra, les ravages de la pourriture d’hôpital et du typhus'â Constantinople. Dans cette mission à l’armée d’Orient (1855), il condamna hautement l’hôpital de Gallipoli placé en contre-bas et au pied d’uue colline. « Si les élèves de: St-Cyr,:ècrivait-il à ce propos, consacraient seulement douze heures à écouter des leçons d’hÿgiône, ils appor-, teraient dans: l’armée quelques principes ,d’unescience dont les soldats eux - mêmes sentiraient vite les bienfaits ; les conseils de médecins seraient mieux écoulés, et les. dangers d’épidémies le plus souvent conjurés. » Ce vœu a été entendu, l’hygiène est.enseignée dans, les.ncoles militaires.
Pour le coucher en campagne, M. Baudens voudrait que chaquehomme fût muni d’uue toile hydrofuge dont il se ferait un manteau contre la pluie, et un préservatif: contre l’humidité du sol. ..
Une cri méenne: légère. et rendue imperméable lui semble pouvoir remplacer avantageusemeut la demi-couverture.
Deux chemises de laine permettraient au soldat mouillé de se changer et d’éviter ainsi ces bronchites, ces pneumonies parfois mortelles.
Il est grand partisan de la substitution de la demi-botte à la guêtre de cuir en hiver, et du maintien du soulier avec guêtre de toile en ôté.
A la tente-abri trop froide et trop basse, il préfère les tentesmarquises en raison de leur facile ventilation.
Le Df Baudens voudrait voir s’introduire, dans les mceurs de nos soldats, les habitudes de propreté des Anglais qui lavent à l’eau chaude leur linge de corps et en changent deux fois.par semaiue ; il désire que des planchers, cirés et frottés par les militaires, remplacent le carrelage si défectueux des chambrées, amélioration déjà introduite dans nos hôpitaux militaires.
Si la cavalerie a été, à l’armée d’Orient, bien moins éprouvée par les maladies que l’infanterie, il l-’attribue à ce que le cavalier est plus soigneux de sa personne et vit plus à l’air, ne se blottit pas sous sa tente une grande partie de la journée.
Les armées en campagne devraient avoir un pain biscuité à moitié.ou au quart, comme plus nutritif. Au lieu de vendre les os de viande, M. Baudens propose de les concasser et de les faire cuire avec le bœuf pour améliorer le bouillon. Il recommande’ dans les moments de pénurie, l’usage de la viande de cbeval, comme bien plus nourrissante que la chair de bœuf flasque et décolorée.
L’infériorité notoire des légumes conservés lui fait aussi exprimer le désir qu’on approvisionne l’armée avec de la choucroûte dont la composition si simple et l’efficacité si grande pour prévenir ou combattre le scorbut semblent, à ses yeux, contrebalancer les inconvénients d’une conservation peut-être difficile, surtout dans les pays chauds.
Tout en reconnaissant avec le proverbe que « la soupe fait le soldat, » M. Baudens ne dissimule pas que sa confection exige un bon cuisinier qui en doit être chargé le plus longtemps possible, et non pas à tour de rôle : et les récompenses accordées aux colonels dont les escadrons conservent le plus de chevaux iui paraissent devoir être appliquées aux chefs de corps dont les bataillons, conservent le plus d’hommes en état de santé.
Le chiffre des malades et'par suite les frais d’hospitalisation pourraient être diminués en instituant vers sept heures du'matin un troisième repas de. café, fromage et pain, et en variant, en rendant plus abondante l’alimentation quotidienne. Pour le savant inspecteur, les économies réalisées sur les dépenses de l’ordinaire se traduisent fatalement par une mortalité plus grande. Une. Commission spéciale, chargée de la nourriture du régiment ou du bataillon et s’abouchant directement avec les producteurs, supprimerait ainsi les intermédiaires au grand bénéfice, de l’alimentation générale.
J’abrège, Messieurs, toutes les précieuses observations de M. Baudens; vous en trouverez les développements raisonnés dans sa relation de toutes nos expéditions d’Afrique, notamment dans celle de sa Mission médicale en Orient, publiée dans la Revue des Deux-Mondes et qui'constitue un véritable traité d’hygiène militaire, bien digne dé vos méditations. C’est ainsi qu’en Crimée, ses mesurés prophylactiques ont ..certainement arrêté les progrès de l’épidémie du typhus. L’éminent inspecteur parcourait les régiments, s’entretenait avec chaque chef de corps, multipliait ses conseils et méritait cette flatteuse réponse du Ministre de la guerre : « Je ne vous remercierai plus des soins que vous prenez, du zèle que vous déployez dans l’intérêt de nos malades ; ce serait trop me répéter.. »
De même, pendant que l’armée d’Afrique, luttant contre les indigènes, permettait à la colonisation de faire pas à pas la conquête fécondante du sol, le D r Baudens avait toujours éveillé l’attention gouvernementale sur les moyens de diminuer les désastres endémiques causés par le remuement de terres vierges. Il demandait qu’une Commission présidât aux travaux de défrichement, afin qu’ils fussent entrepris dans les saisons les plus convenables; il voulait qu’avant de placer des campements militaires ou de créer des établissements coloniaux, on étudiât la salubrité des localités, qu’on évitât surtout d’habiter les vallées qui débouchent dans les plaines miasmatiques, ainsi que les collines qui circonscrivent des foyers épidémiques.
Cette préoccupation éclairée pour les conditions sanitaires de l’implantation des colons s’est encore révélée dans l’organisation des médecins de colonisation que l’on doit à l’initiative de M. Baudens.
Je ne saurais, non plus, omettre de signaler â la reconnaissance de la colonie le haut appui qu’il a donné à la création d’une école de médecine et de pharmacie à Alger..
C’est aussi à son intervention, lors de l’expédition de Tlemcen, que nous devons la substitution du café à l’eâu-de-vie, habituellement distribuée à l’année.
Ses critiques du mode de recrutement des infirmiers militaires ont puissamment contribué à améliorer le choix et le mode d’assistance dé ées utiles auxiliaires de nos hôpitaux et ambulances.
M. Baudens aimait à honorer le Corps de santé de l’armée,et surtout à faire respecter les droits de médecins méritants. Lors du deuxième siège de Constantine, il s’éleva contre l’oubli des jeunes sous-aides dans la distribution des récompenses. En rappelant qu’à l’armée d’Orient 46 médecins étaient morts du typhus et 82 pendant la campagne, il écrivait : « Les veuves des officiers de santé sont privées, par le projet de loi qui a doublé les pensions de retraite des officiers de l’armée, des avantages accordés aux veuves de ceux>ci. »'
Les médecins militaires doivent à M. Baudens une grande partie des améliorations apportées dans leur situation professionnelle. Dans sa relation de l’expédition de Constantine, il blâme énergiquement les changements de destination qu’on imposait à ceux qui avaient, én Afrique, donné des preuves de précieuse expérience, et il émit le vœu que tout médecin ne prît en Algérie la direction d’un service de fiévreux qu’après avoir étudié quelque temps dans les cliniques hospitalières le génie particulier des affections du pays.
Je m’arrête, Messieurs, dans, cette énumération, trop brève encore, des immenses services rendus à l’armée et à l’Algérie,
par ce savant, toujours l’homme du travail et. du devoir, et qui dut une splendide position chirurgicale â des talents indéniables, à un mérite transcendant, réhaussés par des manières pleines de distinction.
L’histoire inscrira son nom â côté de ces praticiens qui ont largement contribué aux progrès de l’art de guérir. En inaugurant son buste au milieu des toiles et des marbres qui rappellent les plus éminents représentants de l’armée d’Afrique, vous illustrez, Messieurs, l’un des chefs vénérés de la médecine des camps. Permettez-moi d’être aussi votre fidèle interprète, en émettant le vœu que le Gouvernement local daigne témoigner la reconnaissance du pays pour les services du chirurgien en chef de nos ambulances, dont le souvenir est impérissable, en donnant son nom à l’un des centres de population qui s’élèvent au milieu des champs de bataille où Baudens a fait preuve de tant de génie.
D’ailleurs, son précieux dévouement à la grande famille militaire lui survit dans les trois fils qu’il a élevés dans les sentiments du plus pur patriotisme. JL’aîné a été tué au Mexique comme lieutenant aux contre-guerillas ; son nom est inscrit sur le monument que le général ennemi, Porfirio Diaz, a élevé à la rjiémoire des officiers, sous-officiers et soldats français d^nt la mort héroïque, au combat du 3 octobre 1866, avait excité son admiration.
Le second fils sert avec honneur dans la marine française.
Le troisième, capitaine au 2 e hussards, est sorti avec distinction de l’Ecole supérieure de la guerre. ,
Tous trois sont donc à la hauteur de l’héritage précieux qui leur a été légué.
Il me reste, Messieurs, à exprimer ma plus respectueuse reconnaissance à Monsieur le général‘Wolff,fondateur et premier président de cette Académie, et dont la bienveillance m’a confié, avant son départ, le périlleux honneur d’une tâche qui eût été remplie avec bien plus d’autorité par mes savants confrères de l’armée.
Enfin, je vous remercie tous. Messieurs, au nom de la médecine militaire, pour l’attention soutenue que vous avez daigné prêter à cette courte biographie d’une des gloires de la chirurgie française ; et je vous en sais d’autant plus de gré que vous m’avez ainsi permis de payer quelque peu d’une dette de cœur envers un maître dont j’ai eu la bonne fortune d’être le chef de clinique et qui m’a souvent prodigué des témoignages de son affectueux intérêt.