Incendie de Montréal en 1852 [microforme]
Un jour, le cœur navré d’un indicible deuil, Et jetant un dernier mais déchirant coup d’œil, Sur son peuple traîné vers la Perse ennemie, Au milieu de Sion, le sombre Jérémie Pour chanter les malheurs de ses frères proscrits, Fit redire aux échos de lamentahles cris.
O Montréal, pourquoi, comme la cité veuve, Puisque le sort te plonge en une même épreuve, Pourquoi .n’aurais-tu pas quelqu'un de tes enfants Qui pour calmer un peu tes sanglots étouffants, Et relever ton front courbé par la tempête, Répèterait encor les accents du prophète ?
O ciel ! encore un coup la colère de Dieu Vient d’inonder tes murs d’un déluge de feu, Cité, toi que berçait le rêve chimérique De te voir'saluer reine de l’ Amérique, La Justice aujourd’hui te désigne pour but ; J1 faut pour l’apaiser un plus large tribut, Un tribut qui t’épuaise et ne te laisse guère Que le rôle et le nom d’une ville vulgaire.
Quel fléau destructeur que ce fléau géant, Fait pour tout engloutir dans son gouffre béant ! Hélas ! nous l'avons vu ce moissonneur superbe Raser notre cité comme l’on rase l'herbe, Serviteurs dévoués du tyran furibond, Les vents le secondaient dans lear vol vagabond, tit de tous côtés leurs perfides rafales Seconant sur nos toits, ses torches infernales, Les ot dans des brasiers abimés sans pitié ; Notre ville, grand Dieu! dans plus de la moitié N'offre à l’œil du passant que ce spectacle navre, Qu'un squelette hideux, une cité-cadavre.
Elle dont on vantait l’étalage si beau, Pour voiler son sein nu n’a pas même un lambeau ; Ce n’ést qu’une forêt de tristes cheminées, Qu'un amoncellement de pierres calcinées, Où, pour sortir encor le sinistre élément Sous la cendre cache sommeille sourdement.
L’imagination qui souvent exagère, Ne peut tracer ici qu’une esquisse légère, Impuissante qu’elle est à rendre le tableau Tel que l’a dessiné le terrible fléau, O catastrophe horrible, unique dans nos fastes ! O jour le plus affreux de tous les jours néfastes, Lorsqu'un peuple innombrable, éperdu, consterné,
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Aux fureurs d’un volcan se vit abandonné,
Et dans un même jour et presqu’à la même heure, Privé de vêtements, de vivres, de demeure !
Quelle-confusion règne de toutes parts !
Les cris et les sanglots remplissent nos remparts ! Des vieillards, des enfants la foule infortunée,
Le vierge qu’à l’autel attendait l’hyménée,
Le malade porté sur son lit de douleurs,
La mère qui soupire et qui mêle ses pleurs
Aux pleurs de son enfant pressé sur sa mamelle, Hors des murs embrasés, tout s’enfuit, pêle mêle. O déchirant spectacle ! un nuage étouffant Venait d’aspbyxier un jeune et tendre enfant ; Emue amèremeat jusqu’au fond des entrailles,
Sa mère le dépose au milieu des broussailles,
Et détourne les yeux par un suprême eflort, ; L’amour ne peut souffrir l’outrage de la mort. De ses émotions quelle âme assez maîtresse Pourrait donc retracer cette grande détresse
Qui vire des sanglots de tous les cœurs humains ! O vous tous qui passiez par ces tristes chemins, Vos regards ont-ils pu fixer sans épouvante
D'une ville aux abois cette scène émouvante Quand pour la reformer sur un plan tout nouveau, Dieu fit passer sur elle un terrible niveau.
Des hommes cependant la troupe plus hardie Longtemps résiste encore au fougueux incendie ; Mais de tant de succès le vainqueur enivré Veut que tout le faubourg enfin lui soit livré.
. Tel un lion farouche acharné sur sa proie
Des griffes et des dents la déchire et la broie ; Vainement la victime, en face de la mort,
Sous l’étreinte cruelle et s’agite et se tord,
Ce n’est qu’en arrachant les restes de sa vie
Que du tyran des bois la rage est assouvie,
Tel s'étendant sur nous, le vorace élément
Dans nos convulsions trouve son aliment,
En vain pour l’étouffer, sous le jeu des machines, Les ondes par torrents tombent sur les ruines, En vain du noir salpêtre empruntant le secours, Par des écrouiements veut-on couper son cours, L’indomptable fléau, qu’irrite la barrière,
Bondit comme un coursier et poursuit sa carrière. Les obstacles pour lui ne sont qu’un aiguillon ; Tout ce qu’il a touché se change en tourbillon ; La muraille qui croule et le toit qui s’affaisse Soulèvent mille flots d’une vapeur épaisse
Dont le flambeau du jour est lui-même obscurei ; Tout, à l’œil effrayé, rappelle en rarcourci Cette horrible prison, profond et vaste gouffre, Mélange incandescent de bitume et de soufrr, Epouvantable lieu poursapanage échu
Aux tristes légions de l’archange déchu,
Et dont un autre Homère à notre âme saisie
Déroule le tableau de sombre poësie, Après un généreux mais inutile effort,
Nos braves citoyens n’attendant que la mort, S’ils donnent à la lutte une plus longue suite, Pensent qu’il faut chercher leur salut dans la fuite, Mais avant la retraite, ils tachent d’arracher
Ce qui se peut soustraire à l'immense bûcher,
Et sans que du danger la crainte les effraie,
Par des routes qu’enfin leur courage se fraie,
Ils traînent aux travers des sinistres lueurs
Un reste de leurs biens, prix de tant de sueurs.
Si grande qu’elle soit la douleur se tempère,. Quand on mêle ses pleurs aux larmes de son père ; Saint Pontife, le Ciel, preuve de son courroux, V | Le Ciel, en ce moment, te séparait de nous.
Si tu savais combien la ville de Marie bi A réclamé de fois ta présence chérie, Ho Sans doute que ton cœur en serait soulagé,
Car le brutal fléau t’a toi-même outragé. À Ni ta rare vertu, ni ta dignité sainte Ne t’ont mis à l’abri de sa cruelle atteinte. Pourtant l’autel sacré de la Mère de Dieu, L’apôtre qui reçut la garde de ce lieu,
Les reste vénérés du pontife Lartigue, Tout au fleuve de feu devait mettre une digue ; Il est vrai, mais le Ciel, d’un avis différent, Voulut que retrempé dans les eaux du torrent, Ton courage, toujours si ferme et si calme, D’un martyre nouveau te méritât la palme.
Lorsqu’envoyé d’en-haut, l’angc exterminateur Vint briser d'Israël le fier dominateur, Dans la fatale nuit son glaive ne fit grâce A nul des premiers nés de l’infidèle race, Mais épargna les lieux dont le sang de l’agneau Avait marqué la porte et son double poteau.
Il est dans Montréal deux asiles de vierges Qui, de l’ange de feu, n’ont pas senti les verges. L'un d’eux veille à l’honneur de la Pudicité, Dans l’autre, règne en paix, la douce Charité. Déjà le dur fléau que la rage transporte De l’un et l’autre asile avait touché la porte, Quand soudain, détournant son cours impétueux, L’ange exterminateur passe respectueux.
Mais voici que la nuit au lieu de nos désastres Nous donne à contempler la lumière des astres ; Enfin notre tyran, las de nous torturer Va du moins cette nuit nous laisser respirer. Non... il faut qu’à nos yeux sa fougue opiniâtre Joue un drame nouveau sur un nouveau théâtre ; Non, c’est trop peu pour toi, sépulcre dévorant D’avoir enseveli le faubourg Saint-Laurent ; | Ta rage insatiable exige une autre épreuve, |
Tu veux, en embrasant les bords de notre fleuve, Voir si ses grandes eaux pourront venir à bout De te faire laisser une maison debout.
Cependant les torrents d’une épaisse fumée, Au loin de nos malheurs portent la renommée ; D'une calamité ce signe non trompeur Dans tous les cœurs humains réveille la stupeur. Bientôt pour soulager tout un peuple en détresse De toutes parts on vient, on accourt, on s’empresse. La spontanéité de ces secours offerts Calme déjà les maux que ce peuple a soufferts : Les uns de leurs trésors prodiguant l’assistance Donnent des vêtements et de la subsistance :
D’autres, sans exiger de sordides loyers,
Invitent leurs amis dans leurs propres foyers.
La coutume d’ouvrir la porte hospitalière
Chez nos concitoyens de tout temps familière, En offrants un refuge au pauvre incendié,
Le soustrait à l’affront de l’avoir mendié.
Eu dépit, toutefois, d’ofires si généreuses,
Que de familles, Ciel ! encor bien malheureuses ! Réduites à loger sous d’étroits pavillons,
Sans autres vêtements que de légers haillons,
Il leur faut, promenant leur timide indigence,
De la pitié publique implorer l’indulgence.
D’asile, d’aliments, ces pauvres dénués,
L’œil afigé les voit pâles, exténués ;
Et pour mettre le comble aux maux de l’incendie, Arrive, à pas pressés, la triste maladie.
Dans Montréal, jadis si joyeux, si bruyant, Règne, comme au désert, un silence effrayant ; Des innocents plaisirs les douceurs disparues
Ne laissent plus couler que les pleurs dans nos rues. Pauvre ville, naguère opulente cité,
Te voilà donc réduite à la mendicité.
Consternée, abattue après un coup si rude, Reprendras-tu jamais ta première attitude ?
Oui tu la reprendras ; ce légitime espoir
Ton courage et 12 foi nous le font rnncevoir. Mais il faut que ton peuple à son Dieu plus fidèle De plus pures vertus se montre le modèle.
Il faut purger tes murs des livres immoraux
Que l'Enfer te vomit par ses noirs soupiraux ; Bannir loin de ton sein ces exécrables drames Qui r’attirent sur toi que des scènes de flammes, Veiller avec un soin encor plus spécial
Sur la moralité de ton corps social,
Et ne plus exposer ta tête pécheresse
Aux trop sensibles coups de la main vengeresse. Alors, qui peut du Ciel connaître le secret ;
Qui sait si, respectant le sévère décret,
Qui jusqu’au dernier rang le condamne à descendre, Tu ne sortiras pas plus belle de ta cendre ?