‹ IncidencesChapitre 26 sur 37 · CONVERSATION AVEC UN ALLEMAND QUELQUES ANNÉES AVANT LA GUERRE · texte numérisé non relu

CONVERSATION AVEC UN ALLEMAND QUELQUES ANNÉES AVANT LA GUERRE

Je voudrais que l’on ne se méprît pas sur le sentiment qui me fait donner ici ces notes. Ÿe les crois d’un certain intérêt psychologique ; maïs, bien que quelques traits de la figure de B. R. accusent une inquiétante ressemblance avec ceux que certains nous baillent aujourd'hui pour les plus marquants de la race germanique, je doute qu’il soit prudent de s'attacher trop à leur valeur représentative. Libre au lecteur de généraliser ; je n’ai fait ici, d’après nature, que le portrait d’un individu, à une époque où aucune des considérations ne pouvaient intervenir, qui risquent aujourd'hui de fausser un peu notre peinture. Ÿe transcris ces notes, sans y rien changer, telles que je les pris en juin 1004 le lendemain du jour de cette unique rencontre. ;

Dans le hall de l’hôtel, où j'arrive très exactement à l’heure dite, B. R. m'attendait depuis une demi-heure déjà ; assis en face de la porte, il tenait ostensiblement à la main, pour m'aider à le reconnaître, l’enveloppe du message par lequel je lui avais donné rendez-vous. Je m'’avançai incertain dans le hall. Je vis aussitôt cette figure glabre, comme passée au chlore, ce corps trop grand, pour qui tous les sièges sont bas Je souhaitai ardemment que ce fût lui, C'était lui. Von M. n’avait pas exagéré son élégance. B. R. était parfaitement mis, paraissait plutôt anglais qu’allemand, et je ne m'étonnai point lorsque, un peu plus tard, il me dit que sa mère était anglaise.

Je l’emmène au restaurant de l'Hôtel Terminus. La con-

138 nt INCIDENCES versation d’abord un peu traînante au début du repas, bientôt s’anime. B. KR. parle cependant avec une extrême lenteur, cherchant ses mots, ou même ses idées, mais très correctement, sans accent. Vers la fin du jour il m’a dit:

— Monsieur Gide, il faut que vous compreniez qu’en allemand je ne parlerais pas plus vite. Je ne peux plus parler vite, à présent.

Il sort de prison; je le sais, mais il croit que je n’en sais rien; cache admirablement une légère inquiétude lorsqu'il apprend que Von M. m’a parlé de lui. Il retourne à Bonn le soir même; il vient donc à Paris tout uniquement pour me voir. |

— Qu'est-ce qui vous a fait désirer me connaître ?

E Brusquement, dit-il, quand, dans votre Immoraliste, je suis arrivé au passage où Moktir vole une paire de ciseaux et où Michel, qui l’a vu faire, sourit.

Un grand silence, puis très lentement :

— Monsieur Gide. Est-ce que vous savez que. je: sors de prison ?

A voix très basse et lui prenant la main :

— Oui, je le sais. |

Quand ma main touche la sienne, il s’exalte un peu, et d'une voix un peu plus chaude :

— Mais vous savez que j'en suis sorti seulement depuis quatre jours... et que j'y suis resté quatorze mois.

— Je croyais trois mois seulement.

— Depuis ces quatre jours, je n’ai pas encore dormi. — Vous semblez extraordinairement fatigué.

— Ces derniers temps de prison, je ne”pouvais presque

plus manger... par contraction nerveuse, et tenez, mon menton... À ma sortie de prison, ma femme m'’attendait;

pendant une demi-heure je suis resté sans pouvoir lui

parler, sans pouvoir articuler une parole.

U LÉ, De

La fatigue à la fois et la surtension de tous ses traits, le tremblement de ses muscles.

— Mais à présent j’ai absolument besoin de parler. En Allemagne je ne peux plus parler à personne; c’est à vous que J'ai besoin de parler; à ma femme ce n’est pas la même chose. Quand je lui aï dit mon intention d’aller vous voir, elle m’a approuvé; m’a tout de suite dit’que je devais partir. Je serais même venu plus tôt, mais, avant de partir, jai voulu essayer de parler, de m'expliquer avec Pami qui... avec celui... enfin.

— Qui vous a fait condamner.

— Oui, n'est-ce pas? Je savais bien que, si je lui avais demandé cette somme, il me l’aurait donnée tout de suite; mais. il n’a pas compris pourquoi j'avais agi ainsi. Je voulais lui expliquer. oh ! non pas pourquoi je. mais . qu’il n’aurait pas dû exiger cette condamnation. parce que, en cinq ans je savais que je pourrais payer toute ma dette; mais à condition qu’on me laisse de quoi vivre d'ici là.

— Et qu’a-t-il répondu ?

— Il a sonné son domestique pour me faire mettre à la porte.

Un silence; il reprend avec un peu plus d’animation :

— Oui, en cinq ans, je sais que j'aurais pu tout payer, avec mes traductions et mes livres; mais ils ont mis interdiction sur tout ce qui pouvait me rapporter. Je suis forcé maintenant de faire paraître sous la signature de ma femme ou sous des noms d’emprunt. Je suis un terrible travailleur. Savez-vous bien qu’en prison, pendant ces quatorze mois j'ai traduit quarante volumes. Toute la correspondance de Flaubert, Bouvard et Pécuchet, tout Wells, quatre volumes, de Meredith, trois de Quincey, les deux vôtres enfin.

— Comment ! vous les avez déjà traduits ?

— Complètement. Ma femme les lit à présent. J'ai toujours eu une énorme puissance de travail. À seize ans, j'ai perdu mon père; c'était un très riche industriel du Mecklembourg, qui, l’année de sa mort, se ruina complètement. Ma mère et mes trois sœurs n’eurent pour vivre que l’argent que je gagnais avec mes lecons. Il faut vous dire qu’à seize ans j'avais exactement le même aspect physique qu’à présent. (Ce n’est pas beaucoup dire, car aujourd’hui, à vingt-six ans, il en paraît à peine vingtdeux.) Les parents de mes élèves ne savaient pas, ne soupçonnaient pas mon âge. Des leçons de grec, de latin, de français, d’anglais; j’ai donné jusqu’à quatre-vingts leçons par semaine. Et ajoutez que je ne savais ni latin, ni grec, latin et grec j'ai dû les apprendre tout en donnant mes leçons. Je suis, pour le latin et pour le grec, un... comment dites-vous.. un autodidacte, n'est-ce pas ?

— Vous avez trois sœurs ?

— J'en avais neuf, et je les ai perdues. Toutes sont

mortes de. :

Ï1 cherche et dit en allemand : Eklampseien.

— Moi, je suis le dixième enfant. Le Dr X... qui est très célèbre en Allemagne prétend que si j’ai réchappé, c’est que, seul, je n’ai pas été nourri par ma mère... Cela ne vous ennuie pas que je vous parle ainsi de ma famille ? Oui, ma mère a vu mourir ses neuf filles, ou du moins. je lui aï caché la mort de la dernière, qui était mariée en Amérique; ma mère était à ce moment très malade ellemême et, quelques semaines plus tard, je l’ai perdue.

— Vous aviez quel âge ?

— Dix-huit ans.

— De sorte qu’à présent vous êtes seul.

Il répète machinalement : « Oui, seul», puis reprend :

— Ma mère était une femme admirable. Tout ce qu'il

INCIDENCES je, (NA y a de bon sur la terre, oui, de grandement bon, elle l’avait. Je ne peux penser à elle sans larmes.

Je le regarde machinalement ; ses yeux sont parfaitement secs. FU

— À son lit de mort elle m’a dit : « Kind, dass du stolz bleibe » *, puis elle s’est tournée vers une amie qui l’assistait et lui a murmuré : «1ch fürchte es gehe schlecht mit ihm » ?.

— Est-ce que quelque chose en vous pouvait lui faire pressentir…

. — Rien encore.

Un long silence. Puis :

— Il faut que je vous avertisse, Monsieur Gide, que je mens constamment.

— De cela aussi Von M. m'avait averti, lui dis-je.

— Oui, mais il n’a jamais compris la valeur de mes mensonges. Je voudrais vous faire comprendre; ce n’est pas ce que vous croyez... J’éprouve le même besoin de mentir et la même satisfaction à mentir qu’un autre à montrer la vérité... Non, ce n’est pas ce que vous croyez... Tenez par exemple : quand quelqu'un entend un bruit subit à son côté, il tourne la tête (Il me saisit le bras) : moi pas ! ou quand je la tourne, c’est volontairement : je mens.

— Quand avez-vous commencé à mentir ?

— Sitôt après la mort de ma mère.

Un silence :

— C'est le mensonge qui attache à moi ma femme; c’est mon extraordinaire faculté de mentir. Quand elle l’a sentie, elle a quitté pour moi son mari, son enfant; elle a tout quitté pour me suivre. J’ai d’abord voulu l’abandonner; puis j’ai compris que je ne pouvais pas me passer

1 «Enfant, puisses-tu rester fier.»

2 «Je crains qu’il ne tourne mal.»

d’elle : c’est avec elle que je mens le plus volontiers. Parfois cela amène entre nous des scènes terribles. Mais c’est toujours le mensonge qui à la fin est le plus fort. Ce soir je pars la rejoindre; nous devons nous marier dans deux mois. D'ici là nous allons vivre en Suisse; en rentrant je vends tout ce que Jj’ai et tous deux nous vivons pour cent francs par mois. |

Le déjeuner est fini; il m'’offre une cigarette dans le plus élégant étui que j'aie vu. J’admire aussi une boîte d’allumettes, en argent ainsi que l’étui; les moindres objets qu’il porte sont d’un goût parfait, d’une élégance sobre et cachée. ;

— Oui, dit-il, j'aime passionnément l'élégance. Mais tout cela va être vendu. Oh ! les vêtements que j’ai sur moi ont été quatorze mois dans ma valise; il y paraît un peu.

Nous nous levons de table.

— À quelle heure est votre train ?

— À minuit moins le quart; c’est le seul qui ait des troisièmes.

— Avez-vous quelqu'un à voir, quelque chose à faire à Paris ?

— Non, rien. Je suis venu uniquement pour parler avec. vous.

Craignant pourtant que la journée ne soit longue, je lui demande si cela ne l’intéresserait pas de voir un peu de peinture.

— Oh ! me dit-il, non; pas encore, Tenez, si vous voulez me faire plaisir, emmenez-moi aux Champs-Elysées.

Une voiture nous mène au Bois, traversant le parc Monceau.

En déjeunant, je le voyais de face. Je remarque, à côté

de lui, combien il est différent, de profil. De face, on est séduit par son sourire presque enfantin ; de profil, l’ Ces sion de son menton inquiète. ST

Nous reparlons de sa prison.

— Elle a eu ceci de bon, me dit-il, qu’elle a supprimé chez moi, complètement, tout remords, tout scrupule.

— Et maintenant que la société vous a frappé, vous vous sentez des droits contre elle. ?

— Oui, tous les droits.

— Lutter contre la société, cela est passionnant; mais elle vous vaincra.

— Non. Je suis terriblement fort.

Il dit cela sans forfanterie aucune, avec une simple conviction.

Au moins, pensai-je, en cas de demande d’argent (car je garde une vague crainte qu’il ne soit venu à Paris pour me taper), ma phrase est prête : Si je vous aidais, vous ne m'intéresseriez plus. Mais pour me mettre mieux en garde, profitant d’un moment où il sue son amour de l’opulence :

— Moi pas, je vous l’avoue, ripostai-je; bien qu’elle ne me déplaise point chez les autres. Je ne voudrais pas être Byron; mais j'aimerais de l’avoir connu.

Je sens qu’il m’écoute un peu moins, et pour le ressaisir :

— C'est par là que m’a tant intéressé votre première | plaquette (sur Oscar Wilde). Je crois très juste l’antagonisme où vous placiez la vie et a

Il m'interrompt.

—— Eh bien ! moi je ne trouve pas cela juste du tout, Ou plutôt si vous voulez. oui, il est dangereux pour l'artiste de chercher à vivre; mais c’est précisément parce que, moi, je prétends vivre, que je dis que je ne suis pas un artiste. C’est le besoin d’argent qui maintenant me fait

144 INCIDENCES écrire. L’œuvre d’art n’est pour moi qu’un pis-aller. Je préfère la vie.

— Mais, dis-je, dans votre brocltiee vous ne précisément le contraire.

— Oui. Je mentais. Mais vous, vous mentiez donc en écrivant les Nourritures… Tenez (et il étend le bras dans un geste admirable) de seulement étendre mon bras J'éprouve plus de joie qu’à écrire le plus beau livre du monde. L’action, c’est cela que je veux; oui, l’action la plus intense... intense. jusqu’au meurtre.

Long silence.

— Non, dis-je enfin, désireux de bien prendre position, l'action ne m'intéresse point tant par la sensation qu’elle me donne que par ses suites, son retentissement. Voilà pourquoi, si elle m'intéresse passionnément, je crois qu’elle m'intéresse davantage encore commise par un autre. J'ai - peur, comprenez-moi, de m’y compromettre. Je veux dire + de limiter par ce que je fais, ce que je pourrais faire. De | penser que parce que j’ai fait ceci, je ne pourrai plus faire cela, voilà qui me devient intolérable. J'aime mieux faire agir que d'agir.

— Jamais quelqu” un d’autre que vous n ’agira comme vous eussiez agi vous-même. Cela n’est pas la même chose. Monsieur Gide, je voudrais vous dire encore quelque chose. (Il hésite, ) Je ne trouve pas les mots.

— Dites-le en allemand.

— En allemand je ne le dirais pas mieux. Depuis longtemps je cherche les paroles. Non, je suis trop nerveux encore. Je ne peux pas. J’ai comme un poids horrible sur la tête, et mon corps ne me fait plus l'effet d’être à moi. Je vous ai écrit, sitôt hors de prison, une longue lettre. Non, vous ne l’avez pas reçue. Avant de vous l’envoyer je voulais. vous voir.

— Est-ce moi qui suis cause, à présent, que vous ne pouvez me parler ? >

— Non, aujourd’hui, c’est inutile; je ne pourrai pas vous le dire.

La voiture rentre dans Paris.

— Où dois-je vous mener ?

— Puis-je vous demander un service d’ordre tout pratique ? Il semble extrêmement hésitant et je recommence à penser : C’est le moment de la tape. Mais non; simplement, il reprend :

— Savez-vous où je puis trouver du henné ?

Nous .passons rue Saint-Honoré. Je le mène chez le coiffeur Philippe. Et là, je lui dis adieu brusquement, éprouvant qu’il est particulièrement difficile de prendre congé à 4 heures de quelqu’un qui vient de Cologne exprès pour vous voir, et dont le train ne part qu’à minuit.

N. R. F. août 1919.

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