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CHAPITRE IV

KMPIBE MOGOL.

§ I. Bâber.

La vie de Bâber, le véritable fondateur de l'empire mogol , mériterait d'être racontée beaucoup plus en détail que ne le comportent les limites d'une simple esquisse historique. Il a laissé des mémoires autobiographiques singulièrement intéressants, et qui non-seulement mettent à jour son caractère, mais jettent une vive lumière sur les mœurs de ses compatriotes.

Djahir-el-din-Mohammed , surnommé Bâber (le tigre), naquit le U fevrier 1483. Du côté de son père, il descendait en droite ligne du fameui Timour Beg, tandis que, par sa mère, il était issu de Chenghiz Khan. Dans la douzième année ue son âge et a la mort de son père, le sultan Orner- Scheikh Mirza , il devint roi de Ferghâna. A cette époque , l'un de ses oncles était roi de Samarcand et de Bokhâra; un autre était souverain de Hissar , de Termiz , du Koundouz , du Badakschan et de Khatlan; un troisième, roi de Caboul et de Ghaziu; enfin son oncle maternel , prince mocol , possédait les fertiles provinces de Taschkend et de Schahrokheia, qui s'étendent le long du Jaxartes. Dans ce même temps , régnait sur le khorassan le sultan Hussein Mirza Baikra, descendant du grand Timour, et le plus puissant prince de son siècle, la Europe, Bâber eut pour contemporains Henri VII et Henri VIII d'Anale terre, Charles VIII, Louis XII et François ]rr, les empereurs Maiimiliefl et Charles-Quint; en Espagne, Ferdinand et Isabelle.

Le père de Bâber avait laissé ses Étals dans le plus grand désordre. Immédiatement avant sa mort, ses parents et voisins, le sultan de Samarcand et le khan de Tas< hkend, auxquels sa conduite avait donné ombrage ( ils lui reprochaient probablement ses incursions sur leurs territoires), étaient entrés dans une alliance a l'effet d'en-

rahir son royaume par deux côtés opposés. A cette époque , Bâber était à Andeiân, et, tout jeune qui! était, il n'hésita point à défendre cette citadelle, Sur ces entrefaites, le sultan Ahmed Mirza s'étant rendu maître des districts d'Uratippa, de Khojend et d? Marghinan , était campé c quatre Jarsangs de la capitale, lorsque Bâber lui entoya une ambassade avec le message suivant : « Il est clair que vous devez confier l'administration de ce pavs a quelqu'un de vos serviteurs; je >uis tout à la fois votre serviteur et Mitre fils; si tous me chargez de cette mission , elle sera remplie de la manière la plus satisfaisante, et vous atteindrez facilement votre but. » Une réponse hautaine accueillit cette politique ouverture; mais certaines circonstances fortuites déterminèrent bientôt l'envahisseur à traiter de la paix. Une funeste maladie avait décimé les chevaux de son armée, déjà découragée, au surplus , par la perte d'un grand nombre de ces animaux au passage de la rivière Kaba, et par la résolution de l'ennemi contre lequel elle avait à lutter. Le su I tin Ahmed mourut pendant son retour à Samarcand. Vers le même temps, Mahmoud Khan tomba malade , après une tentative infructueuse pour s'emparer d'Akhsi, et, dégoûté de la guerre, il s'en retourna dans son pays. Possédé, comme les autres, de la 'passion des conquêtes, le roi de Kachgar et de Khoten pénétra peu de temps après sur le territoire de Bâber; mais lui aussi s'estima heureux d'échapper aux périls de la situation par une négociation amiable.

Ferghàna (le moderne Rokaun) est uo pays de peu d'étendue , composé d'une vallée ou plaine qu'une chaîne de collines borne de toutes parts , excepte vers l'ouest ( dans la direction de Khojend et de Samarcand ), et que baigne la rivière Sir ou Djihoun ( l'ancien Jaxartes ). C'était là le lot héréditaire de Bâber > qui ne le garda pas longtemps. En 1497, il s'empara de Samarcand ; mais une insurrection éclatée dans son propre royaume le contraignit peu de temps après à éva-

cuer cette capitale. Abandonné de son armée , il se trouva bientôt sans territoire, à la tête d'une poignée de fidèles serviteurs. Dans ce moment critique, une dangereuse maladie faillit l'emporter au tombeau, et lui-même nous apprend que sa détresse et ses souffrances furent alors ext rêmes.L'année d'après, une contre-révolution lui rendit Andeiân , et , s'étant de nouveau empare par surprise de la ville de Samarcand , il reperdit ses États héréditaires pendant qu'il poursuivait cette dernière entreprise. L'envahisseur Scheibani Khan, puissant chef uzbeg, après l'avoir vaincu en bataille rangée, le tint bloqué dans Samarcana , qu'il se trouva encore obligé de quitter avec un petit nombre de geus dévoués. Assisté de deux de ses oncles maternels, il parvint ultérieurement à recouvrer le Ferghâna ; mais , peu de temps après, il fut complètement défait , et les deux khans tombèrent au pouvoir de l'ennemi. A la suite de ce nouvel échec, il fut plus d'un an fugitif, réduit à se cacher dans les montagnes qui bornent au sud le territoire de Ferghâna, et très-souvent en proie aux plus cruelles privations. Voyant enfin que ses partisans étaient complètement dispersés, et n'ayant plus aucun espoir de recouvrer ses possessions héréditaires, il résolut, après avoir consulté le petit nombre d'adhérents qui lui restaient encore , d'aller chercher fortune dans le Khorassan. Ce fut dans cette vue qu'il quitta, pendant l'été de 1504 , les montagnes du Ferghâna, suivi de deux ou trois cents hommes mal armés et couverts de haillons. Badakschan obéissait à cette époque à Khosrou Schah , chef peu populaire, et Bâber avoue lui même qu'il n'était pas sans espérance de reconstruire de ce côté l'édifice de sa fortune déchue. Au passade de l'Amou, il fut rejoint par de nouveaux adhérents qui lui donnèrent l'assurance que les Mogols au service deKhosrou Schah étaient tout dévoués à ses intérêts. Bâber, à ce qu'il paraît, trouva de bonne guerre de profiter de cet état de choses pour détrôner Khosrou , le chasser et

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se mettre à sa place, projet qu'il accomplit sans même tirer l'ëpée , car tous les clans mogols ou service de Khosrou l'ayant abandonné , ce dernier fit lui-même sa soumission à Bâber.

A cette époque , le territoire de Caboul était en proie à l'anarchie et sa capitale au pouvoir d'un usurpateur.

Bâber résolut de l'attaquer , et , vers la fin d'octobre, il s'empara de Caboul , de Ghazna et des territoires y annexés , sans combat ni contestation.

Il se trouva dès lors en mesure d'étendre ses conquêtes dans une nouvelle direction. Après avoir passé en revue son armée et réuni les personnes le mieux informées de l'état du pays , il se livra, dit-il, à des enquêtes spéciales touchant la situation de ses divers districts sous tous les points de vue. Quelques-uns de ses conseillers voulaient qu'on marchât sur le Damian ; d'autres opinaient pour Bangesch , tandis qu'un tiers-parti proposait de s'avancer contre l'Indoustan. Ce fut ce dernier avis qui prévalut. « Je n'avais encore vu , dit Bâber, ni l'Indoustan, ni aucune contrée méridionale ; en arrivant dans ce pays, ie vis un nouveau monde. L'herbe, les arbres, les animaux sauvages, les oiseaux, les mœurs et les usages des tribus nomades {ils ou cels et ouhusses) , tout était différent de ce que j'avais vu jusqu'à ce jour. Je fus frappé d'étonnement , et, dans le fait, il y avait bien quelque lieu d'être émerveillé. » Toutefois Biiher ne franchit pas l'Indus dans cette expédition , et ne la poussa pas

Elus loin que les contrées situées sur i rive ouest de ce fleuve. Il en dirigea ensuite plusieurs autres contre les Afghans et contre les Uzbegs de Candahar et du Khorassan. Durant le cours d'une de ces expéditions, la garnison mogole de Caboul profita de l'absence de Bâber pour se révolter et élever sur le trône son cousin Ryzâh.

A peine la nouvelle de cette révolution fut-elle parvenue à l'armée , que la plus grande partie des troupes de Bâber se hâtirentde le quitter pour voler à la défense de leurs familles, en sorte

que, sur plus de dix mille cavaliers, il n'en resta guère que cinq cents sous les drapeaux du souverain. A la téte de cette poignée d'hommes , Bàber se dirigea hardiment sur Caboul , où Ryzâh vint à sa rencontre avec des forces vingt fois supérieures. S'étaut avancé à cheval près de l'armée rebelle, Bâber défia son rival en combat singulier ; mais , comme ce dernier paraissait décliner le cartel , cinq omrahs l'acceptèrent successivement et furent tués par Bâber. Cette conduite héroïque frappa les rebelles d'une telle admiration , qu'ils refusèrent de combattre , et que l'usurpateur fut fait prisonnier. Bâber lui pardonna ; mais, peu de temps après , Ryzâh ayant cherché à exciter de nouveaux troubles dans l'empire , il prit le parti de le faire mettre à mort.

A la mort de Scheibani Khan , qui périt dans une guerre où il s'était fourvoyé contre Schah Ismaël , alors souverain de Perse, l'amour du sol natal détermina Bâber à faire une nouvelle tentative pour recouvrer Samarcand. Cette entreprise échoua , et l'insuccès doit en être attribué soit a la malveillance de ses alliés persans , soit à l'impopularité qui avait rejailli sur lui de son union avec les Schites. A dater de cette époque , Bâber concentra ses opérations dans l'est. Après plusieurs démonstrations agressives dans cette direction, il se résolut à marcher sur l'Indoustan, en vue d'une conquête durable. Peu de temps après la mort d'iskander (Secander), il avait envoyé sommer le sultan Ibrahim de lui céder les territoires de Behreh ( Bhirâ ), de Khusbah, de Chanâb et de Chaniat , qui , depuis le rè^ue de Timour, avaient appartenu aux Turcs.

Cette demande resta sans réponse ; mais Bâber se mit en devoir de prendre possession des provinces réclamées, il y entra en 1524 , sur l'invitation des gouverneurs afghansdu Pendjab; après avoir soumis ie pays des Gakes ' ou Gickes ) , et battu plusieurs corps au service d'Ibrahim , il pilla et incendia Lahore. Il marcha ensuite sur Debalpour qu'il prit d'assaut , et où se fit

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un grand massacre. Après avoir franchi le Satedje, il touchait déjà à Sirliind, lorsque la traitreuse défection d'un des chefs du Pendjab le força de retourner à Lahore et de renoncer pour cette année à la poursuite de son entreprise. Durant le cours de cette expédition , il avait été rejoint par le sultan Allah-el-din , frère de l'empereur Ibrahim , auquel il donna Deiwlpour, et que probablement il flatta d<» l'espoir de régner après lui sur le trône de Delhi. Allah conclut, peu de tftnps après, avec Dowlet Lodi Khan, un traité particulier, par lequel il cédait à ce dernier la possession de tout Je Pendjab , à condition qu'il aurait celle de Delhi et d'Agra. Les deux confédérés marchèrent alors sur Delhi, et Allah, rejoint dans sa marche par plusieurs émirs de haut rang, se trouva à la tête de quarante mille ca- \aliers, avec lesquels il mit le siège devant cette capitale, mais sans pouvoir réussir à s'en emparer. Peu après, ;I fut battu dans une attaque nocturne dirigée contre le sultan Ibrahim , et toute son armée se dispersa.

Bâber, dans sa cinquièmeetdernière invasion de l'Inde, était déjà parvenu j Sialkot ( décembre Io2.j ) , lorsqu'il reçut l'avis de cette défaite. Le 1" janvier, il passa la Bevah, et, trois jours après, il investit Milwat, dont Dowlet Khan lui ouvrit les portes. Pour nous servir ici de son propre langage, Itfber, plaçant alors son pied dans l'étrier de là résolution et sa main sur les rênes de la confiance eu Dieu , marcha contre le sultan Ibrahim. Le 12 mars, il passa la Djamna, en face de Sisàvreh, et le 12 avril ( après une escarmouche livrée dans l'intervalle avec l'avant-garde ennemie), il campa devant P.mipat. L'armée d'Ibrahim se composait a ce moment de cent mille cavaliers et de mille éléphants, tandis que celle de Iî;>ber, au dire de Ferishta, ne comptait guère que treize mille hommes. Le 21 , les deux armées se trouvèrent en présence. Bâber rangea ses troupes sur deux lignes , après les avoir reparties en quatre grandes divisions, dont chacune avait derrière

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elle un corps de réserve et en tête un petit corps de cavalerie légère destiné aux escarmouches ; il se plaça ensuite de sa personne au centre de la première ligne. Inexpérimenté dans l'art de la guerre , Ibrahim n'adopta aucun ordre de bataille, car il s'imaginait à tort que la supériorité du nombre suffirait pour écraser son ennemi. Il ne devait pas tarder à être cruellement désabusé. Le courage éprouvé et l'ordre inaltérable des troupes mogoles eurent bientôt rompu la pesante colonne qui s'avançait contre elles, tandis que les deux corps de réserve dont nous avons parlé plus haut, tournant avec rapidité les flancs de l'ennemi, vinrent l'attaquer sur ses derrières.

Cinq ou six mille hommes de l'armée d'Ibrahim furent tués sur un seul point autour de ce dernier , qui périt également, et plus de trois fois autant restèrent sur le champ de bataille, d'après les évaluations les plus modérées. Bflber tira le meilleur parti possible de sa victoire , en envoyant des détachements s'emparer à "marches forcées d'Agra et de Delhi, ainsi que des trésors contenus dans ces villes , tandis que lui-même suivait à distance avec son arrière-garde. Le 10 mai, il fit son entrée dans Agra, où il choisit pour résidence le palais du défunt monarque.

Ainsi s'écroula de fond en comble l'empire patan de PHindostan. La conquête de Bàber avait été assurément plus audacieuse et plus extraordinaire de tous points que celle du sultan Mahmoud le Ghaznévide, ou celle de Schahab-el-din-Ghouri. «Je n'attribue pas, dit-il quelque part dans un de ces élans de pieuse gratitude dont ses mémoires offrent l'expression fréquente, je n'attribue pas ce succès à ma propre force , et cette bonne fortune ne fut pas le prix de mes efforts ; elle découla pour moi des sources de la faveur et de la miséricorde divines.»

Voici comment cet empereur décrit lui-même l'aspect intérieur de l'Inde à cette époque :

« Lorsque je m'emparai de cette contrée, dit-il, l'autorité royale y

était exercée par cinq souverains musulmans et deux princes païens. Bien que dans les montagnes et les pays de forêts il se trouvât beaucoup de petits raïs ou radjas sans importance, ces monarques étaient non-seulement les premiers, mais les seuls chefs réels de l'Indoustan. L'un des empires qu'ils gouvernaient était celui des Afghans, dont le territoire comprenait la capitale de la contrée et s'étendait depuis Rehreh jusqu'au Béhar. Avant de tomber au pouvoirde ces derniers, Jonpour avait appartenu au sultan Hussein Scherki. Cette dynastie se nomme Purebi (orientale). Le second prince était le sultan Mohammed Muzaffer, qui régnait sur le Gouzerat. Il était mort peu de jours avant la défaite d'Ibrahim. On donne à sa race le nom de Tang. Le troisième royaume est celui des Brahmanes dans le Deccan , mais, à l'heure qu'il est, les sultans du Deccan n'ont plus ni pouvoir, ni autorité. Tous les districts de leur royaume sont tombés entre les mains des nobles les plus puissants, et lorsque le prince a besoin d'une chose, il faut qu'il la demande à ses propres émirs. Le quatrième roi était le sultan Mahmoud, oui régnait dans le pays de Maloua, désigne aussi sous le nom de Mandû. Cette dynastie était celle de Kilji. Ranasanka, monarque païen, avait battu les princes de cette maison, et leur avait pris un certain nombre de provinces; aussi cette dynastie allait-elle s'aftaiblissant. Le cinquième prince était Nasrat Schah, qui régnait au Bengal. Son père, qui était un seyd du nom de Sultan Alà-el-din, avait été roi de ce pays, et lui-même était monté au trône par droit d'hérédité. Il existe au Bengal une coutume singulière : l'hérédité y décide peu du choix du souverain ; un trône y est réservé au roi , et , par analogie , uu siège ou poste est assigné à chacun des émirs, des vizirs et des mansabdârs.

Ce trône et ces postes ont seuls droit au respect du peuple du Bengal. Une certaine quantité de vassaux , de serviteurs et de subordonnés sont attachés à chacun de ces postes. Lorsqu'il plaît

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au roi de changer le titulaire d'un de ces sièges honorifiques , quelle que soit la personne qu'il envoie à sa place, elle est immédiatement servie et obéie par toute la séquelle naguère soumise aux ordres de $;on prédécesseur, et cette règle s'observe même pour l'accession au trône royal. Quiconque tue le souverain et réussit à le remplacer est immédiatement proclame roi; tous les émirs, les vizirs, soldats ou paysans se soumettent à lui aussitôt, le considèrent comme leur souverain à autant de titres que son prédécesseur, et lui obéissent non moins aveuglément qu'ils faisaient au dernier souverain Le peuple du Bengal a coutume de dire : « Nous sommes dévoués au trône; quel que soit le prince qui l'occupe, nous lui obéissons et nous lui sommes fidèles. » D'après un autre usage en vigueur dans ce pa\s, on y tient pour déshonorant et indigne d'un roi l'acte de dissiper ou <1»' diminuer les trésors de ses prédécesseurs. Tout souverain, en montant sur le trône, doit s'appliquer à se former un trésor personnel. Amasser un trésor est , aux yeux de ce peuple , une grande gloire et un titre de distinction. v

« Les cinq rois musulmans que je viens de mentionner sont tous puissants et disposent d'armées formidables. Celui des princes païens, dont !e territoire est le plus vaste et Tannée la plus imposante, est le radja de liijuager. Un autre est le Ranasanka, dont la principauté originaire ne s'étendait que sur le pays de Clutor. A l.i faveur des dissensions qui éclatèrent entre les princes du royaume de M..:idu , il s'empara d'un grand nombre de provinces qui dépendaient de ce territoire, telles que belles de Rantpdr ( Rantampore ), de Sarangpur, de

Bhilsdn et de Chanderi Il y avait

en outre sur la lisière et dans le territoire même de l'Indoustan quantité d'autres raïs ou radjas, dont la plupart, se prévalant de leur éloignenient ou des difficultés que présentait l'accès de leur pays, ne se soumirent jamais aux princes musulmans.

INDK.

« Le pavs et les villes de l'Indoustan sont extrêmement laids. Ils offrent un aspect on ne peut plus uniforme : les j;rdins n'y sont pas clos de murs, et la plupart sont jetés sur un plan uni. La violence des torrents qu'engendre la saison des pluies a produit dans les terres riveraines des fleuves ou des cours d'eau des excavations profondes qui en rendent le passage pénible et difficile. Sur beaucoup de points, la plaine est tellement hérissée de broussailles épineuses, que le peuple des per~ ijannas trouve un refuge assuré dans ces forets inaccessibles , où il vit fréquemment dans un état de révolte et refuse le payement de l'impôt. A part relies des rivières , on trouve peu d'eaux courantes dans cette immense contrée. On y rencontre çà et la quelques eaux stagnantes. Toutes les villes et les quartiers qui les composent tirent celle dont ils ont besoin d'étangs ou de puits, où on les recueille durant le cours de la saison des pluies. Dans l'Indoustan, l'agglomération ou la dispersion d'une grande population, la destruction totale des villages, ou même celle des villes, sont presque instantanées. Dans l'espace de vingt-quatre ou de trente six heures, de grandes cites, peuplées depuis longues années, vont, si quelque soudaine alarme en a fait fuir les habitants , se trouver réduites à un abandon si complet, qu'à peine y trouverait-on un vestige quelconque de la présence d'êtres humains.

Si, d'autre part, une population fait choix pour s'établir d'un site particulier, comme elle n'a pas besoin de cours d'eau ni de digues , puisque ses moissons se produisent sans le secours d*a:icune irrigation, comme d'ailleurs Ja population de l'Indoustan est infinie, on ne tarde point a voir affluer de. tous côtés sur l'emplacement d'élection une masse de naturels. On construit un étang, ou l'on creuse un puits. Pour ce qui est d'un fort ou de murailles solides, c'est chose tout à fait superflue, puisque le chaume et le merrain y abondent; avec ces matériaux ou élève des cabanes , et la construction d'une ville ou d'un

village est l'affaire d'un instant.

« Il y a peu de plaisirs à espérer dans l'Indoustan. Le peuple n'y est pas beau. Il n'a aucune idée des charmes de la vie sociale, ni de ceux que fait éprouver l'abandon d'une franche réunion ou d'un entretien familier. 11 n'a ni génie, ni portée intellectuelle, ni politesse de mœurs, ni affabilité, ni camaraderie ; il n'est ni ingénieux , ni inventif, soit dans le plan, soit dans l'exécution de ses travaux manuels, et ne possède ni le sentiment , ni la science de l'architecture. On ne trouve dans l'Indoustan ni bons chevaux, ni bonne viande, ni raisins ou melons muscats , ni aucun bon fruit , ni glace, ni eau fraîche, ni bonne nourriture, ni même de pain dans les bazars, ni bains, ni collèges, ni chandelles, ni torches, ni chandeliers. Au lieu d'une chandelle ou d'une torche, vous n'avez pour vous éclairer qu'une rangée de sales Indous, dont la main droite tient une façon de petite lampe, et la gauche une gourde contenant l'huile- destinée à en alimenter la flamme. Outre les rivières et les étangs, on trouve quelques eaux courantes dans les ravins et dans les creux ; mais il ne faut point s'attendre à rencontrer des aqueducs ni des canaux dans leurs jardins ou leurs palais. Ils ne se préoccupent dans leurs constructions ni de l'clegance, ni du climat, ni de la forme ou de la régularité. Les paysans et les gens de la basse classe vivent dans un état de nudité complète, etc., etc. »

L'Indoustan était conquis par Rdber; il fallait le conserver, et d'abord il eut i\ lutter contre le mauvais vouloir des émirs afghans, qui, maintenus chacun d.ins son gouvernement , n'en détestaient pas moins les Mogols comme des usurpateurs, et étaient parvenus a gagner à leurcause les principaux princes radjpoutes, les plus braves des Indous. Ceux-ci réunirent dans l'ouest une armée de 100,000 hommes, a laquelle ils donnèrent pour chef un f rère du feu sultan Mahmoud. Le jeune conquérant, entoure de toutes parts d'ennemis ou de faux alliés, ne pouvant avoir confiance que dans la brave

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mais petite armée qu'il avait amenée de ses montagnes , se trouvait dans une position fort critique. Quelquesuns de ses plus hardis capitaines lui conseillaient même de se retirer sur le Caboul , ou au moins dans les provinces de Tlndus; mais son indomptable courage repoussa avec horreur l'idée de rendre sans combat un si riche empire. Il répondit que la voix de l'honneur parlait trop haut à son oreille, et animé d'un enthousiasme qu'il communiquait à ses soldats , il s'écria :

■ Puisque la mort est inévitable, au « moins est-il glorieux de l'affronter « avec courage, face à face, plutôt que « de reculer, pour gagner quelques an- « nées d'une misérable et honteuse « existence ; acquérons au moins de la « gloire, puisqu'il n'y a pour l'homme « que la gloire au delà du tombeau; » et en même temps il leur récitait les vers où Firdoussi , dans le Shah-Naineh, développe les mêmes sentiments. Puis rappelant aux siens que le plus grand nombre de leurs ennemis étaient des infidèles, il en appela a leur zèle religieux et leur lit jurer sur le Coran de vaincre ou de mourir. Bâber n'était pas un saint musulman ; il avait même certaines habitudes contraires à la loi du prophète; mais dans cette circonstance critique il lit vœu de renoncer désormais a boire du vin , et , pour

Ereuve de sa sincérité, il ordonna de riser et de distribuer aux pauvres toute la vaisselle d'or qui figurait d'ordinaire sur sa table.

Après avoir ainsi relevé le moral de ses troupes , Bâber fit ses dispositions pour le combat. L'ennemi avait une immense supériorité en cavalerie brave, mais indisciplinée ; et lui, il n'avait que des détachements de cavalerie légère , plus propres à l'escarmouche et au pillage qu'à figurer en bataille rangée. Sa véritable force se composait d'arquebusiers et d'un équipage d'artillerie , arme fort peu employée jusqu'alors dans les guerres de l'Inde. Les canons, placés à l'avantgarde et retenus les uns aux autres par des chaînes, formaient une espèce de retranchement au-devant de l'armée.

Derrière était l'infanterie, et la cavalerie sur les ailes ou en réserve, ta bataille commença de bonne heure; l'année ennemie déployant ses grandes masses, eut bientôt enveloppe la petite phalange des Mogols. Mais avec ses armes à feu et ses canons Biber repoussa toutes les charges qu'elle tenta contre lui ; et à la fin , lorsqu'il la vit ébranlée par le peu de succès de ses attaques, il se mit à la tête d'un corps d'élite , et prenant à son tour l'offensive, il se précipita, le sabre i la main , sur l'ennemi , qui se sauva de tous les côtés, abandonnant sur le champ de bataille les cadavres d'un grand nombre de ses chefs.

Ainsi s'évanouit cette puissante confédération. Mais cependant cette victoire ne suffit pas pour assurer au descendant de Timour la tranquille possession de sa magnifique conquête.

Il fut encore troublé a diverses repris* par des insurrections qui eelaterrol dans le Caboul ou dans l'Inde, et 1 mourut en J530, après un règne de cing ans seulement comme souverain de l'Indoustan.

Bâber doit être compté parmi les princes les plus accomplis qui ont paru sur les trônes de l'Inde, quoique, peut-être, il n'en ait été m le plus grand , ni le meilleur. Sa valeur militaire était des plus brillantes, et quel-

3ues-uns de ses exploits effacent, au ire de ses historiens, les t rails les plus héroïques de la vie de son ancêtre Timour. Cependant il semble que ses talents ont été plutôt ceux d'un partisan audacieux que d'un grand général II fut presque aussi souvent vaincu que vainqueur, et pendant lonetemi* il perdit ses conquêtes aussi facileiw'it qu'il les faisait. A la fin de sa vie. cependant, son mérite militaire semble avoir été plus stir, et dan les grand** batailles qu'il livra au mi' eu des gaines de l'Indoustan, il lit preuve des qualités qui distinguent les général consommés. Sa force physique et soi adn-sse dans tous les exercices du corps étaient presque surnaturelles, au dire de ses contemporains. Il aimait passionnément la musique et la poésie, et

si les mémoires qu'il nous a laissés ne prouvent pas de grandes réflexions philosophiques, on y remarque, d'un autre côté, un sens très-droit et un esprit actif d'observation, incessamment appliqué aux événements qui se passaient autour de lui. Les grandes Qualités morales dont on a voulu lui faire honneur pourraient, peut-être, fournir matière à contestation. Il semble, rependant, qu'il était aimable, Onéreux, ouvert, et quoique ses hauts faits militaires aient été souillés par des barbaries, malheureusement inséparables de l'histoire de sa race , il sut aussi se montrer clément et humain, même pour ses eueuiis les plus cruels. La protection qu'il accordai t aux •^mones du commerce, même dans d« circonstances où les lois de la guerre l'eussent autorisé à les piller , est la preuve d'un esprit juste et généreux. Malheureusement pour sa gloire, on ne le vit jamais dans la paix songer a embellir le pavs conquis par ses armes, à améliorer la condition des peupies soumis à son sceptre. Il est vrai que les vicissitudes de sa fortune lui laissèrent peu de loisir uour y songer; mais ces vicissitudes elles-mêmes furent en partie causées par l'inquiétude de son caractère, qui le poussait sans cesse à de nouveaux projets de con- "'lête. Si pendant une certaine période e sa vie il renonça au vin , il s'y abandonna ensuite avec excès, et, dans ses mémoires, il raconte lui-même les dégoûtantes orgies auxquelles il se livra : elles abrégèrent , selon toute probabilité, la durée de sa vie, quoiqu'il ne paraisse pas que jamais elles l'aient détourné des affaires de l'État.

§ II. Houmaïoun.

Bâber légua son empire encore mal affermi à son fils Houmaïoun, prince d*un caractère aimable, d'une instruction solide, de goûts distingués, quoique peut-être un peu fantasques. Il 'tait surtout amoureux de l'étude de I astronomie , qui , à cette époque et dans ce pays, était fort mélangée d'astrologie judiciaire. Ainsi , il fit construire sept grands salons de réception,

dédiés chacun à Tune des planètes.

Les officiers de l'armée étaient reçus dans le salon de Mars; les juges et les secrétaires, dans celui de Mercure; les ambassadeurs, les poètes et les voyageurs, dans le salon de la lune, ftfais il fut bientôt détourné de ces imaginations par les soins pressants de rempire; et il se montra alors à la hauteur, de sa position. D'abord il eut à soutenir une guerre contre Bahadour, le souverain du Gouzerat. Un zèle religieux, trop scrupuleux peut-être, l'avait empêché de profiter des embarras de ce prince, engagé dans une guerre contre le radja infidèle de Chittore. Toutefois , quand il se fut décidé à prendre les armes , il leva une armée si nombreuse, et la conduisit si bien, que l'ennemi n'osa se mesurer contre lui en bataille rangée. Fuyant devant Houmaïoun, Bahadour s'enfuit à Ahmedabad, après avoir déposé ses trésors dans la forteresse de Chapanni, qui passait pour être imprenable. Mais le jeune empereur, à la tête d'un corps d'élite, escalada les flancs perpendiculaires du rocher, et enleva la place par surprise , exploit dont la tradition a conservé la mémoire, et qu'elle compare aux plus grands faits d'armes de Bâber et de Timour. Après avoir ainsi terminé heureusement sa première guerre , il espérait sans doute un règne tranquille et prospère, lorsqu'il lui fallut reprendre les armes contre ses frères Ca mi-An et Hindal, qui se révoltèrent avec les troupes placées sous leur commandement. D'un autre côté, ces divisions excitèrent Sher-Khan , chef patan, qui était encore en possession du Bengal , à s'avancer, à la tête d'une grande armée, contre Houmaïoun. Celui-ci . empêché par l'état critique de ses aff.iires, ne put réunir assez de troupes; et, battu , il vint se. réfugier à Agra. Mais alors ses deux frères , voyant que leurs discordes allaient aboutir à la ruine de leur maison, se rallièrent à l'empereur. Houmaïoun, ainsi renforcé, reprit l'offensive contre Sher-Khan ; mais il fut encore défait, obligé d'abandonner sa capitale, et de chercher un asile chez

L'UJNIVERS.

les petits princes de sa frontière. Trèspeu d'entre eux restèrent fidèles au monarque vaincu. Obligé de fuir encore, if alla demander l'hospitalité à Maldeo, qui lui faisait les plus chaudes protestations d'amitié; mais, s'apercevant bientôt que toutes ses paroles ne cachaient que des desseins de trahison, il traversa en toute hâte le grand désert de l'Ouest; et, avec les quelques serviteurs restés fidèles a sa fortune, il se retira de l'autre côté de l'Indus. Dans cette fuite, il fut réduit à des extrémités qu'ont rarement connues les plus malheureux princes de l'Asie. Son cheval étant tombé mort de fatigue et de soif dans les sables du désert, il n'aurait pas pu s'en procurer un autre, si un soldat ne lui eut donné celui qui portait sa mère. Un jour , après avoir souffert les plus cruels tourments de la soif, le corps des fugitifs rencontra enfin un puits alimenté par une source abondante; malheureusement ils n'avaient qu'un seau; et, lorsqu'il fut au fond du

Suits, la foule se précipita avec tant e violence, que la corde se rompit ; il tomba au fond, et quelques personnes après. Cependant l'arriére-garde était vivement pressée par l'ennemi , et il fallut se remettre en route en toute hâte. Houmaïoun arriva presque seul à Emircot , de l'autre côté du désert.

Ce fut au milieu de ces calamités qu'on lui annonça qu'un lils lui était né; ce fils fut le célèbre Akbar, qui devint ensuite le plus grand prince de l'Asie. Obligé de fuir sans cesse, il ne put einpéVIier ce fils de tomber dans les mains d'un traître, qui le livra à Camrân, son frère et son mortel ennemi.

Toujours poursuivi, Houmaïoun alla demander asile , en Perse, à Shah-Tamasp, qui le reçut avec la plus magnifique hospitalité, et lui fournit les moyens de tenir une maison digne de son nom. Ayant promis de se convertir à la foi shiite, Houmaïoun fut mis par ce prince à la téte d'un corps de dix mille hommes, avec lesquels il entreprit de reconquérir ses États. Il se dirigea d'abord sur le Caboul, que son frère Camrân entreprit de lui dispu-

ter. Maître de Candahar , gui lui ouvrit ses portes et lui offrit des ressources pour augmenter le nombre uY ses soldats, il vint mettre le siège devant Caboul. Son frère l'y attendait:

et lorsque Houmaïoun parut sous lo murs de la ville, Camrân lui montra son fils Akbar, attaché sur un bûcher, jurant de faire périr l'enfant, si le p; rc ne se retirait pas. Mais celui-ci , saii* se laisser effrayer par cet horriUe spectacle, annonça au contraire qu'ii n'en attaquerait la ville que plus vivement ; et Camrân, intimidé par sa resolution, s'enfuit avec ceux de ses partisans qui étaient le plus compromis.

Houmaïoun ayant recouvré à la fois un trône et son fils , régna neuf ans encore à Caboul, toujours harassé p-ir son frère, qui le réduisit plus d'un?

fois à la dernière extrémité , mais fut enfin vaincu.

Cependant Sher-Khan était devenu le maître reconnu de l'Indoustan, e:

il étendait de tous les côtés les limites de son empire. C'était un prinosage et juste. Les travaux qu'il fa pour la sécurité et le bien-être des voyageurs, travaux qui, dans toute l'Asie , sont à la charge du souverain, étaient conçus sur une échelle dou aucun règne* antérieur n'avait pu lui donner l'idée. Dans toute la largeur de l'Indoustan, du Gange à l'Indus, ii fit construire une grande route bordée des deux côtes d'arbres fruitiers, avec un puits de deux milles en deux mille?, et , à chaque étape, des caravenséraifc où les voyageurs étaient défrayés sur le trésor public. Il s'était attaché surtout à faire rendre une bonne justice à ses sujets; la sécurité était générale; et sa mort, après cinq ans de règne , fut regardée comme un malheur public. Son (ils Selim lui succéda, moins sage et moins habile que sou père ; puis, quand il mourut neuf an?

après, laissant le trône à un enfant, l'empire fondé par Sher-Khan fut déchire par les dissensions de la famille royale, par les nombreuses révoltes des omrahs et des vice-rois. Alors le> amisd'Houmaîoun le sollicitèrent pour rentrer en campagne, affirmant qu?

iparition , à la tête d'une armée ie peu considérable , suffirait faire tomber en poussière un ) mal cimenté. Assez mal assuré me sur le trône de Caboul , il elaue peine à se décider ; mais réunissant t5,000 cavaliers, il î sur l'indus, où Byram, le meil- ; ses généraux, vint le rejoindre te d'un corps de vétérans qu'il ?nait de Candahar.

niée, après avoir passé le fleuve, tra d'abord Tartar-Khan , gour de Lahore, qui fut surpris et par Byram. Cependant les om- •aient plaré sur le trône un ne- ; Suer- Khan, Secander-Kban , aussi brave que capable. A la Joe armée de 80,000 hommes , au-devant de l'ennemi ; et , à la e qui fut livrée, on déploya de t d'autre ûn acharnement inle. Du côté des Mogols, elle fut ite avec prudence et énergie par îîoun et Byram ; mais celui qui tintitia le "plus , ce fut le jeune , alors à peine âgé de treize ans, t l'héroïsme inspira aux troupes deur presque surnaturelle. Les furent à la (in battus et disppr- Secander s'enfuit dans les mondu Nord, laissant la belle plaine doustan ouverte aux armes des •rants.

imaîoun vainqueur marcha sur et revint s'asseoir sur le trône avait été éloigné pendant treize Jais il n'y monta que pour y r; moins d'un an après, descends escaliers de marbre de son il fit une chute qui fut mortellait un prince brave, aimable, il, dont la carrière fut marquée lus de wcissitudes que celle «n autre monarque de l'Asie, ître doit-on imputer tous ses urs à la générosité avec laquelle onduisit envers des frères indiqui le trahirent ; Ferishta dit 'que s'il eût eu moins de bonté le cœur, il eut été un beaucoup irand prince. Si telle est , en etla vérité , n'est-ce pas aussi jusun certain point une excuse pour

les cruautés qui souillent si souvent l'histoire des rois asiatiques? Le principe de la primogéniture si fermement établi en Europe n'a presque pas de valeur dans ces malheureuses contrées, et tout prince du sang royal qui peut ou se former un parti , ou devenir populaire, n'est que trop facilement séduit par l'espérance de chasser le souverain régnant et de monter lui-même sur le trône.

S III. Akbar.

En 1566, Akbar commença son long règne de cinquante et un ans, pendant lequel il se montra le plus sage et le plus grand de tous les souverains qui aient jamais porté le sceptre de l'Inde. Agé de treize ans à peine quand il monta sur le trône d'un si grand empire, il n'y pouvait être bien affermi; Le pays était désolé par les révoltes des gouverneurs, des omrahs patans, des princes radjpoutes. Il combattit tous ces ennemis avec des talents, et souvent avec un héroïsme plus digne d'un chevalier errant que du prince d'un si grand empire. Ainsi allant une fois punir le vice-roi révolté du Bengal, Akbar sïmpatiente de se voir séparé de l'ennemi par le Gange et sans avoir aucun moyen de le franchir. A la tête d'une centaine de cavaliers il se jette à la nage dans le fleuve , et à peine a-t-il atteint l'autre rive qu'il se précipite sur les révoltés. Ceux-ci se croyant en parfaite sécurité se livraient aux plaisirs et aux festins, lorsque tout a coup ils entendent les tambours battre la marche impériale ; frappés de terreur panique, ils se dispersent.

Cependant Akbar s'était dirigé de toute la vitesse de son cheval sur la tente de leur chef Zemân , qui seul , dans toute son armée, essaya quelque résistance et se fit tuer les armes à la main. Le reste avait disparu devant une poignée d'hommes.

Une autre fois il apprend que plusieurs chefs mogols se sont révoltés dans le Gouzerat, et qu'ils en assiègent la capitale, Ahmedabad. Aussitôt il fait partir d'Agra deux mille cavaliers, qu'il suit bientôt après lui-même à la

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tête d'un détachement d'élite, et marchant en toute hâte, à raison de quatre-vingts milles, ou vingt lieues par jour , il arrive en une semaine sur le théâtre des événements. Lorsque les coureurs de l'ennemi vinrent demander quelle était cette petite armée , uand ils rapportèrent au camp qu'elle tait conduite par le roi des rois en personne, les rebelles frappés d'épouvante furent sur le point de s'enfuir.

Leurs chefs parvinrent cependant à les mènera la bataille; mais après quelques instants de combat ils furent complètement battus. Tandis que ses soldats étaient à la poursuite des fuvards, Akbar, resté avec deux cents hommes sur une colline , aperçut un corps de 5000 cavaliers qui n'avaient pas encore

firis part au combat, et avançaient sur ui. Ses officiers le pressaient de se retirer immédiatement; mais lui, repoussant tous leurs conseils, fit battre les tambours impériaux, et se précipita sur l'ennemi a la tête de son petit détachement, comme si c'eût été l'avantgarde d'une grande armée. Les autres, trompés par cette audace , s'enfuirent au galop, et on les poursuivit l'espace de quelques milles. Le même jour , l'empereur faisait son entrée triomphale à Ahmedabad, et la révolte était définitivement réprimée. Une autrefois encore, suivi de cent cinquante chevaux seulement, il attaqua avec tant d'ardeur l'arrière-garde d'une armée,

3 ue celle-ci , frappée d'épouvante, se ispersa tout entière. Plus tard ayant repris les armes nour-punir le sôuba du Bengal, Daoua, il le défia en combat singulier et dans des termes si audacieux, que celui-ci prit la fuite et n'osa jamais se présenter devant l'empereur.

Toutes ces façons d'agir étaient fort en dehors des règles de l'art militaire, et convenaient assez peu à un monarue qui gouvernait cinquante millions 'hommes et commandait à une puissante armée. Mais les Indous et les Orientaux, en général, sont facilement impressionnables par tout ce qui leur paraît merveilleux, et très-portés à exagérer tout ce qui peut y ressembler.

Les exploits extraordinaires d'Akbar lui donnaient a leurs yeux un caractère surnaturel qui faisait trjembler d'effroi tous ses ennemis, et assurait la victoire beaucoup mieux que iveussent pu le faire les opérations d'une campagne conduite selon toutes les règles. Aussi ne parvint-il pas seulement a s'assurer la possession tranquille d«s provinces de l'Indoustan, mais encore il conquit tout le Gouzerat, le Bengal, une partie du Deccan. A la fin de son règne, il avait réuni sous son sceptre presque tous les pays où les musulmans avaient porté leurs armes avant lui.

L'un des travaux les plus remarquables accomplis sous ses ordres fut k livre ronnu sous le nom d'Aïn-Akbary, et qui contient une statistique complète de son empire , rédigée sous sa direction et celle d'Âboul-Fazel , son digne ministre. On y trouve la drscription de sou empire, de son gouvernement , de ses occupations persrnnelles , depuis les plus importantes affaires de l'État jusqu'à la description de sa chasse aux perdrix, jusqu'à !j manière d'élever les faucons; car les plaisirs même qu'il se permettait lu»

fournissaient, comme il ledit expressément , les moyens d'étudier le caractère des officiers attachés à son service. Les détails statistiques qui nous apprennent quelles étaient l'étendue et les productions de chaque province sont du plus haut intérêt. Selon toute vraisemblance, ils ont été recueillis surtout pour servir à la régularisation de l'impôt, point sur lequel Akbar prétend avoir soulagé les peu pies d 'une notable partie des charges qui leur étaient imposées par ses prédécesseurs.

Cependant la proportion que lui-même demandait aux contribuables était certainement fort considérable : c'était le tiers du produit brut de la terre. Il reconnaît que sous l'ancienne administration indoue elle n'était que d'un sixième ; que dans l'Iran et en Perse elle est seulement du dixième; mais ces gouvernements imposaient, dit-it , une foule d'autres charges qui pesaient bien plus durement sur le peuple. Lui, au contraire, il renonça à tous les im-

excepté à celui de la terre. Parmi ceux qu'il abolit, il mentionne une capitation, une taxe particulière sur les artisans et les pécheurs , sur les diverses espèces d arbres, sur les bœufs, sur la vente du bétail, et d'autres encore , qui frappaient surtout sur les pauvres ou gênaient l'activité naturelle du commerce. On peut donc croire que , malgré l'énormité de la proportion qu'ii demandait à la production agricole, ion administration soulagea en réalité la masse de ses sujets.

C'est pendant le règne d'Akbar que les missionnaires chrétiens parurent pour la première fois à la cour mogole. Il ne semble pas que lui-même il se fût attaché à aucune religion en particulier ; mais une ardente curiosité lui faisait désirer de connaître les diverses espèces d'hommes qui peuplent la terre, et leurs divers cultes. Ayant donc entendu parler d'hommes nouveau! venus d'un pays très-éloigné et professant une religion différente de toutes celles qu'on connaissait dans l'Inde, il voulut les voir et converser avec eux. Il adressa une lettre aux Portugais de Goa, les priant de lui envoyer des missionnaires , avec des livres de leur religion, promettant qu'il leur serait fait le meilleur accueil. Le nom du Mogol ne laissa pas que de produire d'abord quelque impression de crainte; mais les pieux personnages choisis pour cette mission ne crurent pas pouvoir refuser une ouverture qui pouvait , peut-être , conduire à de si grands résultats. En conséquence , le 3 décembre 1568, Aquaviva, Monserrata et Enriques partirent de Goa pour Surat.

Arrivés dans ce port, les missionnaires, sous l'escorte d'un détachement de cavalerie , passèreut d'abord le Tapti , puis la Nerbadda , et traversèrent Mandou , qu'ils disent avoir dû être une des plus grandes villes du monde , car ses ruines couvraient un espace de seize lieues de circonférence. Ils arrivèrent ensuite dans la grande ville d'Oudjein. En chemin , ils remarquèrent les superstitions des Banians, qui ne voulaient ni tuer aucun

être vivant , ni même assister à sa mort, et qui, tout en négligeant leurs propres malades et leurs infirmes, entretenaient de riches hôpitaux pour les diverses espèces d'oiseaux et d'animaux. Un capitaine portugais, qui les accompagnait, profita de l'observation pour faire une spéculation assez singulière: il réunit un certain nombre de chiens, et jura qu'il les tuerait si on ne payait pas rançon pour les racheter ; les Banians pavèrent. Ils virent encore, dans chaque ville, des pyramides de diverses formes, élevées à la mémoire de femmes qui s'étaient brûlées sur le tombeau de leurs maris.

La singularité de leur habit attira quelquefois des insultes aux missionnaires; le plus souvent il provoquait le rire; mais leur escorte de cavaliers mogols les protégea toujours efficacement contre tout mauvais traitement.

Enfin, le 19 février, ils furent reçus par un grand corps de troupes montées sur des chevaux , des chameaux , des dromadaires, qui les menèrent en grande pompe à Fattipore, où l'empereur avait alors fixé sa résidence.

Dès leur arrivée, on les conduisit en présence d'Akbar , qu'ils nous représentent comme un homme d'environ cinquante ans, d'un teint semblable à celui des Européens , et portant sur toute sa personne l'air d'une vive intelligence. Il leur fit la plus gracieuse réception , leur offrant tout ce qu'il pouvait imaginer, de l'argent même, et se montra fort édifié de le leur voir refuser. Quand on déploya devant ses veux une image de la crucifixion , il lit preuve de la plus respectueuse impartialité, saluant, s'agenou iliant,se prosternant, c'est-a-d ire , lui rendant hommage à la façon des musulmans, des Indous et des chrétiens.

D'après le rapport des missionnaires, il fut frappe plus vivement qu'on ne le croirait, à en juger d'après son caractère, par une riche image de h Vierge, u'il admira beaucoup, et déclara digne „e la reine des cieux. Les Portugais fui firent présent d'une Bible en quatre langues; il baisa le livre, et le porta à

su

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son Iront, 5 la manière des musulmans. Ils lui demandèrent aussi d'être mis, dans une conférence publique, en présence des mollahs, ou docteurs mahométans. Cette demande leur fut accordée ; et ils racontent avec orgueil que leurs arguments restèrent victorieux et sans réponse ; ils reconnaissent cependant que leur triomphe ne fit que très-peu d'impression sur l'esprit aveuglé de leurs adversaires. Cependant l'empereur se déclara fort édifié, et s'exprima en termes tels, qu'ils conçurent les plus vives espérances au sujet de sa conversion. Mais le temps se passait , et bien qu'il leur témoignât toujours la même faveur, il trouvait toujours, sous un prétexte ou sous un autre, moyen de leur échapper, et de ne pas prendre un parti décisif. A la fin, l'un des courtisans prit les missionnaires à part, et leur apprit qu'ils se flattaient de vaines espérances, que Sa Majesté n'avait d'autre but que de satisfaire sa curiosité , en appelant à sa cour des personnes de tous les pays et de toutes les religions, mais qu'elle n'avait pas la moindre envie de se convertir à leur doctrine. Et de fait, à en juger par certains détails qui nous sont transmis par les missionnaires eux-mêmes , il y a quelque lieu de croire qu' A k bar voulait s'amuser à leurs dépens. Un jour, il leur annonça qu'un grand docteur mahométan se proposait, pour prouver la supériorité divine de sa religion, de se jeter dans un grand feu , le coran à la main , jurant qu'il en sortirait sain et sauf; et il les invita à en faire autant avec la Bible. Les religieux, qui avaient bien laissé percer quelque prétention à des pouvoirs surnaturels, furent très-embarrassés. Ils répondirent d'abord qu'après avoir si victorieusement combattu pour la cause de la vérité dans plusieurs conférences publiques, on ne pouvait pas leur demander de s'exposer à une épreuve si déraisonnable et si périlleuse; que, d'ailleurs, ils étaient prêts à recommencer la discussion contre tout venant. La discussion recommença en effet; niais Akbar, retournant â ses

idées, renouvela la proposition , s'engageant à faire en sorte que le mollah passerait le premier sur le bûcher, à la condition qu'un des missionnaires s'engagerait à le suivre. Après mures délibérations, ceux-ci décidèrent, trèssagement d'ailleurs, qu'il était impossible d'en appeler à une épreuve aussi extravagante. Alors l'empereur, désappointé, et dont la curiosité était déjà satisfaite , ne les vit plus que de loin en loin ; puis, enfin, son attention étant distraite par les insurrections qui éclatèrent , à cette époque, dans le Caboul et le Rengal , il sembla oublier ses pieux visiteurs; et eux , de leur côté, n'espérant rien d'un plus long séjour, reprirent la route de Goa.

En 1591, Akbar fit encore inviter des missionnaires européens à venir à sa cour; ils ne furent pas plus heureux que leurs prédécesseurs; bien reçus d'abord, ils furent bientôt négligés, et s'en retournèrent comme ils étaient venus. Quatre ans après, il fit encore une nouvelle demande :rt cette fois , il l'accompagna de tant de promesses et d'un langage si aimable, que les Portugais ne crurent pas pouvoir répondre par un refus. La cour était alors à Lahore; pour l'aller rejoindre, les missionnaires durent traverser le DamAr pour se rendre à Cambay, et , de là , franchir le erand désert de l'Ouest. Près de Cambay, ils rencontrèrent une multitude de plus de 20,000 personnes, partant en pèlerinage pour les bords du Gange; et ils furent fort édifiés de Pair solennel et sérieux des pèlerins. Ils passèrent le désert avec une grande caravane composée de 400 chameaux , d'une troupe nombreuse de cavaliers, et d'une foule de gens à pied. Après une marche pénible de deux cent vingt lieues, la mission arriva sur les rives d'un beau fleuve, et, dix lieues plus loin , elle entra enfin dans les murs de Lahore, qui nous est représentée comme une ville charmante. On conduisit aussitôt les missionnaires au palais impérial, construit sur une île du fleuve. Ils y furent reçus de la manière la plus (fatteuse.

Une image de la Vierge, magniiique-

IN

ment ornée, et plus belle encore que celte déjà présentée à l'empereur par leurs prédécesseurs, excita la plus vire admiration. D'abord, tout semolait sourire aux missionnaires; ils remarquent avec une vive satisfaction le peu d'attachement d'Akbar pour le mahométisme , dont il dépouillait les raosfjuees sans remords quand il avait besoin d'argent. Mais bientôt ils se découragent quand ils voient le culte assidu qu'il rendait au soleil. Ils l'accusent même d'être assez insensé pour avoir voulu se faire adorer lui-même.

Ils racontent que, chaque matin, il se montrait au peuple sur un balcon, exigeant que la multitude assemblée se prosternât devant lui ; qu'il se faisait présenter des enfants malades pour les bénir, etc. Mais peut-être les \Àmx missionnaires prirent-ils les formes presque serviles de l'hommage asiatique pour la folle prétention d'un priwe qui aurait voulu se faire adorer. Ke rovant aucune chance de réussir, ils profitèrent de son départ pour le théâtre de la guerre dans le Deccnn ; et, dans leur retour à Goa, ils accompis:nèrent l'armée pendant une partie de leur route.

Akbar mourut en 1605, après un resne de cinquante et un ans. Il ne laissa qu'un fils nommé Sélim , qui , lors de son avènement, prit le nom quelque peu ambitieux de Djihangire, c est-à-dire, le conquérant du monde.

Un parti puissant voulut d'abord soutenir les prétentions de Chusero , son propre fils; mais ses intrigues furent bientôt déjouées; et Chusero, obligé de fuir, fut trop heureux de recourir à la démence paternelle. Quelque temps après . cependant , croyant avoir augmenté le nombre de ses partisans, il se révolta de nouveau, tout en conservant assez de bons sentiments au fond du cœur pour arrêter une conspiration qui ne tendait à rien moins qu'à assassiner l'empereur. Il voulait , disait-il , tenter la fortune'du combat; mais , à aucun prix , il ne consentirait a monter sur un trône teint du sang de son père. 1 1 obtint d'abord quelques succès; mais s'etant laissé surprendre far une

armée très-supérieure en nombre à la sienne, il se retira sous les murs de Lahore, où il fut complètement battu , et, quelques jours plus tard , fait prisonnier au passage de l'Iudus. Chusero, amené devant son père, confessa sa faute; mais, animé de sentiments d'honneur qui excusent en partie sa fiute, il refusa de dénoncer aucun de ses complices. Enfermé dans une prison, il n'en était tiré chaque jour que pour voir quelqu'un de ses plus chers amis ou de ses partisans mis à mort au milieu des tortures les plus cruelles. Relâché après dix ans d emprisonnement, il ne fut rendu à la liberté que pour mourir assassiné par les ordres de son frère, Shah-Jehan.

S IV. Djihangire.

Djihangire commença son règne par un crime auquel il fut poussé par les

Slus malheureuses passions. Une jeune Ile tartare, née. dans le désert, de parents pauvres, quoique nobles, avnitété amenée, dans son enfance, à Delhi, où elle devint, en grandissant, la plus belle personne de l'Indoustan. Sa beauté célèbre lui avait fait donner les surnoms de Mhir-el-Nissa , c'est-à-dire, le soleil des femmes; de Nour-Djihan, la lumière du monde; de Nour-Mahal.

L'empereur, avant de monter sur le trône, avait eu occasion de la voir, et s'était épris de ses charmes. Il était payé d'un tendre retour; mais, malheureusement pour les deux amants , la jeune personne avait été fiancée, dès son enfance, à Sher-Aflian, Turcoman d'un mérite distingué; et ce lien, dans les mœurs de l'Inde, est indissoluble. Aussi Akbar avait-il impérieusement ordonné à son fils de laisser les choses suivre leur cours régulier.

Mais, après sa mort, Djihangire ne fut pas plutôt monté sur le trône, qu'il chercha les moyens de satisfaire sa criminelle passion. Sher-Afkan était trop brave et trop populaire pour qu'on osât le faire mettre à mort ouvertement ; l'empereur, aveuglé par sa passion , eut recours aux plus lâches perfidies. D'abord il essaya de compromettre son rival dans des chasses au

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tigre et à l'éléphant; mais Sher-Afkan se tira des périls où on l'avait exposé par des merveilles de courage. Il fallut aviser a d'autres moyens. Kattab , un des nobles de la cour, fut revêtu de l'important emploi de souba du Bengai , à la condition qu'il débarrasserait l'empereur de son rival. Quarante assassins envoyés contre lui furent battus, et il fallut attaquer le brave Turcoman avec une petite armée. Afkan fit des prodiges de valeur, il tua de sa propre main Kattab , son indigne ennemi , et mourut enfin accable sous une grêle de flèches. La belle mais ambitieuse personne dont la possession avait coûté tant de crimes, se soumit volontiers à son destin ; mais le cœur de son royal amant, dont les sentiments volaient beaucoup mieux que sa conduite, fut déchiré de tels remords, que, pendant quatre ans, il refusa de la voir , et l'abandonna , négligée dans un coin de son palais.

A la fin cependant, elle sut rallumer sa passion mal éteinte, et devint toutepuissante. Ses parents furent élevés nuxplushautsemploisdansr£tat,etson père nommé grand vizir. Le bonheur voulut qu'il possédât les talents et les qualités nécessaires à ce poste éminent ; son élévation n'excita point l'envie; et, quoique l'empereur se livrât luimême à tous les plaisirs, il semble que, sous son règne , l'Inde fut bien gouvernée.

Sous le règne de ce prince , deux missions anglaises vinrent visiter sa capitale, et, d'après le récit de ces envoyés, nous pouvons, peut-être, nous former de sa cour une idée plus exacte ue d'après les vagues et pompeuses éclamations des historiens orientaux.

En IG07, les capitaines William Hawkins et Keeling furent envoyés par la Compagnie pour ouvrir des relations commerciales avec les peuples de l'Inde, et surtout avec les États du Mogol. Hawkins se séparant de Keeling à Socotora , arriva à Surat le 24 août 1608, et sollicita aussitôt une audience du gouverneur. Celui-ci répondit qu'il était impossible de rien débarquer avant d'avoir obtenu la permission du vice-

roi qui résidait à Cambay. Un courrier y fut aussitôt dépêché ; mais on était alors dans la saison des pluies, et le mauvais temps , le débordement des rivières empêchèrent d'avoir une réponse avant vingt jours. La permission de vendre et d'acheter était accordée, mais pour ce voyage seulement ; de plus, il était détendu de créer un établissement permanent sans la permission spéciale de l'empereur, permission qu'on obtiendrait facilement en allant la demander à Agra. Hawkins commença d'abord par débarquer ses marchandises; mais il s'aperçut bientôt du mécontentement des trafiquants indigènes, qui, dans leurs conversations, semblaient fort effrayés de cette nouvelle concurrence. Ils étaient fort animés sous main par un jésuite portugais, qui, plein d'une inimitié à la fois religieuse et politique , fit tout ce qui dépendait de lui pour entraver les efforts du capitaine anglais. Un jour Hawkins reçut la désagréable nouvelle (iue deux de ses embarcations, se rendant à la côte, avaient été arrêtées par un navire portugais, dont le commandant ne daigna pas même répondre uand on lui envoya demander raison e cet outrage, et se contenta de dire avec l'accent du plus profond mépris, ue le roi des Anglais n'était le roi que e misérables pêcheurs et le souverain que d'une île insignifiante. Hawkins rencontrant un officier de cette nation, et se plaignant à lui des insultes qui lui avaient été faites, en reçut pour toute réponse que les mers de l'Inde appartenaient au roi de Portugal , et que personne n'y pouvait faire le commerce sans sa permission. Le capitaine anglais le pria alors de porter à son supérieur un cartel , qui ne fut pas accepté. Cependant les embarcations saisies avaient été envoyées à Goa avec leurs cargaisons et les hommes qui les montaient, et Hawkins, loin de trouver aucune protection dans les autorités indoues, avait acquis la conviction qu'elles étaient d'accord avec ses ennemis pour l'accabler. On alla jus* qu'à attaquer sa maison, et il ne pouvait plus paraître en ville sans péril de

mort. Les choses en étaient là lorsque le vice»roi arriva en personne ; mais au lieu de venir au secours du malheureux Hawkins, il ne songea qu'à profiter de la circonstance pour prendre dans la cargaison tout ce qui était à sa convenance; encore avait-il soin de ne jamais payer qu'au prix tixé par lui-même.

Dans cette position si critique, Hawlins se résolut à suivre le conseil qui lui avait d'abord été donné d'aller luimême à Agra solliciter la protection impériale. Mais le vice-roi craignant l'effet des plaintes qui ne pouvaient manquer d'être dirigées contre lui, fit tout ce qu'il put pour empêcher ce voyage. La petite escorte qu'il donna à Hawkins était chargée de le mettre à mort; mais celui-ci craignant quelque mauvais dessein avait engagé des soldats à son service, et un capitaine attaché au vice - roi du Deccan lui donna un détachement de braves cavaJirrs afghans. C'est ainsi qu'il put arriver à Agra le 16 avril 1609. Tandis qu'il y cherchait un logement , l'empereur le fit mander avec tant de précipitation qu'il eut à peine le temps de s'habiller. Djihangire le reçut sur son trône; et d'abord il examina avec attention la lettre et le sceau royal que Hawkins lui remit de la part "de son souverain, puis il ordonna de la traduire à un jésuite qui était alors à w cour. Tandis que celui-ci faisait un rapport peu avantageux sur la missive, l'empereur ayant découvert que le nouvel arrivé savait parler le turc, avait commencé une conversation avec lui. En sortant de l'audience , Hawkins lut invité à venir tous les jours au palais où l'empereur s'entretenait longuement avec lui, l'accablant de questions sur les divers pays de l'Europe et sur l'Amérique dont il avait entendu parler, mais de l'existence de laquelle il n'était cependant pas trcs-silr. Il reconnut que les Anglais avaient été 1res- maltraités par le vice-roi de Caml)av, à qui il fit envoyer l'ordre de leur fournir tout ce qui pouvait être nécessaire à leur commerce. En même temps il pria le capitaine de rester dans

l'Inde jusqu'au moment où il pourrait lui-même envoyer une ambassade en Europe, et en attendant il lui assura un revenu de plus de quatre-vingt mille francs , somme énorme dans ce tempslà , avec le commandement d'un corps de quatre cents chevaux. Hawkins trouvant qu'à ce compte il pouvait servir à la fois son pays, la Compagnie et lui-même, se laissa persuader. A tant de beaux cadeaux l'empereur voulut joindre celui d'une femme. Le point était délicat, et s'il n'avait craint d'être accusé d'ingratitude , Hawkins aurait refusé; il espéra un moment tourner la difficulté, en disant que sa conscience lui défendait d'épouser une autre femme qu'une chrétienne; mais l'empereur, qui tenait à son idée, lui trouva une jeune vierge arménienne, aux destinées de laquelle le galant capitaine ne put pas refuser d'unir la sienne. Quoique cette union n'ait pas été accomplie selon les formes légales, et qu'elle fût nulle aux yeux de la loi anglaise, Hawkins s'y montra fidèle toute sa vie, et il prétend qu'il y trouva tout ce qu'on peut espérer de bonheur sur la tefre.

Il était ainsi en pleine faveur, quand il apprit qu'un autre navire anglais, V/tscension, venait de jeter l'ancre dans le port de Surat. Il n'eut pas de peine à obtenir un édit impérial écrit en lettres d'or et scellé du grand sceau de l'empire, qui autorisait ses compatriotes à faire tout le commerce qu'ils pourraient; il eut même la satisfaction de voir son plus cruel ennemi, le \iceroi de Cambay, mande à la cour, et puni pour tous ses crimes Ue la confiscation de ses effets mobiliers. Ils étaient si nombreux, qu'il fallut deux grands mois à l'empereur pour en passer luimême la revue et y choisir ceux qui lui convenaient. Le capitaine eut le plaisir d'y montrer lui-même à l'empereur quelques objets qu'il lui avait envoyés en présents, mais qui n'étaient jamais arrivés à leur destination.

Cependant la roue de la fortune, après l'avoir élevé si haut, commença à décliner pour lui. Mikrab, l'ex-vicèroi de Cambay, l'ennemi d'Hawkins,

L'UNIVERS

une fois dépouillé de ce qu'il avait de plus précieux, trouva moyen de rentrer en grâce; on lui rendit même son gouvernement, en lui recommandant toutefois plus de circonspection à l'avenir; mais, avant de se rendre à son

fioste, il sut s'arranger pour rendre à 'Anglais tous les mauvais services imaginables. Tout l'entourage de l'empereur, les omrahs, les officiers, et surtout les jésuites, se coalisèrent avec lui pour ruiner l'influence de l'étranger, de l'infidèle. On représenta à Djihantfire qu'en ouvrant le commerce de ses États à un autre peuple, il mécontenterait les Portugais, nation bien plus riche et plus puissante que les Anglais, et qui non-seulement abandonnerait ses ports, mais encore était capable d'en interdire l'accès aux autres peuples. Ces arguments, appuyés par l'offrande d'un magnifique rubis, agirent si bien sur l'esprit du prince, qu'il s'écria : «Eh bien, alors, qu'on ne laisse plus venir d'Anglais! » Et Mikrah partit avec l'ordre de ne plus leur permettre de débarquer sur les côtes de l'empire. Hawkins n'osa pas affronter la tempête de face; il laissa d'abord partir son ennemi ; puis, lorsque la vigilance de la cabale fut un peu endormie par le succès, il saisit l'occasion favorable, et, réussissant à son tour à convaincre l'empereur de tous les avantages que pourrait lui produire le commerce avec l'Angleterre, il en obtint la promesse d'uu édit tout aussi favorable que le premier. Mais la cabale ennemie déploya une si grande activité, que l'empereur se laissa persuader de retirer sa parole. Depuis lors, le séjour d' Hawkins à la cour ne fut plus qu'une alternative de crédit et d'abandon d'où il ne put rien tirer. Il eut beaucoup à souffrir d'Abdoul Hassan, le premier ministre et son mortel ennemi, qui, à la cour, s'arrangeait de façon à l'empêcher de parler au prince; et. quoiqu'il ne pût as lui retirer le djagir, le fief ou le énéfice qui lui avait été donné pour lui assurer des moyens d'existence, le ministre sut cependant le faire fixer dans une province si agitée par les in-

surrections , qu'il n'en pouvait presque rien retirer. Après deux ans et demi de résidence sans résultat, te capitaine anglais se décida à quitter la partie.

Le 2 novembre 1611, il partit nonseulement sans avoir pu obtenir aucuns privilèges commerciaux, mais même sans emporter de lettres pour sa souveraine. Peu de jours avant départ, il avait eu la mortificatu >n d'entendre dire à Abdoul Hassan qu "il ne convenait pas à la grandeur de l'empereur mogol d'écrire à un si peut prince.

Quelques années plus tard, il fut résolu de faire une nouvelle tentative pour mettre les affaires anglaises dans l'Inde sur un meilleur pied , et pour cela, d'envoyer, au nom du roi même, une ambassade avec des présents, et tous les moyens qu'on crut capable de faire impression sur l'orgueil du potentat asiatique. En conséquence, sir Thomas Roe partit de Gravesend, le 24 janvier 1615, avec les deux bâtiments le Lion et le Peppercorn, commandés par les capitaines Boughton et Pe\ Ion. Suivant toute la côte orientale de l'Afrique jusqu'à Socotora, l'ambassade arriva en septembre a Surat, où elle débarqua en grande pompe avecquatre-vingts hommes d'armes. Le 15 novembre, elle était à Bahranpour, où elle était magnifiquement reçue par le prince Parviz , second fils de l'empereur, qui représentait dans cette ville la souveraineté des Mogols, quoique, dans la réalité, le pouvoir fut dans les mains de Khan Channa, le général de l'armée. Après une pompeuse audience, le prince avait promis de recevoir sir Thomas d'une façon plus intime; mais malheureusement, entre autres présents, Son Altesse avait reçu une caisse de liqueurs dont elle lit si bon usage, qu'à l'heure du rendez-vous elle était complètement hors d'état de recevoir personne.

L'empereur était alors à Adjmir.

Roe, pour s'y rendre, eut à traverser le pays des Radjpoutes. Sur sa route, il admira la situation de Chittore, qu'il compare à un tombeau d'une merveil-

i magnificence. An-dessus d'une «ne de temples, d'une foule de irets, d'une multitude de maisons, rait le rocher presque pernendicusur lequel la ville était jadis as- Alors, elle était entièrement 1e. Le 23 décembre, sir Thomas a à Adjmir: mais il ne put pas se nter à la cour avant le 10 janvier . Il remit la lettre royale avec les wx dont il était chargé, et fut iilli d'une façon si cordiale, qu'il ina que jamais ambassadeur turc ?rsan ne fut mieux reçu. A la ser entrevue, on lui offrit, et dans ite on lui réserva toujours une plus distinguée que celle d'aucun ourtisans. Quand il expliqua les ides Anglais à Surat et à Ahme- I, on lui promit qu'on leur dont pleine et entière satisfaction, très conférences suivirent, et de ws conversations familières, plnis quelquefois, s'engagèrent entre nce et l'ambassadeur. Sir Thomas Tendant quelque temps qu'il allait létement réussir; mais bientôt il )uva arrêté par la même cabale rait déjà renversé tous les projets wkins. Mikrab Khan, l'ennemi né de l'Angleterre, était alors à ur, où il était soutenu par Aziph i, devenu premier ministre, et îhenrem, le fils favori de Djihanft qui devint ensuite empereur le nom de Shah Jehan. Il est vraimerveilleux que sir Thomas ait défendre aussi longtemps contre puissants adversaires, qui parvet toujours à produire de noui révolutions dans l'esprit de leur istont souverain. A la fin cepen- . la persévérance et l'adresse de msadeur lui firent obtenir un n moins important, il est vrai, eiui qui avait d'abord été promis, "porta aussi une lettre adressée Riverain de la Grande-Bretagne, i portait pour suscription : « A un légitime descendant de ses ancé- *♦ élevé dnns les affaires milies, et revêtu d'honneur et de lice. ■

ridant son séjour, sir Thomas

eut toutes les occasions d'observer la pompe et les cérémonies de cette cour, la plus splendide peut-être qui ait jamais ébloui les yeux du peuple. L'empereur passait presque toute sa vie en public. Le matin , il venait se présenter a un balcon devant la foule assemblée; à midi, il retournait à ce balcon, du haut duquel il assistait à des combats de bêtes féroces, et surtout d'éléphants ; dans l'après-midi, il se rendait au durbar, c'est-à-dire à la salle d'audience, où il recevait tous ceux qui voulaient lui parler; à huit heures du soir, il se montrait dans une cour découverte, nommée le Gard Khan, où il passait le temps à causer avec ses favoris. Dans le durbar, le trône était entouré de deux enceintes de grilles à hauteur d'appui. Dans l'enceinte intérieure était la place réservée aux ambassadeurs, aux grands officiers de la couronne, aux personnages de distinction. La seconde enceinte était occupée par les dignitaires subalternes, et derrière eux un espace immense était réservé au public, qui avait ainsi la faculté de voir son prince tous les jours. L'empereur ne pouvait se soustraire a cette étiquette; il fallait paraître tous les jours, sauf le cas de maladie ou d'ivresse, et encore fallaitil venir le dire au public assemblé.

Dans quelques occasions l'ambassadeur anglais put juçer de la splendeur de la cour du Mogol. Elle se montrait surtout par l'immense profusion de pierres précieuses que ce souverain prenait plaisir à réunir par tous les moyens. Aux grandes solennités, la personne de l'empereur n'était pas seulement couverte, mais cachée sous les perles, les diamants, les rubis; jusqu'aux éléphants , qui avaient tous leurs caparaçons richement brodés et la tête ornée de joyaux du plus grand prix. L'ambassadeur admira surtout la magnificence des tentes de l'empereur, entourées d'un mur en toile d un demi-mille de longueur; celles des nobles étaient des formes les plus élégantes, et étincelantes des plus riches couleurs. Il dit que c'est « une des plus grandes raretés et magnificences »

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qu'il vit jamais. Tout cet assemblage de tentas ressemblait à une belle ville. Mais, au milieu de cette splendeur, on ne voit rien qui indique des goûts intellectuels. Le jour anniversaire de la naissance du souverain , son grand plaisir c'était de se faire apporter deux coffres pleins, l'un de rubis , et l'autre d'amandes d'or et d'argent, puis de les jeter par poignées a ses omrahs ; et alors ces puissants seigneurs, attachés à la plus grande cour de l'univers , se les disputaient comme des enfants à qui on aurait jeté des dragées. Dans une autre occasion , on s'amusa bcamoup à peser la personne du souverain. L'empereur, en grand costume, fut mis dans une balance, fut pesé d'abord contre des roupies, ensuite contre de l'or et des joyaux , puis contre de riches étoffes et des épices de prix , enfin , contre du grain et du beurre. L'ivresse la plus éhontée terminait toutes les fêtes royales.

L'esquisse que nous font ces deux voyageurs , du caractère de Djihangire, est peu d'accord avec les pompeux panégyriques que lui ont consacrés les auteurs orientaux. Sa facilité et sa douceur étaient tellement mêlées de faiblesse et d'hésitation qu'on a peine à comprendre qu'il ait pu mener les affaires d'un si grand empire. Sir Thomas semble l'avoir bien peint ,

3uand il dit de lui : « Il est de si bonne isposition qu'il laisse tout le monde gouverner, ce qui est pis que de mal gouverner lui-même. » Sa justice, et surtout sa haine de l'injustice , si fort exaltée par Dow, devient au moins fort équivoque quand on le voit s'ingénier à trouver des moyens de confisquer les biens de tous ceux qui lui faisaient ombrage. Après avoir acquis la certitude des prévarications exercées par le vice-roi de Cambay , après avoir vu celui-ci dépouillé de ses richesses, on a quelque peine à comprendre comment il put rentrer en grâce , et , dans plusieurs occasions importantes, faire décider les affaires par son crédit. Il est difficile aussi de savoir si c'est à la superstition ou à la politique qu'on doit attribuer les ab-

surdes caresses dont il couvrit un misérable fakir, avec lequel il conversa un jour pendant plus d'une heure, qu'il serra dans ses' bras, qu'il aida à se relever, et à qui il donna enfin cent roupies.

Les dernières années de la vie de ce prince se passèrent dans l'affliction, et ce fut encore sa fatale passion pour Nour Mahal qui remplit d'amertume la fin de sa vie. Cette belle, mais orgueilleuse favorite , qui le gouvernait entièrement, abusa de la facilite de son caractère , et lui aliéna ses meilleurs amis. La croyance prévalut, et sans doute elle était fondée, qu'elle avait l'intention d'élever au trône son fils lhahriar au préjudice de ses aînés: au moins tel fut le prétexte de la redoutable révolte suscitée contre ferapereur , par Shah Jehan , le plus distingué de ses fils , qui s'était acquis beaucoup de gloire et d'influence par ses succès à la guerre dans le Deccan. Ce prince s'ouvrit le chemin du trône par un crime. Chusero, son frère aîné, celui dont la rébellion avait attriste les premières années du rè^ue de Ujihangire , avait été relâche de son lonç emprisonnement et placé sous la surveillance de Shah Jehan. Un matin sa femme favorite, entrant dans sa tente, le trouva baigne dans son sang et rendant le dernier soupir. Ses cris amènent Shah Jehan sur le lieu du crime, et le profond chagrin dont il se montre pénétré détourne d'abord tcus les soupçons ; plus tard , cependant, son père et le public demeurèrent convaincus qu'il était le véritable auteur de cet assassinat.

Dans la périlleuse situation où il avait fini par se trouver placé , l'empereur avait cependant encore conserve un fidèle ami et serviteur, Mohabet Khan , qui défendait avec zèle les intérêts de sa couronne et dont la valeur lui gagna des victoires sur le* troupes de Shah Jehan, et réduisit celui-ci à la dernière extrémité. Lorsque après de tels succès il retournait à la cour , espérant y recevoir la récompense de ses services, il y trouva l'esprit du prince complètement chan-

in:

gé à sod égard. Nour Mahal , ne cessant pas d'être le mauvais génie de Djihangire , s était unie aux ennemis de Mohabet Kban , pour faire croire à l'empereur que son ministre était entré dans une conspiration pour le déposer.

Mohabet, informé de l'état des affaires à la cour, résolut de ne pas se laisser sacrifier en obéissant à Tordre qu'il arait reçu de se rendre près de son souverain ; il se retira dans son château de Riritimpour. A la (in , cependant, pressé par d'incessantes invitation, il partit pour la capitale , mais accompagné de 5,000 cavaliers radjpoutes. Il trouva l'empereur campé dans le voisinage de Lahore , et la réception qu'il lui fit fut des plus outrageantes: on l'arrêta sur le seuil de la tente royale, en lui défendant d'avancer plus loin, et de commencer par rendre compte des richesses qu'il avait acquises par ses exactions. L'accusation était parfaitement injuste, et Moliabct était aussi fier qu'intègre. Indigné, il se résolut à un parti extrême dont l'exécution fut remise au lendemain ans plus de retard. L'armée, alors eu jnorene sur le Caboul , passait un pont jeté sur le Djilem, et l'empereur, ne se doutant de rien , était resté à l'arnère-garde avec quelques-uns de ses courtisans. Le général s'élance avec ses Radjpoutes, entoure les tentes de *on inaitrc. Suivi de 500 hommes bien armes, il entre pâle mais résolu. Les «nralis essayent d'abord un semblant de résistance, mais, en voyant le nombre des assaillauts , ils cèdent. Après quelques instants de recherche , Mol»abet trouve Djihangire dans la tente jui lui servait de salle de bain. « Que iais-m là, demanda l'empereur effrayé?— Contraint par les machinations de mes ennemis , qui complotent ma perte , je viens me placer sous la protection de mon souverain.» Interrogé par l'empereur sur les raisons qui lui avaient fait amener tint d'hommes armés : « Ils viennent, dit -il, vous demander quelque sécurité pour nia famille et pour moi-même , et ils ne se retireront pas avant d'en avoir obtenu la garantie. » Djihangire pro-

21e Livraison, ( Lndb.j

testa qu'il n'avait jamais eu aucun mauvais dessein contre son ministre , et il fit tout ce qu'il put pour l'apaiser ; mais celui-ci , sans se laisser prendre à de belles paroles , lui fit remarquer que l'heure avait sonné où l'empereur avait coutume d'à lier à lâchasse, et qu'un cheval sellé et bridé l'attendait. Djihangire comprenant que toute résistance eût été inutile, partit au galop , accompagné par une escorte de vaillants Radjpoutes.

Cependant Nour Mahal, avec son frère , le grand vizir Asiph Khan , avait passé sur l'autre rive du fleuve avec le gros de l'armée ; on imagine facilement la colère et le chagrin que dut ressentir cette orgueilleuse princesse, quand elle apprit ce qui venait de se passer. Après mûre délibération, il fut résolu d'attaquer Mohabet, et de faire un effort desespéré pour arracher l'empereur de ses mains. Il fallait passer le fleuve, qui est trèslarge en cet endroit , sous les coups des Radjpoutes. La princesse, pour encourager ses troupes, se lança dans le courant, s'exposant elle-même au plus fort de la mêlée, et vidant quatre carquois de flèches; trois des conducteurs de son éléphant furent tués à côté d'elle, et sa petite fille, qui l'accompagnait , blessée au bras. Les Radjpoutes, de leur côté, attendaient l'ennemi de pied ferme, et, à mesure que les détachements des troupes impériales mettaient le pied sur la rive , ils les rejetaient dans le fleuve. A la fin , une grande division , conduite par les plus braves des omruhs, trouva un gué qu'elle passa pour venir attaquer l'arrière-garde de l'ennemi. On se battit presque sous la tente de l'empereur, qui fut percée d'une multitude de flèches, et on ne put mettre sa personne à l'abri qu'en le protégeant sous une armure de boucliers. Mohabet Khan parvint cependant à rétablir la bataille et remporta une victoire complète. Nour Mahal s'enfuit à Lahore , où les lettres de Djihangire lui persuadèrent cependant de venir le retrouver dans son camp.

Le vainqueur voulait la mettre a mort,

et il avait même obtenu de l'empereur la permission de la faire périr; mais l'artificieuse princesse , tout en se disant résignée a son destin , sollicita de son seigneur une dernière entrevue, que Mohabet eut In faiblesse d'accorder, quoiqu'il exigeât qu'elle eût lieu en sa présence. Nour Mahal entra et vint se

fjlacer debout devant son maître dans e plus profond silence; « la pâleur et l'air abattu de son visage prêtaient encore un nouveau charme a sa merveilleuse beauté » L'empereur se mit aussitôt à pleurer, et il demanda la grâce de sa femme préférée, avec tant d'insistance et de larmes, que le général victorieux se laissa fléchir.

Mohabet emmena son souverain à Caboul, le traitant avec le plus grand respect, lui conservant toute la splendeur de sa cour, lui soumettant toutes les affaires del'Ktat. Puis, après avoir obtenu les promesses les plus sacrées de pardon pour le passe, et de faveur pour l'avenir , il donna la preuve la plus éclatante de son désintéressement en abdiquant le pouvoir pour se retirer dans la vie privée. Après ce qu'il avait fait, c'était au moins une imprudence. L'empereur était peut-être capable d'oublier, de pardonner même, mais le ressentiment de la princesse était implacable , et aussitôt elle demanda la tête de Mohabet, que d'abord Djihangire lui refusa. Voyant qu'elle ne pouvait réussir de ce côté , Pïour Mahal arma des assassins pour se débarrasser de son ennemi. Djihangire, informé de ses criminels desseins, fit avertir Mohabet, tout en lui avouant son impuissance à le protéger. Il ne restait a celui-ci d'autre parti que la fuite; lui qui avait été le maître réel de ce grand empire, il abandonna sa maison, sa fortune, et disparut. INour Mahal 6t aussitôt saisir tous ses biens, et, abusant de la faiblesse du monarque imbécile , elle fit déclarer publiquement Mohabet rebelle a son souverain ; sa tête fut mise à prix , des ordres furent donnés dans toutes les provinces, des recherches actives furent faites pour s'emparer de sa personne. —

Asiph Khan , le ministre régnant, désapprouvait la violence de sa sœur; il sentait le danger, sinon l'infamie de sa conduite, mais il ne savait comment lui résister. Un soir, on vint lui apprendre qu'un homme mal vêtu demandait à lui parler : c'était Mohabet.

Apres un long entretien, Asiph ayant confessé les violences de sa sœur et la misérable faiblesse de Djihangire, Mohabet lui persuada que le seul moyen de voir l'empire gouverné par une main capable et ferme, c'était dVIever au trône Shah Jehan , le prince que lui-même il avait jadis si vivement combattu. Il fut décidé qu'on se mettrait aussitôt en communication avec lui; mais diverses circonstances suspendirent l'exécution de ce projet, jusqu'au moment où il devint inutile par la maladie de l'empereur. Ln asthme, aggravé par une trop longue résidence dans le climat froid du Cacbemir, le conduisit au tombeau , le 9 novembre

§ V. Shah Jehan.

Djihangire ne laissa que deux fils, Shah Jehan et Sliariar. C'était au dernier qu'il avait légué sa couronne; mais Mohabet et Asiph prirent aussitôt leurs mesures pour l'élévation à son frère , et, avant que Shah Jehan eOt eu le temps de revenir du De* can, son compétiteur était vaincu, fj:t prisonnier et privé de la vue. Le nouvel empereur, en arrivant dans sa capitale , prit ses précautions pour n'avoir plus désormais de rival à craindre. Il ordonna immédiatement ki mort de son frère et de tous ses neveux. On a voulu excuser cette horrible tragédie par les précédents d i.t l'histoire de l'Asie n'offre malheureusement que trop d'exemples ; mais pendant, on n'avait encore jamais mj dans l'Inde pareille boucherie, et SUw Jehan aurait dd penser que les crino du pere devaient un jour peut être encourager le crime chez ses enfants.

Cependant, toutes ces exécutions ne suffirent pas encore à assurer son trône contre tous ses compétiteurs- Lodi, omrah d'une valeur et de taieutî

remarquables, qui se prétendait issu des empereurs patans , avait commandé l'année du Deccau. Dans cette position , il avait été opposé à Shah Jehan , et s'étant , à la mort de Djibangire , déclaré pour Shahriar , il avait tenté d'enlever le nouvel empereur lorsqu'il se rendait à Agra. A peine arrivé dans sa capitale, le prince envoya une armée contre lui , mais en hri faisant en même temps offrir des conditions honorables. Lodi mit bas les armes, et fut nommé au gouvernement du Maloua, où il trouva une invitation impériale qui le pressait de venir à la cour. Mais , à sa première audience , il fut reçu avec une froideur et un embarras si marques, qu'il comprit aussitôt qu'il se tramait quelque chose contre lui. Effrayé, son (ils Azmet tira l'éuée, et il en résulta une scène de désordre, pendant laquelle l'omrah parvint à s'échapper pour aller s'enfermer, avec trois cents serviteurs, dans son palais, qui était capable de défense. Assiégé par des forces considérables , sa situation semblait désespérée, et il méditait sur sou triste sort , lorsque tout à coup de grands cris retentissent dans l'appartement de ses femmes; il s'y précipite, et il les trouve toutes baignées dans leur sang.

Menacées de la captivité ou du déshonneur, ces malheureuses , animées par l'esprit de fidélité dont les femmes indoues ont donné tant d'exemples fameux , s'étaient toutes suicidées. A ce spectacle , sa fureur se ranime; il ordonne à ses gens de sonner la trompette, s'élance à cheval , suivi de ses dent fils, et disparaît au milieu de la mêlée , en criant à haute voix : « J'éveillerai le tyran par le bruit de mon départ; mais mon retour le fera trembler. » On se mit aussitôt à sa poursuite, et peut-être aurait-il échappé a ses persécuteurs, s'il n'eût été arrêté par le Chambal , alors débordé à la suite de longues pluies. Accablé par des forces supérieures , il s'élança au milieu du fleuve, et parvint à atteindre la rive opposée; mais il avait perdu dans ce combat le plus grand nombre de ses udeles, et avec eux Azmet, son

fils favori. C est ainsi qu'il arriva dans le Deccnn, où il leva ouvertement l'étendard de la révolte, et parvint à déterminer les rois de Golconde et de Visiapour à entrer dans une ligue avec lui contre le Mogol , qui les avait si longtemps opprimés. Shah Jehan fut si vivement alarmé , qu'il se rendit seul sur le théâtre de la guerre; mais n'osant prendre le commandement en personne, et cependant n'osant pas le confier entièrement à un seul homme, il envoya des corps détachés, aux ordres de plusieurs généraux , pour attaquer les alliés sur divers points. Lodi, nommé de son côté généralissime de la ligue , conduisit les affaires avec autant de courage que de talent. Il battit, en plus d'une rencontre , les troupes impériales. Shah Jehan, mortifié , se décida enfin à abandonner toute la conduite de la guerre à Asiph, qui vint apporter dans la balance un mérite du premier ordre. Son seul nom frappa les confédérés d'une terreur telle qu'ils se retirèrent immédiadement. Le chef insurge, réduit à ses seules troupes, tenta le hasard dans une bataille ; mais il la perdit. Aussitôt le roi de Golconde commença à traiter avec l'empereur, et Lodi, sachant bien que la première condition de la paix serait la remise de sa personne, se hâta de quitter le territoire de Golconde. Shah Jehan essaya de lui fermer toutes les routes qui pouvaient le ramener dans l'Indoustan ; mais le chef fugitif déjoua toutes ses précautions, et, à la tête d'une petite troupe de gens restés fidèles jusqu'à la dernière extrémité , il pénétra jusqu'au milieu du Maloua. L'empereur le lit aussitôt poursuivre par Ahdalla, l'un de ses officiers, à la tête de dix mille chevaux. Lodi, affaibli à la suite de plusieurs combats, finit par se trouver presque enfermé par ses ennemis, tandis que son fils aîné , Azâz , se faisait tuer pour couvrir la fuite de son père. Réduit à trente hommes, il n'avait plus aucune espérance d'échapper, et alors, apercevant un corps de cavalerie qui cherchait sa retraite, il appela ses fidèles serviteurs, et, après

1rs avoir remerciés de lui être restés si fidèles au milieu de tant de calamités, il les supplia, comme dernière faveur, de quitter une cause désormais perdue sans retour , et de chercher chacun son salut dans la fuite. Mais ces braves gens déclarèrent, les larmes aux yeux, qu'ils voulaient partager son sort jusqu'au dernier moment. Alors, il donna de la main le signal de marcher en avant, et, mettant les éperons au ventre de son cheval , il se précipita sur l'ennemi. Quelques instants après, il tombait frappé d'une balle à la poitrine, et ses braves compagnons mouraient tous à ses côtés. Shah Jehan apprit cet événement avec la joie la plus vive , sans même accorder un mot de compassion à la valeur et aux infortunes de son rival.

Désormais en possession tranquille du trône, Shah Jehan donna à son tour l'exemple d'un prince qui, après avoir conquis le pouvoir par des crimes , l'exerce avec justice et fermeté. Alors il employa la sévérité de son esprit à tenir en "bride les orgueilleux vice-rois de son immense empire , à protéger le peuple contre l'oppression. Dans cette tâche méritoire, il fut aidé par les sages conseils d'Asiph Khan et de Mohnbet , auxquels il conserva le pouvoir malgré quelques accès de jalousie et de défiance. Souvent leur intercession parvint à adoucir l'extrême rigueur de sajustice, comme, par exemple, dans le cas du radia de Bondelcond, qu'il avait ordonné de mettre à mort. Mohabet demanda la grâce de ce chef coupable, qui fut accordée à sa prière; il obtint même que ses richesses et son poste Jui seraient rendus. Une fois , bien qu'il fût lui-même musulman très-peu zélé , Shah Jehan s'irrita si vivement contre les absurdités de la religion des Indous , qu'il commença presque à la persécuter. Mais s'apercevant de l'agitation profonde qu'il avait causée dans le peuple, il reconnut bientôt son erreur , et reprit le système de tolérance qui distingua toujours les princes de sa maison.

S'il y avait eu pour lui possibilité de faire des conquêtes aux dépens de l'é-

ERS

tranger, il est probable que Shah Jehan eût ambitionné ce genre de gloire; mais son empire était si étendu, les ennemis qu'il aurait dû aller chercher étaient si loin, qu'il n'y pouvait même pas songer. Cependant il Ht plusieurs fois la guerre dans le Deccan , et il en réduisit les princes à un état de vasselage encore plus direct que par le passe; Il envoya aussi des armées contre Balk et Caniïahar, sur ses frontières de l'ouest et du nord. Mais la guerre était fort difficile à faire au milieu de ces pays de montagnes, et de plus , la puissance des princes persans d'alors ren* dait presque impossible de faire aucune conquête de ce côté. Vers l'est, cependant , il ajouta à son empire la rude province d'Assam , acquisition

[>récaire, conquête de presque nulle vaeur.

L'Inde doit à ce prince les plus splendides et les plus élégants monuments qu'elle possède. Dans le nouveau Delhi où il avait fixé sa résidence, et que, de son nom , il avait appelé Jehanpour, il fit construire un palais de granit rouge une l'évêque Herber regardait comme Vun des plus nobles monuments qu'il vît jamais , et de beaucoup supérieur au Kremlin de Moscou. La Djarama Mesdjid , construite aussi par lui dans la même ville, est une magnifique mosquée à laquelle on n'en pourrait comparer aucune autre dans l'Inde.

Mais la splendeur de toutes ces créations fut effacée par le mausolée connu sous le nom de Tadj Mahal , élevé à Agra en l'honneur de Nour Jehan, son épouse favorite. Il est construit en marbre blanc , avec des incrustations de pierres précieuses, et couvre un rectangle de cent quatre-vingts pieds carrés, surmonté d'un dôme très-elevé, qui a soixante-dix pieds de diamètre j sa base. Il s'élève sur une haute terrasse entourée d'un magnifique jardin.

Cette construction coûta, dit-on, prés de vingt millions de francs , et on la regarde comme le plus beau monument de l'empire.

Pendant plus de vingt ans, le règne de Shah Jehan s'écoula dans la paii et la prospérité. L'empereur avait perdu

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ses glorieux ministres Asiph et Mohn- ; mais ce malheur n'avait fait que redoubler son zèle et son application aui affaires publiques , qu'il administrait à la satisfaction de son peuple.

Son bonheur particulier semblait assuré par l'existence de quatre Gis, que leurs mérites et même leurs vertus avaient rendus chers à tous ses sujets. Comme la plus parfaite harmonie les unissait, leur père les avait placés dans de grandes positions, qu'ils remplissaient avec honneur et talent. Telle fut du moins l'histoire de leur jeunesse ; niais quand arriva l'âge mur, et avec lui l'ambition , il devint impossible d'empêcher les jalousies. Chacun commença à prévoir pour la mort de son père une lutte qui ne lui laisserait •l'autre alternative que la couronne ou Ij mort. Dara , le fils favori du vieux monarque , était toujours auprès de son père, et c'était a lui qu'il destinait son héritage. C'était peut-être le plus aimable prince de la famille, fuyant la mollesse corruptrice des cours, employant ses loisirs à la culture des lettres. C'était cependant un caractère ardent et impétueux. Shoudja, prince voluptueux , mais néanmoins doux et brave, était à la téte du gouvernement du Bengal. Mourad, magnifique, fier, audacieux , aimant la guerre et ses dangers , commandait dans le Gouzerat. Quant au quatrième, il était tout différent de ses frères, et n'avait ni les qualités, ni les défauts qu'on voit ordinairement chez les princes nés sur 1rs marches du trône. Aurengzeb avait (ies manières réservées, fuyait les plaisirs, et se dévouait aux affaires publiques avec autant d'ardeur qu'en montra jamais aucun homme qui n'aurait eu que son mérite et son activité pour s élever des derniers rangs de la sonété aux premiers. Une autre circonstance donna une physionomie toute { articulière à sa fortune et à sa destinée. Jusqu'à lui, les princes de la maisond'Akbar n'étaient guère musulmans que de nom, quoique leurs armées et leurs principaux courtisans fussent pleins de zèle pour la religion de Ma- Iwmet. Il semble qu'ils aient tous re-

gardé la religion comme une question indifférente, à peine comme un sujet despéculations philosophiques, etqu'ils aient soigneusement évitede faire, sous ce rapport, aucune distinction entre leurs sujets. Aurengzeb, au contraire, accepta la loi du prophète arabe dans toute sa rigueur, se conformant strictement à tous ses préceptes , se montrant plus ambitieux de la réputation d'un saint ou d'un fakir que de celle d'un grand monarque. Par là , il se rendit odieux à la population indoue ; mais les chefs musulmans, qui tenaient dans leurs mains le pouvoir militaire, accueillirent avec faveur l'espérance d'avoir enfin un souverain qui renoncerait à la scandaleuse indifférence de ses ancêtres, et qui, sous ce rapport, devrait partager leurs farouches passions. De plus, ayant longtemps commandé les troupes dans le Deccan , le principal théâtre de la guerre sous le règne de son père , il était à la téte d'une armée mieux disciplinée , et il avait acquis plus de talents militaires qu'aucun des autres princes.

Cet état de choses , tout menaçant qu'il était, aurait pu durer longtemps, si l'empereur n'eût été pris tout à coup d'une dangereuse maladie, qui, pendant plusieurs jours, lui enleva toute connaissance, et ne laissa aucun espoir de le conserver. Dara , par ses ordres , prit aussitôt en main les rênes du gouvernement, comme s'il eût été déjà sur le trône. Il laissa percer la plus vive défiance à l'égard de ses frères, empêchant toute communication avec eux, saisissant leur "correspondance , envoyant en exil tous les omrahs qu'il soupçonnait d'être attachés à leurs intérêts. C'est ainsi qu'il précipita, et en quelque façon, justifia les mesures hostiles auxquelles ils n'étaient eux-mêmes que trop disposés. Malgré toutes ses précautions, ils furent informés de la maladie de leur père, et même ils durent soupçonner qu'il était déjà mort.

Ils prirent immédiatement les armes, forcés, dirent-ils, à cette extrémité par le soin de leur sûreté personnelle. Shoudja, dans le Bengal, mit 1* premier ses troupes en campagne, et bien-

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tôt après , Mourad , dans le Gouzerat, informa officiellement Aurengzeb de tout ce qui se passait, l'invitant a s'unir à lui pour déjouer les sinistres projets de leur frère. C'était plus que ne demandait Aurengzeb.

Cependant , contre toute probabilité, Shah Jehan guérit complètement, et Dara remit aussitôt fidèlement dans les mains paternelles les rênes de l'empire. On ut aussitôt savoir cette nouvelle à Shoudja , espérant qu'il arrêterait son mouvement, en apprenant que l'empereur n'était pas mort. Mais il était allé trop loin , les flammes de l'ambition avaient allumé un incendie dans son cœur. Il affecta de croire qu'on voulait le tromper, et prétendit même que les lettres qui lui furent adressées par l'empereur étaient fausses. Rencontré cependant sur les bords du Gange, par une armée que commandait Soliman , fils de Dara , il fut complètement battu, et obligé d'aller chercher un refuge dans la forteresse de Morghir, où il fut assiégé.

Mais , tandis que Soliman remportait cette victoire dans l'Est, le mouvement du Sud prenait un caractère plus formidable. Aurengzeb avait accepté avec empressement l'invitation de son frère, et il était venu le rejoindre à marches forcées avec toutes les troupes qu'il avait pu réunir. Mais , voyant encore un rival dans Mourad, et craignant lui-même d'être considéré comme tel par celui-ci, il employa toutes les flatteries et tous les moyens imaginables pour inspirer de la confiance à ce cœur naturellement ouvert.

Il répétait avec emphase que Mourad était seul digne de monter sur le trône de l'Indoustan, où l'appelait le vœu du peuple ; qu'il était le seul de ses frères a l'élévation duquel il serait lier et heureux de contribuer ; que, pour lui, son unique ambition était de se faire une retraite, où il pût passer le reste de ses jours, loin du monde et dans la contemplation religieuse. Mourad était peut-être le seul homme de l'Indoustan qui piU se laisser tromper par de si grossiers artifices; mais tels étaient son orgueil et sa crédulité qu' Aureng-

zeb réussit à les exploiter. Les detn princes réunirent leurs armées suri* rives du INerbadda, passèrent ce fleuve et battirent complètement Djesouiot Singh , chef radj ponte , qui commandait pour l'empereur un corps de cavalerie considérable.

Shah Jehan apprit tous ces événements avec le plus profond chagrin.

Il jugea tout d'un coup le formidable caractère de cette révolte, conduite par Aurengzeb , et comprit qu'au point ou en étaient les choses , ce n'était plu> seulement Dara , mais lui-même qa:

serait sacrifié si ses fils triomphaient. Il fit donc tous ses efforts pour soutenir l'héritier qu'il avait déjà désigne:

il voulut même entrer en camper* avec lui, quoique malheureusement "on le détournât de suivre son intention.

Des ordres furent envoyés à Solhm:

pour qu'il accordât des conditions favorables à Shoudja, et se mîtaussiu»' en mouvement contre Aurengzeb. En même temps Dara recevait pour in> truction d'éviter le combat et d'attendre jusqu'au moment où les renforts considérables que lui amenait son fiH seraient arrivés. En conséquence, il alla prendre avec son armée, composa de 100,000 chevaux, une position trèsforte sur les rives du Chambal : de b il commandait les approches d'Aera.

et en attendant il couvrit son camp par une ligne de fortifications impo sautes. Quand les confédérés avancèrent , et lorsqu'ils virent cette armée ainsi postée, ils furent très-embarrt>sés. Mourad, emporté par cette ardcLr qui le caractérisait, voulait essayer de forcer les retranchements , mais l'entreprise parut trop hasardeuse a b prudence d'Aurengzeb. Ayant découvert dans les montagnes une passe qui lui permettait de tourner la position de l'ennemi, il se porta à marches forcées sur Agra. Il ne restait plus alors d'autre alternative à Dara que d'abandonner la capitale ou de livrer bataille; l'ardeur de la jeunesse lui fil prendre le second parti. Cette bataille, qui décida du sort de l'empire moïol.

est racontée par les historiens (fur* manière très-confuse et avec des te-

tails évidemment empreints de l'exagération orientale. Ils disent qu'après de longues alternatives de victoire et de défaite des deux côtés, les deux armées s'enfuirent en même temps, ne laissant Tune que 1,000 cavaliers autour de Dara, et l'autre 100 seulement autour d'Aurengzeb. Celui - ci avait déjà perdu toute espérance , lorsqu'un mouvement rétrograde de l'éléphant de Dnra et la malheureuse idée qu'il eut de mettre pied à terre jeta le découragement parmi les siens et causa sa défaite définitive. Ce qui semble le plus probable , c'est que l'armée des princes révoltés était partagée en deux divisions; que celle commandée par Mourad, et qui avait à combattre Dara, fut attaquée avec tant d'impétuosité, que, malgré tout le courage de son chef, elle tut mise en désordre, lui-même blessé et en danger d'être pris. Mais son allié, après un combat acharné, avait mis en iuite les troupes qui lui étaient opposées, et alors taisant un mouvement de flanc il vint dégager son allié, rétablit la bataille et remporta une victoire complète.

L'armée victorieuse marcha alors sur Agra, et Mourad étant retenu par ses blessures, le commandement appartint à Aurengzeb. Son premier soin fut d'envover des émissaires chargés de séduire les troupes de Soliman , ou plutôt elles se séduisirent elles-mêmes, et suivant l'usage ordinaire des Asiatiques, elles passèrent au vainqueur. Mais alors le but de la politique d'Aurenuzeb était de se saisir de la personne de son père. C'était une entreprise délicate et difficile à la fois; le palais fortifié que Shah Jehan habitait était capable d'une longue résistance, et cette attaque à main armée, dirigée par un fils contre son père, contre un monarque si populaire et si grandement respecté, aurait placé les agresseurs dans la plus odieuse position.... C'était donc par la ruse qu'il fallait réussir; mais la ruse pourraitelle tromper un prince rompu a toutes les formes de la perfidie humaine ?

Aurengzeb résolut cependant d'en essayer. Un messager vint trouver l'em-

pereur de sa part , pour lui exprimer tout le chagrin qu'il avait de le voir dans une si triste situation , et lui jurer que le prince avait toujours pour lui les sentiments d'un fils et la fidélité d'un sujet. Shah Jehan ne pouvait pas croire à toutes ces démonstrations; cependant , pour gaçner du temps , il envoya sa fille favorite Jehanara à ses frères, avec mission d'examiner l'état réel des affaires. Elle se rendit d'abord auprès de Mourad , qui , la sachant toute dévouée aux intérêts de Dara, Ta reçut très-durement. La princesse offensée remonta dans son palanquin , et elle sortait du camp en toute hâte , lorsqu'elle rencontra Aurengzeb , qui la salua avec le plus profond respect, se plaignit tendrement de ce qu'elle semblait vouloir l'éviter, et finit par la décider à entrer dans sa tente. La il se représenta comme déchiré par les remords que lui faisait éprouver la conduite qu'on l'avait en quelque sorte forcé de suivre bien malgré lui, et il s'annonça camme tout prêt a la réparer autant qu'il serait en son pouvoir.

Il dit même qu'il aurait volontiers épouse la cause de Dara si elle n'était pas tout à fait perdue, mais malheureusement il n'y fallait plus songer.

Jehanara ainsi poussée se laissa aller à faire connaître toutes les ressources du prince, à nommer les chefs qui restaient fidèles à son parti , lui révélant ainsi bien des secrets importants dont il sut par la suite faire son profit. En la renvoyant , il déclara qu'il était complètement édifié, promit de seconder ses vues, et ajouta que dans deux jours l'empereur verrait son lils repentant a ses pieds.

Jehanara se hâta d'aller porter à son père les bonnes nouvelles. Le monarque n'avait que peu de confiance dans ces déclarations ; croyant cependant qu'Aurengzeb avait véritablement l'intention de lui rendre visite, il résolut de profiter de l'occasion pour s'assurer de sa personne. Il ne savait pas qu'en fait de trahison il avait affaire avec un génie bien supérieur au sien.

Son fils lui envoya un humble tressage, disant que lés coupables sont tuu-

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jours timides ; qu'imaginant a peine comment des crimes aussi grands que les siens pouvaient se pardonner, il ne pouvait se croire rassuré qu'autant qu'on permettrait d'abord à son fds Mohammed d'entrer dans le palais avec une petite escorte. Shah Jehan avait tant de confiance dans son habileté, et il croyait si bien à la sincérité qui dictait cette proposition , qu'il l'accepta sans hésiter. Mohammed entra donc dans le palais, et après y avoir été reçu avec toutes les apparences de la cordialité, il plaça ses gens dans une bonne position. Mais là son œil vigilant découvrit bientôt un grand corps de troupes postées dans un endroit très-suspect. Il alla trouver l'empereur, et lui exprima la défiance qu'il ne pouvait s'empêcher de ressentir, ajoutant cjue si ces troupes n'étaient pas immédiatement éloignées il allait informer sou père de ce qui se passait et ledissuader de sa visite. Levieillard, toujours crédule et obstiné dans sou projet , consentit à ce que les troupes quittassent le palais, circonstance qui rendait en réalité Mohammed et ses soldats maîtres de la place. On annonça alors qu'Aurengzeb venait de monter à cheval et s'avançait avec sa suite. L'empereur, de son côté, alla prendre place sur son trône , plein de l'espoir de voir enfin réaliser ses espérances.

Cependant on vint lui apprendre que son fils, au lieu de se rendre dans la salle de réception , était allé faire ses dévotions sur la tombe d'Akbar. Prenant cette démarche pour une insulte faite à sa personne, Shah Jehan, indigné, s'écria : « Que veut dire cette conduite d'Aurengzeb? — Mon père n'a jamais eu l'intention de visiter l'empereur, repondit froidement Mohammed. — Alors, qu'êtes-vous venu faire ici ? — Prendre le commandement de la citadelle. » Shah Jehan vit alors dans quel abîme il était tombé, et se laissa aller à vomir contre Aureugzeb un torrent d'invectives inutiles qui déterminèrent son petit-fils à se retirer.

Ayant réfléchi cependant, il envoya chercher Mohammed , et lui peignant les misères de sa situation, il le pria ,

au nom de ce qu'il avait de plus sacré, de lui rendre la liberté, allant même jusqu'à lui promettre l'empire de l'Inde , que son influence sur le peuple et sur l'armée lui permettait de garantir.

Mohammed sembla hésiter un instant, puis prenant son parti il sortit de l'appartement, et resta sourd à toutes les supplications qui lui furent encore faites.

Aurengzeb n'avait plus alors à se débarrasser que de Mourad ; mais il craignait peu de ce côté , bien que ce prince, déjà guéri de ses blessures, eût repris le commandement des troupes. Son frère affecta la plus grande joie de sa convalescence , le salua comme empereur de l'Indoustan, et déclara que tous ses vœux étaient désormais accomplis, puisqu'il avait contribué à mettre sur le trône un si digne prince. Quant à lui , il exprima le désir de faire le pèlerinage de la Mecque , digne manière d'inaugurer une vie qu'il voulait consacrer tout entière à la religion. L'autre, après une feinte opposition , donna son consentement à ce projet, se croyant trop heureux de voir ainsi un rival se retirer volontairement. Cette comédie hvpocrite ayant si bien réussi, Aurengzeb prépara sous main la ruine de Mourad, et ses projets devinrent bientôt si patents qu'il n'y eut plus d'espérance de tromper encore cet esprit si crédule. Ses anus lui remontrèrent que les préparatifs faits pour le prétendu voyage de la Mecque donnaient en réalité à Aurengzeb des moyens suffisants pour tenter la conquête de l'Inde entière ; qu'il cherchait à captiver l'attachement des soldats par ses largesses, et qu'il n'y avait plus de temps à perdre pour lui résister. Détrompé â la fin , Mourad voulut employer contre son frère ces armes de la trahison qu'il maniait avec tant d'adresse. Il l'invita à un splendide banquet où tout était préparé pour le mettre à mort ; mais l'œil pénétrant de l'invité découvrit quelque chose de suspect , et prétextant une maladie subite il s'excusa, sans laisser croire qu'il avait rien deviné de ce qu'on tramait contre lui. Au contrai-

re , Mourad, quelques jours après, accepta l'invitation qui lui fut adressée pour une fête, où les plus habiles musiciens et les plus belles filles de l'Inde étaient réunis. Aurençzeb, dépouillant son austérité, se fit tout aimable pour inviter au plaisir le voluptueux Mourad, qui, cédant à la séduction, s'endormit ivre dans la tente de son frère : celui-ci appela aussitôt les plus sûrs de ses partisans, et leur ordonna de charger de chaînes le malheureux prince. Réveillé en sursaut , il fit les plus violents efforts pour se débarrasser , chercha son épée , mais elle lui avait été enlevée; et son frère, tirant un rideau , prononça sa sentence : « Il n'a pas le choix , la soumission ou la mort; tuez-le s'il résiste. » Mourad *e déchaîna en violents reproches contre son frère , mais enlin , cédant au destin, il se laissa conduire prisonnier a Àgra-

Aurengzeb s'étant ainsi débarrassé de tous ceux qui pouvaient lui faire obstacle, trouva qu il était temps enfin d'étendre le parasol impérial sur sa tête. Il lui était cependant difficile de faire voir des prétentions si contraires a tout ce qu'il avait dit jusque-là , de son désir de vivre dans la retraite, occupé seulement de méditations religieuses. Il imagina de se faire supplier par ses amis de vouloir bien sacrifier son bonheur et ses pieuses résolutions à la félicité publique, et de se résigner aa douloureux fardeau de la couronne. Après quelques semblants de résistance, il finit par se laisser persuader; mais pour être fidèle en quelque manière au rôle qu'il avait joué jusquelà , il s'abstint de toute la pompe que déployaient ordinairement les souverains a la cérémonie de leur couronnement. Cependant les acclamations du peuple arrivèrent jusque dans sa prison aux oreilles du monarque captif, qui devina que quelque événement funeste se préparait pour lui. Il pria sa fille Jehanara d'aller voir ce qui se passait; mais il la rappela presque aussitôt, craignant que la téte de Dara ne fût exposée à ses regards. Elle trouva cependant moyen d apprendre la vé-

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rité , et d'en informer le malheureux empereur. A cette nouvelle il se leva plein d'agitation et se promena sileucieuscmeut dans la chambre; puis apercevant une couronne suspendue audessus de la place où il était d'abord assis : « Qu'on enlève ce hochet , » ditil; puis se reprenant: a Non, qu'on le laisse; ce serait presque reconnaître les droits d' Aurengzeb. » Il reprit ensuite sa promenade, plongé daus de douloureuses pensées, et après un long intervalle de pénible silence , il dit : « Jehanara , le nouvel empereur est monté sur le trône avant son temps.

Il aurait dd ajouter l'assassinat de son père à tous les crimes qui l'ont déjà élevé si haut. » On vint lui annoncer en ce moment que Mohammed demandait à lui parler, pour lui expliquer les motifs qui avaient porté Aurengzeb à se saisir de la couronne ; le prince déchu répondit dans un mouvement d'indignation : « Des pères ont déjà été déposés par leurs fils, ce n'est malheureusement pas un fait nouveau ; mais il était réservé à Aurengzeb d'ajouter l'outrage aux malheurs de son père. Quels motifs autres que son ambition ont pu le porter à usurper le trône? Ecouter son hypocrite plaidoyer ce serait presque avoir l'air de reconnaître la légitimité de ses motifs. »

Aurengzeb, agité peut-être par ses remords, et ayant d'ailleurs peu de chose à dire pour sa défense , n'insista pas davantage. Il était parvenu au comble de ses désirs ; il avait vaincu et trompé l'un des plus grands princes de l'Asie. Il ne voulut pas pousser plus loin son triomphe; et s'il retint son père jusqu'à la fin de sa vie dans une captivité étroite , du moins le traita-t-il toujours avec les marques du plus profond respect.

§ VI. Aurengzeb.

Aurengzeb était enfin monté sur le trône de l'Indoustan; mais il ne pouvait s'y croire en sûreté aussi longtemps que ses frères Dara et Shoudja vivaient, et surtout étaient à la téte d'armées puissantes. Le premier, à

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cause de ses brillantes qualités, et parce qu'il avait été désigné par son père comme l'héritier du trône, lui inspirait plus de crainte que l'autre; et c'est contre lui que les premiers efforts du nouveau souverain furent dirigés. Retiré à Lahore, Dara y avait réuni une armée plus nombreuse que celle de son adversaire, mais composée de nouvelles levées qu'il n'osait pas opposer en rase campagne aux vétérans de son frère. Il se retira donc au delà de Plndus ; mais la retraite, dans sa position et avec des soldats comme les siens , n'était pas moins désastreuse qu'une défiiite réelle. Les rangs s'cclaircissaient donc à mesure qu'il avançait; arrivé à Tatta, il n'avait plus autour de lui qu'une poignée de fidèles serviteurs.

Aurengzeb aurait sans doute probablement poursuivi Dara sans relâche, s'il rfwk appris que son autre frère , Shoudja , arrivait du Bengal avec des forces imposantes. Il rencontra ce rival près d'Allahnbad, dans une position très-forte; toutefois , se contiant à la valeur de ses troupes, il résolut d'attaquer. La bataille ne commença pas bien pour lui. Dès le matin, les Radjpoutes, qui ne l'avaient accompagné que par nécessité, l'abandonnèrent et même attaquèrent son arriere-garde, de telle sorte que les Mogols, ayant à faire face partout, étaient tres-rudement pressés. L'éléphant que montait Aurengzeb reçut une grave blessure dans la mêlée : il s'nirenouilla , et l'empereur, un pied déjà hors de Pétrier, allait descendre ; mais comme dans les batailles de l'Inde , la présence du prince sur son éléphant de guerre est toujours le point auquel l'ennemi se rallie, son vizir Djemba lui cria: « Vous descendez du trône. >» Aurengzeb sentant la justesse de cet avis , reprit sa place, ordonna d'enchaîner l'animal, et enveloppé dans son armure, il resta exposé aux traits et aux flèches de l'ennemi. Ses soldats, encouragés par l'exemple de leur chef, se rallièrent, firent des efforts héroïques et finirent par mettre le désordre dans les raugs de l'ennemi. De plus ,

il arriva que l'éléphatit de Shoudja fat blessé à son tour , et le prince commit la faute que son rival avait évitée, il monta sur un cheval. A la vue de l'éléphant royal fiiyant sans son cavalier , l'armée frappée de terreur s* dispersa , et Shoudja n'eut d'autre ressource que de se jeter dans sa forteresse de Monghir.

Aurengzeb fut alors obligé de donner quelque répit à l'ennemi qu'il venait ae vaincre. Arrivé à Tatla, Dara avait repassé PIndus, et traversant le grand désert s'était jeté dans la province de Gouzerat. Là il détermina le gouverneur, dont la fille était mariée à Mourad , d'embrasser sa eau*; puis avec son secours , levaot une puissante armée , il pénétra dans le Radjpoutana , où il vint avec son armée prendre une position très-forte.

Aurengzeb, arrivant à marches forces sur les lieux, jugea avec peu de plaisir l'excellence de la position quf frère avait prise. Il offrit la bataille; par des insultes même il profoq^ l'orgueilleux Dara ; mais celui-ci eut la prudence de refuser le combat A la fin, cependant, l'empereur, toujours fertile en stratagèmes , en inventa un qui réussit. Ayant avec lui les dftn chefs qui avaient le plus contribués séduire l'armée du jeune Soliman, 'I les chargea d'écrire au père, en l'assurant que la nécessité seule les avait forcés de manquer à leurs devoirs, qu'ils étaient tout prêts à le rejoindre, et que s'il voulait laisser à une heure donnée de la nuit une certaine porte de son camp ouverte, ils viendraient avec tous leurs soldats se placer som ses ordres. En vain les plus sages conseillers de Dara voulurent-ils lui remontrer le péril auquel il allait s'e\-

f)Oser, en vain lui rappelèrent-ils toutes es perfidies d'Aurengzeb , il se lais^ aveueler par l'espérance de réunira ses forces quelques milliers de soldat»

qui lui donneraient une supériorité décisive. La porte fut laissée ouverte à l'heure indiquée, les chefs entrèrentet, derrière eux, l'armée impérial Détrompé trop tard , Dara essaya encore une brave mais inutile

tout ce qu'il pat faire , ce fut de se sauver avec une poignée d'hommes.

Il se dirigea sur la capitale du Gouxerat, espérant y trouver un asile; mais le gouverneur ne voulut pas le recevoir. Une bande de Mahrattes, dernier débris de son armée , voyant que la fortune était décidément contraire à leur chef, profitèrent de l'occasion pour piller le camp , et ne respectèrent -que ce qui était enfermé dans les tentes des femmes. Alors Uara n>ut plus d'autre ressource que de se jeter dans le désert , et encore eo plus misérable équipage que ne l'avait fait jadis son ancêtre Houmaïoun.

Brisés par la fatigue, mourant de soif, brûlés par un soleil ardent, la plupart de ses fidèles serviteurs succombèrent.

Suivi de quelques survivants, il atteignît Tatta, et , de là, il se disposait a passer en Perse , où , selon toute apparence , il eût été parfaitement reçu ; mars, dans cet instant critique, Nadtca-Bana , sa femme favorite , était sur le point d'expirer, et il ne put se résoudre a laisser mourir seule , au milieu d'étrangers, ce cher objet de ses affections. Il alla demander l'hospitalité à Djihan-Khan , chef du voisinage. C'était une inspiration malheureuse : violent et sanguinaire, Djihan avait deux fois été condamné à la mort par Shah-Jehan , et deux fois il avait dû la vie à l'intervention de Dara. Il laissa le malheureux prince rendre les «jerniers devoirs à sa femme; mais quand il voulut partir, il fut entouré et pris par une troupe d'hommes arnm qui le livrèrent à Khan-Jehan, général envoyé par Aurenpeb à sa poursuite. Voyant que son destin était inévitable, Dara se résigna noblement; pendant tout le voyage, son attitude rat aussi calme que" digne , et il conserva assez de sérénité d'esprit pour composer alors un poème sur sa lamentable histoire.

Arrivé à Delhi , on lui fit traverser la ville sur un .1ne et couvert de haillons. Aurengzeb s'était trompé s'il avait compté sur ce cruel spectacle pour détacher les cœurs de Dara.

Quand la multitude vit ce prince, au-

trefois si grand et si magnifique, réduit à ce misérable état; quand on vit derrière lui son jeune fils , gracieux enfant qu'attendait une fin si déplorable, tous les cœurs s'émurent, les larmes coulèrent de tous les yeux , et la foule se répandit en imprécations contre le tyran. Le traître Djihan fut tué sur la route lorsqu'il retournait chez lui, et la capitale sembla menacée d'une insurrection sérieuse. L'empereur comprit qu'il était grandement temps de hâter le dénoûment de cette tragédie. Pendant la nuit, des assassins s'introduisirent dans la prison de Dara, qui ne succomba qu'après une résistance héroïque, et il fallut toute l'adresse d'Aurengzeb pour apaiser la multitude.

Aurengzeb n'avait plus alors d'autre compétiteur que Shoudja , qui avait profité de cette diversion pour réunir ses forces dispersées. Comme, cependant , on craignait fort peu de chose de lui , on crut qu'il suffisait d'envoyer à sa rencontre le prince Mohammed et le vizir Djemba. Toutefois, cette expédition faillit prendre tout à coup un caractère sérieux. Le jeune prince avait été , dans son enfance, fiancé à une tille de Shoudja, pour laquelle il s'était tout d'abord épris d'une ardente passion , et bien que dans le tumulte des derniers événements il semblât avoir oublié ses premières impressions , une lettre de la princesse , écrite par ordre de son père, suffit à rallumer les feux de Mohammed. Tout d'un coup, il se détermine à quitter l'armée , à épouser la cause de son oncle. D'ailleurs, il ne semble pas improbable qu'au fond du cœur il n'eût quelque intention d'imiter l'exemple d'Aurengzeb lui-même, et de se frayer le chemin du trône les armes à la main. Enorgueilli du rôle qu'il avait joué dans la dernière révolution , et de l'offre que lui avait faite son grand-père, on lui avait entendu dire souvent que c'était lui qui avait placé la couronne sur la téte de son père. Il se flattait de l'espérance que l'armée suivrait son exemple, et, qu allié à Shoudja, il pourrait réunir des

forces contre lesquelles toute résistance serait impossible.

Mohammed s embarqua donc sur le Gange , sous prétexte d'une partie de plaisir , et ne revint pas. Les soldats , en apprenant le parti qu'il avait pris, furent d'abord très-agités, mais, par sa prudence et sa vigueur, le vizir Djemba parvint à les contenir et à empêcher les désertions. Shoudja reçut son illustre neveu avec la plus haute distinction , et le mariage ayant été célébré en grande pompe , il marcha avec ses troupes à la rencontre du vizir. Mohammed se plaça au premier rang de la ligne de bataille , et quand il vit la fleur de la cavalerie impériale qui marchait sur lui sans hésitation , il imagina d'abord qu'elle passait de son coté; mais l'ardeur avec laquelle il fut attaqué le détrompa bientôt.

C'est en vain que son oncle et lui firent des prodiges de valeur ; les soldats efféminés du Bengal ne purent résister aux vétérans de Djemba , qui remporta une victoire complète. Après sa défaite, la situation du prince était des plus critiques; l'astucieuse politique de son père la rendit désespérée.

Aurengzeb lui écrivit une lettre qui semblait être une réponse à des offres de trahison , et il s'arrangea pour faire tomber cette lettre entre les mains de Shoudja , qui en conçut des soupçons tels , qu'aucunes protestations ne purent les dissiper. Il ne se porta cependant à aucune violence contre son gendre, mais il lui ordonna de quitter le Bengal avec sa femme.

L'Inde entière était alors sous le sceptre de l'implacable empereur, et le malheureux jeune homme n'eut d'autre ressource que de se confier à la merci de celui qui n'avait jamais su pardonner à ceux qui l'avaient une fois trompé. Mohammed , arrêté immédiatement , fut envoyé à la forteresse de Goualior , où il passa dans l'oubli le reste de sa vie, sept ans.

Shoudja, s'étant enfui dans l'Arracan, fut trahi par le radja et périt avec toute sa ïamille; entin, Soliman, le fils de Dara , fut pris dans les montagnes de l'Himalaya, où il était allé

chercher un refuge , et Aurengzeb fut ainsi délivré de tous ses rivaux.

Shah-Jehan survécut nuit ans â la perte de son trône; et il faut dire à l'honneur de son ambitieux fils , ou du moins comme une circonstance atténuante de tous ses crimes , qu'il traita son prisonnier avec tout le respect et tous les égards compatibles avec sa position de monarque déchu et captif; Aurengzeb supporta même avec calme les violentes injures que l'orgueil et l'indignation arrachaient 5 son malheureux père. Un jour , il envoya demander en mariage la fille de Dan pour son fils Akbar, espérant par cette alliance raffermir les liens qui unissaient sa famille à la noblesse mongole. Shah-Jehan et les gens de sa maison accueillirent cette proposition comme une nouvelle injure qui leur était faite. L'empereur déchu répondit que l'insolence de l'usurpateur ne pouvait se comparer qu'à ses crimes ; quant à la jeune princesse, elle s'arma d'un poignard , annonçant qu'elle aimerait mieux mourir mille fois plutôt que d'épouser le fils du meurtrier de son père. Tout cela fut raconté au toutpuissant Aurengzeb, qui renonça aussitôt , et sans laisser échapper un mot de mécontentement , à son projet.

Une autre fois , il envoya demander quelques joyaux qu'il croyait nécessaires à l'ornement de son trône. Shah Jehan lui fit répondre qu'il les ferait réduire en poussière sous le marteau si jamais on voulait employer la force pour les obtenir. — Qu'il les garde, répliqua l'empereur : qu'on lui dise même que tous les diamants d'Aurengzeb sont à sa disposition. Le vieux prince fut si touche de cette modération, qu'il envoya aussitôt presque tous les bijoux demandés , en les accompagnant d'une lettre où U lui disait : « Prends ces joyaux dont je n'ai plus besoin , porte-les avec dignité, et tâche, par ta gloire, de faire oublier à ta famille quelques-uns de ses malheurs. » En lisant cette lettre, l'empereur fondit en larmes , et on doit croire que son émotion était sincère. Par son respect, par le calme

dont il ne se départit jamais , par la déférence dont il fit souvent preuve rn demandant des conseils , il réussit , non pas à effacer tout ressentiment dans l'âme de son père , mais du moins à réveiller chez lui quelques sentiments d'affection. 1) est vrai que quand il apprit que la fin du vieux Shah-Jehan approchait , il n'osa point se montrer devant lui , mais il envoya son propre fils Shah-Allam , qui cependant arriva trop tard. Le maître de l'Indoustan montra dans cette circonstance une douleur qui, sans doute, n'était pas jouée, et il saisit aussitôt l'occasion de se réconcilier avec sa sœur Jeharara, qui était toujours restée fidèle i son malheureux père.

Aurenczeb occupa encore pendant de longues années le trône de l'Indoustan, qui, sous son règne, atteignit wn plus haut point de splendeur, lorsqu'il eut réuni à son empire les royaumes du Deccan , il se trouva le ntfîtrede la péninsule presque entière, et en j comprenant le Caboul et l'Assam, il régnait sur des territoires dont la population et la richesse étaient sans doute plus considérables que Hlesde l'empire romain dans son époque la plus florissante. Le revenu public s'y élevait à plus de huit cents millions de francs, somme inférieure peut-être à celle que réalisent quelques grands Etats de l'Europe moderne, nuis qu'aucun empire sur la terre n'avait encore atteinte:

Son administration semble avoir été de beaucoup supérieure à celle de tous ^prédécesseurs. Au milieu des ma- ?Ginceocfs et des splendeurs quelque peo déraisonnables de sa cour, il menait lui-même une vie simple, austère même. Il ne se permettait à lui-même, rt il ne permettait dans son palais, aucun désordre , aucune mollesse. Dès l'aube du jour, on le voyait assis dans sa salle d'audience , accessible au plus humble de ses sujets , rendant a tous une justice impartiale , réparant les torts, soulageant les malheureux par us générosités. Aussi l'Inde, sous son long règne, semble avoir joui de tout k bonheur compatible avec le despo-

tisme exercé par un prince étranger.

En vérité , si l'on pouvait avoir confiance entière dans les historiens mahométans et dans les auteurs anglais qui les copient , on serait tenté de croire que la période écoulée depuis l'avènement d'Akbar jusqu'à la mort d'Aurengzeb, a été pour l'Asie un autre âge d'or , une ère de félicité sans pareille dans l'histoire de l'humanité.

Et de fait, on ne peut nier que pendant tout ce temps les provinces du centre de l'empire jouirent en général des avantages de la paix et d'une certaine prospérité ; car les guerres ci viles, bien que trop fréquentes et quelquefois tragiques , se décidaient ordinairement dans une seule bataille , et n'entraînaient pas de grands malheurs avec elles. Mais en cherchant à pénétrer le fond des choses, on trouve des raisons de croire que cette peinture est trop flatteuse , et que 1 empire , pendant toute cette période, souffrit des maux inséparables du despotisme. Ainsi, quand l'Angleterre succéda à ce vaste héritage , elle y trouva la classe des cultivateurs plongée dans une misère si profonde, qu'on ne savait même plus quels étaient les véritables propriétaires du sol , et ce seul fait suffit pour invalider le témoignage du panégyriste d'Aurengzeb.

Sous son règne , Bernier, voyageur intelligent, passa quelques années dans l'Inde , et employa les talents dont la nature l'avait doué , à s'éclairer sur l'état véritable et les ressources de l'empire mogol. I*c tableau qu'il dessine est celui d'un État qui marche à sa ruine, plutôt que d'un empire florissant par les bienfaits d'un gouvernement juste et éclairé. Il dit qu'en supposant le prince bien disposé à faire rendre justice à ses sujets , il y parvient peut-être dans le rayon où il agit de sa personne , à Delhi , à Agra, et dans le voisinage de ces capitales; mais que, dans les provinces plus éloignées, le peuple n'a aucun moyen de défense contre la rapacité des gouverneurs investis d'un pouvoir arbitraire, et qu'il qualifie de « gens capables de ruiner un monde. • Ce jugement était

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confirmé à ses yeux par la misérable apparence , par l'affectation de pauvreté qu'il voyait souvent chez des gens qu'ensuite on apprenait être possesseurs de richesses immenses. Le

f>euple n'avait aucuns tribunaux dans esquels il pût avoir confiance. Le prince lui-même ne pouvait appeler près de lui aucun serviteur véritablement honorable, ou dévoué a ses intérêts, ou du moins anime du désir d'identifier sa propre gloire avec celle du prince. Ces fonctionnaires étaient presque tous « des gens de rien, des esclaves ignorants et brutaux , sortis de la poussière , et conservant toujours les vices et le caractère des mendiants. »

Le seul but de tous ceux qui avaient quelque pouvoir, c'était d'amasser des richesses pendant la courte durée de leur puissance précaire , se souciant fort peu d'ailleurs qu'après eux l'État tombât en ruine.

Même en ce qui regarde les sentiments de justice qu'on prétend avoir animé tous les souverains de cette dynastie, Dernier raconte quelques anecdotes qui doivent ébranler toute confiance dans les panégyriques des écrivains orientaux. Un jeune homme était venu se plaindre à Shah-Jehan , de ce que sa mère , maîtresse d'une grande fortune , deux cent mille roupies au moins, ne voulait lui concéder aucune part de son bien. L'empereur, tenté en entendant parler d'une si grosse somme , fil venir cette femme a son audience publique , et lui ordonna de donner cinquante mille roupies a son fils, cent mille autres au trésor impérial, puis de se retirer. Mais celle-ci élevant la voix, lui dit avec sang-froid : a Mon fils a certainement des droits au bien de son père , mais je voudrais savoir quels liens attachent Votre Majesté au marchand , mon défunt mari, pour qu'elle puisse prétendre à son héritage. » L'idée parut si raisonnable à Shah-Jean, qu'ildità (abonne femme de se retirer, en lui promettant qu'elle n'aurait désormais a craindre aucune exaction. Cette histoire peut prouver - une certaine bonhomie de caractère, mais elle donne une bien triste idée

de cet esprit de justice que les auteurs orientaux veulent bien attribuer a Shah-Jehan.

Une autre anecdote est encore plus frappante. 11 y avait à Delhi une certaine classe de femmes nommées kencheny, qui, bien que de réputation fort équivoque, étaient fort souvent appelées pour égayer les fêtes de cette cour joyeuse. Un médecin français, nomme Bernard, qui se trouvait alors à Delhi, s'éprit d'une belle passion pour fui»

de ces femmes ; mais la mère de la jeune personne , sans doute par des motifs de prudence, avait déjoué toutes les tentatives de l'amoureux français. Un soir cependant, était t allé rendre visite à l'empereur Djihaïu/ire, et ce prince ayant ordonné de lui faire je ne sais quel cadeau, en récompense d'une cure qu'il avait faite dans le harem, le médecin désigna aussitôt la kencheny, qui se trouvait là par hasard , et dit que de tous les présents qu'on pourrait lui faire, celui -la serait le plus agréable. L'empereur partit aussitôt d'un grand éclat de rire.

« Qu'on la lui mette sur les épaules^ dit-il, et qu'il l'emporte! » Ainsi dit, ainsi fait, et Bernard partit charge de sa proie.

Bemier est le premier auteur qui se soit élevé contre l'idée extraordinaire que l'on se faisait alors en Kurope de la puissance et de la valeur militaire des années de l'empire mogol. Le nombre même de ses troupes a vait été ridiculement exagéré. La seule arnve qui eût quelque valeur, c'était la cavalerie, et le corps attache a la personne même du monarque ne comptait pas plus de 35 ou 40,000 chevaux, et dernier ne suppose pas que toute la cavalerie de I empire s'élevât à plus de 200,000 hommes. L'infanterie, y compris l'artillerie fixée dans la capitaie» pouvait monter au chiffre de 16,000 hommes. Les innombrables fantassins qu'on disait composer la masse de l'armée n'étaient, en réalité, que des domestiques , des palefreniers , des caotiniers , qui marchaient à sa suite,

Sortant les tentes, chargés du service es vivres et du bétail, etc. Cette suite

était si nombreuse que, quand les trou- [j-siaiperialesse mettaient eu inarche, en pouvait dire que les villes entières de Delhi et d'Agra se mettaient en mouvement avec elles. En realité, ces riijes nelaient pas beaucoup autre c hose que des lieux de campement permanent, et les camps, avec leurs longue» rues de tentes, leurs bazars et leurt marchés, pouvaient fort bien passer pour des villes mouvantes. Sous le rapport du mérite militaire, Bernier a une idée moindre encore de ces multitudes armées. Sans doute il reconnaît que souvent elles se sont battues avec uq grand courage; mais, privées de toute discipline, il leur arrivait plus souvent encore d'être frappées de terreur panique, et alors de se disperser Mus possibilité de ralliement. 11 était persuade qu'une armée européenne de 20,000 ou de 25,000 hommes, conduite par un Turenne ou un Condé, aurait eu bou marché de tous ces barbares ; prévision que l'histoire des guerres tau* dans l'Inde a parfaitement justifiée.

L'histoiro de la politique étrangère du règne d'Aurengzeb fut marquée par le danger où il se trouva, dès le commencement, d'être en guerre avec Abbas, shah de Perse , le plus puissant et le plus guerrier des princes de l'Asie, Dow, suivant en cela le récit des historiens musulmans , raconte que la QusedÊ cette rupture vint de l'erreur d'un secrétaire qui adressa au shah de Ptrse unè lettre avec cette suscription : « De la part de l'empereur du monde au maître de la Perse. » En recevant une epître avec une adresse si insolente, Abbas ne voulut entendre à aucune excuse , et se prépara aussitôt à hçuerre. Cette violence d'Ahbas, arrive alors a la maturité de l'âge, ne semble pas probable. Peut-être voulutii profiter de ce prétexte pour servir les intérêts de son ambition, en voyant sur le trône de l'Iude un prince jeune encore , mal affermi , et oui s était rendu odieux par les crimes qui avaient signalé son élévation. D'ailleurs, plus dune circonstance semblait favoriser ses desseins , si toutefois il

en eut de sérieux. Des grands omrahs

de la cour de Delhi, beaucoup étaient* par leurs familles au moins, originaires de l'Iran, et les omrahs afghans devaient naturellement se rappeler avec regret le temps où le trône impérial était occupe par des princes de leur race. Aurengzeb eut quelque sujet de soupçonner que Shah-Abbas cherchait à nouer des intrigues avec les chefs persans de sa cour, et que même il cherchait à séduire son vizir, qui luimême était Persan d'origine. La situation était délicate, car ce corps était si nombreux , que , rompre ouvertement avec eux, c'était rendre la position encore plus critique. Cependant, le ministre et les autres nobles opposèrent les dénégations les plus vives aux soupçons de l'empereur, et toute l'affaire huit par s'arranger à l'amiable. Néanmoins , l'empereur resta en proie à l'anxiété la plus profonde, jus-

3u'àce qu'il apprit qu'Abbas, par suite 'une maladie négligée, venait de mourir dans sou camp, établi sur la frontière. Se6, son petit-lils et son successeur, assez occupé par les intrigues et les scènes de desordre qui suivent toujours en Asie un changement de règne, n'avait aucune envie de se mettre une guerre étrangère de plus sur les bras , et il ne demanda pas mieux que de conclure au plus vite un traité de paix.

ISous devons raconter un événement ridicule qui exposa Aurengzeb à un grand danger. Une vieille dévote du Marwar, dans le pays des Radjpoutes, et nommée Bistamia , étant parvenue par ses aumônes a reunir un grand nombre de fakirs et d'autres sectaires indous , finit par se trouver à la tête d'une espèce d armée avec laquelle elle battit le radja du pays. Encouragée par ce succès , et comptant autour d'elle une vingtaine de mille hommes, elle marcha sur la résidence impériale. La superstition lui ouvrait le chemin de la victoire ; car on disait qu'elle savait préparer un onguent composé des plus horribles ingrédients , qui rendait ses soldats invisibles le jour de la bataille, et par conséquent irrésistibles. Cette

L'UNIVERS

multitude étant arrivée victorieusement sous les murs d'Agra, se croyait déjà maîtresse de l'empire, et elle proelama son chef reine de l'Inde. Aurengzeb , sérieusement alarmé en voyant que ses troupes elles-mêmes étaient démoralisées par une terreur superstitieuse, comprit qu'il ne fallait pas seulement combattre de pareils ennemis avec des moyens purement humains. Revêtu par sa piété d'un caractère sacré aux yeux de ses soldats , il fit écrire des versets du Coran sur de petits morceaux de papier , et les attachant à des pointes de lances qu'il plaça en téte de ses escadrons, il assura à ses soldats que le prophète les protégerait contre les influences magiques du fanatisme indou. Ce moyen 8ufQt pour rétablir leur moral ébranlé, et la supériorité de leur organisation militaire eut bientôt mis en déroute l'armée des fakirs , qui périrent presque tous sur le champ de bataille.

Le règne de ce grand monarque fut encore troublé par une insurrection dans le Caboul , où il ramena sans peine à l'obéissance le plat pays, tout en ayant la sagesse de ne retirer aux habitants aucun de leurs privilèges.

Mais le grand objet de son ambition était de réduire définitivement les royaumes de Golconde et de Bidjapore dans le Deccan , qui , malgré tes victoires répétées de ses prédécesseurs, malgré les défaites que lui-même leur avait fait éprouver avant de monter sur le trône , disposaient encore de forces considérables.

Diverses circonstances , et surtout les dissensions intestines qui signalèrent son avènement , l'empêchèrent de donner suite à ce projet jusqu'à l'année 1686, la 28* de son régne. N'ayant plus rien à craindre d'aucun côté, il fit entrer son armée par trois points différents dans le Deccan. Les opérations commencèrent sous les ordres de Shah-Allam , héritier présomptif du trône , qui vint mettre le siège devant Golconde. Le roi sollicita la paix à des conditions très-dures qu'Aurengzeb lui accorda , afin de pouvoir diriger toutes ses forces contre Bidjapore.

Ce rovaume résista un neu mieux ; mais la trahison ayant fait déserter les troupes, la capitale fut investie, et enfin obligée par la famine à capituler. Secander-Adil-Shah, le dernier successeur d'une longue dynastie de prîners puissants, tomba captif dans les mains de l'empereur. Le vainqueur employa ensuite le reste de la campagne à compléter la conquête de Golconde, et son fils Shah-Allam ayant osé lui faire des remontrances sur ce manque à la foi jurée, encourut la colère paternelle et fut jeté en prison. Cependant , après un siège de sept mois , Golconde fut pris par trahison , et la mort de son roi Abou-Hussein signala la chute d'une autre race de puissants monarques.

L'événement qui eut la plus grande influence sur le règne. d'Aureogzeb, ce fut la naissance de l'empire mahratte , qui , après d'obscurs commencements, devait un jour renverser l'imposant édifice de l'empire mogol , et disputer aux Anglais la suprématie de l'Indoustan. Le Maharashtra s eteDd dans la partie nord-ouest de la péninsule, sur une surface d'un peu plus de cent milles carrés , et est occupé par une population d'environ six millions d'âmes. Il est traversé par des rameaux des Gbits et des monts Vindhya , et il comprend une partie des provinces actuelles de Maloua , de Candetsb , d'Aurengabad et de Bidjapore. Comme aspect géographique, il se distingue profondément de la grande plaine du Deccan et de celle de l'Indoustan. Il est élevé, difficile, parsemé de plateaux où la température est toujours peu élevée , coupé de nombreux cours d'eau et de torrents. Impraticable aux grands corps de grosse cavalerie qui iaisaient la force des armées mogoles, il n'avait jamais pu être que très-imparfaitement soumis. Ses collines et ses forteresses naturelles étaient toutes occupées par de petits chefs qui n'obéissaient aue nominalement à l'empereur de Delhi ou au sultan de Bidjapore. Lies guerres incessantes que se faisaient entre eux les conquérants musulmans , les dissensions qui ecia~

taient à la mort de chaque souverain , devaient fournir à un chef hardi et intelligent l'occasion de fonder un État indépendant. Ce chef se trouva dans la personne de Sivadji , 1e fondateur de fenipire mahratte.

Ce héros, quoiqu'il ait débuté par la misère et la pauvreté, était cependant duo; illustre origine. Son arrière* grand-père, Bnbdji Bhonslay, était Mis du radja d'Oudipour, c'est-a-dire, apl>artenait à tout ce que la noblesse de llndoustan compte de plus distingué); mais» mère était une femme des castes inférieures , et cette circonstance l avait engagé à quitter son pays pour aller chercher de l'emploi dans d'autres cours. S'étant distingué au service d'un radja du Candeisn, il en obtint une zemindary dans le voisinage dePounah, qui n'était alors qu'un village, mais dont la grandeur de sa famille devait dans la suite faire une capitale. Son fils Malodji acquit quelque réputation sous un chef mnnratte,dont il obtint la fille en mariage pour son fils Shadji. Celui-ci , s'étant querellé avec son beau-père, entra au service du roi de Bidjapore , et fut employé dans leTaodiore et le Carnatic. Tandis qu'il faisait la guerre dans ces provinces, il laissa son fils Sivadji à Pounah avec sa mère, pour le faire élever par Dadadji Konideo, qui semble n'avoir négligé aucun moyen pour l'éducation du futur conquérant. Il l'initia , non pas à la culture des lettres, que méprisent ces rudes montagnards, mais aux exercices militaires , aux légendes et à la h^sie nationale ; il lui inspira surtout une vénération profonde pour la foi et les observances religieuses des Indous.

A l'âge de 17 ans, l'élève fut poussé par son instinct guerrier à tenter la fortune des armes. Il réunit une bande de sens du Maloua, et à leur tête il com- ■uenca cette vie de voleur et de soldat par laquelle ont débuté presque tous ta trands conquérants Je l'Asie. Cependant les exploits de son élève attifèrent bientôt à Dadadji une foole de plaintes, et il crut devoir à ce sujet taire de vives remontrances publiques au jeune homme ; mais on prétend

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qu'en secret il l'encourageait à persister dans ses projets , prévoyant déjà peut-être la grandeur a laquelle cette vie aventureuse devait le conduire.

Sivadji suivit donc sa destinée, et s'étant emparé du château presque inaccessible de Torna , il commença à inspirer des alarmes au roi de Bidjapore, qu'il parvint cependant à apaiser en lui promettant une augmentation de tribut. Néanmoins, comme il continuait à conquérir forteresse sur forteresse, le roi ne se contenta pas seulement de renouveler ses remontrances, mais il en appela à Shadji , le père de l'heureux maraudeur ; ensuite il le menaça, puis le fit emprisonner malgré toutes ses protestations, bien qu'il jurât qu'il ne connaissait et n'approuvait aucun des exploits de son fils. Sivadji , désolé de la mésaventure qu'il avait appelée sur la téte de son père , mais ne pou* vant se résoudre à abandonner sa carrière aventureuse , s'adressa à Shah- Jehan, dont il prétendait être le vassal, et par sa puissante intercession , il obtint la mise en liberté de son père.

Lorsque Aurengzeb , avant de monter sur le trône , vint faire la guerre au Bjdjapore , Sivadji continua a jouer le rôle d'allié du Mogol ; et comme si déjà sa neutralité eût été de quelque im-

f)ortance , on le laissa tranquille dans es conquêtes qu'il avait faites. Quand il vit les deux grandes monarchies sérieusement aux prises , il n'hésita pas à courir sans scrupule sur l'une ou sur l'autre, pillant le territoire de celleci et faisant des conquête sur celle-là, selon l'occasion. Ensuite, lorsque Aurengzeb suspendit la guerre contre le Bidjapore, pour donner suite aux ambitieux projets qui le portèrent sur le trône de l lndoustan , il n'eut pas le temps de songer à arrêter les succès du jeune chef de bandes; mais alors le roi de Bidjapore put porter sur lui tout l'effort de ses armes , et on dut croire que Sivadji allait succomber.

L'armée de Bidjapore , commandée par Afzoul ou Abdoul-Khan , officier de distinction, s'avançait contre l'infatigable pillard, avec la confiance qu'elle allait le réduire promptement à l'obéis-

L'UNIVERS

sauce. Sivadji , convaincu que dans cette crise il fallait appeler toutes ses ressources à son aide , commença par dire qu'il était tout prêt à se soumettre v mais qu'il n'osait pas d'abord venir se livrer complètement au pouvoir d'un ennemi aussi justement offensé.

Il demandait une entrevue à laquelle les deux chefs se rendraient suivis chacun d'une personne seulement. Puis il prit ses mesures. Les bois qui couvraient au loin son château furent occupés pendant la nuit par des hommes armés ; il mit sous sa robe de coton une cotte de mailles, et sous son turban une coiffure d'acier. Il cacha un poignard sous ses habits. A l'heure convenue, il vit Afzoul-Khan approcher à la tête d'un détachement de 1,500 cavaliers, qu'il laissa à distance pour venir avec une seule personne de suite. Cependant Sivadji s'était préparé à cette occasion solennelle par l'accomplissement de tous ses devoirs religieux. Avant de sortir de son château, il avait demandé la bénédiction de sa mère, comme ferait un preux qui vole au champ d'honneur. Quand les deux chefs furent en présence, ils s'embrassèrent , selon la coutume indienne, et au même instant Sivadji frappait Afzoul d'un coup de poignard. Le musulman tira aussitôt son sabre et en déchargea un coup sur la tête du traître. Celui-ci, défendu par sa coiffure, étendit d'un second coup le khan à ses pieds. En même temps, les troupes mahrattes , averties par le son de la trompette , sortaient de leur embuscade et mettaient en déroute l'escorte terriGée d'Afzoul-Khan. Les armées asiatiques ne peuvent se rallier qu'autour de la personne de leurs chefs , et en les perdant elles perdent aussi tout courage. Aussi les troupes ennemies s'étant dispersées, Sivadji eut tout loisir de poursuivre ses opérations en les développant sur une grande étendue de pays, et poussa ses courses jusqu'aux portes de la capitale. Il profita de l'occasion pour s'emparer (lu Concan, appelé par les anciens côte des Pirates, mit garnison dans l'importante forteresse de Panalla qui est la clef du pays,

et se mit ainsi à même d'équiper une flotte qui augmenta considérablement ses moyens de conquête et de pillage.

Le roi de Bidjapore, levant de nouvelles troupes, envoya expédition sur eipédition contre le chef rebelle, qu'il réduisit quelquefois à la dernière extrémité ; mais il sut toujours si bien s'en tirer, qu'il finit par conclure un traité en vertu duquel il acquK un territoire de montagnes fort étendu , et sur lequel il pouvait entretenir une armée de 50,000 hommes d'infanterie et de 7,000 chevaux.

Il en était là lorsque Aurengzeb, devenu par la guerre civile et la trahison maître tranquille de l'empire mogol, entreprit de réunir l'Inde entière sous son sceptre. Il lui fallait donc renverser la puissance de Sivadji, qui prenait des développements si menaçants. Il envoya contre lui une armée composée de troupes d'élite , et commandée par Shaista-Rhan , un des omrahs daos lesquels il avait le plus de confiance. Le nouveau général commença la campagne par de grands succès, s emparant e la plupart des places de l'ennemi, y compris Pounah, le lieu de naissance de l'audacieux aventurier qui , réduit à l'extrémité , se tira d'embarras par l'un de ses exploits les plus hardis. A la tête d'une petite troupe d'hommes de choix , il parvint, favorisé, comme on le suppose, par la jalousie d'un chef mogol , a pénétrer dans la maison de Shaïsta Khan. Celui-ci, surpris, n'eut que le temps de se sauver par une fenêtre, blessé, avec un des doigts coupé. Son fils fut tué, et lui-même tellement intimidé de ce désastre , tellement irrité contre ses officiers, qu'il demand* son rappel , et ensuite les opération?

militaires contre les Mahrattes semblèrent suspendues pendant quelque temps.

Cet intervalle de répit fut mis à profit par l'activité de leur chef, qui l'employa à l'une de ses entreprises les plus aventureuses, le pillage de Surat, nui était alors le grand entrepôt de l'Inde, et peut - être la plus riche ville du monde. Confiants dans la grandeur et l'opulence de leur ville, les ha bi tacts

semblent avoir été plongés dans la sécurité la plus profonde ; à peine* 8*101 étaient défendus par un misérable mur de terre, qui ne pouvait arrêter pour un instant Jes intrépides bandes de Sivadji. Pour lui , disent quelques auleurs, il passa trois jours dans la ville, déguisé, étudiant les localités, celles qu il fallait attaquer, et surtout celles Qu'il était le plus avantageux de piller. Son armée était alors partagée en deux divisions. occupées au siège de Bassein et de Chai, deux villes importantes qui semblaient capables d'arrêter longtemps tous ses efforts, lorsque tout à coup il retira la plus grande partie de wo armée du siège de la première, ne laissant sous ses murs qu'un faible corps, chargé d'entretenir les feux, de taire beaucoup de bruit, afin de cacher ie départ des autres. Les troupes mahmtes se présentèrent donc à l'improviste, et entrèrent dans la ville sans résistance , le gouverneur s'étant retire dans sa citadelle, les Anglais et les Hollandais restant dans leurs comptoirs, de sorte que, pendant trois jours, l'armée victorieuse pilla la ville à loisir, uniquement occupée à enlever tous les objets de prix qui pouvaient tenter sa cupidité. Le butin en monnaie, bijoux, pierres précieuses, etc., fut évalue a plus de 25,000,000 de francs.

Aurengzeb, de plus en plus irrité de se voir ainsi bravé par un chef de nwaudeurs , résolut Je faire les plus grands efforts pour le détruire , et il tnîoya contre lui une armée formidable, commandée par son maradja , ou mirza.radja (le chef des émirs) , brave officier formé par une longue expérience à la guerre des montagnes. Le chef mahratte, trop faible pour oser attaquer ce nouvel ennemi en rasecamagne, se vit enlever toutes ses places une après l'autre , et fut bientôt réduit à une extrémité plus dangereuse que jamais. A la Gn Pourandar , sa Principale forteresse , où il avait déposé tous ses trésors et sa famille, fut étroitement bloquée, sans aucune espérance de pouvoir la secourir. Alors, il crut sa cause dése>pérée , et sur la karole du maradja , croyant trouver à

Delhi une réception honorable , il se rendit au Mogol. Il semble qu'il soit allé à la cour avec la croyance qu'il y serait traité comme un omrah du premier rang ; aussi fut-il profondément mortifié d'y être reçu par l'empereur avec un mépris affecté, et d'y être relégué parmi les courtisans de second ordre. Si nous en devons croire quelques historiens , la fille d'Aurengzeb avant aperçu le jeune étranger, s'éprit d amour pour lui, et Sivadji , informé des sentiments de la priucesse , la demanda en mariage à son père , qui le repoussa avec la plus profonde indignation. Les auteurs ies plus exacts regardent cette histoire d'amour comme apocryphe ; mais tons s'accordent à dire que le chef vaincu était surveillé de tort près , quoique traité comme un prisonnier sans importance. Aussi il ne songea bientôt plus qu'à s'échapper. Ayant trompé la vigilance de ses gardiens en feignant une maladie, il se fit porter avec son fils, cachés tous les deux dans des caisses , hors les murs de la capitale. Là, montant sur un misérable cheval , il parvint sans exciter les soupçons jusqu'à Mattra, puis à Benarès et Jagçernât,

Rrofitant de l'occasion pour visiter ces eux de pèlerinage. Il passa ensuite par Haïderabad, et se trouva enfin au milieu des montagnes qui l'avaient vu naître, au milieu de ses fidèles, qui vinrent aussitôt se rallier autour de lui.

Sivadji reprit donc cette carrière de pillage et de victoires qui , cette fois , le mit en état d'hostilité déclarée et implacable contre les Moçols ; mais Aurengzeb , occupé du coté de la Perse , distrait par l'insurrection du Caboul, n'eut pas le temps d'abord de songer à ce maraudeur , qui ne faisait que piller une des plus misérables provinces de son empire. Le chef mahratte étendit donc à loisir ses ravages sur toute la côte de l'ouest; il pilla Surat une seconde fois, et une autre fois encore, s'il n'y entra pas, il lui fit du moins payer une rançon considérable.

Sfngarh , forteresse que sa situation au sommet d'une montagne à pic lai-

L'UMVERS.

sait passer pour imprenable, lui avait été enlevée par la famine au temps de ses revers : 1,000 de ses hardis Maloualis, l'escaladant au milieu d'une nuit obscure avec des échelles de corde, l'enlevèrent l'épée au poing. Aussitôt après son retour, il prit le titre et les insignes de la royauté ; il lit même frapper de la monnaie à son nom. De plus, pour satisfaire son orgueil et éblouir les siens , il se fit couronner en grande pompe. La cérémonie était imitée de celle du couronnement des empereurs mogols ; aucun des détails les plus puérils de l'étiquette n'y fut oublié; ainsi, il se fit peser contre des sucs d'or, de grains, etc. Des présents d'une immense valeur laits aux brahmanes donnèrent du lustre à cette fête politique.

Dans l'année qui suivit son couronnement, Sivadji fut pris d'une maladie dangereuse qui le retint au lit pendant huit mois. Mais à peine rétabli , il reprit le cours de ses opérations militaires , et même il les déploya sur une plus grande échelle encore que par le passé. Golconde, située presque a l'autre extrémité de la péninsule, et u'on aurait dû croire tout à fait hors e sa portée , se vit tout à coup attaquée par un corps de 12,000 cavaliers mahrattes qui lui donnèrent l'assaut avec tant de vivacité, qu'on ne put pas même songer à se défendre. La ville se racheta du pillage au prix d'une immense rançon, et Sivadji, entrant à la tête de ses'troupes, y tint audience publique comme aurait fait le légitime souverain. Il semble que , sans faire grâce aux vaincus de la plus faible parti» de leur rançon, le chef mahratte voulut former avec eux une alliance défensive contre le Mogol. L'année suivante, il traversa le territoire de Bidjapore , et pénétra en vainqueur dans la Carnatie. 11 s'y empara de Gingi, de Vellore, et autres pinces fortes, au nom du roi de Golconde, mais il eut soin d'y laisser des garnisons a lui. Il poussa ses courses victorieuses jusque dans le voisinage de Madras à l'est , et de Seringapatam à l'ouest.

Après son retour dans ses États , il

faillît presque s'emparer de Bombay ; mais ayant rencontré sur sa route Dillir-Khàn , général mogol dont les intrigues avaient déterminé son fils Sambadji à déserter la cause paternelle , il fut battu et obligé de se retirer a Ragrâ, sa capitale. Quelque temps après, s'étant réconcilié avec son fils, il rentra en campagne , et , faisant un immense détour , il s'empara , près de Barhanpour, d'un immense convoi qui portait de l'argent à l'armée ennemie.

De là il retourna rapidement sur sa capitale ; mais l'excessive fatigue de cette audacieuse campagne , jointe à toutes celles qu'il avait souffertes dans tant d'expéditions , détermina une inflammation des poumons , dont il mourut, le 5 avril 1680, à l'âge de 53 ans. On dit qu'en apprenant la nouvelle de cette mort, Aurengzeb se livra au transport de la joie la plus vive; il eut cependant assez de justice dans l'esprit pour rendre hommage aux grands talents qui avaient permis à Sivadji, tandis que lui-même il renversait tous les anciens royaumes de l'Inde , de créer un nouvel État malgré les grandes et redoutables armées qu'on avait envoyées contre lui.

Le caractère de Sivadji a été diversement apprécié, quoique cependant, à tout prendre, il semble qu'en général on lui ait été trop favorable. Sans doute, c'était un homme tel que l'Inde et l'Asie en ont produit très-peu , un caractère dans l'ensemble duquel le monarque, le général, le partisan, le bandit et même le voleur habile se trouvaient réunis par proportions égales , et savaient chacun jouer son rôle selon la circonstance du jour et des événements. Sous tous ces rapports, Sivadji se montra ce que nous pourrions appeler un très-habile homme, et l'histoire de toutes ses inventions, de ses ruses, de ses exploits répétés et exagérés à plaisir , a rendu son nom très-populaire chez les Indous. Cependant il semble qu'il n'y ait eu dans les projets de son ambition, ni dans la manière dont il les poursuivit, rien qui doive en faire un homme véritablement grand, inspiré par une politique

IISDP.

noble ou intelligente. Sous le point de vue moral, il paraît difficile d'attribuer beaucoup de mérite à l'homme qui ne ressentit jamais aucun scrupule de conscience; car s'il connut aucun sentiment semblable à ce que nous appelons l'honneur, il est du moins certain que jamais il ne le fit entrer pour quelque chose dans sa conduite. N'avoir jamais souillé ses victoires par d'inutiles barbaries , c'est sans doute un fait très-honorable , et malheureusement très-rare chez les généraux asiatiques; cependant on ne voit pas qu'il ait jamais reculé devant l'effusion du sang, toutes les fois qu'il crut pouvoir en espérer quelque chose. Peut-être que fût parvenu à se voir le tranquille 'naître d'un royaume considérable, il <i)t remplacé , par un système de paix ?t de protection pour "ses sujets , les milheurs (jue sa vie de pillard causa à 'humanité; mais ce n'est qu'une hypothèse gratuite. D'un autre côté , ses 'uiarudes étaient simples , austères presque ; il vivait avec les siens sur le P'îd de la familiarité et de la confiée, et jamais, au milieu d'eux, il ne sonsea à s'entourer de gardes et de précautions. Il était sincèrement atta- 'hé a h religion des Indous, et il en vivait scrupuleusement toutes les observances ; et l'on ne doit pas croire que sa pieté n'ait été qu'un instruit, bien qu'elle soit en réalité l'une d« causes de sa grandeur. Il se fit le champion de la religion de ses pères «>ntre l'inimitié bigote, contre les !*rséCQtions sanglantes d' Aurengzeb.

U fortune des Mahrattes fut d'abord ' "se en péril par la mort prématurée oSivadji. Sambadji, suivant la destiordinaire des princes de l'Inde, commença sa carrière par une guerre <* *ile coutre un de ses frères. Ensuite 'I fut à repousser l'invasion d'une -rande armée mogole ; mais alors se montrant le digne fils de son père , il [- força à se retirer avec des pertes 'onstderables. Bientôt après, Aureng- ;,-b ayant résolu de compléter la conquête de la péninsule , entra dans le i'eccan en personne, et avec toutes les loupes qu'il avait pu réunir. Il com-

mença , comme nous Pavons déjà dît , par rentière soumission des royaumes de Ridjapore et de Golconde, qui avaient si longtemps bravé son pouvoir. Ensuite il se tourna avec toutes ses forces contre les Mahrattes , et employa contre eux les moyens qui leur avaient si bien réussi. Ayant appris par l'un de ses espions çjue Sambadji , pour se livrer à ses plaisirs , avait quitté son camp, suivi de quelques serviteurs seulement , il le fit enlever par un détachement de cavaliers. L'empereur, suivant sa cruelle coutume , ordonna la mort de son prisonnier, et l'on prétend qu'il assista lui-même avec un plaisir barbare au supplice que le malheureux prince souffrit avec un courage inébranlable. La cause mahratte semblait alors désespérée; mais Rama, frère de Sambadji, se rendant en toute hâte dans le Carnatique, y concentra toutes ses troupes autour de l'imprenable forteresse de G ingi, dont la réduction occupa l'armée impériale pendant plusieurs années. En même temps, les Mahrattes, tranquilles dans leurs montagnes, y réunissaient leurs bandes irrégulières et insaisissables, faisaient des courses non -seulement sur les pays de Golconde et de Bidjapore, nouvellement conquis par le Mogol , mais même dans ses anciennes provinces de Candeish, de Maloua, de Bérar.

L'armée mahratte , qui devait pendant plus d'un siècle exercer une grande influence sur les destinées de l'Inde, était, comme celle du Mogol, composée principalement de cavalerie, mais organisée et équipée d'une manière différente. Les Mogols, couverts de lourdes armures de fer, montaient des chevaux robustes et pesants; leurs chefs, portes sur des éléphants, y étaient en fermés dans une espèce de fortification. Les escadrons, ainsi équipés et lancés dans les plaines de l'Indoustan ou sur les plateaux du Deccan , y balayaient tout ce qui voulait résister à leur choc. Mais le Maharashtra est un pays de hauteurs et de collines trop peu élevées pour que la cavalerie légère ne puisse pas s'y mouvoir à l'aise, et, d'un autre côté, trop accidentées pour

L'UNIVERS

que la grosse cavalerie y puisse manœuvrer avec avantage. L armée nationale s'y forma naturellement sur Jes circonstances du terrain et les habitudes des habitants. Elle se composait de chevaux petits, vifs, actifs, et de cavaliers armes à la légère, équipés pour la marche plus que pour le combat , pouvant à la fois s'étendre sur une vaste étendue de pays, et se retirer sans jamais fournir à l'ennemi l'occasion de les surprendre. Ces cavaliers étaient mêlés de fantassins armés en partie de mousquets , en partie d'arcs et de flèches; l'arme nationale , c'était la lance , avec une courte épée et un petit bouclier. Tous les ans , la campagne s'ouvrait à la lin de la mousson du nord-ouest, et s'annonçait par le déploiement du gkocenda ou étendard national. Encore aujourd'hui , quand les Mahrattes établissent leur camp, ils commencent par déployer l'étendard du prince ou du général autour duquel , devant et derrière , s'étendent en lignes parallèles et régulières les boutiques qui forment le bazar du camp. Le long de ces boutiques, les chefs inférieurs plantent leurs enseignes , autour desquelles viennent se ranger leurs soldats, leurs domestiques, avec les chevaux et le bétail.

L'armée se met en campagne sans autres provisions que ce qui peut en tenir dans deux sacs de toile de coton jetés en travers de la selle de chaque cavalier et devant lui , l'un à droite, l'autre à gauche. On se met en marche en se confiant, pour trouver des vivres, soit sur ce qu'on trouvera sur le territoire ennemi , soit à ces innombrables brindjarris ou marchands oui visitent les camps indous comme des champs de foire. Le pillage est indispensable à une pareille armée, mais il se fait régulièrement , et chaque soldat n'a pas le droit de s'approprier tout ce qui lui tombe sous la main.

Ordinairement, il se fait par contributions forcées dont le produit est versé dans les magasins publics. Une paye considérable est allouée à chaque soldat , et si elle n'est pas acquittée à époques très-régulières, elle finit ce-

pendant presque toujours par lui être

payée intégralement. Dans ces «corsions , les troupes ne font pas seulement du butin , elles s'augmentent encore très-souvent en nombre. Les gens d'esprit aventureux , ceux qui n'ont aucun lien de famille qui les retienne chez eux, se laissent facilement aller à venir joindre les rangs de l'armée, pourvu qu'ils puissent se procurer un cheval. C'est ainsi que 1 armée mahratte, sans avoir obtenu de victoire décisive , grossissait cependant à mesure qu'elle avançait ; et même après

Elusieurs défaites, après avoir perdu ataille sur bataille et place surplace, elle continuait à se répandre sur les grandes provinces de Candeish, de Maloua et de Bérar, et occupait toujours une grande partie de l'Inde centrale.

Les dernières années d'Aurengzeb, si elles ne furent marquées par aucun revers sérieux , furent cependant assombries par l'insuccès de plusieurs entreprises importantes et par une foule de tristes présaees qui annonçaient l'inévitable décadence de l'empire. Sa dévotion, toujours croissante, lui lit entreprendre, à la fin de son règne, de détruire la religion indoue par les plus violentes mesures. Les magnifiques temples de Mattra et de Benares furent rasés, et des mosquées élevées en leur place. La pagode d'Ahmedabad , l'un des plus splendides monuments ce l'architecture nationale , fut souillée par le sang d'une vache qu'on égorgea dans ses murs. Ces sacrilèges, regardés avec la plus profonde horreur par les Indous superstitieux , ne tes poussèrent pas à la révolte ouverte, mais elles excitèrent dans tout l'empire une haine universelle contre le joug des Mogols; ils produisirent une disposition générale à se rallier autour du chef ou du gouvernement qui k premier donnerait le signal de l'insurrection. C'est à ces violences quoo doit attribuer en partie les rapides progrès des Mahrattes , et le bonheur de la résistance qu'opposèrent à l'empereur les petites principautés radjpoutes.

Les derniers jours d'Aurengzeb ru-

rent encore empoisonnés par les dispositions que ses enfants montrèrent a suivre son criminel exemple. Mohammed , son 61s ainé, était déjà mort en prison, juste châtiment de sa rébellion. Le second de ses fils, Shah-Allam v avait aussi montré , pendant une maladie que fit son père, rardeur avec laquelle il convoitait sa succession ; el quoiqu'il n'eût rien fait d'absolument coupable, cependant les rapports entre son père et lui restèrent toujours, depuis lors, embarrassés, pénibles , pleins de la plus triste défiance. Akbar, un autre de ses fils, enorgueilli par la haute naissance de sa mère , se rendit coupable de révolte ouverte, et prit parti pour les ennemis de son pere , tantôt avec les Mahrattes et tantôt avec les Radipoutes. Les deux derniers , Azim et Kaom-Basksh , étaient près de lui pendant sa dernière maladie, et i) put prévoir que sa mort allait être le sigoal de conflits sanglants , de crimes , qui ne se termineraient que par Ja mort de tous ses fils , excepté un. Au milieu de ces peines et de ces douloureux pressentiments, le terme fatal arriva ; il expira dans son camp, le 21 février 1707, dans la 94° année de son âge et la 49e de son règne.

Les historiens ont beaucoup de peine à se former une idée exacte de cet homme extraordinaire. Ses crimes sont trop affreux pour qu'on les puisse oublier , et cependant , dans le cours de sa longue vie , il déploya de nombreuses et d'importantes vertus. Dans l'administration de la justice, il était assidu et impartial, il ne se laissait aller ni à ses passions, ni à ses caprices; ses aumônes étaient presque intarissables, et en toute occasion il montrait un souci sérieux pour le bien-être de son peuple. Entouré de toutes les séductions qui peuvent corrompre un homme par les plaisirs des sens, professant une religion qui , sous ce rapport, laisse toute liberté aux passions, sa vie particulière était pure, austère même. Fut-il sincère dans ses opinions religieuses? On doit croire au moins que si quelquefois elles servirent sa politique , elles cachaient un fonds de

piété réelle. Ce qui confirme cette opinion, c'est la persécution qu'il fit subir aux Indous ; imprudence qui , au point de vue politique , ne pouvait échappera un prince aussi clairvoyant, et ne peut s'attribuer à d'autre cause qu'à la vivacité réelle de ses sentiments. Il y a lieu de penser aussi que, même au milieu des plus grandes aberrations, le sentiment moral ne fut jamais étouffé dans son coeur; que si la tempête de l'ambition, quand elle s'éleva dans son âme, sembla faire tout disparaître, les crimes qu'elle lui fit commettre restèrent pour sa vie un sujet de remords cruels. Le sang de sa famille, qu'il versa sans pitié , coulait toujours aux yeux de son imagination , de sorte qu'assis sur le plus grand trône du monde, et doué de tous les talents, de toutes les qualités qui pouvaient l'y faire briller , Aurengzeb , porté au faîte des grandeurs humaines, ne mena qu'une vie misérable.

Quelques lettres de lui , qui nous ont été conservées , et qu'il écrivit à ses fils quand il sentit approcher la mort , portent tout le caractère de la sincérité, et donnent une idée effrayante des émotions qu'il dut ressentir à ses derniers moments , lorsque les grandeurs mondaines qu'il avait achetées à un prix si terrible allaient le quitter pour jamais. « La vieillesse est arrivée. « dit-il , la faiblesse me domine, et la « force abandonne tous mes membres.

« Étranger je suis venu dans ce monde, « et je le quitte étranger. Je ne sais « rien de moi-même, ni de ce que je « suis , ni de la tin à laquelle je suis « destiné. Le temps que j'ai passé au « pouvoir n'a laissé que des regrets « derrière lui. Je n'ai pas été le pro- « tecteur et le gardien de l'empire. Le « temps précieux de l'activité s'est « consumé dans la vanité! Au dedans « de moi-même, j'avais un gardien de « mon honneur (la conscience) , mais « sa glorieuse lumière n'a pas été aper- « eue par mon aveuglement. Je n'ai « rien apporté dans ce monde, et sauf «les infirmités de l'homme, je n'en « emporte rien. Je crains pour mon « salut , et je n'envisage qu'avec ter-

L'UNIVERS

« reur les châtiments qui m'attendent.

« Bien que j'aie une ferme confiance « dans la miséricorde et la bonté de « Dieu, cependant, quand je considère « ce que j'ai fait, la crainte m'assiège

• et me poursuit sans relâche, et quand «je serai parti (de ce monde), il ne « sera plus temps de réfléchir. Ma téte

• se courbe sous la faiblesse de l'âge , « et mes pieds ont perdu la puissance « du mouvement. Le souffle qui m'a- « nima se perd, et ne laisse aucune es- « pérance après lui. J'ai commis des « crimes innombrables , et je ne sais « pas quels châtiments m'attendent.

« La garde du peuple est le fardeau

• confié par Dieu à mes fils. Je vous « confie , vous , votre mère et votre « fils , à la bonté de Dieu , car moi je ■ m'en vais. L'agonie de la mort ga- « gne rapidement sur moi. Odiporé « votre mère m'a soigné pendant la « maladie et elle veut me suivre dans « la mort , mais à chaque chose le « temps est marqué. Je m'en vais.

« Quelque chose de bien ou de mal que

• j'aie fait, c'était pour vous. Personne « n'a assisté à la séparation de son « âme d'avec son corps, mais moi je « sens que la mienne me quitte. »

S VII. Shah-Mlam.

A la mort d'Aurengzeb, la guerre entre les frères commença aussitôt; mais elle ne fut ni aussi longue ni aussi sanglante qu'on l'avait craint d'abord. Shah-Allam, fils aîné de l'empereur défunt, et celui dont la cause avait été embrassée par le parti le plus puissant, était un homme ue caractère essentiellement doux et aimable; il lit les offres les plus libérales à ses frères, leur proposant le gouvernement de ses plus Délies provinces; mais l'ambition et les mauvais conseils les poussèrent à tenter la fortune des armes. Ils furent battus : l'un d'eux fut tué sur le champ de bataille, l'autre mit luimême fin à sa vie ; et Shah-Allam monta sur le trône par une voie douloureuse, mais cependant pur de crimes.

Le but du gouvernement de ce prince semble avoir été de rendre la paix à

l'empire, même au prix de quelques

prétentions que ses prédécesseurs n'avaient jamais abandonnées pendant le temps de Irur prospérité. C'est ainsi qu'il fit un accommodement avec les Kadjpoutes, à des conditions qui lui conservaient à peine l'ombre de la suzeraineté sur ces fières tribus. Les Mahrattes, vers la fin du règne d'Aurengzeb, avaient offert de cesser leurs déprédations moyennant l'abandon du chout, ou quart du revenu des districts exposes à leurs incursions; mais l'orgueilleux monarque, bien qu'impuissant à les repousser, avait rejelé avec colère leurs propositions. Au contraire, Shah-Allam, jugeant bien que l'empire ne pouvait plus forcer ces maraudeurs à rentrer dans l'ordre, finit, et sagement peut-être, par accepter leurs offres, espérant délivrer ainsi quelques-unes de ses plus belles provinces d'un pareil fléau. Cependant dans d'autres occasions, lorsque les circonstances lui furent plus favorables, il montra qu'il n'était dépourvu ni d'esprit d'entreprise ni de talents militaires. Il eut à déployer ces qualités contre un nouvel ennemi qui, à cette époque, commença a jouer un rôle politique.

Les sikhs parurent d'abord sous le rècne de Baber, mais seulement comme secte religieuse. Nanek , leur chef, était, dit-on, un homme de caractère doux et spéculatif, qui, voyant avec douleur les violentes dissensions religieuses élevées entre les Indous et les mahométans, entreprit d'opérer un rapprochement entre les deux religions, de les réunir, s'il était possible, en une seule. Empruntant à chacune ses principales cérémonies et ses dogmes fondamentaux, il tenta d'en faire un corps de doctrine unique, qui enseignait, comme chacune d'elles, l'action d'une Providence souveraine chargée du gouvernement du monde, et la récompense des bons ou la punition des méchants dans la vie future. Le nombre des sikhs augmenta rapidement; d'autres sectes vinrent se joindre à eux; et, sous les règnes du philosophe Akbar et de ses successeurs

nliats, personne ne songea à les >ler, car eux aussi ne songeaient Dément à troubler l'État. Ce fut latisme persécuteur d'Aurengzeb u fit les ennemis mortels de î*emmogol. Il fit arrêter et emprit dans la forteresse de Goualior, fut ensuite mis à mort par ses s, leur chef ou patriarche, Tigiour. Cet acte de violence changea à coup l'esprit des sikhs, jusquesibles, et Gourou-Govind, le fils g, jura d'employer toute sa vie à x son père. Il tint parole. Ayant rd réussi à faire partager ses nents à tous les siens, il les , les organisa militairement, et, peuple de fakirs pacifiques, il fit opulation de harais maraudeurs, é cependant d'affronter avec ces es inexpérimentées les armées •engzeb, alors à l'apogée de sa leur, il ne put résister avec succès, roupes furent dispersées, ses deux ris et mis à mort, et lui-même ; de s'exiler. Sa raison succomba le fardeau de tant de calamités, mourut fou. Mais l'esprit de la & militaire qu'il avait fondée ne çnit pas avec lui; au contraire, « par le malheur et l'injustice , evmt plus sauvage et plus résolue «nais. Après avoir passé des anà errer dans les montagnes de talaya, les sikhs profitèrent de la d'Aurengzeh pour se rapprocher rovinces du Nord.

avaient alors pour chef un cerianda , disciple immédiat de Gouîovind, et qui prit le nom de son c. Les dévastations que coinmialors les sikhs furent terribles, rés comme ils étaient par un désir ngeance implacable. Banda avait pé Sirhind. Quand il apprit que >ereur marchait contre lui avec *s ses forces, il se retira sur Daber, resse de l'Himalaya, assise sur >mmet élevé, à pic, presque inaable. Suivant le dire d'Éradetn, qui semble avoir été témoin lire de ce qu'il raconte, l'empe-

regardait la position comme si s qu'il n'osait l'attaquer, et espé-

rait, en faisant mine de se retirer, encourager l'ennemi à le poursuivre, et peut-être à lui fournir l'occasion d'une bataille. Le khan-kbanan ou général avait cependant plus de confiance dans ses forces ; et , ayant obtenu la permission de l'empereur de s'avancer avec un détachement pour faire une reconnaissance plus exacte de la position, il commença aussitôt par attaquer l'ennemi et le chasser des hauteurs voisines du fort. Ce premier succès enflamma le courage de l'armée, qui se précipita à l'assaut; et l'empereur eut la satisfaction de voir ses troupes qui, malgré ses ordres, chassaient tout devant elles. L'ennemi était acculé dans sa forteresse lorsque la nuit arriva; et les mahométans, n'osant pas risquer une attaque pendant l'obscurité, se contentèrent de garder exactement toutes les avenues et de faire leurs préparatifs pour recommencer le lendemain. Mais, au matin, ils furent bien surpris de voir le fort complètement désert; le chef sikh s'était enfui avec les siens par un étroit sentier, qui avait échappé à la vigilance de ses ennemis. Cette campagne cependant arrêta pour quelque temps les progrès des sikhs.

Shah-Allam, au dire d'Éradet-Khan, l'un de ses intimes confidents, semble avoir été l'un des princes les plus accomplis et les plus aimables qui aient jamais porté le sceptre de l'Inde. Sa libéralité, bien qu'elle lui soit reprochée par quelques écrivains comme excessive, s appliqua toujours aux hommes ou aux choses qui la méritaient le plus. Il était sincèrement attaché à la foi musulmane, et profondement versé dans la connaissance de la théologie, qu'il étudia cependant d'une manière libérale, ne craignant pas de se mettre au courant des opinions de toutes les sectes, et même des esprits forts, à tel point que souvent il scandalisa quelque peu sur ce point les intolérants docteurs de la loi. Au lieu de se laisser aller à cet esprit de défiance cruelle oui avait toujours divisé les membres de la famille impériale, il avait toujours autour de lui ses dix-

LTNIVKRS.

sept fils, petits-fils ou neveux, dont aucun ne songea jamais à abuser de sa bonté. S'il ne possédait pas toute l'énergie nécessaire dans les circonstances critiques où l'empire se trouvait alors, du moins sa modération et le respect universel qu'il inspirait conjurèrent pour quelque temps les périls amassés sur la tête des Mogols. Malheureusement, après un règne de cinq années seulement, il fut pris d'une violente maladie, et mourut dans son camp de Lahore, en 1712.

§ VIII. Depuis la mort de Shah- Allam jusqu'à la fin de l'empire mogol.

Shah-Allam avait laissé quatre (ils.

Malgré l'harmonie qui semblait régner entre eux du vivant de leur père, sa mort donna le signal de la guerre civile. La cause de Moir-el-Din, rainé, avait été épousée par Zulfaccar-Khan, l'un des plus puissants omrahs, qui vainquit et fit mettre à mort ses trois frères. C'est ainsi que la couronne fut placée sur la tête de ce prince, qui prit le nom de Iscander-Shah. Cependant le nouveau monarque était incapable de soutenir, même avec une décence apparente, le haut rang où la fortune l'avait élevé. ISégigeant toutes les affaires de l'État, il s'abandonna à la débauche la plus crapuleuse, et se laissa même voir aux environs de Delhi dans la compagnie de prostituées. Sous le gouvernement d'un pareil prince, il ne devait pas manquer de se produire des esprits hardis, prêts à profiter du désordre que le caractère méprisable de l'empereur et la faiblesse de son administration devaient créer.

Deux frères, Abdalla et Hussein, qui prenaient le titre de séides ou descendants du prophète , imaginèrent de mettre en avant un prince sous le nom duquel ils espéraient gouverner Tlndoustan. Ils choisirent dans ce dessein Firouksir, fils d'Azim-Oushân , qui avait été le fils favori de Sliah- Allam. Ils levèrent bientôt une armée; et quoique Zulfaccar-Khan défendit bravement l'indigne créature qu'il avait portée sur le trône , il fut battu com-

plètement, après une lutte qui dura

peu de temps, et lui-même mis à mort avec son maître.

Les séides ayant ainsi fait réussir leur candidat, le considérèrent comme leur instrument, et s'arrangèrent pour administrer l'empire à leur guise. Il faut reconnaître qu'ils montrèrent une vigueur et une habileté assez grande dans le maniement des affaires. Banda, le chef sikh, s'étant montré dans les plaines de l'Indus, fut battu par eux, pris, et mis à mort au milieu des tourments les plus cruels. Mais bientôt les omrahs commencèrent à murmurer contre leur pouvoir. L'empereur luimême trouva leurjoug difficile à porter; et bientôt ses favoris lui conseil lèrrnt de se débarrasser de cette dépendance, pour prendre lui-même en main les rênes du gouvernement. Son règne de sept ans se passa de la sorte au milieu d'intrigues, où les séides finirent par avoir le dessus. Ils firent périr Firouksir, et, après sa mort, cherchèrent quelque autre descendant du sang de BAber qu'ils pussent revêtir des insignes du pouvoir, tout en en gardant la réalité pour eux-mêmes. Ils jetèrent d'abord les yeux sur un petitfils d'Akbar, le fils révolté d'Aurenszeb; mais, au bout de cinq mois de règne, il mourut de consomption.

Après lui, son frère Raffeh-el-Doula lui succéda , mais pour ne survivre que trois mois à son élévation. Les séides placèrent alors sur le trône Roushan- Akter, petit-fils de Shah-Allam, qui prit le nom de Mohammed-Shah.

Ce prince, comme Firouksir, commença par se montrer plein de déférence pour ceux qui l'avaient élevé sur le trône; mais bientôt aussi il prêta l'oreille à ceux qui lui conseillaient de s'émanciper du joug tyrannique des séides. A la fin, il se laissa persuader d'entrer dans une conspiration en forme dirigée contre eux. Il s'était élevé une mésintelligence entre les deux frères d'un côté, et Nizam-oul-Moulk de l'autre, omrah puissant, revêtu du gouvernement du Maloua , et qui refusait de le leur rendre. Il avait été convenu entre les séides que l'empereur

et Hussein partiraient ensemble à la des troupes pour aller mettre le récalcitrant a la raison. On résolut de profiter de la séparation des deux frères. Trois (les conspirateurs tirèrent au sort pour savoir qui d'entre eux assassinerait Hussein. Le sort tomba sur un nommé Uavder. Rapprochant du palanquin du seide comme pour lui présenter une pétition, l'assassin frappa sa victime avec tant d'adresse que la mort fut presque instantanée. « Tue l'empereur, » s'écria Hussein, devinant aussitôt le complot; et son neveu, à la tête d'une poignée de soldats résolus, entreprit d'exécuter le dernier ordre de son oncle; mais l'empereur avait pris ses précautions, et le jeune homme fut tin- sur la place avec ses serviteurs. Mohammed alors retourna sur Delhi, où Abdaila, voulant résister jusqu'au dernier moment, fit proclamer un nouveau souverain et leva une armée; mais il fut battu et pris. Le vainqueur fit son entrée triomphale à Delhi, comme si seulement alors il commençait réellement son règne.

Mais il ne fut pas plutôt en pleine possession du pouvoir, qu'il v montra cette incapacité à laquelle, depuis plusieurs générations, la race mogole semblaitfatalementcondainuée. Il avait cependant deux ministres capables et fidèles, Nizam-oul-Moulk et Saadet- KJian; mais, redoutant leurs manières graves et sévères, il prêta une oreille trop facile à de jeunes et étourdis conseillers. Les deux chefs, irrités de se voir ainsi supplantés, se retirèrent avec l'intention de s'établir chacun eomme prince indépendant dans deux provinces différentes. Nizam alla tenter la fortune dans le Deccan, où il a transmis son nom et ses titres à une race de princes qui encore aujourd'hui sont nominalement indépendants; Saadet dans l'Oude, où une branche de sa famille est encore aujourd'hui sur le trône. Dans ces circonstances critiques, les Mahrattes, qui n'avaient pas cessé d'étendre chaque année leurs incursions, commencèrent à montrer ouvertement qu'ils songeaient à rem-

placer les Mogols. Après avoir pillé la plus grande partie du Maloua et du Gouzerat, ils poussèrent leurs courses jusqu'aux portes d'Agra, et répandirent la terreur dans les murs de la capitale. Saadet-Khan , le seul chef qui, dans le premier péril, sembla songer encore à l'honneur et à la sécurité de l'empire, accourut -de son royaume d'Oude, et battit si complètement les Mahrattes, qu'il aurait peut-être détruit leur puissance s'il lui avait été per? mis de poursuivre ses succès; mais le faible empereur voulut que les opérations fussent suspendues jusqu'au moment où son ministre favori aurait eu le temps de lever une armée, et pris le commandement en chef de tôutes les troupes. Saadet dégoûté reprit le chemin de sa province; et, après sa retraite, les Mahrattes se rallièrent, reprirent l'offensive, poussèrent jusqu'à, Delhi même, et, après avoir pillé les environs de cette capitale, retournèrent dans le Maloua chargés de butin ; et, comme si tous ces malheurs n'eussent pas dû suffire, un formidable ennemi vint du dehors porter le dernier coup à l'édifice chancelant de l'empire mogol.

Depuis un demi-sièc|e, la Perse avait été agitée par les plus violentes révolutions. Les Afghans, sortis de leurs montagnes, s'étaient emparés d'Ispahan, et avaient mis à mort tous les princes de la maison royale de Perse, sauf un seul, nommé Thâmas. Il s'était réfugié chez les tribus pastorales qui promènent leurs troupeaux sur les plateaux élevés du nord de la Perse.

Ces pasteurs guerriers embrassèrent chaudement la cause du dernier rejeton de la famille royale, et, se réunissant autour de lui , lui composèrent une armée formidable. Au nombre de leurs chefs était un jeune homme nommé Nadir, qui, en venant joindre l'armée avec sa tribu, avait pris le nom de Thamas-Kouli-Klian, ou le noble esclave de Thamas, et se distingua bientôt d'une manière si brillante, qu'il fut revêtu du commandement en clief.

Après plusieurs victoires, il reprit Ispahan, et chassa complètement les

L'UNIVERS

Afghans de la Perse. De si grands succès avaient inspiré aux troupes plus d'attachement pour Nadir que pour celui au nom duquel elles avaient pris les armes; aussi l'ambitieux pasteur, se sentant fort de sa popularité, enferma-t-il le prince dans son palais, en ne lui laissant que le titre et l'ombre du pouvoir; puis, ne se sentant pas encore satisfait, il fit crever les yeux à Thamas, et se fit enfin proclamer sous son premier nom de Nadir-Shah.

La Perse ne suffisait pas encore à l'ambition du nouveau prince; confiant dans la bravoure et l'attachement de ses soldats, il entreprit de conquérir une partie des États voisins. Il envahit d'abord le territoire des Afghans, et, s'étant emparé de Caboul et de Candahar, il arriva sur la frontière de l'Inde. Il n'avait, disait-il, aucune intention ni désir de pénétrer dans ce . pays; mais il est difficile de croire à tant de modération de la part de ce conquérant. En tout cas, il ne resta pas longtemps sans trouver des motifs suffisants pour justifier une déclaration de guerre. Un certain nombre de ses compatriotes, qui n'avaient pas voulu le reconnaître comme souverain, avaient trouvé un refuge dans l'Indoustan. Nadir voulait que les fugitifs lui fussent remis, et, a cet effet, il avait envoyé à la cour de Delhi un ambassadeur, qui fut massacré avec toute sa suite sous les murs de Djellalabad. Mohammed, mal conseillé par d'imbéciles courtisans, eut l'imprudence de refuser la satisfaction qui lui fut demandée pour ce sanglant outrage. Nadif irrité partit aussitôt avec ses troupes, et il fit tant de diligence, u'il arriva à quatre jours de marche e Delhi sans que l'indolent empereur fût encore informé de l'approche des Persans. Il se hâta de rassembler ses troupes, et écrivit aussitôt pour demander du secours à Saadet, qui , toujours fidèle, s'empressa d'accourir et de prendre le commandement de l'armée impériale. Malgré ses talents réels, Saadet ne savait malheureusement pas à quel ennemi il avait affaire; il com-

mit la fatale erreur de sortir de ses retranchements, et de hasarder une bataille rangée contre les troupes de Nadir, déjà éprouvées par cent victoires.

Les soldats efféminés d'une pompeuse armée indienne n'étaient pas capables de soutenir le combat contre ces bandes de rudes pasteurs. Les Mogols furent complètement battus, et leur général tomba entre les mains de l'ennemi.

A cette défaite succédèrent des négociations dont l'histoire est fort obscure. Saadet conclut, dit-on, un traité par lequel les Persans prenaient rengagement de quitter l'empire moyennant le payement d'une contribution de guerre de deux crores de roupies (cinquante millions de francs). Le Persan semblait si enchanté de cet arrangement, que l'empereur et Nizam-oulîiloulk n'hésitèrent pas à lui faire visite dans son camp, et à se livrer ainsi eux-mêmes aux mains de l'ennemi. Ce fut alors, dit-on, que le général captif, jaloux de voir Nizam-oul-Moulk revêtu du titre de vizir, qu'il croyait avoir mérité par ses services, découvrit à l'ennemi le secret des immenses richesses que contenait la capitale de l'Indoustan, et pour laquelle deux crores de roupies n'étaient qu'une insignifiante rançon. Il faudrait d'autres preuves que celles qui sont données avant de croire à la trahison d'un homme dont la conduite avait été jusque-là si honorable; et il est ainsi difficile de croire que les richesses de Delhi étaient un mystère confié seulement à la discrétion de quelques chefs de l'empire. Ne doit-on pas supposer, avec beaucoup plus de vraisemblance, que si le traité fut d'abord discuté et accepté par Nadir, c'était seulement un piège tendu par lui à l'empereur, pour lui faire commettre l'imprudence de se livrer aux mains de ses ennemis? Toujours est-il certain qu'après avoir fait l'empereur prisonnier, Nadir s'empara de la capitale.

Il y a quelque raison de croire qu'il entra dans Delhi avec l'intention de profiter modérément de la victoire, et d'en protéger les habitants contre les violences de ses soldats. Pendant deux

jours , en effet , les Persans observèrent la discipline la plus parfaite ; mais le second jour, le bruit de la mort de Nadir s'étant répandu, les Indous osérent attaquer quelques hommes isolés.

Le farouche vainqueur, qui avait sans doute eu quelque peine à se retenir iusque-là , entra à eette nouvelle dans la plus violente fureur, et ordonna de massacrer les habitants de toutes les maisons et de toutes les rues où Ton trouverait le cadavre d'un Persan.

Jusqu'à midi, les rues de Delhi furent inondées de sang; puis, après ce cruel exemple, le conquérant se laissa apaiser, et tel était Pempire qu'il exerçait sur ses troupes , qu'à son commandement, tous les sabres rentrèrent dans le fourreau. Le palais impérial fut alors pillé ; on y trouva des espèces , des étoffes, et surtout des bijoux, dont la valeur s'élevait à des sommes incroyables. Depuis leur avènement, les empereurs mogols semblaient avoir tous eu la passion de rassembler des richesses immenses en ce genre , soit par les présents qu'ils se faisaient faire, soit par des achats, soit par des confiscations ; et le trésor ainsi amassé n'avait jamais souffert ni l'aliénation , ni le pillage. Les conquérants continuèrent pendant 35 jours à se faire livrer par les menaces , par la torture , par tous les moyens, les trésors cachés de cette splendide capitale. L'estimation la plus modeste ne porte pas à moins de 800 millions de francs la valeur du butin qui fut enlevé en cette occasion par Nadir et ses officiers , dont la moitié au moins en diamants et bijoux.

Nadir ne témoigna aucun désir de conserver la conquête de l'Indoustan, quoiqu'il fût à ses pieds. Il était probablement assez sage pour voir que la Perse et l'Inde ne pourraient être réunies en un seul royaume et gouvernées par le même souverain. Il se contenta d'exiger la cession de Caboul, de Candahar, et des provinces à l'ouest dellndus ; puis remettant Mohammed sur Je trône des Moçols , îl lui donna quelques avis salutaires , et repartit wns conserver un seul poste fortifié ,

sans laisser un seul soldat dans l'Indoustan. Mais alors l'empire, considérablement déchu, perdit après ces malheurs tout ce qui lui restait encore de prestige. Dans le Rohilconde, province montagneuse presque contigue à la capitale, quelques chefs afghans, unis à a la belliqueuse population du pays, fondèrent un État indépendant qui brava toutes les forces du pouvoir impérial. Ils furent, il est vrai, obligés de céder un moment devant les troupes du vizir et du nabab d'Oude, unis contre eux ; mais cet échec partiel ne les empêcha pas de se tenir prêts à profiter des révolutions auxquelles le trône des successeurs d'Akbar était de plus en plus exposé.

Les peuples occidentaux avaient appris le chemin de Delhi, et selon toute probabilité, ils ne devaient pas l'oublier de sitôt. Nadir, huit ans après son expédition dans l'Inde , ayant été assassiné à Méehed , l'empire qu'il avait fondé et maintenu par sa vigueur et sa prudence , s'écroula de lui-même.

Ahmed-Abdalla , un de ses officiers, Afghan de naissance , crut pouvoir profiter de l'occasion pour fonder un royaume à son tour. Partant à la tête des cavaliers de sa tribu, il regagna l'Afghanistan en toute hâte, se fit proclamer à Candahar roi de son pays, et au milieu des agitations qui suivirent la mort de son maître Nadir, parvint en effet à fonder la monarchie Dourânie. Maître tranquille d'un pays admirablement défendu par la nature , à la tête d'une brave population qui avait souvent déjà donné des maîtres à l'Indoustan , il devait naturellement se lancer sur les traces de Nadir. En 1747 il passa l'Indus, pilla la ville de Sirhind et défit le vizir, oui fut tué dans la bataille ; mais arrête par des obstacles inattendus, et surtout parla perte d'un de ses magasins à poudre qui fit explosion , il ne poussa pas plus loin ses courses pour cette année-là.

Peu de temps après cette expédition , l'empereur mourut. Son fils Ahmed-Shah lui succéda ; et comme si ce n'eût pas été déjà assez de l'ennemi extérieur, les intrigues et les discordes

L'UNIVERS

civiles désolèrent l'empire pendant le règne si court de ce malheureux prince. Le souverain et ses vizirs se faisaient la plus vive opposition. Ahmed , opprimé par l'un d'eux , employa contre lui Ghazi-ed-din, petit-fils de Nizamotil-Moulk , qui était mort à Pâge de 104 ans. Ce jeune homme, revêtu du titre d'émir-el-omrah , fit de grands mais inutiles efforts pour relever la fortune de l'empire. Il força le vizir qui avait voulu mettre en avant un nouveau prétendant à prendre la fuite.

Il lit une expédition contre les Djats, tribu sauvage Gxée dans les districts montagneux des provinces de l'ouest , et qui , au milieu de l'anarchie générale, s'était proclamée indépendante.

Mais alors il excita à son tour la défiance et la jalousie de l'empereur, qui , prêtant I oreille à un nouveau favori , conspira avec l'ennemi contre sou ministre. Cependant, aidé par le chef mahratte Holkar Malhar , Ghazied-din triompha de l'empereur, s'empara de sa personne , lui fit crever les

Jeux, et proclama à sa place un fils de ehandir-Shah , qui prit le non d'Alamdjire second.

L'empire était alors réduit à la plus honteuse faiblesse. Il n'y avait pas un prince, si petit qu'il fût, qui ne se crût assez fort pour mettre la main sur ses dépouilles. Les Afghans avaient définitivement conquis les provinces de Moultan et de Lahore; les sikhs croissaient chaque jour en nombre et en puissance; les Djâts et les Rohillas continuaient leurs courses; les Mahrattes s'étendaient tous les jours , ils avaient même passé la Djamna , et formé un établissement important dans le Rohilconde. Ghazi-ed-din hata la solution de la crise par une entreprise qui était au-dessus de ses forces. Une femme afghane ayant été investie par Ahmed Abdalla du gouvernement de Lahore , le vizir , sous prétexte de négocier un mariage avec sa fille, l'enleva et l'amena prisonnière à Delhi.

A la nouvelle de cette insulte, Ahmed- Shah entra dans la plus violente colère ; il rassembla aussitôt une grande année , et pénétra , presque sans ren-

contrer de résistance, dans la capitale de l'empire , qui eut à souffrir un pillage aussi terrible que celui dont Nadir l'avait déjà rendue victime. A ce désastre succéda la situation la plus extraordinaire et la plus humiliante.

On vit l'empereur supplier Ahmed de le protéger contre le vizir qui l'avait élevé sur le trône , mais le traitait comme un instrument de son ambition , et conservait en réalité tout II pouvoir dans ses mains. Ahmed ac cueillit la plainte du malheureux empereur , et le plaça sous la protection d'unchef rohilia ; mais ce n'était qu'une protection illusoire. Après le départ d'Ahmed, Ghazi-ed-din ayant fait alliance avec les Mahrattes , s'empara, presque sans coup férir, de la capitale et de la personne du souverain. Le triste prince n'eut plus d'autre ressource que de se réconcilier ; mais ayant laissé surprendre une correspondance secrète qu'il entretenait avec les Afghans, il fut assassiné, et son corps jeté dans la Djamna. Sa mort ne ut qu'accroître l'anarchie, s'il était possible. Ghazi-ed-din , trop faible pour résister à ses nombreux ennemis, fut bientôt obligé d'aller se réfugier dans un château fort du pays des Djâts.

Sans continuer à vouloir débrouiller ce chaos de misères et de trahisons , nous pouvons dire qu'alors l'empire mogol avait perdu toute puissance et même tout prestige. C'étaient alors les Afghans et les Mahrattes qui se disputaient le sceptre de l'Inde , et ceuxci, prenant avantage de l'éloignement de leurs rivaux, résolurent de faire un grand effort pour s'assurer la possession complète de Tlndoustan. Amenant du Deccan un corps immense de cavalerie, et aidés par les sikhs, ils chassèrent les Afghans par delà l'Indus. Mais Ahmed n'était pas d'un caractère à se laisser arracher sans combat les belles provinces de Moultan et de Lahore, il repassa le fleuve à la tête d'une armée formidable, et fut bientôt rejoint par une foule de chefs exaspérés par les incursions et le pillage des Mahrattes. Ceux-ci se retirèrent d'abord, et permirent aux Afghans d'oc-

cuper Delhi ; mais en m^me temps ils se retranchèrent dans le voisinage, et dans une position si forte, qu'il n'osa pas l'attaquer. Pressés cependant par le manque de provisions , ils eurent l'imprudence de sortir de leur camp , et de livrer une bataille où ils furent complètement défaits. Leur armée, (brte de 80,000 hommes , fut presque détruite, et leur général, Datra Smdia, v périt. Un autre corps, commandé par liolker , se laissa surprendre près cie Secandra, et fut si cruellement maltraité, que son chef eut la plus grande peine à s'échapper , presque nu , suivi a une poignée Je serviteurs.

Les Mahrattes, bien que cruellement frappés par ce désastre , ne se laissèrent cependant pas décourager. Ils firent, au contraire, de nouveaux efforts pour relever leur fortune. Avant li fin de l'année, ils avaient rassemblé unepande armée de 140,000 hommes, commandée par Sioudasheo Rao, surnommé le Bhô, et neveu de leur peishira ou prince suprême. Réunie aux forces du vizir et des chefs djâts, cette 3rmée s'avança sur Delhi. La profondeur de la Dj mina , considérablement gonflée par les pluies, séparait les deux années mahratte et afghane; mais quoi- <]u'il n'y eût point de gué praticable , I audacieux Ahmed se lança dans les caui du fleuve à la téte de son armée, et la conduisit en sûreté sur l'autre me. Cet exploit, gui n'avait peut-être pas d'exemple, intimida les Mahrattes.

Trois fois plus nombreux que leurs adversaires , ils n'osèrent pas livrer bataille, et s'enfermèrent dans un camp retranché près de Panipat, sur les lieux même où le sort de l'Inde avait été déjà plusieurs fois décidé. Ahmed se contenta d'abord de les bloquer dans leur position, d'intercepter leurs conçois; mais à la fin, perdant patience, il prit le parti d'attaquer leur camp , pour l'enlever de vive force. Cette attaque n'eut pas de résultat, et les Mahrattes, encouragés par ce demi-succès, aussi bien que poussés par le manque de vitres , se hasardèrent à risquer une nouvelle bataille. Plaçant leur artillerie en première ligne /ils s'élancè-

rent sur l'ennemi avec cette impétuosité qui leur avait si souvent donné la victoire. Le général afghan leur laissa consumer leurs forces dans ce premier élan, puis, lorsqu'ils furent presque sur lui , il donna l'ordre de charger sur toute la ligne. La cavalerie légère des montagnards n'était pas capable de résister en campagne , même pendant quelque temps , contre la grosse cavalerie des Afghans. Au premier choc les Mahrattes furent mis dans une déroute complète , et si bien dispersés dans toutes les directions , qu'il en rentra très-peu dans leDeccan. Vingtdeux mille prisonniers, cinquante mille chevaux et un butin immense tombèrent entre les mains des vainqueurs.

Il eût alors été facile au victorieux Ahmed de s'asseoir sur le trône des Mogols, il ne le voulut pas. Peut-être crut-il qu'au milieu de la décomposition profonde où l'Indoustan était tombé, au milieu de tant de nations en armes , c'était une conquête trop éloignée de ses États pour qu'il pût y trouver quelque avantage. Se contentant des provinces situées à l'ouest de l'Indus, il quitta quelque temps après la capitale de l'empire, laissant Ali Gohar, fils aîné d'Alamdjire II, en possession du vain titre de grand mogol , et destiné à devenir l'instrument ou le captif du premier soldat audacieux qui voudrait s'emparer de la capitale.

L'empire mogol n'existait plus.

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