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SITUATION DU CABNATIQUE ET DU DECCAN APBÈS L EXPULSION DES FRANÇAIS

Le trait caractéristique de cette période de l'Iiistoire de l'Inde, ce pays des mines de diamants et des richesses fabuleuses, est le manque d'argent.

Il semblait aux peuples occidentaux qu'ils n'avaient qu'à toucher du pied le sable de ces contrées mystérieuses et merveilleuses pour réaliser la fable <Ju roi Midas. L'œil fixé sur l'antique Orient. l'Europe convoiteuse, l'Europe crédule avait pris au sérieux et dévorait en imagination ces portes du soleil toutes d'or et de pierreries que la poésie mytholOiîiqueluiavaitdécrites.Elle palpait d'avance et d'une main toute frémissante du profane respect que l'on a pour l'or, ces vieux et gigantesques d'eux d'or massif qui regardaient, im-

r sibles, avec des yeux d'cscarboucles, creuset où elle les voulait jeter.

Mais à peine eut-elle brisé ces portts, que sous ses pieds l'or même devint sable. À peine eut-elle porté sur ces dieux une main fiévreuse et rapace, qu'ils s'écroulèrent, jonchant le sol d'un monceau d'argile. La aussi les dieux s'en étaient allés , les dieux d'or au moins. Ce qui restait, c'était une terre qu'il fallait comme la nôtre arroser de ses sueurs, et que visitait parfois la lamine qui , en une seule vi>ite , lui enleva le tiers de ses habitants. Quant aux rit-liesses, elles ne vinrent qu'à la fcuite du travail. I^a sueur fut féconde ; le sang n'engendra que le désert et l'aridité. Il y avait déjà bien des années que les Européens ne répandaient la que du sang. L'Inde n'en tarissait pas encore; ses plaines en étaient couvertes. Mais ses trésors où donc les cachait-elle? Elle suait .sans se plaindre la sueur de sang sous le harnais des «aiiiqueurs ; mais c'était une sueur d'or qu'ils avaient voulu exprimer de wmsem, et la sueur d'or ne venait pas. P ir quel moyen la lui faire rendre? Français, Anglais, ne pouvaient se faire à l'idée que l'or manquât dans un pays

où ils n'étaient venus de si loin qu'alléchés par l'appât de l'or. C'était pitié de voir ces hardis conquérants qui, avec une poignée d'hommes, balayaient des armées et renversaient des empires, arrêtés a chaque instant par ce fétu : le manque d'argent. Une magnifique entreprise se présentait , une grande expédition était projetée : tout était prêt, les courages, les armes, les plans, et l'appctit de la conquête. Mais quoi ! une seule chose manquait, une seule:

l'argent. Il fallait tout ajourner. Alors on 'se rabattait sur quelque pauvre petit prince, chez qui l'on comptait prendrez peu de frais.de quoi dépouiller le gros. On détroussait pour conquérir.

Le petit prince avait quelquefois l'humeur de se défendre, et presque jamais l'argent qu'on lui voulait prendre. On s'en revenait appauvri de la victoire que l'on avait remportée, et convaincu que le petit prince s'amusait à laisser briller sa capitale, dévaster et dépeupler son royaume, pour l'unique plaisir de garder intact son coffre-fort, c'està-dire que le coffre-fort valait à lui seul bien plus que ne valaient la capitale et le royaume. L'ardeur d'y mettre la main en était augmentée.

Dans l'intervalle, les circonstances avaient changé, l'occasion était passée, la grande expédition manquée, et l'on se remettait provisoirement à gueuser, non plus pour conquérir, mais pour vivre.

Telle était, malgré des déconvenues multipliées, la chimère obstinée des Européens. Partant toujours de cette idée que le moindre coin de l'Inde devait regorger d'or, la facilité qu'ils trouvaient a dépouiller tous ces princes de leurs terres ou de leurs prérogatives, leur rendait plus suspecte l'opiniâtreté singulière que mettaient à sauver leurs tresorsdes vaincus si accommodants sur leur souveraineté. De la des extorsions, des cruautés, des traites sans foi, des alliances perfides ; toutes choses que les Indous ne se faisaient pas faute de rendre aux Européens. C'est qu'en effet, tandis que ceux-ci comptaient sur l'or de l'Inde , les Indous comptaient sur l'or des Compagnies; et Surajah-Dou-

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lah désappointé, après la prise de Calcutta, l'avait fort bien fait senlir aux Anglais. Les moindres rajahs, dont on recherchait l'amitié et le concours, paraissaient croire aussi que l'Europe était une mine d'or inépuisable, tant ils mettaient à haut prix leurs services, quand ils le pouvaient. La vérité est que la guerre toujours flagrante ne permettait à personne d'être riche, et que les richesses présumées de chacun tentant sans cesse l'avidité d'antrui, la mauvaise foi et les violences à chaque instant renaissantes tarissaient Ses sources de l'aisance, perpétuaient la pénurie et la pauvreté.

Pour faire le siège de Pondichéry, les Anglais avaient eu recours à l'argent de Mohammed-Ali qui avait bien voulu en faire l'avance à la condition qu'on lui abandonnerait ce qui serait trouvé dans Jes magasins de la ville.

Une fois maîtres de ces magasins, les vainqueurs s'adjugèrent tout ce qu'ils contenaient. Mohammed-Ali réclama.

On le pava de promesses en Rengageant à réduire d'autant le compte de sa dette envers la Compagnie. A peine affermi et reconnu par des traites solennels dans sa qualité de nabab du Carnatique , Mohammed-Ali avait , comme Mir-Jaftier dans le Bengale, pris au sérieux ses droits de souveraineté et visé à les mettre hors de page, en secouant la tutelle anglaise. De longues altercations avec la présidence de Madras étaient nées de cette prétention, et comme il n'était pas le plus fort, elles avaient abouti à faire qu'il se reconnût débiteur envers la Com-

Eagnie d'une somme assez considérale pour laquelle il proposait de payer un tribut annuel de 28 lacs de roupies (le lac vaut 100.000 roupies), plus 3 lacs pour l'entretien de la garnison de Tritchinopoly. En échange, les Anglais l'autorisaient à arborer son pavillon sur les forts; ils interdisaient ù leurs chefs de corps et commandants de garnison d'intervenir dans les affaires du pays, et ils promettaient leur assistance aux collecteurs des revenus du nabab. Quelque temps après cet arrangement, la présidence n'en demanda

pas moins 50 lacs ou 12,500,000 fr. à Mohammed-Ali, qui fut obligé de les donner, bien qu'il ne les etH pas, en les empruntant à des conditions fort onéreuses. Enfin, vint b demande relative au siège de Pondichéry et l'arrangement qui en fut la suite. Quand la Compagnie eut connaissance de cet arrangement, elle trouva fort mauvais que ses employés, qui avaient garde le profit des magasins, se permissent de dédommager Mohammed- Ali à ses dépens. Elle fit rétablir le compte sur les registres tel qu'il était auparavant.

Les velléités d'indépendance tournaient assez mal pour l'infortuné nabab. Frustré dans toutes ses transactions avec les Anglais, écrasé par des exigences toujours croissantes et réduit aut abois, i) se rejeta en désespoir de cause sur ses voisins et voulut s'indemniser à leurs dépens. Les Anglais ne pouvaient manquer de trouver ce parti trop juste pour n'y pas donner Ictir as>entiment et même leur assistance.

Le premier sur qui l'on tomba fot Mortiz-Ali, gouverneur de Wiore. Il se défendit pendant trois mois, et ce que l'on trouva dans la place couvrit à peine les dépenses du siège. C'était une affaire à recommencer. Les deui Marawars, à qui l'on s'en prit aussitôt, n'étaient pas plus forts, mais ils n'étaient pas plus riches. Il fut asseï facile de les vaincre, il fut impossible de de les faire payer. Le nabab jouait de malheur. Pourtant il lui restait une espérance; c'était le petit royaume de Tanjore dont le rajah passait pour avoir de grosses épargnes. Mohammed- Ali tournait ses vues et ses canons de ce côté ; mais cette fois les Anglais ju-

fièrent à propos de s'interposer entre e rajah et le nabab. Ils négocièrent ao nom de celui-ci et maigre lui, et lui rapportèrent une convention par laquelle le rajah s'engageait à lui pa?er 22 lacs de roupies dont quatre comptant, et quatre lacs annuels comme tribut. De son côté, Mohammed* Ali restituait au rajah quelques districts soustraits du territoire de Tanjore, et rendait un autre district à ses anciens possesseurs. L'exiguïté de la somme

INt)E.

stipulée à son profit et les autres conditions portées à sa charge scandalisèrent vivement le nabab. Il se refusait à signer, lorsque le gouverneur de Marin», M. Pigot , s'emparant du sceau du prince récalcitrant, l'apposa sur le traité. Des 22 lacs stipules en faveur de Mohammed- Ali, il ne lui revînt pas on scheiliog. Mais la Compagnie, qui les toucha, voulut bien les lui porter comme à-compte sur les 28 dont il s'était reconnu débiteur envers elle.

Ainsi , trois campagnes heureuses qu'il venait de faire pour se procurer de Targent , et un traité obtenu par la terreur de ses armes, lui rapportèrent la perte des portions de territoire qu'il cédait par ce même traité. Pour fruit de ses exploits et de son alliance avec l'Angleterre, il se trouva réduit à une plus petite principautés à une plus grande gêne qu'auparafant.

Profitant du moment où il avait tant à se louer d'elle, la présidence crut ltaasion favorable pour ajouter aux procédés de bonne amitié qu'elle venait d'échanger avec le nabab, la demande d'un jaghire destiné à arrondir son territoire autour de Madras. Un j^hire est une sorte de Gef constitué en toute propriété à une personne ou à une corporation, et échappant parla a tuote redevance envers le souverain propriétaire du reste du pays, quoique toujours mouvant de cette souveraineté. En pratique, le grand priviléfieattachéâ la possession d'unj.ighire, Jest que Ton en peut toucher soi-même 'es revenus : avantage énorme dans 'Inde. Le nabab avait de fort bonnes raisons pour justifier son refus : les grandes concessions de territoire déjà Par lui faites à la Compagnie ; sa renonciation à tout tribut sur le territoire de Madras; la diminution de ses remous et la pénurie de son trésor.

Mais la présidence objectait les dépenses où l'entraînait la protection par elle accordée au Carnatique contre ses ennemis extérieurs et dans son administration intérieure; elle s'engageait à j> rendre plus étroite encore pour I avenir; considération qui, sans doute,

touchnit fort peu Mohammed-AH. Mais ce qui finit par le toucher, ce fut le ton impératif auquel , de guerre lasse, le

r>résident crut devoir en venir avec ui. Le n.ibab, en s'exéeutant, dut bien s'étonner d'avoir osé rêver l'indépendance. En vertu des engagements dont ils venaient de lui renouveler la foi, les Anglais l'appuyèrent chaudement dans un démêlé qu'il eut avec Mahomet-Issouf , un de leurs allies fidèles, un des hommes les plus braves que les guerres de l'Inde aient produits, et qui avait rendu de grands services à la présidence dans sa lutte contre Lally Tolendal. Après une longue et énergique résistance contre ses anciens alliés et Mohammed-Ali , il fut livré à ce dernier, qui le fit immédiatement mettre à mort. Dans le même temps , le rajah de Tanjore reparut encore sur la scène, et ramena la division entre le nabab et les Anglais (1763). Des deux branches de la Cavery, à son embouchure, la plus méridionale tend sans cesse à se porter sur l'île de Seringham, et à se rejoindre, en la submergeant, avec le Coliroun. Elle y parviendrait , si des travaux soigneusement entretenus n'y mettaient obstacle. Cette partie du cours de la rivière appartenait à Mohammed-Ali ; le cours supérieur au raiah de Tanjore.

Celui-ci avait un grand intérêt à maintenir le cours actuel des eaux, et demandait à faire des réparations nécessaires. Mohammed-Ali prétendait que ses sujets n'avaient pas un intérêt moindre à la submersion de l'île de Seringham, et il s'opposait aux réparations. Le débat fut porté devant les Anglais, qui donnèrent tort à leur nabab. Ce dernier coup le frappa au cœur. Il s'en montra exaspère; il fit traîner l'affaire en longueur jusqu'en 1765, et peut-être alors, ayant épuisé tous les délais, se fdt-il porté à quelque extrémité , si cette grande colère n'était tombée devant un grand danger.

Nous avons vu, dans le chapitre précédent, poindre une puissance nouvelle, le royaume de Mysore, et un homme nouveau , Haïder-Ali. La fa-

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mille de Haïder-Ali, originaire du Penjab, avait eu des commencements assez obscurs. Son bisaïeul était un fakir,

3ui vint s'enrichir dans le Deccan. Il eut eux (ils, dont l'un mourut laissant à son tour un fils qui fut, ainsi que sa mère, dépouillé par son oncle. Admis comme soldat dans un corps d'infanterie, cet enfant fit si bien, qu'il s'éleva au commandement d'un district dépendant du nabab de Sera. Il y fut tué, et laissa deux fils qu'un frère de leur • mère se chargea d'élever. L'aîné, Shabas , parvint rapidement aux honneurs militaires; le second, Haïder-Ali, dissipa sa jeunesse dans les plaisirs. Cependant, au siège d'un château, où s'était enfermé un polygard en révolte contre le roi de Mysore, il se distingua si bien , qu'après la prise de la place on lui donna le commandement de 200 peons et la garde d'une des portes du château. Il ne tarda pas à être chef d'un château tout entier pour son propre compte. Il y arriva a la tête de 1.500 chevaux, 3,000 hommes d'infanterie régulière, 200 péons, 4 pièces d'artillerie, et sut les employer de manière à en avoir bientôt augmenté le nombre. Il ne se faisait d'ailleurs pas scrupule de recruter «es troupes parmi certainescastesqui font profession dans l'Inde d'exercer l'industrie de voleurs (les Kallantrous). Il conquit promptement ainsi le respect des petits polygards, ses voisins, conquête, au surplus, dont il ne se contentait point, comme ils purent s'en apercevoir. IPrecut cependant, en 1757, une petite correction de ce même Mahomet-Issouf dont nous venons de parler, et sur qui il avait voulu prendre Madura. Mais ce n'était là pour lui qu'un aiguillon à mieux fa re. Il était riche, et déjà assez bien posé dans son petit État de Dindigul pour apporter une inlluence prépondérante partout où il lui plairait d'intervenir. Le royaume de Mysore était alors gouverné par un rajah, qui eût bien voulu gouverner seul, si ses ministres le lui avaient permis.

Ces ministres étaient deux frères, dont l'aîné finit par se lasser d'un pouvoir contesté, et le laissa retomber tout

entier sur son cadet, Nunjeray. Comme tous les potentats de i' Inde," H aider- Ali excepté, le rajah de Mysore manquait d'argent. Tandis qu'il se récitait contre son ministre, ses trouas non payées se révoltaient contre lui.

Trouvant l'occasion belle pour s ele\er d'un bond au sommet de l'État, Haïder-Ali accourut, réconcilia le raijb avec son ministre, et les troupes avec tous les deux. Il lui en coûta de grosses sommes; mais il jouait déjà if râle de médiateur et de protecteur auprès du pouvoir suprême : et, pour le moment, ce rôle lui suffisait. Il n'eut garde d'ailleurs d'omettre une clause rémunératoire par laquelle il se faisait assigner les revenus de certnais districts , et conférer, à titre de jaqhîre , la forteresse et le territoire de Bangalore. Il en était là sur le chemin de sa destinée, lorsque les Mahrattes, ces Goths et ces Vandales de l'empire mogol, eurent l'idée malheureuse ce faire une incursion dans le Mvsone (1759). Toutes les voix appelaient Hiîder-Ali au commandement de l'armée mysorienne. Il battit les Mahrattes.

et les réduisit à subir les conditions de la paix. Après ce triomphe , il f-it l'homme le plus fort du royaume de Mysore. Nunjeray avait conserve la mauvaise habitude de ne point paver les troupes. Haïder-Ali, qui avait ouvert la grande phase de sa fortune en les apaisant, voulut la pousser à «on apogée en les excitant. Elles allaient répétant qu'elles seraient payées lorsque Haïder serait ministre, "et le hit est qu'elles étaient déjà payées rien que pour le dire. Nunjeray ,"hors Jetât de soutenir la lutte contre un u\ concurrent, crut le% temps venu de prendre sa retraite, s'il ne voulait empirer ses affaires. Haïder-Ali n'avait pas attendu qu'il fût devenu un si puissant personnage pour montrer.

massacrant Herry-Sing et ses troupe comment il en usait avec les cens qu il trouvait gênants. Que serait ce maintenant que l'ascendant qu'il exerçait lui livrait un pouvoir sans limités?

Nunjeray n'en voulut pas faire l'expérience. Le rajah, débarrassé de son

ministre , se hâta de respirer, et Haïder-AIi, sous prétexte de subvenir à la paye des troupes , n'eut pas une moindre hâte de faire ajouter aux revécus qu'il possédait déjà, celui d'un nombre de districts tel qu'il eut dans les mains la moitié du royaume de Mysore; ce qui fit que la souveraineté du rajah se retrouva bien garrottée, même pour l'autre moitié. Sur ces entrefaites, Lally ayantinvoqué son alliance, il saisit cette belle occasion de mettre la main sur de petits États qui séparaient le Carn3tique du Mysore , et qui, il faut le croire, avaient le tort de ne pas vivre assez en paix avec nous. On a vu quelle fut la suite de reipédition. Cette suite ne répondait pas aux vues de Haïder, qui probablement méditait pour le Carnatique tout entier quelque chose de semblable à ce qu'il avait fait pour les petits États intermédiaires. Il edt pu venir donner Jui-même à son intervention en notre foeur un caractère autrement sérieux, si le soin de ses propres affaires ne 1 eOt obligé à détourner son attention de Pondichéry, et à en rappeler sps troupes, qui'd ailleurs devançaient à qui mieux mieux ses ordres en désertant si bien , comme on peut se le rappeler.

Le rajah , toujours tourmenté du désir de gouverner seul , ne rompait les lisières du ministre de la veille qu'en se mettant à la merci du ministre du lendemain, et ne savait échapper au joug de celui-ci qu'en se jetant sous la quenouille de la reine sa mère. Cette dernière lui fit sentir vivement l'humiliation de l'infériorité où il se laissait réduire, et ourdit un beau eomplot , qu'il fut bien obligé d'adopter comme sien. Les troupes de Haïder guerroyaient au loin; lui-même était resté presque seul dans son palais, en face du palais de ses souverains. Les circonstances étaient on ne peut plus favorables pour introduire (iins le royaume les Mahrattes, qui ne demandaient pas mieux , et pour les employer à faire un bon coup contre vainqueur Haïder. L'affaire fut d'ailleurs menée avec une discrétion

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si exemplaire, que celui-ci n'eut vent de rien. Au jour dit, il sentit tout à coup son palais ébranlé par une canonnade qui en entamait les murailles.

Pris entre les assiégeants d'un côté , et une rivière gonflée par la pluie de l'autre, Haïder, qui n'avait qu'un faible entourage , ne pouvait, ce semble, ni fuir ni se défendre. Malheureusement on s'était trop pressé. Les Mahrattes, qu'on attendait pour tenter l'escalade, n'arrivèrent pas à point.

La nuit vint avant eux, et Haïder, oui avait eu le temps de faire rassembler quelques bateaux, profita des ténèbres pour s'échapper. Chemin faisant, il négocia avec les Mahrattes,qui, moyennant trois lacs de roupies et la cession de Barahmal, un des petits États qu'il avait récemment conquis, consentirent à abandonner la cause du rajah et son royaume. Le rajah n'en restait pas moins un adversaire assez fort pour que Haïder, tout en lui faisant la guerre , crût devoir l'attaquer de biais et par stratagème. Il alla trouver Nuneray, qui, pour mieux se faire ou- >lier, n'avait pas pensé qu'il y eût loin du monde une retraite assez écartée, ni un rôle de philosophe assez désabusé. Haïder prit pour l'aborder le rôle et presque l'habit d'un fakir. Il avait de grandes fautes à expier, disait-il , et il voulait consacrer le reste de ses jours à faire pénitence, surtout pour l'ingratitude dont il s'était rendu coupable envers Nunjerav , son bienfaiteur. Mais, au préalable, il voulait lui rendre la place dont il l'avait dé-

f rouillé. Ce discours fut un baume pour a plaie que creusait chaque jour dans le cœur du faux ermite l'ambition qu'il était venu enfouir vivante dans sa retraite, où il l'avait emportée comme un serpent sous son manteau. L'habit en désordre , le son ému de la voix , les larmes qui accompagnaient les paroles achevèrent de le convaincre ; il s'empressa de mettre son argent, ses amis, son nom, à la disposition de Haïder, qui en usa si discrètement, que bientôt des troupes furent rassemblées autour de leur retraite. C'était précisément ce qu'il voulait. Bien

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assuré que désormais Nunjeray était suffisamment pose comme aspirant à reprendre le pouvoir, il adresse a divers officiers du corps d'observation dont il était entouré, des lettres d'où semblait résulter la preuve d'une connivence coupable entre eux et le futur ministre. Ces lettres sont interceptées, comme il l'avait espéré. Le commandant en chef, menacé d'une défection aussi considérable , ne se sent plus assez sûr de ses troupes pour les commettre avec les événements , et il se hâte de battre en retraite. Alors, et pour mettre à profit cette défiance qui paralysait les forces de l'ennemi, Haïder-Ali , à la tête de ses partisans et de ceux de Nunjeray, fond sur cette année désorganisée", et la met dans une déroute complète. Il pousse son avantage, soumet les pays qu'il traverse, et arrive au mois de mars (1761) devant Mysore. Il n'eut besoin que d'écrire un mot au rajah. Celui-ci consentit à recevoir une pension de trois lacs de roupies, assise sur un certain nombre de districts, moyennant quoi il abandonna tout son pouvoir à Haïder,qui régna sous son nom. Nunjeray eilt pu se croire mystifié, s'il n'eut reçu pour prix du rôle de comparse gu'H avait joué dans cette intrigue, où il s'était cru investi du premier rôle, un revenu d'un lac de roupies.

Une fois maître des affaires, Haîder fit en grand ce qu'il avait fait en petit lorsqu il était polygard de Dindigul.

Il étendit rapidement ses possessions.

Peu s'en fallut que les Mahrattes ne lui fissent rencontrer dans cette autre carrière un autre MahomeMssouf. Il leur tint téte autant qu'il put avec des forces très • inférieures , et, lorsqu'il désesnéra du succès de cette lutte, il s'en débarrassa par quelques restitutions de territoire. Après avoir pourvu à quelques autres soins de gouvernement, il en revint au Carnatique, où il ne devait plus trouver son allié Lally-Tolendal, mais où ses ennemis les Anglais n'allaient pas lui manquer.

La puissance de Salabut-Djung n'avait attendu pour s'écrouler que la chute de la puissance française. A peine

avions-nous abandonné nos possessions aux Anglais vainqueurs, qu'il s'était vu supplanté et mis en séquestre par son frère Nizam-Ali. La paix deu;t être aussi funeste à ce malhmrein prince que l'avait été une guerre dfsastreuse pour ses soutiens. Dans lr traité qui fut conclu entre la Franc?

et l'Angleterre, en 1703, il était dit. par erreur de nom sans doute , que Mahomet-Ali demeurait reconnu comme nabab du Carnatique, et Salabut- Djnng comme subahtiar du Demn.

Nizam-Ali , qui , depuis deux ansdejj, avait pris sa place, crut voir dansceîte disposition une résurrection des droits de son frère, et pour se garantir contre ces retours imprévus , il le fit tout aussitôt mettre à mort. Il n'entretenait avec les Anglais qu'une paix souvent troublée par des actes d'hostilité réciproques. Ceux-ci étaient restes ta maîtres dans les circars où le représentant du subahdar n'exerçait |>l u > guère qu'une autorité nominale ïr • tefois Nizam-Ali , bien plus inquiet?

par les Mahrattes et par Haïdcr, finit par offrir cette province aux Anglais pour prix de leur concours contre ses terribles vofsins de Mysore etdePotinah. Les Anglais, quf vov aient se lier par là leurs possessions du Carnatique a celles du Bengale, ne s'y prirent p.<s à deux fois pour accepter', et commencèrent par envoyer le général toilkuH faire acte de possession. U n'en fallait pas davantage pour offenser l'ombngeux subahdar, qui se prépara aussitôt à la guerre. Plus sage, et peutêtre aussi moins forte que lui en «t moment, la présidence conjura les effets de sa colère en lui offrant un traité par lequel, moyennant l'amidon de cinq circars qu'il lui rédait , elle s'engageait à lui payer neuf b« de roupies, et à lui fournir un corps auxiliaire. Elle couronna ces offres par le don gratuit de cinq lacs au moment de la signature. Le pauvre Mohammed- Ali se vit encore obligé de faire l« frais de cet acte de munificence britannique. Il reçut quelque temps jçres un Grman de I empereur qui détail le Carnatique du Deccan,eteo faisait

une souveraineté, ne relevant immédiatement que de l'empire. Mohammed-Ali fut sans doute peu sensible à cette élévation : elle venait trop tard. Les soucis du pouvoir l'en avaient dégoûté. Clive parlant un jour de lui donner le Deccan : « Le Deccan est • trop grand pour moi , » avait répondu le nabab; et Ton ne put jamais tirer de lui une atître réponse.

La guerre était à peine commencée contre Haïder et les Mahrattes, que Sizam-Ali, par un de ces brusques revirements auxquels il était sujet, se retourna contre ses alliés les Anglais, traita avec les ennemis , et entra tout à coup en compagnie de Haïder dans le Carnatique. Le colonel Smith, qui lui avait été envoyé à la téte des troupes auxiliaires , fut rappelé pour lui tenir téte. II soutint vigoureusement d us une bataille l'honneur des armes anglaises contre le choc impétueux de Haïder. Mais, après cet effort, il n'eut de salut que dans une retraite précipitée, où il marcha trente-six heures sans prendre le temps de manger.

Haïder le suivit de près jusqu'au fort deTrinomaly, où le colonel s'était enfermé, et, pendant qu'il l'y assiégeait, leMysorien détacha sur Madras 5,000 nommes, dont il confia le commandement à son fils Tippou-Sahib. Celui-ci fut bientôt sous les murs de la ville qui ne s'attendait pas à cette visite, et dans laquelle il entra sans trouver de résistance. Mais, au lieu de s'en emparer, les soldats s'arrêtèrent au pilage des premières maisons, et la garnison eut le temps de se mettre en josture de repousser l'attaque. Haïder échouant dans ses tentatives sur Trinomaly, Tippou-Sahib ramena à son père les troupes dont il avait affaibli «on armée. Le subahdar, toujours changeant , passa la saison des pluies qui survint a essayer de renouer avec l^S Anglais.

La campagne suivante eut des succes balancés, mais dont l'avantage resta pourtant aux Anglais d'une manière assez marquée pour que Nizam- Ali n'hésitât plus à rompre avec son iliié. Un nouveau traité le lia une fois

encore à l'Angleterre. Pendant ce temps (février 1768) , un nouvel ennemi tombait sur Haïder-Ali. C'était la présidence de Bombay, qui venait le prendre à revers dans ses récentes possessions du Malabar. Mais aussi un nouvel allié lui était venu. La France s'était engagée à lui fournir trente compagnies de cent hommes chacune, qu'elfe organisait dans les îles de France et de Bourbon , et qui devaient le rejoindre prochainement.

Avec cet espoir, Haïder-Ali tint bon contre l'orage. Ses échecs , qui continuaient toujours dans le Carnatique, étaient compensés par quelques avantages dans le Malabar, où les Anglais n'avaient pu entamer ni la fidélité des rajahs, ni tes murailles des forts. La présidence de Madras soutenait péniblement cette guerre. L'argent, comme toujours, lui faisait faute. Elle n'avait point de cavalerie; 4,000 chevaux auxiliaires , que Mohammed-Ali avait dû lui fournir, n'avaient pu être mis sur pied à cause de la gène où était le nabab. Nizam-Ali passait pour vouloir déjà rompre sa dernière alliance, et se donner aux Mahrattes. Les nouvelles reçues de Bombay étaient affligeantes.

Toutes ces circonstances ne lui donnaient qu'une médiocre ardeur pour la guerre. De son côté, Haïder n'était pas directement l'ennemi des Anglais, mais de Mohammed-Ali; il se bornait à convoiter le Carnatique, et. s'il pouvait l'obtenir par des négociations, il ne lui répugnait nullement d'arriver à ses fins par cette voie. La paix était donc dans les intentions et presque dans les paroles des deux partis. Tout en négociant ou en se laissant voir disposé a négocier, Haïder n'en reprenait pas moins une offensive énergique, qu'il alla pousser jusque sous les murs de Madras. 11 ne pensait pas que l'audace et le succès dussent oter du poids à ses propositions pacifiques. Toutefois, avec cette souplesse merveilleuse qui unissait chez lui le diplomate au guerrier, il sut prendre sous le canon de Madras une attitude toute conciliante et même amicale. Il n'était venu là avec 6,000 cavaliers que pour té*

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moigner aux Anglais de son bon vouloir, et pour épargner à leurs commis* saires la peine de le venir trouver. En preuve de ses bonnes dispositions , il s'était abstenu de ravager les territoires qu'il venait de traverser. Tout en manœuvrant contre l'armée du colonel Smith, il avait évité un engagement avec lui. Il désignait un membre du conseil avec lequel il lui serait agréable de suivre les conférences, et terminait par des vœux pour l'accroissement et la durée de la prospérité de l'Angleterre. Il ne fallait pas moins que cette lettre pour rassurer Madras, où l'alarme était déjà grande. Malgré l'opposition de Mohammed-Ali, qui eût bien voulu continuer la guerre, le traité se poursuivit et fut rédigé sur la base d'une restitution des conquêtes réciproques, et d'une alliance offensive et défensive entre Haîder et les Anglais. Ce traité était tout à l'avantage de Haïder, qui , malgré quelques entreprises heureuses, avait plus perdu que gagné dans cette campagne.

A Londres, la Compagnie, déjà fort mécontente de la manière dont la guerre avait été menée, se montra

|)lus mécontente encore du traité par equel on paraissait avoir acheté la paix. Ce traité cependant était fort sage , et moins désavantageux que ne lo pouvaient penser des gens moins au fait des circonstances que ceux qui lavaient rédigé. Mohammed-Ali, furieux . voulut faire un coup de tête et tfnir la campagne à lui tout seul. On n * voit pas ce qu'il y comptait gagner, puisque la présidence elle-même avait ju-ié la guerre trop onéreuse et d'un avantage douteux. Mais ce projet insensé le chatouillait par son côté faible^ par ces idées d'indépendance dont les velléités lui revenaient parfois. Il trouvait beau de faire une fois en sa vie la guerre sans alliés, pour son compte, et de se faire battre, uniquement parce que tel était son bon plaisir. Mais la présidence ne lui permit pas de s'égarer bien loin dans ces chimères, et, si elle ne réussit pas à le rendre sage, elle vint du moins à bout de Je contenir. Les troupes de Bombay ,

3u i s'étaient emparées des forteresses 'Onore et de Mangalore, se les laissèrent reprendre sans oser les défendre (mai 1768). Elles les évacuèrent avec tant de précipitation, qu'elles v laissèrent leurs malades et leurs blessés.

Haïder- Ali, qui observait leur retraite, tomba sur elles au moment où elles allaient s'embarquer, et leur fit essuyer une sanglante déroute, qui fut suivie d'un traité avec la présidence.

Ainsi maître de la situation, et affermi par des traités sur toutes ses frontières, Hiiïder-Ali ne songea plus qu'à organiser et à cimenter toutes les parties de ce royaume nouveau qu'il venait de fonder. L'homme d'État , le grand administrateur succéda à l'habile diplomate et au valeureux guerrier. Haîder-Ali , fondateur d'un empire qui fit trembler l'Angleterre; Haïder-Ali, qui fut un grand capitaine, un grand négociateur, un grand homme d'État, ne savait pas lire.

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