OBSERVATION IX
(A. PLANCHE) Paraplégie « frigore (de nature rhumatismale)
M. R., percepteur des contributions directes dans l'arrondissement de Béziers, cinquante-six ans, d’un tempérament nerveux et d'une bonne constitution, vint à Balaruc dans le mois d'août 1876. Passionné pour la chasse, il s’est exposé bien souvent à toutes les causes de refroidissement. Un jour, entre autres, étant en sueur et poursuivant un lièvre blessé, il s’est mis dans l’eau et a traversé un bras de rivière. À partir de ce moment, il constata qu’il marchait moins bien et qu'il était plus vite fatigué, et, lorsqu'il était resté quelques instants assis, il éprouvait une certaine gêne pour se lever. Il ressentait aussi
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depuis quelque temps des douleurs vagues erratiques dans les deux membres inférieurs, dans le dos ; ces douleurs étaient constrictives ; il les comparait à la compression d’une forte ceinture. Il n'y fit d’abord aucune attention, et les difficultés qu'il éprouvait, soit pour monter sur un mur, soit pour se lever, il les attribuait au progrès de l’âge. Mais ces douleurs devinrent de plus en plus fortes dans les membres inférieurs, et il finit par perdre la notion du sol. Il lui semblait qu’il marchait sur un terrain mou qui s’enfonçait sous son poids. Les mouvements de la marche devinrent de plus en plus pénibles, fatigants et douloureux, les jambes pliaient sous le poids du corps et la sensibilité s’émoussait. En même temps, le malade se plaignait de mouvements nerveux, involontaires, réflexes, surtout pendant qu'il était au lit. Les fonctions urinaires se troublèrent, la miction devint rare, et tous les symptômes de la rétention d'urine apparurent., On fut obligé de le sonder tous les jours. Enfin s'établit une constipation qui devint de plus en plus opiniâtre. [1 fut soumis d’abord à un traitement consistant en frictions calmantes et en bains sulfureux. Plus tard on pratiqua des frictions stimulantes, on employa l'électricité et on continua les bains sulfureux.
Malgré ces divers traitements, les symptômes augmentaient et le malade fut obligé d’aller à Amélie-les-Bains, pendant deux fois de suite, sans obtenir de grands changements dans son état.
À son arrivée à Balaruc, dans le courant du mois d’août 1876, on est obligé de le descendre de voiture, comme un corps inerte. Il lui est impossible de se tenir debout, les jambes plient sous le poids du corps ; elles sont en coton, me ditle malade. La santé générale est excellente, l’'embonpoint est considérable. À ma première visite, je constate l’insensibilité absolue des deux membres inférieurs ; je pince la peau et j'enfonce même des épingles dans les tissus, sans occasionner la moindre douleur, le moindre mouvement. Il n’y a point d'atrophie musculaire, mais les chairs sont molles, flasques, décolorées et toujours froides. Les mouvements sont complètement abolis dans toute la longueur des deux membres. Pendant la nuit, là où l’on pose le soir les membres inférieurs, ils restent ; on est obligé de temps en temps de changer le malade de position, pour empêcher la production des eschares au sacrum, ce qui est déjà arrivé, il y a quelque temps et qui ont été guéries. Le malade ne se plaint que de douleurs vives qui partent de la région lombaire et s’irradient en ceinture.
A ces symptômes de paralysie des muscles de la vie de relation vien-
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nent s'ajouter ceux de la paralysie des muscles de la vie organique. L'appétit est conservé, mais les digestions sont lentes, pénibles, l’intestin est très susceptible, la diarrhée est habituelle, les selles sont involontaires. En même temps la rétention d'urine à fait place à une incontinence complète. Le malade est toujours mouillé. Comme on le voit, la paraplégie est complète et de nature rhumatismale.
Je prescris : Bain général à 38° centigrades ; boisson à très petites doses. ,
Au bout de quinze jours de traitement, ce malade, qu’on était obligé de porter, peut se tenir debout en se cramponnant avec les mains aux barreaux de la grille du parc, les jambes ne plient sous le poids du corps qu'après une station debout de quelques minutes de durée ; en même temps les membres inférieurs ne sont pas aussi froids ; on dirait que la circulation est devenue plus active dans ces parties.
J'augmente la durée des bains et j'intercale quelques douches, en pomme d’arrosoir, le long du rachis et sur les membres supérieurs, et en jet de lance, en élevant la température, sur la région lombaire, le bassin et les membres inférieurs.
Le malade reste ainsi un mois environ à Balaruc, et tous les Jours on voit ses forces augmenter. En même temps, il constate qu'il est moins souillé par l’urine et les matières fécales, il peut être un peu plus maître de ces fonctions. En quittant la station, il a pris 16 bains, 28 douches.
Dans le courant du mois de décembre 1876, j'apprends, de la bouche même d’une personne très honorable de Montpellier, que M. R. est guéri. Je refuse de croire à une pareille nouvelle sans le voir, et quel n’est pas mon étonnement en voyant entrer dans mon cabinet ce malade, qui était un corps inerte, il y à environ deux mois. Je le fais marcher devant moi, je n’en puis croire mes yeux. Il m'affirme même que, depuis un mois, il fait plusieurs kilomètres par jour pour les affaires de sa profession. A le voir, on pourrait le croire guéri, cependant il lui reste encore un peu de paralysie du côté de la vessie et du côté du rectum ; je l’engage à revenir à Balaruc, pendant l'été prochain.
Il revient en effet en mai 1877. Tous les baigneurs qui l'ont vu l’année précédente et qui le revoient faire des promenades quelquefois très longues, lui témoignent leur étonnement ; quant à moi, je n'ose en croire mes yeux ; il faut bien cependant se rendre à l'évidence et constater que nous avons devant nous un de ces rares cas
Le
de guérison rapide. Le malade ne se plaint que de quelques symptômes de paralysie de la vessie et du rectum ; du côté de la vessie, le malade peut retenir ses urines, mais il n’est point maître du jet. Quand le besoin se fait fortement sentir, malgré les efforts les plus violents, 1l laisse s'échapper quelques gouttes d'urine, et, quand la miction est terminée, il ne peut se débarrasser des dernières gouttes sans se souiller. Le malade se plaint encore d’une constipation opiniâtre alternant avec la diarrhée.
Quant aux autres symptômes de paralysie, on peut dire qu'ils ont complètement disparu ; de temps en temps, cependant, il revient quelques douleurs erratiques dans le bassin et les membres inférieurs, mais il n'y a plus de fourmiilements ni de mouvements réflexes, et la sensibilité est normale.
Depuis cette époque, le malade vient tous les ans passer quelques jours à Balaruc par reconnaissance. Il prend quelques baïns, quelques
douches, boit un peu d’eau, mais on peut le considérer comme complètement guéri.