Indications générales sur les vignobles des Charentes
L'invasion du Phylloxéra dans les Charentes, qui remonte à plusieurs années, présente un caractère de gravité considérable pour l'avenir, en raison de circonstances particulières à ces départements.
La faveur croissante qui s'attache, dans le monde entier, aux eaux-de-vie dites de Cognac, a amené progressivement la culture en vignobles de terres autrefois plantées en forêts, ce qu'indiquent les noms de Bois, deBorderies (confins des bois) , donnés aux anciens défrichés et aux produits alcooliques qui en proviennent, par opposition à celui de Champagne [campus, champ), désignant les régions cultivées en vignes, en céréales, en fourrages et légumes depuis un temps
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L'absence actuelle des nombreux rideaux de bois qui existaient jadis est la cause de l'extension rapide, foudroyante parfois, de l'insecte destructeur. Les vignes formant une série non interrompue de cultures offrent toujours aux femelles ailées d'août et de septembre une alimentation et un asile propice pour leurs pontes; de là, dans les étés secs et chauds surtout, comme celui de i 8 7 4-, la propagation assurée et rapide de la funeste espèce. Partout, au contraire, où existent de grandes étendues de forêts ou de prairies, les femelles ailées ont chance de rencontrer des végétaux impropres à nourrir l'espèce, et le plus grand nombre, toutes même le plus souvent, doivent mourir, épuisées et faméliques, sans force pour arriver jusqu'aux vignes éloignées. Aucun remède actuel ne peut être apporté à ces conditions de culture. Le bénéfice a été toujours croissant, soit en eaux-de-vie, soit en vins de pays, recherchés en nature depuis plusieurs années, et emportés par le roulage dans les départements limitrophes, surtout dans le Limousin, en raison de la cherté de cette boisson alimentaire. Aussi cultive-t-on aujourd'hui en vignes les terrains les moins favorables par leur sol ou par leur exposition, car on a reconnu qu'une seule année de récolte compense les pertes de plusieurs années de gelées.
La nature du terrain , le plus souvent caillouteux et calcaire , est une autre cause de la rapide propagation du mal, les terrains argileux et mouillés étant atteints moins aisément. Les sols légers et perméables sont, en effet, les meilleures conditions pour que les insectes aptères puissent pénétrer par toutes les fissures et arriver le plus vite possible aux racines encore sames. Ln outre , toute tacilité est donnée aux nymphes pour monter à la surface, déployer les ailes enveloppées dans les moignons de cette période transitoire , et fournir en grand nombre ces femelles aux ailes fortement nervulées, essaims de désastre qui peuvent s'envoler même dans un air calme et se servir des vents comme auxiliaires, mais non comme d'indispensables véhicules.
Il est nécessaire de faire remarquer aux inventeurs si nombreux de remèdes contre la maladie de la vigne que les Charentes ne se
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trouvent pas dans le même cas que les riches vignobles de l'Hérault, ou du Médoc et de la Bourgogne, ces deux dernières catégories encore heureusement indemnes (en 18 74 du moins). Quand le vignoble rapporte un fort revenu à l'hectare, il est hors de doute que les propriétaires n'hésiteront pas à faire tous les sacrifices pécuniaires, s'il leur reste encore un bénéfice rémunérateur plus élevé que celui offert par d'autres aménagements; mais que répondre à ces nombreux cultivateurs des Charentes, pour lesquels l'hectare de vigne représente seulement quelques centaines de francs de revenu net annuel? Ils se refuseront aux dépenses que des régions plus favorisées pourront accepter. C'est surtout pour les Charentes que les personnes qui poursuivent le problème difficile de guérir les vignes doivent se pénétrer du texte si sage de la loi, qui exige, pour la haute récompense votée éventuellement par l'Assemblée nationale, non-seulement un remède efficace, mais un remède économique w.
Loin de moi la pensée de décourager les tentatives si dignes d'estime de tant de personnes qui effectuent de grandes dépenses dans les essais préliminaires de leurs inventions. Je trouve même, au sein des Sociétés savantes et agricoles, une certaine prévention fâcheuse à l'égard de leurs propositions. On paraît enclin, et à tort, à accueillir avec défaveur ce que viennent dire des hommes convaincus de l'excellence de leur système, du mérite de leurs procédés de destruction, quand on reconnaît qu'il y a chez eux l'espoir d'une rémunération fort légitime. Il est peu probable qu'on doive espérer la guérison de nos vignes de la seule philanthropie, de l'amour désintéressé du bien public; ici comme ailleurs, il faut se soumettre aux conditions de l'humanité. Aussi je regrette que la station de Montpellier soit encore la seule officiellement
(l) Loi. — « Article premier. Un prix de 3oo,ooo francs, auquel pourront venir « s'ajouter les souscriptions volontaires des départements, des communes, des com- « pagnies et des particuliers , sera accordé par l'Etat à l'inventeur d'un moyen efficace «et économiquement applicable, dans la généralité des terrains, pour détruire le
les ravages. »
consacrée aux expérimentations premières des inventeurs. Malgré le zèle au-dessus de tout éloge que montre à cet égard la Société d'agriculture de l'Hérault, il est certain qu'elle est débordée par le travail qui s'impose à elle et l'insuffisance de ses ressources. Il me paraît indispensable, dans notre pays, dépourvu d'initiative personnelle, que l'administration inaugure au plus tôt de nouveaux laboratoires et de nouveaux vignobles d'expérience. Les inventeurs y trouveront une facilité plus grande , sans déplacements aussi considérables pour beaucoup d'entre eux. Maintenant que le mal a envahi de nombreux départements, et remonte au Nord de chaque côté du plateau central, il faut opérer avec d'autres conditions de climat, de sol, de cépages, que dans l'unique et insuffisant vignoble du mas de la Sorre. Il est très-utile pour tous que des procédés d'une inefficacité certaine puissent être tout de suite abandonnés, et que les cultivateurs soient mis promptement en garde contre les audaces du charlatanisme. Aussi je ne cesserai de demander l'installation de ces laboratoires en quelque sorte publics, obligatoirement accessibles à tous. Trop souvent les inventeurs viennent frapper aux portes«d'établissements privés, et se plaignent avec véhémence qu'on n'encourage pas leurs tentatives. Ils ont à la fois tort et raison. Les laboratoires privés, comme celui qui est dû à l'intelligente prévision du Comité de Cognac, ont un droit absolu et naturel, celui d'admettre ou de refuser à l'essai les divers svstèmes qui sont proposés tous les jours. Ils sont destinés à des recherches inspirées par leurs fondateurs; mais, pour empêcher toute plainte, l'établissement des autres expériences dont j'ai parlé me semble aussi rentrer dans la justice et dans l'intérêt général.
Mais je crois nécessaire de recommander à tous les réflexions suivantes. Il faudra renouveler par intervalles les moyens destructeurs du Phylloxéra, car le mal reparaîtra au bout d'un certain temps. On oubliera toujours quelques vignes; des racines lointaines et des lambrusques égarées conserveront l'insecte, qui, avec sa fécondité désastreuse et sous l'influence d'un été propice, reprendra
ÉTUDES SUR LA MALADIE DE LA VIGNE. 5 ses anciens domaines. Donc il faudra de nouveaux frais pour l'application répétée du remède. La question redoutable à l'égard des insectes destructeurs est l'absence d'une loi obligatoire et générale. Il y a des propriétaires récalcitrants qui s'obstinent, ou par avarice ou par suite de systèmes préconçus, à conserver chez eux les fléaux, et qui envoient naturellement ensuite chez leurs voisins les insectes nuisibles, à la destruction desquels ils s'opposent. C'est ce qui empêchera jusqu'à nouvel ordre la diminution sensible des hannetons M et nous explique l'apathie de tant de propriétaires, dont les champs, après un ramassage onéreux, finissent par être aussi ravagés que les cultures limitrophes, les insectes se jetant toujours sur la pâture la plus fraîche.
La question du Phylloxéra dans les Charentes se complique encore d'un autre élément défavorable. Beaucoup de terres sont impropres à d'autres cultures qu'à celle de la vigne, et bien des villages où les cultivateurs sont dans une aisance qui atteint souvent la richesse subiront, au contraire, les atteintes d'une gêne cruelle, si la vigne vient à leur manquer. Dans beaucoup de localités où mes investigations m'ont conduit, j'ai été frappé des graves difficultés d'économie agricole qu'entraînera une mise en culture autre que celle du vignoble , quand la nature du sol n'y mettra pas un obstacle absolu. Je ne veux pas entrer dans cette question irritante du Phylloxéra cause ou effet, qui stérilise tous les efforts depuis le début du mal, et qui paraît véritablement une maladie de notre esprit national, car elle a été soulevée dans des termes presque identiques au début de l'apparition de Y oïdium, ainsi que le prouvent tant d'écrits publiés à cette époque, notamment dans le Bordelais ( 2 >. Il est toutefois indispensable de faire remarquer
(1) Maurice Girard , Traité élément, d'entomologie; Paris , J. B. Baillière et fils , 1870 , I,p. 453.
(2) Voir, par exemple : Maladies de la vigne, Télèphe Desmartis; Rapport de la Commission entomologique en i853 [Actes Soc. linn. de Bordeaux, i853, XIX, 32 1). — Charles des Moulins, Lettre à M. le D r Montagne , en réponse à son mé~ moire intitulé : Coup d'œil rapide sur l'état actuel de la question relative à la maladie de la vigne (op. cit. p. 253).
aux partisans de la régénération de la vigne par les engrais toutes les difficultés qu'ils rencontreront dans les Charentes pour l'application de leurs systèmes. En effet, les paysans char entais ne fument pas leurs vignes, craignant, disent-ils, d'altérer la finesse exquise de l'eau-de-vie. Aucun engrais n'y est apporté quand elles sont cultivées en plein, et elles ne profitent de l'engrais que d'une façon indirecte partout où elles sont plantées en rangées, qui alternent avec des céréales, des fourrages artificiels, des pommes de terre, etc. Aussi le bétail est-il très-peu abondant, et l'on comprend tout de suite quels déboursés premiers et considérables exigera le remplacement des vignes, si la science ne parvient pas à empêcher cette terminaison désastreuse. Beaucoup de cultivateurs des Charentes ne donnent aux vignes que les façons indispensables, se préoccupent peu des herbes parasites qui poussent en tant d'endroits entre les ceps et à leur détriment. On a moins de produit, c'est vrai; mais la dépense est réduite au minimum, et la perte aussi, en cas de gelée.
Je ne prétends nullement approuver de pareils errements, mais ils existent, et rien n'est plus difficile à détruire chez le paysan que la routinière habitude. Il faut bien remarquer aussi que nos eauxde-vie des Charentes, excellentes et sans rivales, ne peuvent pas supporter une augmentation de prix trop exagérée. Malgré la faveur si justifiée avec laquelle les accueille le marché étranger, principalement l'Angleterre, l'Amérique, la Russie, la consommation s'arrêterait devant une exigence trop grande des producteurs. Les autres pays vinicoles amélioreraient leurs procédés distillatoires ; on perfectionnerait les alcools qui n'ont pas le raisin pour origine, et l'on délaisserait une denrée trop chère.
Je ne crains pas de présenter au début ces considérations, un peu sévères au gré de quelques personnes, parce que je crois que la vérité est mon devoir absolu, parce que j'estime assez haut les efforts des savants et le patronage éminent que l'Académie des sciences accorde à la question du Phylloxéra pour oser montrer le mal tel qu'il est. La vie de l'humanité, c'est la lutte de tous les
ÉTUDES SUR LA MALADIE DE LA VIGNE. 7 jours; aux nouveaux fléaux le génie de l'homme répond par de nouvelles découvertes.
Après ce préambule se placent naturellement une étude géographique et géologique sommaire des Charentes, au point de vue vinicole, et l'indication des principaux cépages.
Les vignobles des Charentes fournissent la matière première d'un commerce unique dans le monde entier. Leurs eaux- de -vie ont tous les peuples pour tributaires, et, par l'exportation universelle, restent indépendantes de toute crise locale. La guerre désastreuse de 1870 n'a pas empêché la prospérité de ces régions privilégiées, et l'imbécillité populaire accusait les gros négociants d'avoir peur et de sauver chez l'étranger les barriques amoncelées dans leurs chais, quand il s'agissait simplement de la livraison des commandes du dehors.
C'est le terroir, bien plus que le cépage, qui fait l'eau-de-vie, et cela doit rassurer contre les espérances de contrefaçon. Il est bien douteux, si le Phylloxéra devait arriver à détruire le vignoble charentais, qu'on puisse retrouver en aucun pays, et même en suivant les procédés minutieux de la distillation en usage dans les Charentes, une liqueur pareille à la bonne et véritable eau-de-vie de Cognac. Le sol ajoute au glucose des raisins certains principes destinés à adoucir le liquide alcoolique, et à lui. donner un arrièregoût parfumé, tandis que de légères closes d'essences infectes rendent impotable le même liquide provenant des betteraves ou des pommes de terre.
Les limites géographiques des territoires à eaux-de-vie ne peuvent se préciser rigoureusement sur une carte, et varient souvent d'un vignoble au vignoble voisin, suivant les conditions de son exposition; c'est la dégustation des courtiers parcourant les campagnes pour les achats chez les vignerons, bouilleurs de cru, qui établit la classification principale.
Elle est en outre en rapport, d'une manière générale, avec les conditions géologiques des couches superficielles du terrain.
La Grande Champagne, d'où provient l'excellente liqueur dite
fine Champagne, est comprise entre le Né et la Charente, dune part, et, d'autre part, une ligne sinueuse allant sensiblement de la Madeleine à Jarnac; le centre géographique de ce territoire se trouve à peu près à Segonzac. Elle renferme la partie méridionale de l'arrondissement de Cognac, c'est-à-dire les coteaux qui, entre Segonzac et Barbezieux, courent parallèlement à la Charente, et forment une bande continue jusqu'à la rivière du Né. La partie comprenant les territoires de Blanzac, Archiac, Echebrune, Pérignac, est classée généralement, comme qualité de l'eau-de-vie, dans la Petite Champagne. Le sous-sol est toujours calcaire, et appartient surtout aux couches friables de la craie supérieure (étage campanien de Coquand), caractérisées par VOstrea vesicularis. Dès que le sous-sol se mélange d'argile ou de sable, les eaux-de-vie prennent un goût moins fin.
La Petite Champagne est surtout renfermée entre le Né, la Charente, la Seugne et son affluent le Trèfle. C'est la plaine crayeuse qui, depuis Cognac jusqu'à Châteauneuf, forme une dépression limitée, au sud, par les coteaux de la Grande Champagne, et, au nord, par le bourrelet rocheux qui domine la Charente et la borde sur sa rive gauche jusqu'à Châteauneuf. On peut lui donner à peu près, comme confins extrêmes, Barbezieux au sud, Jurignac à l'est; elle rejoint la Charente versMosnac, comprenant Saint-Même, Châteauneuf, Malaville, Nonaville, Saint-Médard, etc. Le terroir est surtout formé par les couches crayeuses inférieures aux précédentes, et constituant l'étage santonien de Coquand, ayant pour fossile diagnostique le Micraster brevis. Le commerce admet des catégories variées dans les eaux-de-vie dites de Champagne : ainsi on nomme moyenne Champagne la qualité intermédiaire entre la grande et la petite, et provenant surtout des vignobles limitrophes des deux régions. Tous ces territoires étaient peut-être déjà cultivés en vignes à l'époque gallo-romaine, dont les restes monumentaux se rencontrent fréquemment; tous les villages ont des églises romanes, d'une époque postérieure, mais indice d'une ancienne extension de l'homme civilisé.
ÉTUDES SUR LA MALADIE DE LA VIGNE. 9 Les terrains boisés, dont le défrichement a été provoqué par zes toujours croissants de la vente des eaux-de-vie, ont înomination générale de Bois (bons bois ou fins bois, moyens bois, etc.) pour les autres parties du territoire des Cbarentes sur lesquelles on brûle (c'est-à-dire on distille) les vins destinés à la préparation des eaux-de-vie. Les régions ainsi désignées sont surtout rejetées sur la rive droite de la Charente. Leur sol est formé principalement par les calcaires compactes à hippurites et à caprines de la craie inférieure, par les calcaires de l'oolithe supérieure (terrain jurassique ) et enfin par des dépôts sableux et argileux superficiels de l'époque tertiaire. Dans cette classification, les premières des eaux-de-vie de seconde qualité sont celles des Borderies (les bords des Champagnes et des Bois), comprenant les Petites et les Grandes Borderies. Les eaux-de-vie des fins bois se vendent, au reste, presque aussi cher que celles de Petite Champagne. On comprend dans les Borderies Crouin et Javrezac, communes de la banlieue de Cognac, des premières atteintes par le Phylloxéra dans le canton de Cognac; en outre, Saint- Laurent, Chérac, Louzac, Saint-André, Pûchemont, partie de Cherves et de Saint- Sulpice. Si nous allons en décroissant dans la qualité de l'eau-de-vie, nous trouvons le Pays bas, plaine gypseuse s' étendant depuis les carrières de plâtre de Moulidars jusqu'à Matha; le Pays haut ou la partie septentrionale de la région précédente, reposant sur le calcaire portlandien. Ce mot ne se rapporte pas à l'altitude, car il y a dans cette région des plaines basses et des coteaux. Elle va jusqu'au Poitou, comprenant Bredon, Neuvic, Rouillac, Vaux, Hiersac, etc. Le Bocage ou bois éloignés donne les eaux-de-vie au delà de la Seugne, et bors des limites de la carte du cru de Cognac. Ce sont des eaux-de-vie de moindre qualité, ayant un goût peu agréable, semblables à la plupart des eaux-de-vie du Midi. 11 faut encore signaler les eaux-de-vie de l'Aunis, dites de Surgères, à goût prononcé de terroir, celles des îles de Ré et d'Oléron, où les vignes, fumées au varech, donnent au produit une saveur spéciale. La fraude cherche malheureusement trop souvent à travailler ces eaux-
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de-vie inférieures, de manière à les faire passer comme une provenance du cru de Cognac.
Il était indispensable de faire connaître ces qualifications, afin de faire comprendre les dénominations que nous aurons à employer fréquemment dans l'étude topographique des vignobles atteints plus ou moins fortement aujourd'hui par la maladie phylloxérienne. Les noms des sous-sols cultivés en vigne ont aussi une très-grande importance à ce point de vue, et sont d'un grand intérêt pour la valeur vénale des terrains ainsi plantés. On appelle hanche tout sous-sol crétacé (craie grise marneuse). Les sols de groies sont estimés comme bonnes terres à vigne. Ils appartiennent au terrain crétacé, et souvent à un mélange des couches de la craie inférieure et des roches du terrain jurassique supérieur, constituant des stratifications de petite épaisseur. On rencontre aussi dans les Charentes les terrains tertiaires, qui se nomment terres de varennes. On les divise : i° en varennes proprement dites, qui sont argilo-calcaires, avec cailloux calcaires; 2° en doucins, terres argilo-siliceuses, avec cailloux siliceux; 3° en brizards, terres argileuses, humides, imperméables, où les racines des vignes restent très-mouillées en hiver. Il y a là une bonne condition pour résister le plus possible aux atteintes du Phylloxéra; mais il faut dire que ces terrains sont, en général, situés dans des positions où la vigne gèle souvent. Ces terres sont un exemple de ce que j'ai déjà dit, que les bénéfices vinicoles sont tels que, malgré les chances fréquentes d'insuccès, on a planté en vignes les terrains les moins appropriés à cette culture. Enfin les terres de bri et les terres franches appartiennent au terrain d'alluvion de la période quaternaire.
Les cépages (variétés du Viiis vinifera, Linn.) les plus généralement plantés dans les terroirs à eaux-de-vie sont les suivants : dans la Grande Champagne, la folle (raisin jaune ou blanc), le balzac (noir), le colombert ou colombar (blanc), le saint-émilion (blanc), le jurançon (blanc), le charles (noir), le bouillot (blanc), le maroquin (noir); dans la Petite Champagne : la folle, le balzac, le colombert, le saint-émilion, le jurançon, le charles, le gros-pierre (blanc). Les
ÉTUDES SUR LA MALADIE DE LA VIGNE. 11 terres dites des Bois présentent les mêmes cépages que la Petite Champagne, plus deux variétés, le dégouttant et le pineau blanc (un des cépages bourguignons) , qui sont fort peu répandus, et aussi le balzac blanc. Des divers cépages mentionnés plus haut, ceux qui paraissent le mieux convenir au terrain et qui produisent le plus sont le balzac noir et la folle jaune, ce dernier cépage donnant un vin blanc qui fait la meilleure eau-de-vie. On met à l'alambic ce vin tout récent, aussitôt la fermentation opérée, sans clarification et avec sa lie, qui donne de l'arôme à l'eau-de-vie. Au reste, les divers cépages peuvent se transporter indifféremment sans changer beaucoup la nature de l'eau-de-vie, qui dépend presque uniquement du sous-sol. On plante de préférence le cépage noir dans les terrains bas, car il craint beaucoup moins la gelée que le cépage blanc.
Dans la Grande Champagne et dans les Bois, la vigne est le plus souvent cidtivée seule; dans la Petite Champagne, on intercale assez généralement une autre culture entre les rangées de vignes. On comprend qu'il n'y a rien de régulier à cet égard, l'intérêt particulier de chaque propriétaire variant beaucoup. Il est facile de concevoir que les rangées alternes sont avantageuses au point de vue des migrations du Phylloxéra aptère, qui a beaucoup plus de peine à gagner les vignes séparées par plusieurs mètres d'autres végétaux. En outre, la vigne, plus aérée, se porte mieux et profite indirectement de la fumure de la bande voisine. L'expérience apprend vite au cultivateur le moyen d'utiliser la terre avec le plus grand bénéfice; ainsi, dans les excellentes terres arables des environs d'Agen, les vignes sont sur un seul rang et forment les haies qui séparent les champs. Ce système rendra très-difficile l'invasion de l'insecte destructeur, et permettra d'y porter un prompt remède, si quelque ponte de femelle ailée, et venant d'une grande distance, tombe par hasard sur un cep. Dans les Charentes, la vigne est cultivée sans, échalas, sans direction forcée des sarments; les ceps, projetant de tous côtés des branches à fruit, sont trèsespacés, souvent de quatre à cinq mille seulement à l'hectare;
nous n'avons pas ici ces ceps si nombreux et si serrés de la Bourgogne, et surtout de la Champagne, où parfois l'hectare offre plus de quarante mille ceps. Près de Barbezieux, j'ai rencontré des cultures de vignes en cordons.
On pratique la taille courte à coursons, en ne laissant que deux à cinq yeux au plus, à partir du bois de l'année précédente. Ce genre de taille, qui maintient les ceps tous espacés et isolés, à racines pivotantes et verticales si la terre est forte, est en rapport avec un mode de traitement curatif où l'on devra compter par cep le travail et la dépense. Au contraire, dans l'Orléanais et la Champagne (non charentaise), les vignes sont provignées tous les ans. On couche le sarment, qui se couvre de colliers de racines adventives à chaque nœud enterré. Il en résulte finalement des racines peu profondes, à peu près horizontales et non verticales. Ici il faudra traiter le vignoble par mètre carré et non par cep, si jamais le Phylloxéra y parvient, et la dépense du traitement devra se calculer différemment.
Il est très-difficile de répondre d'une manière satisfaisante aux questions, souvent trop théoriques, des statistiques officielles, car la quantité des ceps de l'hectare peut varier beaucoup. C'est à examiner de place en place, avec une grande circonspection pour généraliser. On comprend combien ce nombre est important pour les frais des méthodes préventives ou curatives. Les ceps très-rapprochés exigeront bien plus de trous au pal ou à la tarière, si cela est nécessité par le procédé curatif; mais on rencontrera bien plus aisément les racines phylloxérées. Avec les ceps espacés, on opère la recherche des racines fort au hasard, surtout quand elles tracent au loin sur les sols maigres ou s'infiltrent profondément entre les roches. C'est là que doivent se porter toutes les méditations des inventeurs de remèdes; il ne faut pas se contenter des essais restreints du laboratoire sur des vignes en pots, ou dans un unique champ d'expérience, à carrés de ceps morcelés. Le moment est venu où, avec les puissantes substances toxiques des chimistes, et surtout avec les sulfo-carbonates que nous devons à M. Dumas, il
ÉTUDES SUR LA MALADIE DE LA VIGNE. 13 importe d'expérimenter en grand, sur des hectares entiers, à pentes
peu des travaux de laboratoire , et même il n'y croit pas; qu'on lui montre un hectare sauvé, verdoyant, chargé de raisins, au milieu de vignobles desséchés et mourants, aussitôt tout changera de face, l'argent en réserve abondera, et, sans qu'il soit besoin d'aucune excitation officielle, les vignerons sauront se procurer les précieux insecticides, avec la même ardeur qu'ils ont mise à employer le soufrage contre Y oïdium.
L'invasion du Phylloxéra dans les Char entes (départements de la Charente et de la Charente-Inférieure) est encore partielle. Beaucoup de cantons sont épargnés jusqu'à présent, un certain nombre n'ont été envahis qu'à la fin de l'été et au début de l'automne de 187/j., si particulièrement chauds et secs; quelques localités seulement sont atteintes depuis un temps plus reculé et présentent un dommage appréciable.
Il s'est produit, pour le centre d'infections ayant probablement Bordeaux pour origine, le même fait que pour celui du Midi, originaire du plateau de Pujaut, près de Roquemaure (Gard). Une récolte d'une abondance exceptionnelle a détourné beaucoup d'esprits superficiels de leurs préoccupations à l'égard de la maladie des vignes; dans l'Hérault, notamment, les plaintes des propriétaires dont les vignobles ont été détruits se trouvent comme noyées dans le rendement excessif de la majorité non encore atteinte; l'attention du Gouvernement, en raison d'une plus-value des recettes fiscales, qui présentent auxpouvoirs publics des résultats d'ensemble et non de détail, n'a pas été appelée sur ce point d'une manière aussi pressante que s'il y avait eu un déficit dans le rendement habituel de l'impôt. Cela est encore plus vrai pour l'invasion du Sud- Ouest, dont les Charentes font partie. Comme le mal est ici bien plus localisé et moins grave que dans les régions méridionales, il n'a eu aucune influence sensible sur le rendement. Aussi, j'ai dû entendre certains légers propos au sujet des alarmes jetées par l'apparition du Phylloxéra, puisqu'il y avait, en fin de compte, une excellente
récolte. De là à nier toute influence funeste, même pour l'avenir, il n'y avait qu'une faible distance, bientôt franchie par quelques personnes, peu habituées à raisonner et aimant à se reposer sur le mol oreiller de la quiétude.
Les résultats de mes investigations paraîtront assez restreints à un examen premier et superficiel, ce qui exige de ma part les explications suivantes. Je me suis chargé, d'un commun accord avec les autres délégués de l'Académie, d'établir la topographie du mal actuel dans les Charentes, et cette tâche, si facile en apparence, est fort longue dans la pratique. J'étais obligé, par de nombreuses visites aux propriétaires de vignobles et aux cultivateurs, de préparer en quelque sorte le terrain à une constatation définitive. Je ne pouvais me présenter au hasard dans les villages, et perdre un temps précieux, si j'étais tombé dans des localités encore complètement indemnes. En outre, je ne me suis jamais contenté de l'examen des caractères extérieurs, comme l'étiolement du feuillage ou la tache d'huile. Ces effets peuvent être dus à d'autres affections, par exemple à la jaunisse, assez fréquente pour les jeunes vignes, à des cryptogames attaquant les racines, aux larves de l'Eumolpe ou Écrivain (Bromius vitis, Fabr., ColéopL), etc. J'ai toujours voulu acquérir la certitude de la présence du Phylloxéra sur les racines, le plus souvent par mes visites personnelles, d'autres fois par les rapports d'hommes instruits, comprenant l'importance du mal, habitués à voir l'insecte. Je dois adresser tous mes remercîments à cet égard à plusieurs personnes, à M. H. Delamain, de Jarnac, entomologiste distingué; à M. le docteur Lecler, de Rouillac; à M. Xambeu, professeur de physique au collège de Saintes et rapporteur de la commission du Phylloxéra du Comice agricole de Saintes; à M. de Tinseau, sous-préfet de Saint-Jean-d'Angely, etc. J'ai toujours eu soin de consulter, dans les bureaux des préfectures et sous-préfectures, les réponses aux questionnaires officiels concernant la maladie de la vigne, questionnaires adressés aux maires des communes par la sollicitude de la Commission du Phylloxéra de l'Assemblée nationale. Mais je dois dire qu'il est arrivé ici ce qui
ÉTUDES SUR LA MALADIE DE LA VIGNE. 15 se présente souvent dans les enquêtes de cette nature. A côté de quelques documents très-utiles et bien dressés, il y a chez beaucoup de maires de village une absence de réponses tenant à la né^ gligence ou à des préventions dont les paysans sont assez coutumiers: on a parfois gardé le silence, de peur d'être contraint à l'arrachage des vignes. J'ai vu plusieurs fois de ces prétendus arrachages opérés par des propriétaires, toujours d'une manière illusoire, sur des ceps morts ou mourants, en maintenant autour d'eux une bordure de vignes phylloxérées. Le paysan ne sait pas se décider à enlever un cep chargé de raisins, même avec la chance d'une destruction complète du vignoble pour l'année suivante. Je me garderai bien d'entrer dans cette question irritante de l'arrachage obligatoire. Il n'est plus temps de le faire pour les Charentes; mais ma conviction est que la Commission académique est dans le vrai pour la zone non encore envahie, bien entendu en opérant tout au début du mal, avec un empoisonnement radical du sol et en sacrifiant toutes les bordures encore intactes.
Je me propose de passer en revue les divers arrondissements, en ayant soin de noter l'ancienneté de l'invasion , la nature des sols et des cépages, l'exposition des vignobles, les remarques particulières, etc. Je rendrai compte des essais qui ont été tentés par divers propriétaires, soit isolément, soit sous l'inspiration des comices agricoles ou des sociétés d'agriculture. Je n'ai pas à m'occuper ici des expériences faites à Cognac ou ailleurs par les délégués qui dirigent le laboratoire expérimental de cette station. A la question principale de l'étude de la maladie de la vigne dans les Charentes se rattachent, d'une manière naturelle, quelques indications sur l'infection phylloxérienne dans les départements limitrophes. Enfin, un chapitre accessoire présentera des considérations sur les caractères diagnostiques du mal, sur la question des insectes auxiliaires ou parasites, et les résultats de quelques expériences