‹ Individualisme et socialisme: Robert Owen, 1771-1858Chapitre 40 sur 104 · The Révolution y p · texte numérisé non relu

The Révolution y p

Le rapport au comté de Lanark donne naissance, en Angleterre et en Amérique, à des expériences communistes tentées soit par Owen lui-même, soit par ses disciples et sous son inspiration, soit indépendamment de notre réformateur. Dès .la fin de 1820, une souscription est ouverte afin de réunir les fonds nécessaires à la création d'une petite communauté sur le modèle proposé par Owen : 5oooo livres sont souscrites et Motherwell, non loin de New-Lanark, est le lieu d'élection choisi pour l'installation d'un vil-

1. Le document essentiel et la principale source d'informations pour l'histoire de New Harmony est The New-Harmony Gazette (3 vol., du I er octobre 182 5 au 22 octobre 1828), qui a été mise à notre disposition par M. Podmore, de Londres. — On trouve aussi de précieux renseignements dans Lockwood, The New-Harmony Communities. Indiana, 1902, et dans Robert Dale Owen Threading My Way, dont deux chapitres (p. 209-267) sont cousacrés à New-Harmony.

lage d'harmonie et de coopération mutuelle.

Mais, au moment où le projet va être mis à exécution par Abraham Combe à Orbiston 1 , Owen, après un voyage en Irlande et de retentissantes discussions publiques à Dublin (i823), part pour l'Amérique (automne 1824). Il a reçu, pendant l'été de 1824, la visite du fondé de pouvoirs d'une petite colonie communiste, Richard Flower, qui est venu lui proposer d'acheter aux Rappistes le domaine d'Harmony, en Indiana. Espérant trouver en Amérique un plus vaste théâtre pour expérimenter ses projets de réforme, Owen saisit l'occasion qui lui est offerte de tenter cette expérience dans un pays neuf, sur une terre de liberté et d'indépendance politique et dans des conditions excellentes : un village tout construit, un domaine fertile et en plein rapport, l'heureux présage d'une réussite antérieure 2 , autant de circonstances favorables pour recommander l'entreprise humanitaire et lancer le remède souverain au mal social.

1. La communauté d'Orbiston dura de fin i8a4 à 1828. Cornmunity Experiments, dans Benj. Jones, Coop. Production, I, iv, 56.

2. Robert Dale, p. 209, 210, 211, nous dit que l'expérience des Rappistes avait été un succès financier, car la valeur de leur propriété avait passé, en 21 ans, de 25 à 2000 dollars par tête ; mais George Rapp, directeur spirituel et souverain absolu au temporel, désirait vendre justement parce qu'à Harmony la vie, devenue trop facile, rendait moins aisé le maintien de l'ordre et de son autorité.

L'expérience de New-Harmony est la seule des expériences owenistes dont on s'occupera ici, non seulement parce qu'elle est la plus importante et la plus intéressante et qu'à ce titre elle a une vertu représentative, mais parce que l'étude détaillée d'une tentative sera plus instructive que l'esquisse superficielle de plusieurs.

Le 25 février et le 7 mars 1825, devant une assemblée composée des personnalités les plus importantes du monde politique américain, Robert Owen prononce, à la Chambre des représentants de Washington, deux discours dans lesquels il expose ses plans pour la régénération de l'espèce humaine. A New-Harmony, va s'ouvrir pour l'humanité une ère de paix et de bonne volonté. Grâce aux circonstances nouvelles qui entoureront sa formation physique et mentale, grâce aux principes nouveaux qui dirigeront sa conduite, l'homme pourra atteindre un état de force, de vertu, d'intelligence et de bonheur supérieur à toute imagination. Du reste, Robert Owen affirme qu'il n'a pas d'autre prétention que de montrer la voie au gouvernement : New-Harmony est une expérience qui doit convaincre les esprits éclairés de la vertu du système et amener les gouvernements à en généraliser l'application ; en peu de temps il n'y aura plus dans le monde une personne qui consentira à vivre malheureuse dans

les cadres anciens de la vieille société individualiste, de cette société de concurrence et d'antagonisme, en présence du bonheur et de l'harmonie qui régneront au sein des villages de coopération mutuelle. Grâce à leur travail et à leur discipline, les Rappistes sont arrivés à une situation prospère, jet Robert Owen espère qu'ils ne quitteront pas immédiatement leur ancien domaine ; il compte sur eux pour en faire les maîtres d'école en communisme de la population qui va s'installer à New-Harmony. Leur expérience, leurs habitudes de vie ne seront pas seulement un exemple vivant de l'idéal à atteindre, elles permettront de donner aux nouveaux venus un apprentissage grâce auquel Owen pourra. séparer le bon grain d'avec le mauvais. Cette première société d'essai ne sera qu'une société préliminaire, et, parmi les aspirants à la vie communiste, Owen pourra choisir et grouper ceux qui seront appelés à former la communauté d'Egalité parfaite.

Le discours de Washington fut suivi d'un manifeste dans lequel Owen faisait appel à toutes les bonnes volontés. L'expérience qui allait être tentée à New-Harmony excitait au plus haut point l'intérêt public : dans les milieux scientifiques comme dans les milieux sociaux, les esprits les plus distingués s'apprêtaient à suivre les vicissitudes de l'entreprise avec une attention bienveil-

lante et exempte de scepticisme. L'expérience était sympathique, et par elle-même, et par les conditions qui l'accompagnaient? Comment les conceptions d'Owen n'eussent-elles pas trouvé bon accueil auprès d'intelligences toutes pénétrées encore des idées philosophiques du xvin* siècle ? Les circonstances favorables dans lesquelles Représentait l'expérience permettaient d'en escompter le succès. Le fondateur de l'entreprise n'était-il pas un des plus habiles manufacturiers anglais ? Dans la direction de ses affaires, n'avait-il pas fait preuve de qualités de premier ordre qui devaient faire présager la réussite ? Même en matière sociale, il n'en était pas à son premier essai et, dans son établissement de New-Lanark, il avait montré comment un patron philanthrope peut élever le niveau de vie et de moralité d'une importante population ouvrière. Les écoles de New-Lanark jouissaient d'une réputation universelle et donnaient à penser qu'à New-Harmony, sous l'influence d'Owen, se formerait une génération nouvelle douée de toutes les vertus nécessaires au fonctionnement du Nouveau Monde moral. Les conditions matérielles de l'entreprise étaient excellentes: situé près d une rivière, le domaine de New-Harmony comprenait plusieurs milliers d'arpents de terres fertiles, cultivées avec soin par les Rappistes ; les maisons confortables, élevées par ceux-ci,

23i COMMUNISME AGRAIRE

assuraient aux nouveaux arrivants un abri ; les champs, les vergers et les vignobles offraient la certitude de leurs récoltes et la sécurité des premiers jours. Enfin, les Rappistes étaient une population laborieuse, mais rude et sans culture ; les membres de la nouvelle communauté, au contraire, allaient sans doute posséder un degré supérieur d'intelligence et d'habileté professionnelle.

Le succès du manifeste empêcha malheureusement Owen de choisir les membres de la communauté. A son arrivée à New-Harmony, l'inventeur des villages de coopération mutuelle trouva déjà réunies plus de huit cents personnes venues un peu de partout, aussi bien des différents Etats de l'Europe que des différents Etats de l'Union américaine. Ces individus n'étaient unis par aucun lien d'intérêt ni de sympathie, par aucune habitude commune. Dans cette population hétérogène il y avait un élément de premier ordre : l'élément scientifique. Robert Owen s'était assuré le concours d'un homme qui était à la fois un savant distingué et un riche philanthrope, William Maclure, le fondateur de l'académie des sciences naturelles de Philadelphie, surnommé le père de la géologie américaine. Partisan enthousiaste du système de Pestalozzi, William Maclure possédait une grosse fortune qui lui permettait de satisfaire

à ses fantaisies philanthropiques. Comptant faire de New-Harmony le centre de la réforme de l'éducation en Amérique, il avait consenti à mettre 1 5o ooo dollars dans l'entreprise et à venir luimême s'installer en Indiana. Tout un groupe de savants et d'éducateurs l'avait suivi : c'étaient le célèbre zoologiste Thomas Say, un Français, Charles- Alexandre Lesueur, chargé de mission du Jardin des Plantes, le naturaliste Constantin- Samuel Rafinesque, le géologiste hollandais Gérard Troost, des maîtres comme le P r Joseph Neef, M me Marie Frotageot et Phiquepal d'Arusmont 1 . A côté de cet élément scientifique, la population comprenait des âmes inquiètes aspirant à un idéal social, des âmes ardentes révoltées contre les injustices ou assoiffées de réformes comme Francis Wright, femme remarquable, une féministe de la première heure qui combattait pour les droits de la femme et contre l'esclavagisme. Les idées d'Owen sur la religion avaient attiré à New-Harmony, à côté des esprits amis du progrès, les esprits libres de toute préoccupation religieuse, qui espéraient trouver dans la colonie nouvelle « le foyer de l'athéisme éclairé ». Ce groupe de savants et de réformateurs formait l'élite de la population bigarrée qui avait répondu à

- i. Lockwood, op. cit„ 92 et suiv.

l'appel d'Owen. On rencontrait aussi des curieux venus pour suivre de plus près, en la vivant, une expérience dont la nouveauté plaisait à leur dilettantisme. Il y avait des toqués aux imaginations bizarres, des constructeurs de systèmes, des fabricants de remèdes sociaux et de projets fantaisistes; cet architecte, par exemple, qui passait son temps à dresser sur le papier le plan de la Cité future et qui avait inventé une nouvelle façon de désigner les villes : grâce à la substitution de lettres aux chiffres pour exprimer le degré de longitude et de latitude, le nom de chaque ville pourrait faire connaître sa situation géographique 1 . Il y avait là des gens attirés par la perspective d'une, vie sans travail, ces paresseux et ces incompris qui, selon le joli mot de Holyoake, « se trouvant mal à leur place dans le monde tel qu'il est, en concluent qu'ils sont parfaitement faits pour le monde tel qu'il devrait être ». Enfin, et c'était là un élément plus dangereux encore, il y avait aussi des aigrefins et des chevaliers d'industrie qui espéraient, à l'abri de cette expérience communiste, devenir propriétaires et tirer de beaux bénéfices de leurs proclamations de foi socialistes. Avec

i. NeW'Harmony Gazette : New Nomenclature suggested for communities, vol. I, p. 226, 12 avril 1826. Signé Stedman Whilwell. Ex. Présent nom : New-Harmony, lat. 38, 11 N, long. 87,55 W, Nom représentant position géographique : Ipba-Veinul.

des éléments si divers, avec ces chances de réussite et d'insuccès, qu'allait devenir l'expérience de New-Harmony ?

Robert Owen considérait New-Harmony comme une étape à mi-chemin entre le vieux monde et le monde nouveau. La communauté d'Egali téparfaite qu'il rêvait devait être précédée d'une société d'apprentissage communiste, qui permettrait de mettre à l'épreuve les bonnes volontés, de rapprocher et d'unir les éléments si divers de la population, de les initier peu à peu aux sentiments et aux mœurs communistes.

Le I er mai 1825, la société d'essai ou société préliminaire est formée et la Constitution, proposée par Owen, adoptée. Cette Constitution proclame que l'objet de la société est, en général, le bonheur universel et, en particulier, l'amélioration du caractère de ses membres, leur préparation à l'association communiste. Un comité est chargé d'administrer les affaires de la communauté. Le fondateur de la société se réserve, pour le moment, le droit de nommer ce comité ; mais, la seconde année, trois membres du comité seront nommés à l'élection, et, dès la troisième, la com-

munauté d'Egalité-Parfaite pourra être établie. Les membres de la société ont pour devoir général de mettre leur meilleure volonté à rendre à la communauté les services que leur permettront leur âge, leur expérience et leurs capacités. Ils doivent agir envers tous selon la justice et la bonté et montrer le bon exemple. Chacun a le libre choix de sa nourriture et de son habillement, dans les limites d'une certaine somme fixée par le comité. Celui-ci ouvre, en effet, a chaque membre un compte-courant où sont portées, à son crédit, la valeur de ses services estimée par le comité et, à son débit, la valeur de ses consommations de toutes sortes.

On se trouve donc ici en face d'une forme de collectivisme autoritaire dans laquelle l'autorité répartit entre les individus les travaux à faire et fixe à chacun sa faculté de consommation, non d'après le degré de ses besoins, mais d'après la valeur de ses services. C'est par ce dernier trait surtout que la société préliminaire se distingue de la communauté d' Egalité-Parfaite. Il faut ajouter que la pratique n'était pas conforme a la théorie : jamais dans la réalité ces règles ne furent appliquées d'une façon rigide ; peutêtre même, les rédacteurs de la Constitution n'avaient-ils pas nettement conscience des principes abstraits de répartition que celle-ci impli-

quait. Comme on va le voir, la colonie NeAv- Harmony offrait en fait le spectacle, non d'une communauté autoritairement organisée, mais d'une société où régnait l'anarchie la plus complète, d'une société où chacun vivait à sa guise, où aucun ordre général ne présidait à la répartition du travail, où la production était abandonnée à l'arbitraire des bonnes volontés individuelles, où enfin la satisfaction immédiate des besoins n'obligeait pas les individus au travail, puisqu'elle était assurée, au jour le jour et sans souci de l'avenir, par les récoltes pendantes et les provisions accumulées.

Robert Owen était parti pour l'Europe dès après la proclamation de la Constitution. De son départ à l'automne de 1825 on n'a aucun renseignement bien précis sur la situation de la communauté. Mais en octobre la New-Harmony Gazette x commence à paraître. C'est le Moniteur officiel de la petite colonie, mais un moniteur dont le libéralisme et le souci de la vérité sont remarquables ; aussi ce journal conslitue-t-il une source précieuse d'informations et permet de suivre, jour par jour, les vicissitudes de l'expérience . La New-Harmony Gazette insère toutes les critiques qui sont adressées à l'administration de

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