Crisis, vol. I, p
3. Owen espérait que bientôt les bons feraient prime. Crisis, 1 5 et 22 septembre i832, p. 112, n3: Bons de travail échangés contre l'argent au taux de 19 sh. 6 d. contre 20 sh. en argent et 19 sh. 9 d. contre le souverain en or.
s'incorporent dans un produit ; leurs noms seront indiqués aux personnes qui pourront avoir besoin d'eux, mais la société ne doit pas courir le risque de garantir le travail qui pourra être fait. »
L'idée de remédier aux vices de la société actuelle par une organisation de rechange indépendante de toute organisation de la production n'est pas une idée qui soit particulière à Robert Owen. Cette idée a donné naissance aux systèmes de ceux qu'on pourrait appeler les socialistes de l'échange. La raison consciente ou non qu'ont ceux-ci de limiter leur ambition réformatrice à l'échange est le désir, en laissant la production libre, de préserver l'individu de la tyrannie collective. Mais ils rencontrent l'opposition des partisans du socialisme intégral qui embrassent dans leurs critiques et dans leurs projets de réforme non pas un moment de l'organisation économique, la circulation des produits, mais l'organisation tout entière. Les adeptes du socialisme intégral pensent que l'organisation de la production est le commencement et la fin de la Révolution sociale, la condition sine qixa non
de la disparition de toute injustice et de toute misère : ils accusent d'illogisme les socialistes de Véchange. L'échec de tentatives comme celles d'Owen semble bien leur donner raison et montrer que toute organisation de l'échange présuppose une organisation autoritaire de la production ou y conduit.
De tous les socialistes de l'échange, le plus original est Proudhon et il nous paraît intéressant d'esquisser f ici un rapprochement entre les idées et tentatives d'Owen et celles de Proudhon.
Les idées de Proudhon sur l'organisation de l'échange ont fait l'objet de deux projets, l'un de 1 8/18-/19 (projet de constitution d'une Banque d'Échange et acte de fondation de la Banque du Peuple), l'autre de i855 (projet de Société de l'Exposition perpétuelle adressé au prince Napoléon 8 ). Comme ces deux projets se différencient très nette ment, il est nécessaire de les analyser séparément.
Owen veut atteindre la monnaie métallique, mesure artificielle de la valeur et agent imparfait des échanges, dans sa fonction d'étalon et dans
1. M. Aucuy consacre sa thèse de doctorat à l'analyse de ces Systèmes socialistes d'échange et nous renvoyons à son étude très approfondie et très pénétrante des conceptions de Proudhon.
2. Le prince Napoléon était président de la Commission de l'Exposition universelle de Paris et chargé par l'empereur de trouver pour le Palais de l'Industrie une affectation d'utilité publique. Voir Théorie de la propriété, p. 247.
sa fonction de circulation. Or, dans le projet de Banque d'Echange (i 848) et de Banque du Peuple (18^9), Proudhon se borne à la seconde de ces deux réformes : il prétend supprimer la monnaie métallique comme instrument de circulation et non substituer à celle-ci le travail comme mesure des valeurs. Dans ce premier système, en effet, on ne trouve ni magasin de vente dans lequel se fasse le dépôt et l'évaluation des produits, ni la moindre préoccupation de rémunérer l'ouvrier en temps de travail. La Banque de Proudhon reçoit non les marchandises elles-mêmes, mais les titres qui les représentent et elle les reçoit pour la valeur certaine qui leur a été attribuée au cours de l'échange par le libre accord des contractants.
La Banque d'Echange a pour but de constater, d'enregistrer les valeurs faites, en éliminant seulement ce qui, dans l'échange, vient fausser les rapports qui s'établissent entre les choses. Là est l'analogie avec Owen : Proudhon veut supprimer l'usage delà monnaie. L'obligation pour tout vendeur de transformer son produit en argent pour pouvoir se procurer ce dont il a besoin est l'origine d'un prélèvement capitaliste et la source de toutes les crises. « L'or, dit Proudhon, qu'on se figure comme la clef du commerce n'en est que le verrou. C'est une sentinelle placée à l'entrée du
débouché qui dit : On ne passe pas 1 . » Comme Owen, Proudhon attendait de la suppression de l'intermédiaire monétaire la disparition des crises, et, par l'extension du débouché, la possibilité d'étendre indéfiniment la production.
Lorsqu'une marchandise a trouvé son débouché et qu'elle s'est échangée avec une autre, son acquéreur reçoit un titre de crédit représentant cette marchandise. La Banque d'Echange * a pour objet de donner à ce titre de crédit le caractère d'une monnaie : elle remplace ce titre par un bon d'échange, analogue à notre billet de banque sans la garantie métallique, « titre anonyme, échangeable à perpétuité et remboursable à vue, mais seulement contre des marchandises et des services s » .
A la base de l'émission d'un bon d'échange, il y a donc placement d'une marchandise : la Banque n'intervient qu'ultérieurement à l'opération d'échange; elle n'a ni à évaluer la marchandise, ni à se préoccuper de lui trouver un débouché et, par là, la tentative de Proudhon devait se différencier de celle d'Owen,puisqu'aucune difficulté n'existait pour adapter la production a
i. Organisation du crédit et de la circulation, p. ia3.
2. Organisation centrale d'un groupe de producteurs et de consommateurs liés par un pacte.
3. Le titulaire de ce nouveau titre pouvait se procurer chez les adhérents à la Société les produits dont il avait besoin.
la consommation. Le système de Banque d'Échange d'Owen était subordonné, comme nous le verrons, dans son fonctionnement à une organisation autoritaire de la production, tandis que celui de Proudhon laissait subsister la liberté du producteur.
Cependant, malgré cette apparente supériorité, la Banque du Peuple de Proudhon se serait heurtée à deux obstacles qui l'auraient conduite à une ruine aussi certaine que celle de l'Équitable Banque d'Echange dOwen. Sans doute on n'avait plus à redouter une accumulation de produits invendus et invendables. On devait craindre non plus une surproduction, mais une surémission : l'accumulation des titres représentant les marchandises devait avoir pour résultat une dépréciation fatale ; car les livraisons à faire dans l'avenir, les marchandises acceptées, mais peutêtre non encore produites, donnaient lieu à l'émission de titres dotés d'un pouvoir d'acquisition immédiat. D'autre part, l'infirmité du système tenait aussi aux fraudes auxquelles il pouvait donner lieu : l'émission de lettres de change pouvait ne correspondre à aucune marchandise réellement produite. Que devait-il arriver si, au moment de s'acquitter, l'adhérent n'avait pas de produit à fournir, bien qu'il eût vécu sur la promesse d'en fournir un?
Par certains côtés, le projet de i855 se rapproche davantage de l'Equitable Banque d'Echange de Robert Owen : Proudhon proposait que le palais de l'Industrie fût concédé gratuitement à une Société de producteurs qui y feront une exposition permanente de leurs produits. C'était là un moyen de mettre les producteurs en relation directe avec les consommateurs et de supprimer les intermédiaires. Mais cette Société qui expose des marchandises et qui les vend pour le compte des producteurs n'est pas une simple coopérative de vente. Grâce à un capital social constitué par les producteurs adhérents à la Société, elle fera des opérations d'escompte, des avances et des prêts. Ici les marchandises elles-mêmes, avant toute vente, sur simple expertise, seront dotées par l'escompte d'un pouvoir immédiat d'acquisition. En admettant cette évaluation antérieure à l'échange, évaluation aléatoire et incertaine, le projet de i855 diffère des projets antérieurs et rappelle les errements de la Banque d'Echange d'Owen.
Un second trait rend plus frappante encore la ressemblance entre le projet théorique de Proudhon et la tentative oweniste : la Société devra bientôt agir pour son compte, acheter et revendre, et dans cette opération, elle aura pour objet non la poursuite d'un gain, mais « la compensation
des cours perpétuelle et quotidienne », c'est-àdire la compensation de la perte faite sur la vente de certaines marchandises par le bénéfice réalisé sur d'autres ; ce bénéfice doit se borner à être proportionnel à la perte 1 . Dans cette nouvelle phase de ses opérations, la Société paie les marchandises en bons d'échange et les évalue en travail : le travail remplace la monnaie métallique comme commune mesure des valeurs et l'on crédite les producteurs en journées de travail.
Dans le projet de l'Exposition perpétuelle, la pensée de Proudhon rejoint celle d'Owen et l'on se trouve en présence de la seule application pratique que Proudhon nous ait laissée de sa théorie de la valeur constituée, théorie qui n'apparaissait ni dans sa Banque d'Echange, ni dans sa Banque du Peuple.
Dans ses premiers essais d'organisation du crédit gratuit, Proudhon se contente d'atteindre la monnaie métallique dans sa fonction de circulation ; dans le projet de i855, il veut lui substituer, comme étalon et commune mesure des valeurs, la journée de travail, la journée moyenne entre tous les travaux et services possibles, cherchant à réaliser ainsi le double objet qu'Owen avait primitivement donné à l'Equi-
i. Théorie de la propriété, p. 376.
table Banque d'Echange de Travail qui s'ouvre à Londres le 3 septembre i832.
Dans un local offert par Bromley à Gray's Inn Road, la Banque s'installe ; les dépôts de produits commencent le 3 septembre i83s * et les échanges le 17 du même mois. Le 8 décembre, une succursale est ouverte à Blackfriars et une autre s'ouvrira à Birminghan au commencement d'août 1 833 . Dans les premiers temps, la multiplication des dépôts est telle que, quinze jours après l'ouverture, on est obligé de fermer les portes du mercredi soir au lundi matin. Bientôt après on annonce dans la Crisis que, comme la multiplicité des tout petit dépôts est un obstacle aux affaires, on a décidé de ne plus recevoir aucun lot de produits d'une valeur réelle inférieure à 4o heures ou d'une valeur nominale monétaire de 20 sh 2 . Au 3i décembre i832, les dépôts hebdomadaires qui, dans les premières semaines, n'étaient en moyenne que de 20000 heures, s'élèvent à 36 et à 38 000 heures 3 , et l'état publié par la Crisis le