Inès de las Sierras: Medemoiselle de Marsan
Le vif intérêt que je prenais aux nobles résistances des peuples contre les envahissements de 'Napoléon, et qui m'avait conduit à Venise à la fin de 1808, ne me faisait point oublier que j'étais Français, et que la terrible conflagration à laquelle une partie de l'Europe se préparait alors coûterait du sang à mes compatriotes.
En admirant la ligue armée qui se formait dans le silence au nord de l'Italie, je m'étais promis de n'y prendre aucune part active, et je ne pensais le plus sou-
vent qu'à poursuivre mes explorations de voyageur naturaliste sur les longues grèves de l'Illyrie, dans des contrées à pei::e connues des savants et des poètes. C'était, avec le besoin de me dérober enfin aux poursuites obstinées de la police impériale, moins vigilante et moins rigoureuse dans les pays conquis que sous les yeux de son maître, le seul objet de m.; émigration. Je ne pouvais cependant m'arracher de Venise, et on comprendra aisément pourquoi : j'étais encore une fois amoureux, quoique Amélie n'eût pas d'être présente à ma mémoire depuis le jour qui nous avait séparés à jamais. Il y a des mystères Lmcompatibles en apparence dans le cœur de l'homme.
Parmi les anciens émigrés qui m'avaient accueilli avec bienveillance, en considération de ma qualité de Français, de mes opinions et de mes malheurs, il en était un qui m'inspirait le plus profond sentiment de respect et d'affection, et je puis le nommer sans inconvénient, contre mon habitude, sa famille, entièrement étrangère à celle qui porte encore le même nom, étant depuis longtemps éteinte, à l'exception d'une personne qui ne me lira jamais, et qui n'entendra plus
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parler de moi. C'était M. de Marsan.
M. de Marsan, dont quelques vieux courtisans se souviennent peut-être, avait été un des plus brillants officiers de la maison militaire de Louis XVI. Sa belle figure, ses belles manières, son esprit, son courage, l'avaient fait remarquer dans un temps et dans une cour où ces heureuses recommandations personnelles n'étaient pas fort rares. Il leur dut un avancement rapide qui n'excita aucune réclamation, et un établissement considérable que tout le monde approuva. Sa fille, née en 1788, fut tenue sur les fonts de baptême, au nom de la reine de France, par celle des amies de cette auguste et infortunée souveraine qui jouissait du crédit le mieux affermi à Versailles. La fille de M. de Marsan s'appelait Diane.
M. de Marsan, cassé d'ailleurs par les fatigues de la guerre, était vieux en 1808; il s'était marié à trente-cinq ans, et avait perdu trois enfants avant que le ciel lui accordât la fille unique dans laquelle s'étaient enfin concentrées toutes ses affections. Madame de Marsan, attachée au service de Mesdames, sœurs du roi, avait peu survécu à leur établissement
â Trieste. Elle les précéda au :
Le vieil émigré retirait au moins quelque profit de ses longues infortunes : il était devenu philosophe. Assez riche à son gré d'une aisance modeste, sager.
servée par des précautions prises à propos de la catastrophe universelle, il passait paisiblement le reste de sa râ d'agréables études et des distractions sédentaires. Le goût de l'histoire naturelle nous avait subitement rapprochés, et j'étais fidèle à son piquet du [ soir. Aussi sa prédilection pour moi, entre tous les jeunes gens dont il aimait l'entretien, avait pris en peu de quelque chose de paternel dont Diane aurait eu le droit d'être jalouse. Je ne me suis jamais aperçu qu'il attachât beaucoup d'importance à cette vanité, réellement assez puérile, qu'on appelle le préjugé de la noblesse, et cependant je suis bien convaincu qu'il regrettait quelquefois que je ne fusse pas noble, au point de faire sur lui-même un certain effort pour l'oublier.
« A vous, monsieur le chevalier, disait-il un jour en me donr..
Et je ne sais dans quelle .
souvenirs, close depuis vingt ans, je vais retrouver cette historiette frivole.
« Je ne suis pas chevalier. — m"écriai-je en riant, avant de les avoir déplc
— Sur ma foi de chrétien, — reprit M. de Marsan, — les gentilshommes dé ma maison en ont armé plus d'un qui était moins digne de cet honneur.
— Je suppose, — répondis-je en me levant pour aller à lui, — que c.
pas sans leur donner l'accolade ! »
Et je l'embrassai de grand cœur, car j'ai toujours attaché un prix exl l'affection des vieillards.
Il fallait pourtant lui passer un entêtement violent et passionné sur une question qui revenait souvent dans les conversations de ce temps-là. Le nom seul de révolution lui causait une révolution véritable, et, quoiqu'il regardât le prochain rétablissement des Bourbons sur le trône de leurs pères comme un événement infaillible, il s'était promis de ne jamais retourner à Paris, dont toutes les pierres lui semblaient baignées encore dans le sang des proscriptions. Cette antipathie contre tous les mouvements politiques du même genre n'épargnait pas les conspiradans sa
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résignation aux décrets équitabk sures de la Providence, il blâmait amèrement les insensés qui cherchent à en romplissement, sans égard aux sages temporisations de la prudence de Dieu. L'idée dont je parle se manifesite et si fréquemment dans ses qu'elle m'avait détourné de bonne heure de lui communiquer tous les
ie ma turbulente jeunesse, î lus encore les rapports que j'avais noués, à :v.on arrivée à Venise, avec le? I
.: les -; issairesdela Tunga.
dont le nom ne lui inspirait pas moins d'horreur que celui des jacobins. Il faut
.-. au reste, que je comrr..
me sentir quelque tendance pour son opinion, avant même de la connaître, et que je jutre retenu dans le
périlleux réseau des tes que
par l'impossibilité de le rompre sans violence. J'avais vingt-six ans, épro .
des ad |ue sans exemple à
mon âge. et le goût des occupations douces et des loisirs studieux me rappelait
..ment à un autre genre de vie que je n'aurais jamais dû quitter ; mais il arrivait de temps en temps aussi que mes
; orageuses r«
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et me replongeaient dans un nouveau chaos d'agitations et de misères dont mon cœur ne pouvait se délivrer qu'en s'attachant fermement à l'espérance de quelque bonheur durable.
C'était ce bonheur que mon imagination insensée s'obstinait à cherc'.-.
l'amour.
Diana de Marsan avait vingt ans, et ne paraissait pas moins, car son teint, vif et brillant d'ailleurs, mais un peu haie.
comme l'est en général celui des Vénitiennes, manquait de cette fraîcheur qui est à la peau d'une femme ce qu'est aux fruits recueillis sur l'arbre le duvet fugitif qui les colore. Sa taille, grande et assez robuste, donnait à son aspect quelque chose d'imposant, que relevait encore l'expression ordinaire de sa phvsionomie. On ne savait ce qui l'emportait dans son regard triste et fier, dans le frémi inquiet et hautain de ses sourcils, dans le mouvement méprisant et amer de sa bouche, de l'habitude d'un chagrii ou d'un désabusement dédaigneux. Ces:
ainsi que la statuaire antique a représenté cette Diane vraiment divine, que le c : du sculpteur a faite la digne sœur d'Apollon, comme la mvtholoçâe : et
impression ne m'était pas toute personnelle auprès de Diana, car le plu dite des poètes de l'époque lui reprochait, à la fin d'un de ses sonnets, d'être formée d'un marbre aussi froid que celui de Vel-
»:ana était d'ailleurs, de l'aveu de tout le monde, la plus belle des jeunes filles de Venise.
Le cœur de l'homme, et surtout celui des amants, s'irrite par les difficultés. J'aimai Diana avec d'autant plus d'ardeur
■e que tout me disait en elle qu'elle ne voulait pas m'aimer. Quant aux suites de ce sentiment, elles n'avaient rien qui fût capable de m'effrayer. La fortune de Diana était trop médiocre pour tenter des prétendants redoutables, et la condition d'un vieux gentilhomme français exilé au bord des lagunes ne promettait pas plus de chances à l'ambition d'nn gendre qu'à sa cupidité. Ma position à venir devait, au contraire, s'agrandir, selon toute apparence, par le triomphe de mon parti, dont M. de Marsan ne doutait .lis tant hasardé, j'avais tant soufles rois heureux sont si reconnaissants !
Diana ne se méprit pas sur la passion qu'elle m'ir.<;.
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méprennent jamais. Je ne m'aperças cependant de sa découverte qu'au rembrunissement sinistre de son regard et à la mesure de plus en plus sévère qu'elle gardait envers moi dans ses paroles. Je me serais expliqué cette rigueur toujours croissante de procédés par la différence de nos conditions, car je savais déjà ce . : que l'orgueil de la noblesse, et comment il peut affecter les formes de la haine, si Diana eût été informée de cette circonstance ; mais j'ai déjà dit que M. de Marsan tenait avec opiniâtreté à m'anoblir, et, depuis le jour mémorable où j'avais reçu de lui l'ordre de chevalerie, d'un côté à l'autre d'une table de jeu, le titre de chevalier s'était tellement identifié avec le nom honorable, mais obscur, que j'ai reçu de mes ancêtres, que les Chérin et les d'Hozier n'auraient osé me le contester. Il suffit de connaître le génie hyperbolique des Vénitiens, surtout dans la classe du peuple, pour être sûr d'avance que la politesse des domestiques ne s'était pas arrêtée à si peu de chose. J'étais comte au moins à l'antichambre, et comte illustrissime, si je n'étais que tout juste aussi bon gentilhomme qu'il le fallait au salon. J'avais fini par n'y pren-
dre plus garde, et je subissais sans façon une métamorphose qui humiliait un peu ma franchise et ma modestie, pour ne pas blesser la vanité capricieuse, mais innocente, d'un grand seigneur, dans lequel j'avais trouvé un ami.
Je m'étais bien promis de commencer avec Diana par cette explication, quand elle m'aurait donné le moindre signe de condescendance à mes sentiments ; mais elle m'en épargna l'embarras. Sa froideur passa rapidement jusqu'à la rudesse, son indifférence jusqu'au dédain. Au bout de quelques jours il n'y eut plus moyen de s")' tromper, et un homme plus convaincu que je ne le fus jamais de son ascendant sur le cœur des femmes n'aurait pas hésité à renoncer comme moi à des prétentions sans espérances. Quelques jeunes gens de Venise, mieux fondés dans leurs démarches, m'avaient déjà montré d'ailleurs l'exemple de ce sacrifice.
Je ne boudai pas. Il ne m'aurait manqué que cela pour être complètement ridicule. Je ne pleurai pas non plus. On ne pleure que lorsqu'il faut perdre l'espoir d'être uni à la femme dont on est aimé. Je m'indignai, je me révoltai contre moimême, je me rongeai les poings de colère :