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un caprice de volupté, ne m'aurait distrait dans un temple de la profonde émotion que m'inspire la maison de Dieu, surtout quand elle est vide, et que l'âme s'y trouve recueillie en présence de son Créateur et de son Maître. J'avais d'ailleurs interprété d'une autre manière qu'on est porté à le faire en Italie ce second ajournement.
J'étais placé sous l'empire d'une association immense, qui pouvait compter des femmes au nombres de ses affidés les plus intelligents et les plus actifs, et ressaisir à propos un adepte tiède ou découragé par les illusions les mieux appropriées à son âge et à son caractère. Je dois dire à mon honneur que je n'en avais pas douté un moment.
J'entrai donc dans la chapelle sans y porter d'autre dessein que de prier et d'y offrir au ciel le sacrifice de mon aveugle dévouement pour je ne sais quelle parole qui m'avait lié par des sentiments généreux à cause de la vieille foi et des vieilles libertés. Mes yeux eurent bientôt parcouru l'étroite enceinte. J'étais seul; le sacristain était sorti, le prêtre n'était pas venu, mais le tableau de l'autel resplendissait de son éclat de fête ; c'était une heure imposante, un lieu solennel, un
beau spectacle pour un chrétien ; et, toutes les fois que le malheur s'est appesanti sur moi, ou que la solitude m'a rendu à moimême, je me suis retrouvé aussi sincèrement chrétien que dans les bras de ma mère, quand elle me passait avec orgueil une longue veste - de toile d'argent, à compartiments de verroterie rouge et bleue, pour aller recevoir la première fois le bienfait de l'eucharistie, à la parois?i; de Saint-Marcelin. — Cette effusion finie, je regardai le tableau : sainte Honorine condamnée à mourir de faim dans un cachot, pâle, échevelée, palpitante, offrant dans ses traits le mélange de la douleur humaine et d'une divine résignation, mais tendant vers moi des bras suppliants, comme pour implorer un secours. Ses yeux avaient des regards, ses lèvres des mouvements. Qu'elle était touchante et sublime !...
Ce qui me frappa davantage cependant. c'est une de ces ressemblances qu'on est si porté à trouver quand on aime, une ressemblance poignante et mortelle dans la situation où elle avait été saisie, le portrait de Diana ! Heureusement cette image merveilleuse n'était que le chef-d'œuvre de PorJenone.
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J'avais froid. Je souffrais de cette émotion, vive comme la réalité. Je me levai ; je marchai sans projet dans la chapelle, dans l'église, où les rayons du jour commençaient à percer les vitraux et à trembloter sur les murailles. Personne ne se mouvait ni en dedans ni en dehors. Le seul bruit qui troublât le silence des voûtes, c'était celui de mes pas qui retentissaient sur les pavés. Je cherchai à gagner la porte; je m'appuyai en grelottant sur un baptistère qui est placé à l'entrée. J'écoutai, je crus entendre, j'entendis des gémissements, sans savoir s'ils venaient de la chapelle ou du parvis; mais je crus un instant que c'était encore la sainte qui pleurait d'angoisse et de faim. Impatient de m'affranchir de ce prestige qui troublait ma raison, je franchis les degrés d'un élan. Les pleurs, les gémissements, me poursuivirent dans la rue, déjà entièrement éclairée par le soleil; je me retournai vers le portail, où j'avais été devancé par mon fidèle Puck, qu'un sentiment de compassion plus qu'humain appelait, caressant et consolant, partout où il entendait des plaintes. Je vous ai parlé de Puck.
Je vis alors une petite fille de treize à quatorze* ans, fraiche et jolie comme une
rose, et dont les yeux devaient avoir un charme incomparable, quand ils n'étaient pas noyés par des larmes. Elle était assise au haut du grand escalier, près de la porte où je venais de passer, et, le menton appuyé sur sa main, le coude sur son genou, ses cheveux blonds abandonnés à l'air, la pauvre enfant sanglotait amèrement en regardant un petit éventaire déposé devant elle, et que recouvrait un linge plus blanc que la neige.
« Pauvre Onorina ! » disait-elle...
Au bruit que fit mon chien en s'élançant de son côté, elle changea d'attitude, et, la vue arrêtée sur moi, elle s'écria subitement.
etez, monsieur, achetez ma belle lazagne ! étrennez , étrennez la petite marchande. »
Je remontai deux ou trois degrés, et je m'assis un peu au-dessus d'elle.
« Qu'avez -vous donc à pleure:
puisque votre corbeille est pleine, et qu'il ne parait pas qu'il lui soit arrivé d'accident ?
— Achetez, monsieur, achetez ma belle lazagne ! Il n'y a pas de meilleure lazagne à Venise ! »
Et elle essuyait ses veux du bout de ses
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jolisdoigts, pourparaitre plus engageante.
« Je vous demandais, mon enfant, la cause de votre chagrin, et ce qui pourrait le soulager. Répondez-moi avec confiance.
— Oh ! du chagrin, monsieur, j'en ai beaucoup! — Achetez, monsieur, achetez ma belle lazagne ! — Il faut vous dire que c'est aujourd'hui la fête de sainte Honorine, ma patronne, et que toutes les jeunes filles de Codroïpo, dans leurs plus beaux habits de fête, vont accompagner sa châsse à la procession... une châsse superbe, garnie de longs rubans, et chacune d'elles en tient un qui est assorti par sa couleur aux rubans de sa parure. Ah ! cela est bien beau à voir ! — Achetez, monsieur, achetez ma belle lazagne ! — Ensuite il y en a quatre qui portent deux à deux de grands paniers pleins jusqu'au bord de violettes, de primevères et de toutes les fleurs de la saison, et qui s'arrêtent de loin en loin pour en jeter par poignées sur la châsse de sainte Honorine. — Et ce sont les plus sages, les plus jolies, et celles qu'on regarde le plus. J'étais une des quatre l'année passée, et je n'ai mis que ce jour-là ma belle robe de toile de Perse à bouquets. Achetez, monsieur, achetez ma bonne lazagne !
— Mais la cérémonie va commencer.
Onorina ! Et pourquoi ne mettez-vous pas aujourd'hui votre belle robe de toile de Perse à bouquets }
— Pourquoi, monsieur, pourquoi? C'est pour cela que je pleure. Mon père s'est remarié, et ma belle-mère m'a dit ce matin, quand je lui ai demandé ma robe : a II vous sied bien, petite effrontée, de a vouloir vous parer comme la châsse de « sainte Honorine avant d'avoir com- « mencé votre journée ! On vous donnera • la robe que vous demandez, si vous « avez vendu votre lazagne à l'heure de la procession. » Achetez, monsieur, achetez ma bonne lazagne ! »
Et elle recommença de pleurer.
« Calmez-vous, mon enfant, il y a des remèdes à tout, et vous avez encore le temps d'aller prendre votre place de l'année passée auprès d'un de ces grands paniers qui sont pleins jusqu'au bord de violettes, de primevères et de toutes les rieurs de la saison. Je vous jure que vous y serez.
— Ah ! vraiment, je n'en aurais pas été en peine, — reprit-elle, — du temps du seigneur Mario Cinci. Il venait tous les mois depuis longtemps s'approvisionner à
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Codroïpo pour sa maison et pour ses pauvres, et depuis deux mois il y venait jusqu'à deux fois par semaine ; il emportait toute ma lazagne, et ne s'en allait jamais sans me laisser quelque bague, quelque petit bijou, et sans me dire, en me frappant doucement la joue : « Sois sag>.
« Nina, sois sage, ma belle, et tu feras « un jour quelque bon mariage, car tu es « vraiment aussi gentille que ta pauvre « mère. »
— Eh bien, chère Onorina, vous avez maintenant deux raisons de vous consoler et de vous réjouir, puisque Mario Cinci va arriver. .
— Comment arriverait-il, — s'écri.i-telle, — puisqu'il est mort "-...
— Mario est mort !
— Vous le connaissez et vous ne e savez pas ! Il y a quinze jours, il était là où vous êtes, et, contre son ordinaire, il avait passé la nuit à Codroïpo chez son ami le riche docteur Fabricius, pour faire ses dévotions le matin. Je lui vendis toute ma lazagne. — Achetez, monsieur, achetez ma bonne lazagne.
— Elle est achetée. — Continuez, îsina, je vous en prie, et je ne vous retiendrai plus. »
yeux s'éclaircirent ; ils rayonnèrent.
Le contraste que faisait avec la nature de son récit cette innocente joie de jeune fille, si heureuse de mettre une robe de toile de Perse à bouquets, me serra vivement le cœur. Je déposai un sequin sur son éventaire, et je l'écoutai depuis sans la regarder.
« Vous me donnez beaucoup trop, monsieur, et je ne saurais comment changer...
— Je vous donne trop peu, Onorina; mais continuez, continuez seulement!...
— La nuit avait été bien mauvaise ; qu'importe ! Rien ne pouvait arrêter le seigneur Mario quand il avait mis quelque chose dans son esprit. « Il faut que « je traverse le torrent quelque temps « qu*il fasse. — dit-il au docteur, — j'ai « des raisons pour cela; d'ailleurs, je a reviendrai bientôt, et. si j'étais retenu, « les renseignements que je vous ai don- « nés vous permettent de vous passer de « moi. » Hélas! il ne revint pas. et il ne reviendra jamais !
— Et encore, apprenez-moi du moins.
Onorina, comment cela est arrivé...
— Je vous dirai, monsieur, ce que j'en ai entendu dire. T
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- : été très doux jusqu'à cet orage ; il faisait si beau dans le carnaval ; les neiges s'étaient fondues aux montagnes; les rivières s'étaient grossies, de manière que le Tagliamente, augmenté par la pluie de la veille, était large et houleux comme un bras de mer. Le batelier ne voulut pas s'exposer à passer, mais le seigneur Mario se mit à la rame avec son Albanais, je ne sais si vous le connaissez, et ils : longtemps, longtemps, bien loin, bien loin, sans malheur; mais ils ne furent pas plutôt arrivés au milieu du courant, où est l'endroit dangereux, que voilà la vague qui monte tout à coup à perte de vue, et qui passe sur le bateau qui disparait. Le seigneur Mario, qui nageait comme un poisson, ne s'en inquiétait guère ; mais l'Albanais, qui était un homme vieux de près de quarante ans, se débattait inutilement contre le flot. Les gens qui regardaient de la rive droite disent que c'était une chose terrible; car le seigneur Mario avait à peine fendu l'eau de quelques brasses, qu'il était forcé à retourner pour ressaisir son domestique et pour le ramener avec lui, parce qu'il était si bon et si courageux, le brave homme, qu'il aurait ha-
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sardé cent fois sa vie pou*» celle d'un — Il y avait une heure que cela durait, et toutes les barques s'étaient avancées aussi près que possible du courant sans y entrer pour leur porter du secours. Alors on vit distinctement l'Albanais s'arracher des bras de son maitre. et plonger dans le gouffre à dessein de mourir seul. Oh! le noble Mari bien capable de gagner le rivage, s'il l'avait voulu, mais il plongeait toujours après l'Albanais, qui s'obstinait à se renoyer toujours, en lui criant des choses qu'on n'entendait pas. Il le ramenait sur le rieuve, il redescendait avec lui, remontait et reparaissait encore. — et enfin on ne les vit plus ni l'un ni l'autre, et jamais leurs cadavres ne se sont retrouvés. On assure dans le pays que cela v prédit par le prophète de Ravenne, ou par un autre. »
Je laissai pendre ma tète sur mes genoux, et je ne parlai pas, je ne pensai
Onorina me tira doucement par le pan de mon habit : « Voilà l'heure de la procession qui sonne. — Achetez, monsieur, achetez ma belle lazagne ; il n'y a pas de meilleure lazagne à Venise !...
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— Es-tu encore là, petite, et ne t'ai-je pas payé : . ta robe de toile de