CHAPITRE II
Quels auteurs français Poe a-t-il lus? Quels sont ceux qu'il a lus le plus souvent? Ceux qui s’accordaient le mieux avec la nature de son talent? Ceux dont l'influence pouvait être la plus profonde? Et ceux qui, en définitive, ont réellement exercé cette influence?
Autant de questions qu'il serait évidemment vain de prétendre épuiser ici, mais auxquelles il faut pourtant essayer de donner une réponse provisoire, si nous voulons avancer, ne füt-ce que de quelques pas.
Pour explorer ce terrain, plusieurs méthodes sont possibles. La première, et théoriquement la meilleure, consisterait à se livrer préalablement à un examen complet des deux objets comparés, à savoir : la littérature française d’une part, les œuvres d'Edgar Poe d’autre part. à
Cette méthode, la seule exhaustive, est évidemment peu pratique. Même en tenant compte du fait que les lectures de Poe n’ont, sans doute, pas remonté bien loin au delà du xvu° siècle, qui peut se vanter d’avoir tout lu? Peut-on espérer épuiser la liste de toutes les œuvres, même les plus obscures — et les plus obscures doivent nécessairement entrer en ligne de compte —, qui ont été susceptibles de tomber, à un moment donné, entre les mains de Poe? Et bien que l’œuvre de ce dernier soit relativement mince, combien de gens peuvent se vanter de la connaître parfaitement et dans ses moindres recoins? Pour moi, je ne me flatte même pas d’avoir rempli cette deuxième partie du programme — la plus facile à remplir pourtant.
Il faut donc, de toute évidence, tâcher de trouver un raccourci,
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un chemin de traverse, qui nous permette d’arriver plus tôt à quelques-unes au moins des sources françaises de Poe.
On pourrait pour cela se fier à Poe lui-même, et commencer pat faire un relevé de tous les auteurs et de tous les ouvrages français qu'il a cités et, par conséquent, qu’il peut avoir lus, que souvent même il affirme avoir lus.
Mais l'étude du problème des connaissances linguistiques de Poe a dû nous mettre en défiance contre les affirmations de notre auteur, et il ne sera pas besoin d’aller bien loin pour montrer tout ce que cette méthode aurait de décevant et de fallacieux. Poe, grand mystificateur par tempérament, naturellement porté à se faire valoir par son orgueil, habitué d’ailleurs au bluff et au trompe-l’œil par les exigences de son métier de journaliste, cite les auteurs qu’il n’a pas Jus aussi souvent qu’il utilise et lit ceux qu’il ne cite pas. La preuve en a été faite souvent pour des auteurs anglais (1). Mais les travaux déjà existants nous fournissent aussi, dès maintenant, quelques exemples typiques en ce qui concerne les auteurs français.
Woodberry (Life of Poe, t. I, p. 179) reproduit un passage de la préface des Pinakidia où Poe déclare que, « dans les revues étran-
gères », les extraits de ce genre sont ordinairement pris en bloc dans des recueils tels que : Bibliothèque des Memorabilia Literaria, le Recueil des Bon (sic) Pensées, les Lettres édifiantes et curieuses, les Literary Memoirs of Salengré, les Mélanges Litéraires (sic) de Suard et André, ou les Pièces intéressantes et peu connues de Laplace.
Voilà une liste qui fournirait déjà un beau point de départ pour une étude sur les sources de Poe, et particulièrement sur les sources françaises, puisque plusieurs des ouvrages cités sont des ouvrages / français et que Poe semble avoir tenu à citer en français — assez incorrectement, d’ailleurs. Mais des recherches sur les divers titres de cette liste ne nous réservent guère que des déceptions. En ce qui concerne la Bibliothèque des Memorabilia Literaria et le Recueil
(1) Voir par exemple dans les notes de Woodberry l'étonnante histoire de la composition de À descent in the Maelstrom. Poe bâtit son histoire avec un article de l'Encyclopaedia Britannica, en citant Pontoppidan, qu’il n’a très probablement pas lu, et finit par être cité comme autorité sur le maëlstrom par les plus récentes éditions de l'Encyclopaedia Britannica. — Voir aussi dans Margaret Alterton. (The origins of Poe’s critical theory) comment Poe démarque les Philosophical Transactions of the Royal Society.
des Bon Pensées, Woodberry nous avertit que ces deux titres doivent être très probablement forgés, car il n’a pu en trouver trace nulle part (2). Mais le plus bel échantillon de cette « mascarade d’érudition » est l’allusion aux Mélanges Literaires de « Suard et André ».
Suard (1733-1817) est un publiciste bien connu, éditeur d’un recueil intitulé: Variétés lilléraires ou recueil de pièces tant originales que traduites, paru en 1768 (quatre volumes in-12) et réimprimé en 1804. Il eut comme collaborateurs Morellet et M°° de Necker, et Turgot, qui traduisit Ossian dans son recueil. Si Poe avait eu ce recueil entre les mains, cela pourrait assurément signifier bien des choses.
Mais quel est cet André que l’auteur des Pinakidia assigne à Suard comme collaborateur ?
Il y a eu plusieurs publicistes du nom d'André au xvr° siècle, notamment le P. André, correspondant de Malebranche; mais il n'existe pas de trace de leur collaboration avec Suard. Hâtons-nous de dire qu’il serait vain d’en chercher, car il s’agit ici d'un André purement mythique, et c’est sans doute à cette création involontaire que pensait Arvède Barine en disant qu'il arrivait à notre auteur de prendre le Pirée pour un homme.
Poe venait de lire, en effet, lorsqu'il publia cette partie des Pinakidia dans le Southern Literary Messenger d'août 1836, une traduction anglaise d’un ouvrage fameux de Schlegel récemment parue sous le titre: Lectures on the Drama; il cite plusieurs fois cet ouvrage dans le cours de son article de variétés du S. L. M. Or, Schlegel cite Suard, mais en faisant suivre son nom des mots allemands: und andre, « Suard und Andre », c’est-à-dire: Suard et d’autres. Le traducteur anglais, sans doute pressé d’achever sa besogne, comme beaucoup de traducteurs, traduisit : Suard and André, et Poe, en reproduisant cette bévue, fournit à ses critiques la preuve qu'il n'avait jamais lu les Variétés liliéraires de Suard.
À cette preuve, est-il nécessaire d’en ajouter d’autres ? Faut-il s’acharner à démontrer que Poe parle à tort et à travers de La Ro-
* (2) « These titles must have been taken down at-haphazard, for a thorough search of bibliographies fails to reveal the existence of the first two, and the others, apart from their bad French, are incorrectly given ». Op. cit. I. 179
RCE Ke
chefoucauld, qu’il s’obstine à appeler « Rochefoucault » (3), sans doute parce que le nom est orthographié ainsi dans la plupart des éditions des Curiosities of Literature de Disraeli le père (4)?
Le chevalier Auguste Dupin, le protagoniste de la Lettre volée, a été identifié souvent avec Edgar Poe lui-même. Et tous deux, en effet, manifestent les mêmes ambitions et les mêmes goûts. Le chevalier aime à citer Crébillon le père; ainsi fait Poe, notamment dans ce passage des Marginalia (5):
It ïs the half profound, half silly, and wholly irrational composition of a very clever, very ignorant and laughably impudent fellow — ingeniosus puer, sed insignis nebulo, as the Jesuits have well described Crebillon.
Il serait évidemment trop cruel de faire à l’auteur de la Lettre volée lui-même l'application de ce passage. Et cependant? Ne nous a-t-il pas donné plus d’une fois le droit de dire que s’il se montrait toujours very clever, il se montrait souvent aussi very ignorant? Ne serait-on pas tenté ici de dire qu’il mérite lui-même le jugement que les Jésuites portaient sur Voltaire, et dont il fait mal à propos l'application à Crébillon?
En tout cas, après un certain nombre d’expériences comme celle-là, nous sommes peut-être autorisés à douter que Poe ait lu Voltaire ou Crébillon. S’il les a lus, ce ne sont pas de pareilles allusions qui peuvent le montrer, pas plus que l’énumération des Pinakidia n'’atteste sa familiarité avec Suard. Il vaut donc mieux, et même il faut renoncer à utiliser les passages où Poe déploie une érudition suspecte, pour nous guider vers ses véritables lectures.
Dans ces conditions, il ne nous reste plus guère qu’un seul parti à prendre, c’est de nous laisser guider par les analogies de sujet.
(3) Dès ses débuts, Poe met en épigraphe d'une des premières éditions de ses poèmes : Tout le monde a raison. Rochefoucault. « Rochefoucault » est également cité par le chevalier Dupin en même temps que Machiavel et Campanella.
(4 Ce livre est un de ceux dont Poe s’est le plus servi. En épigraphe de The Pit and the Pendulum. Poe cite quatre vers latins « Impia lorlorum longas hic turba furores, etc. en ajoutant: Quatrain composed for the gaies of a market lo be erected upon the site of the Jacobin Club house at Paris, ce qui a provoqué cette remarque de Baudelaire : Le marché — marché Saint-Honoré, n'a jamais eu n1 portes ni inscription. L'inscription a-t-elle existé en projet ? » — En tout cas elle existe dans Disraeli, ou Poe l'a prise.
(5) A propos du livre de Paine : The age of reason.