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Rome, samedi 2^ avril 1839.
Certes, si j'eusse écouté le plaisir que m'a fait ta bonne lettre, j'y aurais répondu de suite avec effusion de cœur. Je puis te dire que, dès que j'ai reconnu ta lettre, des larmes de tendresse me sont venues aux yeux. Ce sentiment de bonne amitié, ma femme la ressenti comme moi.
Cependant ce retard n'est pas tout entier attribuable à ma paresse. Nous sommes souffrants depuis longtemps, ma femme et moi. Elle est dévorée de la lièvre, depuis six mois; et moi, malheureusement, j'ai une aflection nerveuse qui m'ôte plus ou moins l'usage de ma tête, tant elle tourne. J'ai quelquefois des crises de quelques secondes qui me font croire que le lieu que j'ha-
bite s'écroule avec moi et me donnent un spasme terrible. J'éprouve ces accès après des secousses morales, qui ne manquent pas. Le système nerveux est tellement troublé, que la moindre chose m'irrite et que l'air de Rome et ses changements atmosphériques font, de moi, le jouet le plus misérable.
Cependant la raison, ma position, l'honneur et le devoir de ne pas quitter et abandonner au port tous les travaux de mon Directorat en en perdant tous les fruits, (une de mes gloires), font que je suis encore pour vingt mois à Rome. Voilà beaucoup de raisons qui expliquent bien des pourquoi de ma carrière, depuis mon arrivée comme homme et comme peintre. Mes intérêts aussi pourraient en souffrir. Quoique je sois obligé, bien entendu, de dépenser le peu que me donne ma charge, je conserve et j'augmente néanmoins de quelques sous ma boule de neige, dont prend soin mon excellent ami M. Gatteaux, graveur en médailles, rue de Lille, 35.
Si Dieu me donnait la santé, je pourrais, encore, en ces quelques mois, ne pas arriver à Paris sans quelques tableaux ; entr'autres, une Vierge pour le prince royal de Russie, au prix de dix mille francs. Mais que de choses à te dire ! Pour cela, il faut ta présence à Rome. Viens-y donc avec ta tille chérie. Ne crains rien de ce climat, car, la première année, on y est invulnérable. Parfois même, on y trouve un air si sain qu'on y est toujours bien. C'est une occasion unique et
dont tu devrais profiter. Rappelle-toi que si, par hasard, tu allais à Paris, c'est chez moi que tu descendrais, à l'Institut, dans l'appartement qui est gardé par notre fidèle Marie Lafitte, de Montauhan, sous la direction de Gatteaux. Gatteaux est, pour moi, un second toi-même, un ami à toute épreuve et qui prend soin de toutes mes affaires à Paris avec une affection tendre et dévouée.
Je suis bien fâché de ne pouvoir répondre à l'affectueuse recherche de M. Scitivaux; mais, pour le moment, je n'ai rien à lui offrir. Le petit tableau de Stratonice n'est point fait, et je ne sais quand il pourra l'être. Accablé de demandes, je suis obligé de renoncer à contenter personne ; pas même l'aimable duc d'Orléans qui attend, depuis quatre ans, cette éternelle Stratonice.
Tu vois " donc tout mon embarras. J'espère cependant qu'une fois remis au travail, je pourrai mieux répondre à tant d'obligeance, et M. Scitivaux ne sera pas des derniers servis. Au reste, le tableau de Roger vient d'être lithographie et se trouve à ma disposition.
Je suis bien sensible à l'honneur que me fait le Conseil municipal, touchant mes gravures, je te prie de lui en témoigner toute ma gratitude. Adieu.
Rome, 10 juillet 1839.
Oui, mon ami, dans mes ennuis du monde, dégoûté d'en faire partie, j'ai souvent pensé à
Montauban, à y aller vieillir avec toi et les aimables amis qui m'y conservent leur souvenirs et leur précieuse estime. Je me fais, avec ma bonne femme, des châteaux en Espagne qui me rendent heureux. Là, mon parti étant pris, ayant ramassé tous mes petits sous, je rêve de me revoir pour une bonne fois sans soucis, sans bruit, citoyen de notre jolie ville, jouissant de son beau climat et de tout ce que la nature y prodigue. Qu'en dis-tu ? Ah ! mon bon ami, que je serais heureux de cette réalité ! Car, il faut le dire, nous sommes amis d'enfance ; nos talents, nos goûts, une amitié à toute épreuve, nous lient.
Et cependant, en fait, jouissons-nous de tous ces dons de l'amitié, toujours à quatre cents lieues l'un de l'autre ? Tant mieux si tu viens nous voir à Paris, et nous y comptons, avec ta chère fille que nous aimons déjà comme nôtre ; mais faudra-t-il encore nous séparer? Ces longs jalons à de si longs intervalles nous montrent malheureusement les ravages que le temps exerce sur notre pauvre physique, si ce n'est aussi sur nos facultés. C'est assez triste ! Au moins, si nous vivions ensemble, ces choses seraient comme si elles n'existaient pas, et la vie s'écoulerait dans les douces consolations que donne l'amitié. Nous avons le temps d'y repenser, et je ne jette pas le manche après la cognée.
Mon Directorat tinit dans quinze mois. Est-ce bien ton dernier mot de ne point revenir à Rome ? J'espère toujours que non. Dans tous les cas, à
Paris, ? Je compte prendre par le plus long pour y arriver, nous en allant par Venise, le Tyrol, et poussant peut-être jusqu'à Munich, Strasbourg et Paris.
Mille choses aimables aux Debia et à tous mes compatriotes qui veulent bien me conserver leur souvenir. A revoir.
Paris, 1839.
Me voilà le même, malheureusement incorrigible, malgré mes bonnes intentions. Mais voyez cependant ce que c'est ! Si je n'étais sûr que tu ne m'en veux pas, que tu ne m'en voudras jamais, je t'aurais peutêtre écrit souvent. Sûr de l'amitié de ses vrais amis, on a l'impertinence, la dureté même de les négliger totalement, ce qu'on ne fait pas vis-à-vis de ceux qui vous sont indifférents, odieux même quelquefois par les convenances de je ne sais quel genre de vie manièrelle et fausse. Je suis, (au moins, tu le crois bien), au nombre de ceux qui, malgré ces défauts, restent honnêtes. Me voilà effectivement toujours le même, ton ami à toute épreuve dans les occasions essentielles. Si je voulais te dire quelque chose de moi, ce serait que je vis ici comme un tourmenté de l'enfer, sans le mériter, bien entendu. Car je fais du bien et beaucoup, et on me rend le mal et beaucoup en retour. Et je ne parle pas, du tout, de ce qui m'entoure d'ennuis et de soins pénibles ou ridicules. Ma sonnette ne fait qu'aller et n'amène chez moi,
dans mon réduit où l'on se dit que l'on est empereur, ([ue des gens prétentieux, Taux, superficiels, intéressés, méchants, médiocres.
La plus nombreuse école qu'on ail vue, depuis celle de David, ne m'a que très peu rapporté en espèces. Mais j'ai, en revanche, des ingrats, autant que possible. Je crie dans le désert : « Aimez le vrai et le beau qui en dérive » ! Sourds à ma voix, ils blasphèment la vérité, chérissent l'erreur, pratiquent la mauvaise foi et l'employent à leurs fins. Passionnés avec fureur, ils me font l'honneur de la complicité avec les Anciens, les Saints et les Dieux dont, avec les dents et les ongles, ils cherchent à détruire le piédestal de granit. Babilona ! Babil ona ! Des arts? on n'en veut plus; on s'en passe. Les arts sérieux ? encore moins; honnis, oubliés ! Qu'a done à faire, en des temps si barbares, (car nous sommes entièrement dans la barbarie), un artiste qui croit encore aux Grecs et aux Romains ? Il doit se retirer. Et c'est ce que je fais. Plus un coup de pinceau, pour ce public qui a si peu de sympathie pour l'art noble.
Se retirer ? « Mais, me dira-t-on, vous avez pour vous tant de bons esprits, d'honorables soutiens. Persévérez ! » Voulez-vous que je persévère toujours ? Voyez mes sacrifices ; voyez que, pour avoir donné tout mon temps à cet art, je ne suis, (hormis l'honneur que font quelquesuns), arrivé à rien ni à aucune liberté sociale, comme je l'espérais. Adonc après mon glorieux échec du Symphorien, j'ai tout essayé pour me
faire oublier, j'ai banni de Paris cet ouvrage, j'ai refusé en résigné un beau travail pour m'en aller, comme le sage Poussin dont tout est à imiter, et jouir, si je le peux, au loin, (car le diable est toujours après vous dans ce monde), jouir d'un peu de tranquille indépendance, pendant six ans, laissant à Paris mes traitements et restant toujours à Rome, si je le puis, ou bien, revenant ici, chercher le tombeau pour mourir deux fois dans cet heureux oubli que je désire. Tu vois ma résolution prise irrévocablement, depuis le second jour de l'Exposition, résolution qui fut vin baume sur mon cœur et qui m'a fait supporter avec courage et résignation les outrages que m'ont prodigués mes ennemis, y plaçant, en première ligne, collègues et rivaux. J'ai tant à te dire, à te conter, que je n'y puis sutïîre. Pour cela, il faut que tu viennes nous voir, nous dire adieu, puisque nous ne pouvons pas t'emmener. Eh ! pourquoi donc ? N'es- tu pas libre ? Réfléchis : quel bonheur pour moi, pour nous, de te voir à Rome ! Nous partons irrévocablement du Ier au i5 novembre, pour ta gouverne. Je prie M. Bilcoq de te fortement engager à venir. Il me plait beaucoup, ce M. Bilcoq ; c'est un homme aimable, et nous l'apprécions surtout quand il parle de toi. 11 le fait en très bons termes et le regarde, comme le premier citoyen de notre pays, para les qualités qui te distinguent. Le pays devrait se trouver heureux d'être régi par toi.
Comme il est toujours temps de remercier, je le fais et vois toujours la naïve scène et l'aimable colloque de ta chère petite tille que nous embrassons de tout notre cœur.
Faites donc que le Louis XIII retourne à l'Hôtel-de-Ville où il était si bien, où ma gloire a été si complète. Cette affaire me tient au cœur. J'ai tant à te dire sur nos amis Dcbia, mais c'est pour notre première entrevue. Accablé de soins et de travaux dont je cherche à me débarrasser, je suis harassé et ne sais où -donner de la tète. Si tu n'étais pas collé à Montauban par tant de motifs, quel bonheur pour moi que la place de secrétaire-ami t'eut convenue S Aujourd'hui, je suis envahi, je ne peux plus y penser...
Malgré tout, j'aime mon art plus que jamais. Mieux pénétré de ses grands et beaux principes, je le conçois mieux que jamais, surtout par les Grecs, supérieurs toujours et en tout. J'espère pouvoir travailler à Rome sérieusement cl y traiter des sujets à mon goût, c'est-à-dire pris dans les temps héroïques de ce divin et admirable peuple antique. Adieu !
A M. Gatteaux.
Rome . t83<).
... Je viens d'avoir une lièvre violente, ce qui a un peu retardé l'envoi de mon tableau (la Stratonice), mais de quelques jours seulement. Je vous F adresserai, à vous, comme à son second père ; et, en attendant, pour ne rien faire languir, je vous envoie la grandeur
exacte de la toile, à ne rien cacher, pour que vous
vouliez bien prendre le soin de faire faire, de suite,
le cadre le plus large, le plus riche et le plus grec
possible . . . (Fonds Delaborde).
Ingres.
A. M. Gatteaux.
Juillet 1840.
C'est moi et ce tableau (la Stratonice), qui a troublé ma vie, depuis cinq ans et plus. J'ai vraiment des excuses à vous faire, de ne vous avoir pas donné signe de vie depuis longtemps; mais ce n'est pas dans ce petit moment où je n'ai que le temps de vous adresser mon tableau et de vous dire tant de choses qui le concernent.
Donc, je viens de le terminer par des retouches et de le livrer à l'encaissement. Quant à vous bien dire ce qu'il est, d'autres vous diront l'effet qu'il vient de produire ici : moi, je ne le vois plus. Dans cette terrible fatigue où je n'ai constamment eu que le désir de satisfaire aux exigences du bel art, de contenter sous ce rapport notre aimable prince et le bon esprit de mes amis, (vous le premier, bien entendu), je lui ai, jusqu'au dernier moment, donné les soins les plus tendres, à ce cruel tableau qui m'a tant tourmenté !
Le voilà enfin adressé au duc. J'espère cependant qu'il ne lui déplaira pas, bien au contraire. Je vous laisse le soin de le lui présenter de la manière que vous l'entendrez ; mais encore faudrait-il qu'il le vit dépoudré, au moins lavé de sa poussière de voyage. Je ne sais, je ne puis vous demander ce que vous ferez. Tout ce que je puis vous indiquer, c'est que, pour le dégraisser et le laver, mon élève Raymond Balze est le seul à qui je puisse le confier. Je désire aussi qu'il ne soit pas verni d'ici à ce que j'arrive à Paris.
J'ai été assez heureux pour que M. Dugasseau, mon élève et mon ami aussi, ait tenu à vous l'apporter et à en avoir un soin tout tendre, pendant le voyage. Je vous recommande aux meilleurs titres cet excellent jeune homme, pour son caractère, son talent, son instruction et pour tout l'attachement qu'il me porte. Il vous dira bien des choses de ce tableau et de moi ; mais, malgré tout, jamais assez pour tout ce que je sens, pour vous, de profonde amitié et de reconnaissance.
Quoique j'ignore tout à fait comment ce tableau sera exposé prwément, pour le montrer à mes seuls amis, si c'est le bon plaisir du prince, je voudrais qu'il fut placé droit, point penché en avant sur son chevalet, et rien autre chose que bien lavé et avec ses ombres. Le cadre est déjà fait. Sera-t-il bien large et bien beau ?. . . (Op. cit.)
J. Ingres.
Juillet 1840.
. . . Sans vous parler trop de lui. à vous surtout qui le voyez, ce cher tableau, je me suis efforcé d'en cacher toute la peine. Ai-je réussi ? C'est ce que votre première lettre m'annoncera. En attendant, croyez-le bien, si j'avais le bonheur de vous voir lui sourire en l'approuvant dans son ensemble, je serais cent fois heureux et sûr du reste.
Mieux avisé, quatre jours après le départ du tableau, j'ai écrit à mon brave Raymond qu'il eût à le vernir avec toutes les précautions que je lui ai indiquées. Mais j'ai oublié de lui recommander, (pardon de toutes ces tendresses), de lui faire prendre un repos de deux jours, à l'air, auprès d'une fenêtre. Car, indubitablement, enfermé tout frais, (je travaillais encore une heure avant l'encaissement), puis, privé d'air, il a dû vous arriver
jaune comme un coing. Il est, au surplus, en si bonnes
mains que tout, je pense, aura été prévu. Enfin, et c'est
bien naturel, jusqu'à votre lettre de réception je n'en
dors plus, ma bonne femme n'en dort pas ; notre tête
va, croit entendre ceci et cela. Le prince le verra-t-il le
premier, avant sa toilette, à l'ouverture de la caisse ?
Comment tout se sera-t-il passé ? etc., etc..
A propos, j'avais prévu ce qui est arrivé. C'est que,
voulant un beau cadre avec les ornements indiqués, vous
vous seriez concerté avec Baltard, excellent homme de
talent et de goût, et qui a sa part de mérite pour le fond
du tableau qu'il a eu la bonté de dessiner et dont il est
comme le parrain. Je vous remercie donc tous deux,
d'avoir rempli mon désir. Bien entendu, si le prince
prend ce tableau, j'en payerai moi seul le cadre. J'écris
à ce bon Baltard, à qui j'offre mille amitiés et remer-
cîments. . . (Op. cit.)
J. Ingres.
Août 1840.
Mon cheu Gatteaux, bien bon ami,
Au reçu de votre prompte lettre si attendue, du reste, ma femme est accourue émue me la lire; et les termes dans lesquels vous exprimez si bien votre précieux contentement, sur mon ouvrage, ont distillé dans nos cœurs comme un baume salutaire. Cela nous a rendus tellement heureux que, tous deux, les yeux pleins de larmes d'attendrissement, nous nous sommes embrassés. Mais vous nous manquiez là, bien sensiblement ... Je suis d'autant plus heureux de votre approbation, (la première que j'étais jaloux d'acquérir pour tant de raisons, parce que j'ai en vous, dans votre goût éclairé, dans la loyauté de votre caractère, une confiance sans bornes), je suis, dis-je, d'autant plus heureux, que je trouve que je n'ai jamais été loué par vous aussi copieusement, mon cher Aristarque . . .
5 septembre.
. . . Vous dire tout le bonheur que nous a donné votre lettre, je ne puis qu'essayer de vous l'exprimer. Ma femme et moi, nous étions dans l'ivresse... Les éloges du prince, d'abord, et le feu de file de mes bons amis qui, tous, me félicitèrent de mon succès en si bons termes, les journaux qui paraissent liés d'idées avec mes amis, enfin la lettre de notre bon Asseline m'annonçant, avec son propre contentement, celui du prince qui veut lui-même me faire l'honneur de m'écrire (i), tout cela surpasse de si loin ce que je croyais pouvoir espérer de ce tableau, que je ne sais si je veille ou si je dors... Oui, mon ami, nous sommes heureux ; nous sommes heureux, comme des enfants, moi et ma bonne femme ; et votre nom se trouve plus que jamais béni, car tout ceci émane beaucoup de vous. (Op. cit.)
J. Ingres.
Le Duc d'Orléans a M. Ingres.
Saint-Cloud, 25 septembre 1840.
C'était faire injure à cette Stratonice si impatiemment attendue, si justement admirée, que de témoigner pour elle, Monsieur, une sollicitude qui ne peut être comprise par personne. Vera incessu patuit dea. Son apparition a désarmé la critique et conquis tous les suffrages. Je n'ai pas la prétention de joindre le mien à l'unanimité de ceux qu'a recueillis ce magnifique ouvrage, mais je n'ai pas voulu attendre jusqu'au moment où vous reviendrez jouir ici d'un succès aussi
(i) Après avoir reçu la lettre du duc d'Orléans qu'on va lire et que M. Henry Lapauze a extraite des Archives de l'Etat, Ingres écrivait encore à M. Gatteaux, le 17 décembre 1840 : « Oui, le duc d'Orléans m'a écrit de sa main une lettre dont je puis faire trophée et que vous connaîtrez. »
bien mérite1, pour vous exprimer mon admiration pour
une œuvre aussi complète, et ma joie d'avoir sous
les yeux un tableau dont l'Ecole française s'enorgueillit
à si juste titre.
Recevez, Monsieur, l'assurance de tous les sentiments
avec lesquels je suis
Votre affectionné,
Ferdinand-Philippe d'Orléans,
A. M. Varcollier (i).
Rome, 3i août 1840.
Mon cher Varcollier, je serais trop privilégié si je pouvais, à quatre cents lieues de distance, vous montrer mon cœur tout à nu ; vous y verriez la vive et tendre amitié que j'ai toujours eue. pour vous et les vôtres. Croyez-le bien, malgré mes détestables négligences, rien ne pourra altérer cette véritable affection : elle date de trop loin, pour cela.
Combien je suis touché de ce que vous me dites de nos amis communs, de la flatteuse impatience où ils sont de mon retour, et de tout le bien qu'ils pensent de moi. Je fais ce que je peux, pour être digne de tant d'éloges ; mais mériterai-je jamais la trop haute place où vous me mettez ? Je ne dois accepter de tels hommages qu'à titre d'émulation, qu'avec le même sentiment qu'excite en moi la vue des chefs-d'œuvre devant lesquels je suis ici prosterné, cherchant à les imiter, mais, hélas ! de si loin !
Vous avez probablement vu mon petit tableau de Stratonice. Ce n'est pas à moi d'en rien dire, si ce n'est pourtant les soins infinis qu'il m'a coûtés. Il me serait bien doux, cher ami, d'apprendre qu'il a su vous plaire, ainsi qu'à ma chère élève et amie, Mme Varcollier, que j'embrasse ici de tout mon cœur, en attendant que nous
(i) M. Varcollier était, à cette époque, chef de la section des Beaux-Arts à la Préfecture de la Seine.
reprenions nos bonnes petites soirées de musique. Cela me rappelle noire bon, digne et illustre Baillot que j'aurai tant de joie à revoir, ainsi que d'autres de nos amis que je n'ai point oubliés ; dites-le leur bien.
Vous parlez en trop bons termes de M. Reber pour que je n'en présume pas beaucoup de bien, sachant de longue date la conformité de nos goûts. Ah ! mon cher ami, je vous reviens, à cet égard, comme j'en suis parti, toujours avec les mêmes adorations et les mêmes exclusions, mettant Raphaël audessus de tout, parce qu'à sa grâce divine il joint tout juste le degré de caractère et de force qu'il faut, ne dépassant jamais la mesure. Qui mettre au même rang que lui ? Personne, si -ce n'est celui qui, en musique, a eu la même âme, mon divin Mozart : tous deux, sages et grands, comme Dieu même. Mais, quoique prosterné devant leurs autels, je ne néglige pas pour cela d'en encenser bien d'autres pour lesquels, je le sais, vous avez les mêmes adorations ; je veux dire Gluck, Beethoven, et le si charmant Haydn, que nous feuilleterons de nouveau, à mon retour à Paris.
J'éprouve un tel plaisir à laisser courir ma plume sur des sujets que je sais que vous naimez pas moins que moi, que j'en ai les larmes aux yeux et un tremblement de bonheur que je ne puis décrire. Et ma femme dit que je vais avoir soixante ans! C'est possible, mais je n'ai jamais senti mon âme si jeune. Non, jamais je nai plus aimé ce beau qui rend si heureux, si content de vivre, même au milieu de ce monde empesté. Car le contact de ce inonde ne peut nous ùter, à nous privilégiés, la joie de ces communications sympathiques qui sont la volupté secrète que procure l'amour de l'art.
Mes deux bras se tendent vers vous, mon cher Varcollier. Bientôt, je pourrai vous dire, de vive voix,
combien je suis reconnaissant de tous les bons offices rendus par vous à mes élèves et amis. Mais, à côté de la gratitude que j'en ressens, j'ai la confiance de ne vous avoir présenté et recommandé que des hommes capables et bien méritants, Flandrin en tête. Je suis vraiment bien heureux de tout ce que vous me dites de lui.
Vous faites, à ce qu'il paraît, des merveilles à l'Hôtel-de- Ville. Après l'architecture viendra, je l'espère, le tour de la sculpture et de la peinture, de la fresque surtout. N'êtes-vous pas de mon avis? Je compte sur vous pour qu'à mon retour je puisse, de nouveau, entendre au Conservatoire en partie carrée, avec Defresne, Paul Delaroche et vous, les symphonies du grand, du saisissant, de l'inimitable Beethoven.
A bientôt. Je vous embrasse. (Op. cit.)
J. Ingres.
A M. Gatteaux.
Home, 25 août 1840.
. . . Enfin nous voici à votre tableau (Y Odalisque à VEsclave). Il est bien vrai que je l'aurai, sans rémission, terminé pour la fin de ce mois ; et j'espère que je pourrai vous l'expédier par les soins de M. Duban qui débarque à Marseille. De là, une maison de commerce vous le fera tenir à votre adresse.
Mon Dieu, je n'ose vous parler de ce tableau ; car je ne sais, en vérité, ce que je fais. Toujours mécontent de moi, j'ai besoin que l'on soit content pour moi.
Vous ferez faire, je vous prie, un assez beau cadre, bien large et aussi baroque que possible (car c'est du turc), c'est-à-dire tout ce que vous trouverez d'ornements qui se rapprochent du style de ce pays, s'il y a moyen . . .
Septembre i84o.
. . . Comme je vous l'ai recommandé, je voudrais un cadre excessivement large, (raisonnable cependant). Pour le sujet, qui est un sujet gracieux et un peu étrange, des ornements que l'on appelle, je ne sais pourquoi, « gothiques modernes », me semblent convenir, excepté cependant les clinquants ou les velours dans les fonds. Vous voyez que je suis au courant...
5 septembre 1840.
Je travaille comme un malheureux, malgré toutes les souffrances de la plus horrible chaleur, au tableau de M. Marcotte. Ce tableau, il s'en faut, n'est pas une scène dramatique, touchante ; et même, je le dis à vous, c'est un tableau de nécessité singulière et malheureuse, n'ayant jamais été fait de jet et de grande vogiia. Je ne puis vous le cacher, je m'en tire comme je peux, avec mon intelligente volonté, du soin et de la raison. J'espère cependant que, sans être une Stvatonice, ce tableau présentera quelque beauté.
7 décembre i84o.
. . . Vous avez été content, et contre mon attente même, de mon Odalisque . Tant mieux ; mais la Stvatonice est une autre œuvre, et, sans refuser les éloges que vous donnez au premier de ces deux tableaux, surtout sans essayer de troubler ou d'affaiblir le bonheur de notre digne ami M. Marcotte, je vous dirai confidentiellement que ce succès inouï m'étonne . . .
Je reçois et je prends, comme toujours, en considération votre avis. Seulement, et sans m'embarquer dans ce que je me réserve de vous dire de vive voix, je vous ferai observer qu'il est presque toujours impossible de suivre le modèle, attendu la difficulté de le placer et de l'éclairer sous le voile. Ce modèle, d'ailleurs, donne rarement ce qu'on veut faire : ce
qu'il ne peut donner est l'œuvre du génie ou du goût
de l'artiste. Enfin, dans ce tableau, bien des choses,
sinon presque toutes, sont peintes sur des dessins, en
l'absence du modèle vivant (ceci est pour nous seuls)
qui, d'après ce que vous pensez et c'est aussi mon
avis, donne indispensablement la vie à une œuvre et
la fait palpiter. . . (Op. cit.)
J. Ingres.
A Monsieur Schnetz.
Vendredi-Saint, 184 1.
Mon cher Schnetz, j'éprouve toujours un véritable chagrin de mon invincible et vieille paresse, car je sais bien aussi ce que vous faites pour moi, votre véritable ami. Personne ne vous aime et estime plus que moi, et je suis heureux de penser que vous continuez un poste et un lieu où j'ai laissé tant de sentiments d'admiration et de bonheur. Oui, et dans mes regrets, c'est ma consolation pour moi de croire y être encore par vous et par la manière heureuse et honorable avec laquelle vous y vivez et par votre bon souvenir de moi, mon cher Schnetz. Y travaillezvous ? J'aime à le croire. Votre chère sœur, à peine arrivée parmi nous, s'est éclipsée à son château et n'a pu nous dire que trop peu de choses de ce qui vous touche. Moi, je suis, j'ose dire et malgré tout, comme transplanté ici, et ne serait-ce qu'une si longue vie d'habitude en Italie, elle me manque, et cela toujours plus ; cette vie-ci n'est pas du tout la mienne.
Et par contre, je suis encore englué dans les portraits qui me poursuivent comme des génies malfaisants, quoique cependant je n'aie pas trop à me plaindre de ceux que j'ai faits et exposés chez moi, entr' autres celui du Duc d'Orléans qui, comme toujours, a été pour moi de la grâce la plus attable et la plus généreuse. Mais encore ce n'est pas là ce que je voudrais;
mais plutôt ne m'occuper que de l'histoire qui nie tend les plus beaux bras, pour les plus beaux travaux.
Quant à l'Académie, mon cher ami, vous êtes en pleines voiles, et j'espère qu'il en sera toujours ainsi jusqu'à la fin de votre gestion. Au reste, elle fait bien, elle fait mal. je ne suis pas toujours de leur avis ; mais n'ayant que ma voix, je me résigne et n'y prends cependant que le plus vif intérêt à tout ce que vous désirez, et qui est toujours bien présenté par votre ami Raoul Rochette, qui a une grande influence et qui la mérite bien par son zèle et sa haute intelligence, et l'on peut dire que c'est lui qui en est toute rame.
Adieu, ou au revoir, cher ami, car le temps va vite. Dieu vous garde de la fièvre ; travaillez surtout, ce baume chasse l'ennui et rend heureux. Ma femme et moi nous vous embrassons de tout notre cœur. Tout à vous. (Fonds Lapauze). Ingres.
Ingres a Gilibert.
Paris, 2 octobre 1841.
Il est de ces choses inqualifiables, détestables, que j'abhorre moi-même. Enfin, j'ai un continuel remords de ma faute, de ma paresse à écrire. Je m'y engouffre, tous les jours davantage. Oh ! mon cher ami, mon ami d'enfance, est-ce toi que je devrais traiter ainsi ? Oh ! mon ami, trêve à toutes tes réflexions sur « notre singulière intimité » ; elle est réelle et bien sûre, malgré les tristes apparences que lui donne ma détestable paresse. Je me confesse, en cela seul, d'être le plus
coupable et le plus malheureux de tous les paresseux qui vivent sous le ciel. Garde-toi de croire que je ne paie ton ami lié d'un égal retour et pardonne-moi. Je n'ai pas le front de te donner des raisons: moi, horrible négligent; mais oublieux, jamais !
Tu connais Paris. Eh ! bien, il m'est tombé dessus, j'en suis accablé. Lorsque je crois pouvoir gagner les bords du gouffre, je m'y vois replongé de plus belle. Toutes mes heures, tous mes moments sont comptés, toutes mes soirées sont précédées de dîners retenus d'avance. J'expie les honneurs et les ennuis d'une position digne d'envie, certes, mais qui au fond ne me rend pas heureux, il s'en faut. J'aimerais mieux le calme et la douceur du foyer avec mes amis choisis et mon atelier, où je suis roi, où j'oublie qu'il est des ennuis, des chagrins ; là, où je suis heureux avec les difficultés à vaincre de mon bel art, quelquefois couronné par ma propre approbation et surtout quand je revois longtemps après, dans le monde où je les ai lancés, ces enfants qui m'ont tant coûté de soins, et de sollicitudes tendres et courageuses. Voilà ce qu'il me faut.
Depuis que j'ai peint les portraits de Berlin et de Mole, tout le monde en veut. En voilà six que je refuse ou que j élude, car je ne puis les souffrir. Eh ! ce n'est pas pour peindre des portraits que je suis retourné à Paris. Je dois y peindre Dampierre et la Chambre des Pairs.
Cependant, j'ai dû accepter de peindre le duc
d'Orléans, ce prince, mon aimable Mécène, auquel je ne pourrai jamais rien refuser. Je ne puis t'exprimer, au reste, comme le roi et toute la famille royale m'ont honoré. Si tu pouvais les approcher et les connaître, tu les adorerais.
Je suis bien vengé : quoique toujours modeste et humble petit garçon devant les Anciens, devant qui je m'incline et dont je tire toutes mes inspirations, il faut avouer qu'il est assez flatteur de voir couler des larmes devant mes ouvrages, et cela par tous les bons esprits délicats : « Vous êtes le premier aujourd'hui » ! me dit-on. Et je vois mes méchants et ridicules envieux à mes pieds.
Eh bien! mon ami, toi, pour qui je n'ai rien de caché, tout cela et la conviction de ce que je vaux comparé aux modernes, ma position, les plus beaux travaux de l'époque, par conséquent une fortune, résultat naturel de ces œuvres, honoré et reconnu en plus haut lieu, entouré d'une foule d'amis dont je suis chéri et respecté, influent si je le voulais en beaucoup de choses, eh bien ! cher ami, excepté mon art et la musique, rien ne me tente. Je suis flatté, reconnaissant, heureux et glorieux, mais avec modestie, et le « souviens-toi que tu es homme ! » fait que je me traite, aujourd'hui, avec encore plus de sévérité sur mes imperfections et sur tout ce qui me manque pour arriver jusqu'où sont montés les Anciens.
J'aimerais mieux renoncer à tout cela et aller vivre en paix, à Montauban ou en Italie, ignoré
un jour après l'autre, me reposer et respirer enfin. Je ne vis ici que clans les tourments ; j'ai des rochers d'un poids énorme sur les épaules . Avec une position si enviée, je suis ainsi courbé et entouré d'envieux qui ne me pardonnent pas les humiliations que mes nobles succès leur ont fait subir. Je ne dois ces succès qu'à moi : les leurs sont le fruit de leur médiocrité intrigante, une académie impuissamment hostile et ridicule que je suis obligé de repousser à ongles et dents. Le public et la presse ont fait bonne justice de cette opposition. Mais qui sait si ce public et cette presse si ardents à me venger, aujourd'hui, ne céderont pas au caprice du goût et du sort ? On a bien chassé Gluck le divin de l'Opéra, on a blasphémé le divin Raphaël et aussi Racine, oui Racine, (tu ris, tu vois que l'on devient sage à tout âge). Et enfin tant d'autres illustrations ! Rien n'est guère changé ici, et le bon goût y est bien rare en tant de choses. Pardonne-moi tout ce bavardage, sérieux cependant. Ce qu'il y a de sûr, c'est que mon parti est pris : je veux penser à Dampierre, y peindre sur des murs préparés d'or, de couleurs et de sculptures, sur deux grands cintres de vingt pieds de long, Y Age d'Or et Y Age de Fer. A fresque ou à l'huile ? Je ne suis pas encore décidé. Et ce travail est pour un grand seigneur, un vrai grand seigneur, aussi aimable comme gentilhomme que célèbre comme savant, et tout à fait artiste. Il se trouve tout à fait heureux que je lui peigne son beau palais,
séjour enchanté, comme le palais d'Armide, où j'espère te recevoir un jour. Ton appartement t'attend, ma bonne femme compte sur ta fillette qu'il nous tarde de bien gâter.
L'ami Debia te remettra ceci et causera de beaucoup de choses miennes et autres qui peuvent t'intéresser. J'ai reçu cet ami avec plaisir, et ce n'est pas sans lui parler de toi.
Le jeune Gambon, que je vois quelquefois, est un charmant jeune homme qui, à ce que je crois, a un peu de feu sacré. Nous verrons : je l'engage à se présenter pour concourir au Prix de Rome, car c'est le but que doivent se proposer les jeunes peintres. Mais est-il possible ? Vous ne faites plus de musique ? Eh ! que faites-vous donc en province où on a tant de temps ? Est-ce que, d'ailleurs, on peut cesser d'aimer ce qui est si aimable ? Il n'en est pas ainsi de moi. J'en fais souvent, et les sonates d'Haydn, Mozart, Beethoven font la consolation et le bonheur de ma vie, et je crois que je mourrais moralement si je cessais de les dire... Et ainsi des autres grandes et sublimes compositions. Mais jamais rien d'italien. Au diable ! ce veule, ce trivial où tout jusqu'à « Je vous hais » se dit en chantant. Vive Don Juan ! chef-d'œuvre d'esprit humain. Mozart est le dieu de la musique, comme Raphaël est celui de la peinture. Vive ce divin déclama leur ! le seul qui ait, de nos jours, chaussé le cothurne des Grecs, celui d'Eschyle, de Sophocle, d'Euripide et que seuls ils ont inspiré. Vive cet homme extrait d'A. - 20.
ordinaire qui, sans être aucun des trois, a, à lui seul, transporte par son terrible génie, son art indompté et sublime à d'autres bornes.
Voilà, mon ami, toujours mes mêmes passions et toujours mes mêmes adorations. Et moi, pauvre et petit auprès de ces divinités, je ne me reconnais d'autre mérite que celui de l'imitation. Oui. je sens que leur grâce est descendue jusqu'à moi et je me prosterne.
Voilà du bavardage ! Tu vois (pie je me fais vieux, car je rabâche. Mais je ne sais dire ainsi qu'à toi qui as été initié, comme nous, et qui étais déjà mon ami. en ces temps heureux et charmants où ton excellent cœur savait tout guérir, comme un vrai bon ange, ,1e me reporte à ce temps qui n'est pas peu Fertile en souveuirs. La reconnaissance m'attendrit, par le souvenir de tant de bienfaits que je n'oublierai jamais de ma vie.
Paris, 19 février 1842.
Tu ne peux t'imaginer le très grand bonheur et plaisir que m'ont fait tes deux lettres, et combien je m'en veux encore d'avoir pu un moment blesser les sentiments si généreux d'un si bon et si véritable ami. La joie de te revoir bientôt m'occupe tout entier.
Je te dirai cependant que ce n'est pas sans chagrin que nous pouvons croire, d'après ton
silence sur la chère fille, qu'elle ne lasse pas pailie de ce voyage. Songe bien (pie lu nous ferais beaucoup de peine. Quoi donc ? Eh ! qui empêcherait qu'elle ne vînt ? Le voyage est un peu fatigant ; mais arrivée ici, elle sera comme chez elle et les soins, comme tu penses bien, ne lui manqueronl pas. Tu l'auras à côté de loi cl de nous. Ce nous ferait un véritable chagrin, si lu décidais aulremeni cl ma femme ne s'en consolerait pas, tant elle porte d'intérêt à celle enfant. Mon ami, tâche de nous contenter sur ce point.
Enfin, nous t'aurons ! Kl tu arrives bien. J'espère avoir tini mon Duc d'Orléans, pour ton arrivée et tu verras le Salon. Tu sauras que mon porlrail de Gherubini el la M use occupe tous les esprits curieux d'art. I! paraît que cet ouvrage ne le cède pas aux autres... Je ne t'en dis pas davantage, il vaut mieux t'en laisser la vue vierge.
Il est donc vrai, mon bien cher, que nous nous embrasserons bientôt el pour tout de bon. Y a-t-il assez longtemps que nous ne nous sommes vus, et faut-il que de si bons amis vivent continuellement séparés l'un de l'autre ? Que de choses à se dire et par où commencer ? Tu pourras aussi entendre quelques beaux concerts du Conservatoire où Beethoven est divinisé. Tu fais toujours de la musique, moi aussi. Et lant mieux ! Nous en ferons chez nous, j'espère ; j'ai de bons pianistes qui ne demandent pas mieux. Mlle Granger est devenue une des premières pianistes de Paris : jeune et jolie et bonne et digne demoiselle, elle
fait aussi très bien une tête, d'après nature.
Peins-tu toujours ? Tu me diras çà.
Or donc, cher ami, arrive-nous bientôt. Ta chambre est prête, tu auras un bon lit de plumes. Ta tille sera bien aussi. Heureux de t'avoir au foyer de l'amitié, pourquoi cela doit-il avoir un terme ? Mais jouissons-en et ne pensons qu'au présent. Dans ces temps-ci, tout est éventuel. Ecris-nous ton arrivée. A revoir. . .