‹ Ingres d'après une correspondance inéditeChapitre 16 sur 40 · XL1X · texte numérisé non relu

XL1X

Paris, 7 juin i8^4- Je suis aussi humilié de tes sages reproches i qu'heureux de la joie que j'ai ressentie et de l'honneur insigne que j'ai reçu de vous, mes bien bons et excellents compatriotes, et de toi surtout, car tu y as pris la plus tendre part. Mes larmes me suffoquaient, tour à tour, de peine et de plaisir. Hélas ! on donne mon nom à une rue et je ne puis finir le portrait de Mme d'Haussonville,

cette année, et celui de Mme de Kosthchild est à reconunencer ! Je suis forcé d'en faire un autre, Et Dampierre, et la Chambre des Pairs ! Je suis cependant débarrassé des huit figures de Dreux, et me voilà un peu plus libre.

Ajoute à cela que j'ai des rhumatismes dans les genoux, des attaques de bile à croire que la terre disparait sous mes pieds, que je suis l'être le plus nerveux et le plus irritable . . . Pardonnemoi : cet état me rend hébété, je suis comme un homme qui a le cauchemar d'être poursuivi et ne peut courir, tant ma vie d'artiste et ma position me sont insupportables.

Cambon a fait une excellente esquisse pour le concours de Rome. Mais, comme ses juges sont iniques et que tout est à l'avenant chez les hommes d'aujourd'hui, voilà ce jeune homme, auquel je m'attache toujours davantage, frustré dans ses chères espérances. Que l'on trompe des hommes faits, trempés ; mais la jeunesse ! C'est une injustice deux fois criminelle et immorale.

Le i3 mai i844> Ie Conseil municipal de Montauban

ayant donné, à V unanimité des voix, le nom de rue

Ingres à la nouvelle voie qui faisait aboutir la rue Corail

au Rond, le bénéficiaire reconnaissant écrivit la lettre

suivante :

Paris, le 7 juin 1844

Monsieur le Maire, C'est avec une extrême surprise et un profond attendrissement que j'ai reçu la communication si hono-

rable que vous avez bien voulu me faire par votre lettre du 1 5 mai, en m' adressant l'extrait de la délibération que, sur votre proposition, a prise le Conseil municipal de Montauban, de donner mon nom à une des rues de ma ville natale.

Une pareille distinction décernée par mes chers compatriotes m'est bien précieuse ; mais, Monsieur le Maire, en me rendant l'objet d'une si éclatante ovation, ne eraignez-voûs point d'anticiper trop tôt sur le domaine de la postérité et ne me jugez-vous pas trop favorablement avant elle ? Ratifiera-t-elle une décision qui m'accorde le plus grand honneur que puisse ambitionner un homme ?

Mais je vous laisse à vous. Monsieur le Maire, et à messieurs les Membres du Conseil municipal, toute la responsabilité d'un acte qui me donne des forces nouvelles pour essayer de m'en rendre digne le plus possible.

En attendant, Monsieur le Maire, etc. (Op. cit.).

Ingres.

En i 83 3, quand M. Roques fut nommé correspondant de V Institut, Ingres adressa à son ancien vénéré maître la lettre suivante :

i4 janvier i833.

Mon cher Maître et Ami, je ne souhaite qu'un bonheur, c'est de vous voir siéger à mon côté à l'Académie, ne serait-ce que pendant quinze jours. Donnez-moi donc l'espoir que je vous verrai, aussitôt les beaux jours. Ma femme, qui vous aime sur ma parole, aura autant de plaisir que moi à vous faire les honneurs de ma petite maison. Il nous sera bien doux, après trente ans, de faire de ces longues causeries que les lettres ne peuvent jamais remplacer. J'écris à votre fils ce qu'il faut faire pour remercier l'Académie ; hàtez-vous de le faire, de suite. Vous n'avez été élu que sur votre réputation, votre nomination est en cela tout honorable pour vous. Faites-lui

voir que vous savez l'apprécier et que vous joignez l'urbanité au talent.

Adieu, mon cher maître, collègue et ami, je vous embrasse et vous vénère et vous aime comme un lils. (Journal de Toulouse, du 25 janvier 1867). Ingres.

Joseph Roques a Ingres.

Toulouse, le 24 mai i832.

Mon cher Ingres, le retour de notre maître est pour moi le plus glorieux (sic), aujourd'huy, celluy d'être membre de l'Institut, devenu votre collègue, est des plus honnorable, (sic). Je vous suis reconnaissant de l'intérêt et des soins que vous vous êtes donnés ; présenté par vous on ne peut que réussir. Mon cher Ingres et ami, je vous désire sincèrement une longue vie et autant pour l'Ecole. Nos respects à madame votre épouse. Tout à vous.

(Fonds Lapauze). Roques.

Toulouse, le 23 août 1844

Mon bien cher et célèbre ami,

Vous ne sauriez vous imaginer quel a été mon bonheur, à la lecture de votre lettre du s5 juillet dernier. Toutefois elle renferme trop d'éloges pour moi que je n'attache qu'à votre excellent cœur. Vous voulez bien me donner le doux et honorable nom de cotre maître, c'est votre rare]organisation et votre talent naturel qui ont été vos véritables1 maîtres. Mais puisque vous voulez bien m'appeler ainsi, je me glorifie d'avoir un élève aussi illustre que vous. Mon cœur a battu de joie, lorsque j'ai vu que vous aviez pour moi l'attachement d'un fils pour son père. Quelle gratitude ne dois-je pas pour ce sentiment ! Je vous rends mille grâces ainsi qu'à Mme Ingres, du désir que vous avez de me voir

auprès de vous ; croyez bien, mon cher fils, que sans mon âge de quatre-vingt-huit ans, je me rendrais avec un charme infini à cette tendre invitation, mais les années en ont autrement ordonné. Vous ne faites qu'ajouter à votre bonté en me disant que mes chétifs dessins vous ont fait plaisir. Que sont ces dessins à côté de ceux d'après lesquels vous avez bien voulu m'envoyer les traductions ! Les magnifiques estampes m'ont charmé au dernier point. Mille fois merci. Vous me laissez entrevoir que nous nous reverrons, un jour. Plût à Dieu, cher ami, que cela fût demain !

Veuillez complimenter de ma part M. Pichon ; ce jeune homme ne peut que parvenir, c'est votre élève.

Adieu, cher et excellent ami. Que Mme Ingres et

vous reçoivent ici l'expression de toute ma tendresse.

Votre ami pour la vie.

Ch. Roques.

P. S. — M. Du Mège est bien reconnaisssant à votre bon souvenir, il me charge de vous faire part de son amitié et de son admiration pour vous.

{Op. cit.)

Ingres a Roques,

En i844i ML. J. Ingres adressa son portrait à

M. Roques avec cette dédicace : A mon maître et ami

Monsieur Roques. Il accompagna cet envoi de la

lettre suivante :

Paris, 29 juillet i844-

Mon respectable ami et illustre maître, mon vrai maître, car c'est de vous et chez vous que j'ai reçu les premières révélations du beau Tout m'est présent de ce temps de ma première jeunesse, comme si j'y étais. Vous que j'aimais tant, que j'admirais tant dans vos ouvrages vivants de génie, de verve et d'esprit, c'est par vous que j'ai connu le divin Raphaël,

par vos études de Rome, et cette belle jolie copie de la madone Délia Sedia qui m'apparut, comme un astre du ciel. Depuis, enfant de Rome, comme vous, cher maître, combien là j'ai pensé à vous ! Je vous ai vu à mes côtés, admirant ensemble ces divins chefs-d'œuvre. Oui, Monsieur et digne ami, vous avez été le véritable maître et vous avez créé ce que les autres n'ont fait que développer.

Mon cher Monsieur Roques, est-il possible que je sois donc toujours privé de vous voir, de vous entretenir de vive voix, de vous honorer comme je le voudrais? Mais combien j'ai de reproches à me faire, de vous avoir tant négligé, mais seulement par ma seule paresse à prendre la plume : mon cœur n'y était pour rien.

Pardonnez-moi, je vous prie, en faveur de tout l'attachement que j'ai pour vous, comme celui d'un fils pour un père. Et quel autre plus digne après le malheur que j'ai eu de le perdre, ce pauvre père que vous aimiez tant, ainsi que ma pauvre mère à qui vous avez fait du bien. Mon cœur vous en tient bien compte. Que si vous pouviez douter de mes sentiments, notre ami Pichon connaît toute la tendresse et la reconnaissance que je vous porte, et toute mon admiration pour votre personne, et combien, — il a dû vous le dire, — ma femme et moi, nous aurions été heureux de vous recevoir chez nous, à Paris, où toujours une chambre vous attend. Car, à vrai dire, l'âge n'a pas de vieillesse, lorsqu'on se porte aussi bien que vous le faites avec toutes vos facultés. C'est, d'ailleurs, par l'esprit que l'on vit, et sous ce rapport vous devez vivre cent ans.

Plusieurs de mes amis et la renommée parlent avec admiration de vos grands ouvrages historiques ; ce qui ne m'étonne pas, car, transportant alors ce beau talent à Paris, la grande arène, vous eussiez bientôt

pris là' première place. Ne pouvant jouir et admirer comme les autres, vous avez pensé m'en dédommager par l'envoi de dessins que je trouve admirables et de grand maître. J'ai, à côté de moi, ce charmant dessin de la Sainte Famille qui lait mon bonheur. Vous m'excuserez si je n'ai pas osé lutter avec vous, en vous envoyant des miens ; je n'ai rien trouvé jusqu'ici d'assez digne, mais j'ai rassemblé et je vous prie de vouloir bien agréer comme hommage une suite d'oeuvres gravées, d'après mes ouvrages. S'ils ne sont pas tous traduits aussi heureusement, vous aurez au moins l'ensemble de mes petites œuvres : puissent-elles vous plaire quelquefois.

Je ne perds pas l'espoir de vous revoir, cher maître, moi qui vous vois toujours comme je vous ai laissé, si jeune, si vif et si bon ; et Ton dit que, sur ces points, vous n'avez pas changé. Ah ! pourquoi ma position, (je voudrais et aurais besoin de repos), me tient ici si esclave que je ne jouis d'aucune liberté de temps. Patience : espérons cependant que vous ou moi, irons nous retrouver. C'est avec cet espoir que je vous renouvelle, en attendant, mon très honorable ami. l'expression des vœux que je fais pour votre heureuse et longue vie que votre caractère et votre admirable talent rendent si honorable.

« Je me rappelle, cher et digne ami, à votre bon souvenir, et je vous embrasse avec toute la tendresse et le respect inaltérable de toute ma vie. »

(Fonds Forestié). INGRES.

Ingres a Gilibert.

Dampierre, i3 novembre i844- Il y a bien longtemps que je veux t'écrire et te parler de tes amis solitaires en cette vallée.

Nous sommes seuls ici, avec l'hiver du mois de novembre ; bien seuls, car, depuis le 2^ août, nous n'avons eu qu'une seule amie, Mme Hittorf, et une vingtaine de sonates d'Haydn. Tu dois savoir que son brave mari a terminé sa grande et belle église, le plus beau des monuments modernes de Paris et d'un goût qui rappelle tout ce que les plus belles basiliques de Sicile et de Rome nous montrent. C'est décidément un grand architecte (1).

Je me suis remis à ma grande composition, j'en ai passé les deux tiers. Mais que puis-je t'en dire ? Que je suis moi-même très impatient de la clore, pour en juger. Car j'improvise, pour ainsi dire, groupes et figures ; et ce n'est que lorsque je n'aurai plus de toile blanche, que j'espère être moi-même aussi satisfait. . . . que l'artiste peut l'être de son œuvre. Il me manquera ton suffrage, poulie joindre à ceux de mes amis qui m'en ont manifesté leur admiration. Pardonne-moi ce trop superbe mot.

Ma bonne femme s'ennuierait à la mort si elle ne faisait, elle aussi, son tableau. Elle copie, mais admirablement, un vrai tapis turc de six pieds de grandeur, travail énorme, mais quelle fait avec passion.

Tu me parles de toi et de ta fille avec un sentiment que nous partageons, de tout notre cœur. Nous sommes heureux de penser qu'elle

(1) L'église Saint- Vincent de-Paul où, depuis, Hippolyte Flandrin, élève d'Ingres, a laissé des peintures célèbres.

aime les amis de son père. Et quand reviendrezvous nous revoir à Paris ? Hélas ! c'est une affreuse nuit qu'une pareille séparation.

Dampierre, 27 juillet i845.

Je suis dans la plus déplorable situation en prenant cette plume honteuse, et . .

Comme je n'ai rien à dire pour moi, tu excuseras ton ami, ses soixante-quatre ans et sa tête, son esprit, son courage à supporter tout le chaos et la surcharge de travaux que l'on me demande. J'ai une belle et terrible église à décorer. Dieu me préserve du courant ! Je suis bien heureux, quand j'en puis refuser une partie. Et vive la gloire ! Riez, Monsieur ! (quand j'ai la mort dans l'âme, de toutes ces choses). Que nous importe votre bonheur, la vie tranquille à laquelle vous aspirez et qui, comme l'eau de Tantale, vous frise les lèvres sans que vous y puissiez toucher quand vous mourez de soif; oui, que nous importe? Travaillez, torturez votre esprit, souffrez, haletez, mourez, s'il le faut. Ah ! vous avez voulu être quelque chose, aimer l'art avec passion, cueillir quelque peu de gloire, avoir déjà des rues qui portent votre nom. Eh bien ! il faut payer tout cela ! Vous n'aurez donc pas de vieillesse calme, heureuse, non ! Et après tous les tourments de la vie, six pieds de terre!...

Voilà cependant, (et le tableau n'est pas chargé

du tout), ce qui m'attend et le compte, d'après nature, de ma situation.

Mais il est à Dampierre ; il y fait ce qu'il veut, ce qui lui plaît. — D'un coté, oui : j'y ai un peu plus de liberté qu'au portrait de Madame d'Haussonville. Mais à quel prix ! Au travail, depuis huit heures du matin jusqu'à quatre heures du soir, ave<f ce soucieux acharnement pour une œuvre qui me désole, à la faire belle. Fût-elle au moins telle que le démon de Malherbe, une belle femme en mal d'enfant ? Enfin, je fais ce que toute force humaine peul faire, et je vois du moins l'œuvre avancer.

L'ébauche de Y Age d'Or est faite ; le fond de Y Age de Fer est fait en dessin et on viendra, moi parti, l'exécuter tout comme s'il devait rester ainsi. Sur ce, je mettrai les figures. C'est le siège meurtrier d'une acropole prise • d'assaut, où toutes les horreurs de la guerre seront exprimées.

Et cependant, malgré tous mes dégoûts, le portrait de Madame d'Haussonville a déjà fait fureur d'approbation, d'abord chez M. le duc de Broglie, chez sa famille et ses nombreux amis d'élite. Il a été vu, quatre jours avant mon départ, et le sera jusqu'à mon retour où on le verra verni.

Avant de me mettre tout à fait à mes grandes œuvres, j'ai encore deux portraits de haute volée à terminer : Madame de Rothschild et Madame Moitessier. Enfin, on me persuade ; et la verge de fer qui me fait aller, me dit qu'avec un grand

ordre et en ••me faisant aider, (ce qui ne manquera pas, car les demandes pleuvent). je pourrai obéir à cet ordre tyrannique et oppressif: Marche! comme fait l'homme de Bossuet qui, tu le sais, est forcé de ne pas s'arrêter quoiqu'il trouve quelques fleurs sur son passage, et fait culbute tout d'un coup dans l'abîme. Tu diras et : tu penseras ce que tu voudras, mais c'est ainsi. Je m'aperçois, cependant, que voilà près de quatre pages écrites sans que je t'aie encore rien dit. Si je voulais tout dire!

L'ami Cambon achèvera. Ce brave jeune homme, a-t-il été assez malheureux d'être toujours repoussé injustement, ce qui fait voir le vice routinier de ces concours que nos confrères, , les Immortels, viennent de refondre et rendre encore plus ridicules et oppressifs. Notre jeune ami a tout ce qu'il faut pour réussir et même du talent, du bon talent. C'est un bien excellent jeune homme et plein de belles qualités que j'exploiterai, j'espère, par suite. Il va venir me voir, ici, sous peu de jours. Mais plus de feu, de persévérance, de force de volonté!...

Ma bonne femme, ton avocat continuel, me dit: « Est-ce que tu n'écriras pas à Gilibert » ? Je suis, d'ailleurs, le plus à souffrir de ce vilain défaut de paresse.

Ma sœur vient de m'écrire et me parle de toi avec reconnaissance. Continue tes bons soins, et pour moi, pour elle.

Et ta tille, ta vie et ton bonheur ? Pourquoi ne viendriez-vous pas tous deux à Dampierre, voir

le travail de vôtre ami, me l'aire ce rare bonheur.

Pazienza ! Â plus tard !

Je voudrais bien compléter les gravures de moi, à toi, désireux aussi que la ville les ait complètes. Je voudrais savoir ce qui vous manque, et je vous l'enverrai. De plus, je puis disposer d'un vase étrusque assez beau. J'avais pensé en faire, que sais je ? L'offrir à la cheminée du Conseil municipal, comme deuxième remerciement pour la Rue Ingres ? Dis-moi ta pensée.

Tu as reçu une tète de plâtre. Est-elle belle, n'est-ce pas ? Ne me tiens pas rigueur, ne fût-ce que pour ma bonne femme.

a M. Rkiset.

Dampierrv, 22 aofit 1840.

Mon cher Monsieur, le vieux proverbe : « L'homme propose et Dieu dispose » n'a que trop raison dans ce moment-ci. Si j'ai tant tardé à répondre à votre bien aimable lettre, c'est que j'ai voulu d'une part mesurer mon travail et voir si le traître me donnerait le temps daller à votre paradis d'Enghien, et puis mes yeux sont si fatigués qu'ils me laissent à peine la possibilité de vous écrire. Hélas ! oui. cher monsieur, il m'est impossible de réaliser cette année ce trop aimable projet d'aller, non seulement vous voir, mais encore effectuer un plaisir, une promesse qui n'est à la vérité que différée, mais que j'ai tant à cœur de réaliser . La bien bonne lettre de Mme Reiset vient encore de combler nos plus vifs regrets. Il faut y ajouter encore ceux que me donne notre excellent et digne ami, M. le curé de Saint-Eustache, qui a l'extrême bonté de penser à moi d'une manière si flatteuse et

si honorable que je ne puis assez le remercier, lui exprimer assez mes vifs regrets. Je vous prie, Monsieur, de lui présenter, avec l'espérance de retrouver un jour une si heureuse occasion, mes sentiments de respect et d'admiration.

Ma bonne femme partage tous ces regrets ; vous le pensez bien, et tellement qu'elle ne peut croire à ce que je vous écris, et qu'elle espère encore, tant ses regrets sont grands de ne pouvoir, comme moi, aller jouir de la si douce et aimable affection de Madame surtout, de sa Bibiche et de tout, à commencer par vous, cher Monsieur, qui rendez votre foyer si hospitalier, si aimable ! On y est si heureux, si heureux, que je ne puis assez vous l'exprimer. Enfin, si cependant dans les premiers jours d'octobre vous nous vouliez, il serait possible qu'alors presque libre, — car libre, je ne le serai jamais, grâce à ma position, — nous puissions aller vous voir et prendre un peu de bien bon temps. Quoique très bien de mes rhumatismes, je pense que quelques bains encore m'auraient fait quelque bien ; mais c'est, j'espère, partie remise, surtout si le joli pèlerinage a encore lieu.

Que vous dirai-je, Monsieur, de mes travaux? Qu'ils avancent lentement, et que j'aurais un si grand plaisir à vous voir ici à votre tour ! Ce sera plus tard, j'espère.

Je vous prie de bien dire à mademoiselle Bibiche que nous l'embrassons tous les deux bien tendrement et de tout notre cœur, parce qu'elle est bien bonne de son souvenir pour nous et bien gentille.

Ma bonne femme, bien reconnaissante aux sentiments qu'exprime si bien madame Reiset pour elle, la remercie et l'embrasse bien affectueusement. Pour supporter gon exil d'Enghien, elle pêche à la ligne et fait un tapis superbe, selon moi.

Au revoir, Monsieur et bien bon ami. J'entends le tyran farouche de mes nuits et de mes jours, qui me crie :

« A moi ! il est huit heures ! » et ne me donne que le

temps de vous exprimer de nouveau tous mes regrets et

l'expression de mon sincère attachement.

(Fonds Delaborde). INGRES.

LU

Paris, 14 mars x846.

Ingres a Gilibert.

Tu m'aimes encore avec ma négligence, à tort et à travers, excellent Gilibert ! Voilà ce que c'est qu'un ami généreux et bon, qui rend le bien pour le mal. Le mal? Non, mais tout le désordre qu'amène une négligence indéfinissable

Malgré tout, tu reconnais en moi une vive et constante amitié. Quant au dévouement, en toutes choses de la vie, je me flatte que tu sais bien que, dans l'occasion, je serais l'homme de l'épée et de la bourse. Mais je crois que je fais le fanfaron, sans l'être et le vouloir être.

Au reste, cher ami, ma vie est toujours ici, comme si j'étais sur une mer agitée; et j'aurais à t'en dire, trois jours de suite. Alors, comme il y a absolue nécessité que tu saches ce qui est de ton côté comme du mien, y a-t-il d'ailleurs assez longtemps que je ne t'ai vu, et ta fille aussi? Puisque je ne puis aller te trouver, il faut que tu viennes nous voir avec notre chère Pauline. Voilà le beau temps, les jours sont longs, vos chambres sont prêtes; trois jours de voyage, et vous voilà avec vos bons amis. Ainsi, point de raisons et point de façons. Je t'avouerai qu'au point où nous

en sommes par le cœur, tu peux faire a Y Eudamidas et dire, toi le premier : « Je pars et viens te voir chez toi. » Je crois que cela est tout simple, entré nous, et parfaitement convenu. Après tant de temps, c'est une fête, un grand bonheur pour le foyer de l'amitié, que revoir un ami. En voilà donc assez ; dis-nous le jour où tu te mets en route.

J'ai été content du petit tableau qu'enfin notre ami Cambon m'a montré. Je me réserve de t'en parler plus au long, de vive voix. Tu nous fourres toujours de bonnes choses. Ton dinde truffé a été trouvé parfait en tout, et salué de bons vœux pour toi : et de même ce vin blanc qu'Horace aurait chanté et qui me rappelle le fameux vin de Monteûascone, qui tua si voluptueusement cet évêque allemand.

Je ne vais, cette année, que quinze jours à Dampierre. où je fais travailler sur mes tableaux. Cette année est terriblement laborieuse pour moi. Dieu veuille que je n'aie pas de mécomptes, et que je puisse faire tout ce que je projette ! Faites vos paquets. Ma femme vous embrasse tous deux:.

A Monsieur Gavé, maître des requêtes, directeur des Beaux-Arts au ministère de l'Intérieur

Paris, 7 mai 1846.

Monsieur le Directeur, lorsque j'ai pris la liberté de recommander M. Desgoffes à votre bienveillance, je savais combien cet artiste était digne d'être apprécié ; et les honorables encouragements que, par vos soins éclairés, il a déjà reçus de M. le Ministre sont une nouvelle preuve du talent distingué, .3 oserais dire

peut-être le premier de ceux qui se livrent au genre de paysage historique, dont les Poussins sont les sublimes inventeurs : genre sérieux, noble, élevé et, je le dis avec peine, trop peu goûté par le monde. Malgré cela, par son habileté, M. Desgoffes l'a forcé, au Salon de cette année, de s'arrêter devant la plus grande de ses toiles, victoire suffisante pour la modestie de l'artiste, mais qui lest moins devant la réalité de la vie. Aussi, Monsieur, j'ose de nouveau appeler votre sollicitude sur M. Desgoffes ; l'acquisition de ce tableau (une Campagne de Rome exposée dans le grand Salon) par le Ministre serait, à la fois, un acte de justice et un bienfait. Je vous aurais pour ma part, Monsieur, une vive reconnaissance de l'intérêt que vous voudriez bien témoigner à mon ami et élève.

Je suis avec la considération la plus distinguée, Monsieur, votre très-humble et très-dévoué serviteur.

J. Ingres, Membre de l'Institut.

M. Sudre, artiste lithographe, vient de demander au Ministre la croix de la Légion d'honneur; et M. Vilain, mon ancien pensionnaire sculpteur, a fait aussi une demande pour Tachât de sa figure en marbre d'Hébé, qui figure avec honneur au Salon. Auriez-vous la bonté, Monsieur, de vouloir bien vous intéresser aux désirs de ces deux artistes distingués.

(Fonds Paul Bonnefon).

lui

Ingres a Gilibert.

Dampierre, i juin t846.

Après la première impression pénible et inattendue de ta non venue, j'ai éprouvé le chagrin de

te savoir en assez mauvaise santé, pour que cette cause fût assez forte pour détruire tous nos projets. Il n'est pas moins vrai que nous sommes désappointés et chagrins de ce petit malheur. Nous avions acheté un lit tout neuf en tout, pour notre chère fille que nous regardons comme telle et qui, croyons-nous, doit nous aimer aussi. Que nous aurions été heureux de la revoir grandie ! . . .

Revenez à Paris, en hiver. Tu pourras venir quand tu voudras, même l'hiver. Il n'y a plus de neige, ni de glace, ici, comme dans notre jeune temps. En vérité, tout est singulièrement changé, sous bien des rapports !... excepté le mauvais goût et l'amour du changement à tout prix. Toujours encore les blasphèmes et les injures aux choses belles et sacrées ; et, pire que cela, toujours l'indifférence envers elles, symptôme véritable de mort. Une personne de haute intelligence me disait, l'autre jour, qu'au milieu de tout cela, la chose qui Fétonnait le plus était la justice que l'on rend encore à mon talent. Manco maie, et ringrazziano Iddio !

Je suis à Dampierre, depuis le onze mai jusqu'au six juin. Depuis cette époque, j'ai bien fini ma page où j'ai placé le dieu, d'une manière qui donne à ma composition, je crois, un beau caractère. J'ai peint en grande partie le fond, ciel et grande montagne et les plans jusqu'à la scène. Mon ami Desgoffes, habile paysagiste, mon élève, achève le reste, tous les arbres du premier

plan. Ainsi, voilà Y Age d'Or en bean train, comme tu vois.

Demain, arrive M. Pichon, peintre très distingué, qui se charge du fond de Y Age de Fer, (pour l'architecture). Je lui ai tout disposé, dessins et études arrêtées. Voilà donc que, d'ici à trois mois, ce nouveau tableau sera tout terminé sans les figures. D'ici à l'année prochaine, je ferai les études des deux figures et les ébaucherai sur ce fond tout terminé. Est-ce assez, dis, avec ordre et méthode, pour bien faire et aller vite ?

Je vais rentrer à Paris pour terminer enfin, (pour mes péchés), mes deux gros ennemis, mes deux portraits, en m'occupant aussi de ma grande basilique (déjà pensée). J'ordonnerai peut-être aussi ma Chambre des Pairs. Tu vois ma vie : au lieu de me reposer, comme un vieux que je suis de corps, je travaille comme si je devais commencer ma carrière. Heureusement, l'esprit me porte et je me sens l'âme aussi jeune que de notre jeune temps.

Voilà un long bavardage, sur moi. Je sais que tu m'aimes assez pour qu'il ne t'ennuie pas. Que ne puis-je savoir aussi les petites phases de ton existence ? J'y prendrais le même intérêt.

A propos, M. Réthoré votre libraire m'a envoyé une pièce de vers sur le Vœu de Louis XIII, que j'ai fort goûtée, et j'en remercie l'auteur.

Je possède une notice sur Montauban, mais je voudrais avoir un ouvrage sur son histoire, en deux volumes, je crois. Dans le temps, M. Réthoré

m'en envoya le premier volume, (et j'eus, je crois l'impolitesse de ne Fen pas remercier ; c'est affreux!) Cependant je voudrais avoir l'ouvrage, en le lui payant, bien entendu. Arrange cela, sans le blesser, je t'en prie.

Paris, 24 juin 1847.

Faut-il donc que je me mette à la barre de notre amitié, pour obtenir pardon ? Or, donc, quitte à être condamné à la peine du talion, me voici devant toi : embrasse-moi, reconnais toujours ton vieux ami Ingrou qui t'aime, comme dans les jours (hélas ! trop lointains) de notre tendre jeunesse.

Hélas ! oui, comment se passe cette misérable vie? Elle est cruellement dure à porter. Toujours contraint par les distractions rongeuses des détails, je ne fais jamais ce que je voudrais et mes mécomptes sont grands. J'ai à peine terminé Mme de Rothschild recommencée en mieux, et le portrait de Mme Moitessier. Maudits portraits ! Ils m'empêchent toujours de marcher aux grandes choses fque je ne puis faire plus vite, tant un portrait est une chose difficile.

Mon tableau de Jésus avec les Docteurs est fort avancé. Je dois finir ma Vénus pour M. Benjamin Delessert, neveu ; des copies demi-nature de mon Virgile, pour Monseigneur le duc de Montpensier, ma Vierge à V Hostie et d'autres brimborions de tableaux. . .

Ce brave Cambon est bien le plus malheureux des hommes. Il a été, de nouveau, la victime du jury, ce même jury qui l'a victime au concours du Prix de Rome. Je puis bien Rassurer qu'il n'a en rien mérité d'être traité ainsi. Son talent est vraiment distingué et dans une bonne route. J'en gémis, mais je ne peux que protester inutilement contre de pareilles atrocités. Mais ils sont les plus forts et les plus nombreux ; ils s'entendent, comme larrons en foire, et ma seule voix et mes œuvres et mon nom, rien n'y fait. Lorsqu'ils sont assis dans leurs fauteuils académiques, il n'y a pas de puissance qui puisse intervenir, il n'y a pas d'appel à leurs iniques et frauduleux jugements. Il faut du courage pour avaler cette lie, la même que tu nous a vu avaler si longtemps. .Les hommes sont toujours méchants, envieux et ignorants.

A M. Marcotte.

Dampierre, 8 août 1847.

A Paris, l'on compterait presque les jours où l'on se voit, et ce n'est pas ainsi que l'on devrait vivre avec ses amis ; mais c'est cette peinture qui, pour assez peu ou, si vous voulez, pour trop de jouissances, m'enlève tant de temps que je devrais consacrer aux amitiés, en vivant enfin humainement, comme il faudrait. Cette tyrannie cruelle m'empêche même de dormir, tant elle veut régner seule, sans partage, et il faut voir comme elle s'en donne à Dampierre! Elle ne me permet pas d'abord la plus petite promenade, même autour du château, ou c'est bien rare. Aussitôt levé, à Tout rage ! Prépare tes

matériaux, et pars jusqu'à midi. Alors, on veut bien que je jette un petit coup d'œil sur le jour ; puis, à partir de près de deux heures, elle me chasse à la galerie jusqu'au soir à huit heures, sans démarrer. J'arrive pour dîner, harassé de fatigue... Et cependant je l'aime, cette vilaine, et de passion encore ; car, au bout du compte, elle m'aime aussi, et, si je ne le lui rendais bien, elle me menacerait de faiblesse et de caducité dans mes ouvrages, d'abandon et même de mort. Et voilà comment, après bien des efforts et avec le même courage, on ne s'aperçoit pas trop de ses soixante-sept ans bien sonnés... Enfin, je suis en train ; tout va bien, assez bien et assez vite, et si j'emploie les deux mois et demi qui me restent, comme j'ai fait jusqu'ici, je pourrai espérer avoir fini cet Age d'Or l'année prochaine. Dieu m'entende ! (Fonds Delaborde).

A Messieurs Balzr.

Paris, ce 12 octobre 18^7.

Mes chers amis, encore sous l'impression de vos belles copies, je ne puis me tenir de vous exprimer de nouveau quel est mon entier contentement, quelle est mon admiration pour votre religieux courage. Je félicite bien mon pays de posséder enfin l'émanation la plus parfaite, la plus complète de cet apogée de l'art au Vatican. Que les hommes d'aujourd'hui vous en sachent bon gré, et malheur à l'ignorant audacieux qui osera blasphémer ! Oui, que malheur lui arrive ! car non seulement il sera un âne, mais aussi un méchant. Pour moi, comme Français, comme artiste, le cœur me bondit de plaisir ! . . .

Au revoir, mes bons et chers enfants. Je vous aimais bien, mais depuis hier je vous aime davantage. (Op. cit.)

Ingres a Pauline Gilibert.

Décembre 1847.

Ma chère enfant, nous sommes encore sous le coup qui vient de vous frapper. Vous avez perdu une seconde mère et une bonne tante qui vous ont, toutes deux, tendrement aimée comme vous le méritiez. Dieu les aura bénies, parce qu'elles étaient bonnes. Ayez courage dans cette triste circonstance et tournons toute notre tendre sollicitude vers votre cher père. C'est ce bien bon ami qui occupe douloureusement notre pensée... Remettons tout à la bonne Providence...

LYI

Ingres a Gilibert.

Mai 1848.

Je ne veux pas laisser partir l'ami Cambon sans te donner signe de vie, dans cette espèce de cataclysme où nous nous trouvons, dans ce terrible ébranlement d'idées et de choses. Mais ce qui me touche le plus, c'est l'état de ta santé ....

Je voudrais pouvoir partager avec toi une santé que Dieu me conserve saine, robuste, bien que nous ayions été abîmés par la grippe . . . L'ami Gambon te donnera de nos nouvelles du coin du feu. Mais il ne te dira pas assez combien il a fait de progrès, ce dont ses deux derniers ouvrages

font foi. Il paraît avoir beaucoup réfléchi sur son art et a su très bien écouter et voir. C'est un très brave jeune homme que j'aime et qui me le rend bien, je crois.

Quant à moi, je ne fais que reprendre les pinceaux. Depuis quatre mois à Paris, je ne fais qu'aménager et clouer dans mon nouvel appartement, — toujours avec une chambre pour l'ami et sa fille, — arranger mes ateliers, être malade et essuyer une révolution qui m'a ébranlé de fond en comble, sans parler des pertes pécuniaires qui dérangeront ce petit bien-être amassé avec tant de peines. Et cela, au moment où nous allions en jouir. Mais passe pour cela; il y a remède. Je puis encore faire quelque chose

Si la liberté est tout à l'ordre du jour, elle n'est pas pour moi, moi, le plus esclave de tous. Irai-je à Dampierre? Quand pourrai-je vraiment travailler? Quels projets peut-on, d'ailleurs, faire dans ces moments d'angoisse où l'on vit au jour le jour, au bord du précipice dont la pente est si rapide, sur le gouffre où l'on est seulement appuyé à la république que tout le monde veut, mais que tant d'anges infernaux feraient rouge quand nous la voudrions, comme Astrée, belle, vierge, noble et pure? Il n'y a que Dieu qui puisse nous sauver, et nous n'espérons qu'en sa divine Providence,

LVH

28 septembre 1848.

A Armand Cambon.

Mon cher Cambon, c'est dur, à mon âge, d'avouer que je suis dans le cas fâcheux d'avoir méfait avec mes meilleurs amis, touchant une impardonnable négligence à leur écrire et a leur exprimer, d'ailleurs, une amitié, un dévouement et un attachement inaltérables; et surtout tout cela dans des circonstances douloureuses où ils peuvent trouver mon défaut encore plus blâmable. C'est vrai, j'en conviens; mais que voulez-vous, mon ami, avec les meilleurs sentiments et les meilleures intentions, je retombe toujours. Aimez-moi néanmoins avec mes défauts que, le premier, je déplore et qui me rendent plus malheureux qu'on ne peut se l'imaginer. — A vous, cher ami, je vous dirai aussi que jamais je n'ai été aussi tourmenté, dans ma pauvre vie, comme je le suis même par ce qui devrait me rendre si heureux, après un nouveau succès dont ma modestie... Je ne l'ai pu supporter; il m'a jeté dans toute la fureur et la passion du travail dont je suis, depuis, tellement possédé que je travaille comme je ne l'ai jamais fait de ma vie. Et croyez aussi que toute la joie de ce travail et le reste de mon existence et le désir de m'élever encore, si Dieu me prête vie, sera d'en rapporter l'honneur à ma charmante ville natale et à mes concitoyens qui m'honorent de tant d'insignes faveurs.

Et vous, mon cher, vous avez bien travaillé; votre figure de Liberté est très bien, sagement exécutée et je ne doute pas de son bon effet. Je regrette cependant certains changements dans le caractère qui l'eût fait ressembler de près à votre esquisse. Quelques coups de pinceau et quelques heures feront l'affaire. Tout bien réfléchi dans votre intérêt, je vous engage à venir de suite à Paris, sans délai ni réflexion ... Je crois vous en dire assez, le reste sera en causerie à votre arrivée. Cette idée me vient tard, à la vérité ; mais il est encore temps de l'exécuter. Dans trois jours, vous êtes ici et tout est bien.

Mon cher Gilibert ! . . hélas! j'y pense, nous y pensons toujours. .. Amitié impuissante pour un si grand malheur. Voyez-le, je vous prie, mon ami, parlez-lui surtout de notre cœur pour lui. Je vais encore causer avec lui, et qu'il accueille toujours avec bonté les sincères expressions de son ami. Présentez, je vous prie, à M. votre père et à votre mère l'expression de notre souvenir et de nos vœux. Allons, vous reviendrez vers eux avant la fin de l'hiver. Je suis enchanté de la personne et du talent de votre digne ami. Conservez-le, sans doute, car il vous est très attaché et vous en donne les preuves ; ce que vous méritez bien, mon cher Cambon, car je partage aussi l'autre part d'intérêt et d'amilié à vous et à ce qui vous touche.

Je vous embrasse de tout cœur, ce que j'espère faire à Paris. Tout à vous de cœur.

12 octobre 1848.

Mon cher Cambon, la carrière de l'artiste véritable n'est pas tout rose. Il s'en faut qu'on y ait un cœur trempé, une force de volonté et, en un mot, un courage à toute épreuve. Vous commencez, mon cher ami, par de rudes épreuves ; elles peuvent être salutaires, et ce n'est jamais qu'à ses dépens que l'on apprend à se connaître soi-même, chose indispensable pour les hauts progrès. C'est pour cela que j'aurais désiré que vous eussiez été présent à ce concours ; car, malgré ce que M. Mège et moi nous pourrions vous en dire, il faudrait voir .

Votre ami et moi, nous avons donc désiré vous y voir. Mais en ce moment, par la tournure des choses qui, il faut bien le dire, ne vous donnera pas des chances de réussir au premier rang, vu les dépenses nouvelles que votre voyage à Paris vous occasionnera, nous ne trouvons pas qu'il soit aussi nécessaire qu'il aurait pu l'être, si vous étiez venu quelques jours auparavant. Et pour tout dire encore, ce peu de jours aurait-il sutfi pour remettre votre ouvrage au degré de votre esquisse? J'en puis douter. Vous devez vous rappeler, mon cher, le plaisir qu'elle me fit, si vous vous êtes bien pénétré du conseil bon que je vous avais cependant bien intimé, de n e faire que copier en grand cette esquisse. Je vous avais dit même qu'à cette condition, et je le crois

encore, grâce à une belle exécution, vous deviez avoir la victoire ou bien la balancer. Je vous le fis dire expressément encore par votre ami. Mais il n'en a pas été ainsi et, malgré vos belles études dessinées, cette belle tunique, etc., etc. Vous avez été au-dessous de vous-même. Il fallait partir pour Paris et l'y venir terminer. Mais on ne peut tout prévoir.

Vous ne devez cependant pas vous décourager par ce petit échec et, malgré vos précédentes épreuves, vous avez du talent. Vous êtes à la veille de le compléter. Il faut surtout compter beaucoup sur soi et [tenter tous les efforts imaginables, pour tout braver avec courage et, dans ce temps-ci surtout, travailler d'abord pour plaire à sa bonne conscience. Car l'art n'est pas toujours une profession, mais un rude apostolat. C'est un peu ma vie que je viens de vous retracer, mon cher; vous voyez cependant que toutes les peines courageuses ont, tôt ou tard, leur récompense et qu'après tant de jours ténébreux arrive la lumière qui vient faire jour et vous donner une position glorieuse qui, malgré les cris impuissants de la médiocrité terrassée, n'en devient que plus stablement solide.

Ainsi donc, mon ami, rien n'est perdu, et avec le temps, la première occasion peut vous faire ressortir et prendre une place digne de votre talent.

Quant à votre voyage et à ce que nous vous en avons écrit, venez ou ne venez pas. C'est à vous de décider, car les mêmes raisons existent

toujours. Si vous venez, mon cher Cambon, vous savez le plaisir que j'aurai toujours à vous voir, et, s'il y a lieu, à ce que de bons conseils sincères d'ami soient pour vous. Vous savez que je vous les ai souvent prodigués avec plaisir et grand intérêt, parce que je vous suis attaché sous beaucoup de rapports en ce qui touche aussi votre caractère et vos excellentes mœurs. Ma femme et moi, nous vous remercions des excellents raisins que vous nous avez envoyés. Ils me rappellent tant le cher et beau pays de ma naissance que je voudrais tant habiter. Mais, hélas! quand?

Nous vous remercions aussi des bons vœux que vous nous adressez et du souvenir de Monsieur votre père et de votre excellente famille.

Pardonnez-moi, mon cher Cambon, cette lettre dune extrême franchise. Je ne vous l'adresse pas, (j'en serais désolé), pour vous décourager mais, au contraire, pour frapper un coup électrique dont vous avez peut-être besoin, pour réveiller en vous, enfin, un artiste qui doit nécessairement aussi un jour orner sa patrie.

A revoir, mon cher Cambon. Croyez en mon amitié, comme à mon sincère attachement.

Ingres a Gilibert.

Samedi, 18 juillet 1849 (Jour funèbre).

Ce n'était point assez que le sort cruel eût rendu infirme mon plus cher ami, il a fallu qu'il

me ravit ma femme ! Elle est morte, elle m'est enlevée pour toujours, cette femme admirable, sublime par sa fin cruelle. Non, rien n'égale mon affreux désespoir, et l'on ne peut mourir de tant de douleur ! . . .

Ah ! que je l'aurais voulu suivre ! On m'en a empêché ; on m'a enlevé d'auprès d'elle. Elle est morte, mes amis de cœur ! elle est morte et je ne la reverrai jamais plus. Mon désespoir continuel est difficile à décrire. Femme innocente, admirable, héroïque, je ne la re verrai plus, plus jamais. Ah ! je me meurs de douleur. Ma chère enfant, mon très cher ami, plaignez-moi !

Mais cependant, ma chère fille, toi qu'elle aimait comme une mère, ménage son ami, ce tendre père. Que cette affreuse nouvelle ne lui soit apprise qu'avec les plus doux ménagements, car cela pourrait avoir du danger pour sa santé et son trop bon cœur. Je suis fâché, ma chère enfant, de te porter ce terrible coup ; mais tu l'as appris peut-être déjà, par les journaux. Prier pour elle, c'est inutile, car c'était une sainte femme : mais pleurez sur moi, le plus malheureux des hommes, et à jamais puisque je ne dois plus la revoir.

Votre inconsolable et le plus cruellement malheureux ami.

A Armand Cambon.

5 août 1849

Ne suis-je pas le plus malheureux des hommes? Et on ne meurt pas d'une pareille douleur ! Ma

chère femme, ma pauvre femme, ma seule compagne, je ne la verrai plus ! Mais c'est affreux : car aucune consolation n'est accessible, dans un tel malheur. La foudre n'a pas été plus prompte, dans les huit derniers jours de cette affreuse maladie qui me l'a enlevée sans retour. Plus, je ne la verrai plus ! Que ce mot est désolant ! Ah ! mon cher ami, que je souffre ! Nous pleurons ensemble, je le sens, moi et vous, cher ami, qui l'avez connue et appréciée.

Si quelque chose peut adoucir tant d'amertume, c'est de voir cette démonstration d'estime et d'honneur, qui ressemble à une apothéose en ces durs moments solennels. Tout le monde y était, excepté moi, son trop malheureux époux, qu'on a enlevé et qui y serait "mort: — mon Dieu, tant mieux ! car je l'ai bien désirée cette mort. Je ne puis vous dire assez les soins tendres et dévoués de tous ceux qui furent nos amis et dont je le reste encore. Vous auriez fait de même, car je connais votre cœur et votre bonté pour moi.

J'ai écrit à Pauline (i). Ce n'était pas assez de m'accabler de maux, en me privant de la présence de mon ami d'enfance, il faut que j'apprenne aussi qu'il n'est pas bien...

Oh ! sort cruel, ma vie en est brisée. Je n'ai plus de foyer; il faut que j'en refasse un, à soixante-neuf ans. En attendant et après beaucoup de soins tristes et pieux, que je dois à ces tendres

(i) Gilibert, père de Pauline.

restes, je quitte Paris pour qu'un peu de mouvement redonne un peu de vie à mon pauvre esprit et à mon corps. Je voulais aller en Angleterre, mais le choléra m'en empêche. J'irai à Nice où je vais retrouver mon ami, M. Mugenot. Je vous remercie de votre dévouement, cher ami. Restez tranquille, je n'ai besoin de rien autre que la possibilité de vivre dans un état plus calme que le désespoir dont je suis en proie dans ces premiers et cruels moments.

Vous, cher ami, continuez votre bel art, que vous illustrez déjà. Votre portrait est déjà une belle et bonne œuvre ; c'est le dire de tous les bons artistes. Courage !.. A plus tard, quand je vous reverrai, Dieu veuille que je sois un peu plus calme dans les interminables regrets qui m'accompagneront jusqu'au tombeau.

Je remercie vos bons parents, monsieur votre père et tous ceux, — et ils sont nombreux, — qui prennent part à mon grand malheur. Mes chers compatriotes, je vous remercie de ce nouvel intérêt. Mais, quant à mes parents, faites, je vous prie, qu'ils ne viennent pas me troubler.

Tout à vous de cœur.

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