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AU PLUS ANCIEN AMI D INGRES

MONSIEUR GATTEAUX

Hommage de gratitude et de respectueux dévouement.

Lorsqu'une grande existence vient de se terminer, lorsque la mort s'empare à côté de nous d'un homme privilégié par son génie ou par son rang , notre premier sentiment est ce sentiment de surprise que nous inspire en général, et malgré l'expérience de chaque jour, la fin de toute vie humaine. Il semble que le moins imprévu, le plus inévitable des événements, prenne, au moment où il se produit, le caractère d'une exception, et, comme dit Bossuet dans son tout-puissant langage, en apprenant que celui qu'on a connu n'est plus, « chacun d'abord s'étonne de ce que ce mortel est mort » . La perte que notre pays a faite de M. Ingres au commencement de 1867 a eu pour tout le monde cette apparence d'étrangeté, et, sans parler de ce qu'elle laisse encore aujourd'hui d'irréparable , elle légitimait d'autant mieux l'étonnement qu'on avait dû, pour plus d'un motif, la croire moins rapide et moins prochaine. Ceux qui avaient accès auprès de l'illustre maître aussi bien que les admirateurs ignorés de lui, les amis ou les

élèves qui le voyaient vivre comme ceux qui se fiaient de loin à l'invincible santé de son esprit et de son corps, tous ont été pris au dépourvu par cette mort sans déclin, sans signes avant-coureurs, sans aucun des avertissements vulgaires qui auraient pu en compromettre la dignité ou seulement en dénoncer les approches. Mort hardie et fi ère comme l'âme qu'elle livrait à Dieu : coup porté et reçu en face, qui n'atteignit l'artiste au milieu de ses travaux que pour abattre un instant après le reste de l'homme, comme s'il fallait qu'une aussi robuste intelligence se maintînt toute vive jusqu'au bout, et que, même au seuil du tombeau, elle ne nous léguât ni le souvenir d'une défaillance ni le soupçon d'un démenti!

M. Ingres, malgré ses quatre-vingt-six ans, est donc entré de plain-pied, pour ainsi dire, de la vie active et féconde dans l'éternel repos. Rien de plus naturel que l'espèce de stupeur produite par la nouvelle de cette disparition soudaine; rien de mieux justifié que le sentiment si général du vide immense qu'elle laisse. Et cependant, quelques regrets qu'une telle perte commande , le découragement que pourrait inspirer la mort de M. Ingres serait de lingratitude envers sa vie; ce serait au moins une méprise quant aux enseignements qu'elle comporte et aux exemples qu'elle fournit. Cette vie si éloquente par elle-même et parles nobles travaux qui l'ont remplie, exhorte les cœurs à la confiance dans les vérités éternelles de l'art, bien plutôt qu'elle ne leur conseille je

INGRES. :î

ne sais quelle admiration chagrine dont elle serait à la fois le principe et la fin. C'est Dieu qu'on adore en vénérant les saints : c'est un devoir aussi d'honorer la grandeur permanente de l'art dans les efforts momentanés des grands artistes, et de rechercher, de pressentir, au delà des témoignages de leur génie, le foyer des clartés qu'ils reflètent et qui peuvent nous guider à notre tour.

Voilà pourquoi nous avons entrepris de réunir des éléments d'information authentiques sur les principes qui ont dirigé Ingres dans tout le cours de sa glorieuse carrière ; voilà pourquoi nous nous sommes appliqué à réunir les enseignements épars que sa voix avait répandus au jour le jour ou que sa plume jetait presque au hasard sur le papier. Écrits, paroles, œuvres peintes ou dessinées, depuis le tableau le plus achevé jusqu'au croquis le plus sommaire , depuis la maxime didactique jusqu'au propos familier, tout ce qui vient d'Ingres porte avec soi l'autorité d'un grand esprit et émane d'un cœur irrévocablement convaincu. Puissent les leçons et les souvenirs que nous avons rassemblés inspirer un surcroît de respect pour la mémoire du maître! Puissent ces exemples de passion studieuse et de constance entraîner ceux qui hésitent, persuader ceux qui doutent, et rappeler à tous que dans le domaine de l'art la première condition du talent est la foi, comme la plus nécessaire vertu du caractère est le courage ! — Reste à indiquer en quelques mots

la nature des documents dont se compose le présent

volume et les garanties qu'ils présentent au point de

vue des origines et de l'authenticité.

Les fragments que nous avons essayé de classer proviennent de trois sources différentes :

1° Des cahiers mêmes ou des feuilles volantes sur lesquelles Ingres, à partir des premières années de son séjour à Rome, inscrivait tantôt des préceptes théoriques , tantôt les réflexions que lui avait suggérées la pratique personnelle ou l'étude des procédés employés par les maîtres, tantôt enfin des notes ou des explications relatives à ses propres ouvrages ;

2° Des lettres successivement adressées par Ingres à ses plus intimes amis ;

3° Des notes prises séance tenante, dans l'atelier des élèves du maître, par quelques-uns de ceux qu'il venait d'encourager, de réprimander ou d'avertir.

De ces trois séries de documents, la première, au fond la plus riche, n'était certes pas la moins compliquée dans les formes. Elle comprend en effet bien des choses hétérogènes. Telle pensée sur l'art, écrite en hâte, au hasard de l'heure et de la place, se trouve mêlée à des souvenirs d'un ordre tout différent, à des comptes de dépense, par exemple, ou à des brouillons de lettres d'affaires; telle autre, interrompue peu après les premiers mots, ne devait recevoir son complément qu'à plusieurs pages d'intervalle ou bien reparaître à diverses reprises, quelque peu modifiée mais encore inachevée dans les termes, jusqu'au moment où la main d'Ingres, par

une sorte <T allusion secrète à ces essais successifs, résumait avec une concision exagérée ce quelle avait tracé précédemment. Il fallait donc, pour rendre le tout suffisamment intelligible, retrouver et renouer le fil de ces pensées brisées ou se continuant à distance, rétablir quelquefois des phrases entières qu'une dernière version avait supprimées, ou, le cas échéant, élaguer celles où de simples redites avaient pris la place des développements; il fallait en outre, ce premier travail une fois accompli, grouper, suivant la nature des sujets, les divers morceaux ainsi rajustés, et arriver, sans forcer les rapprochements, à constituer une suite de chapitres ayant chacun leur signification spéciale et leur caractère déterminé. Enfin d'autres difficultés résultaient de la multiplicité des textes d'emprunt, des extraits de toute sorte avec lesquels l'expression personnelle des idées d'Ingres se trouvait le plus souvent confondue; car pendant bien longtemps Ingres, trop pauvre pour acheter les livres dont il aurait eu besoin, s'imposait la tâche de transcrire, à mesure que ces livres lui étaient prêtés, tout ce qu'il jugeait propre à instruire son intelligence ou à féconder son talent. Nous n'exagérons rien en évaluant à la matière de plusieurs gros volumes l'ensemble des morceaux copiés par lui d'après les historiens, les moralistes ou les poètes de tous les temps, sur les pages où il notait pêle-mêle avec ces documents de seconde main les réflexions particulières que nous avons dû reconnaître et relever.

Dans les lettres d'Ingres qui nous avaient été confiées , les éléments de certitude étaient naturellement plus immédiats et les recherches à tous égards plus aisées. Tout se bornait, pour cette partie de notre travail, à choisir les passages qui pouvaient utilement entrer dans le cadre de chaque chapitre ou ceux qui, en dehors des questions théoriques , contenaient des éclaircissements sur les œuvres mêmes du peintre et sur l'histoire de son talent. C'est surtout aux lettres d'Ingres que nous avons emprunté les détails relatifs à chacun des tableaux ou des dessins mentionnés dans le Catalogue qui termine le volume; c'est là aussi que nous avons trouvé presque tous les fragments dont se compose le chapitre intitulé Ingres peint par lui-même : véritable portrait autobiographique en effet, ou plutôt succession de portraits nous représentant au naturel Ingres à ses différents âges, avec les variations faciles et les susceptibilités de son humeur, mais avec sa fierté permanente et l'intraitable énergie de son tempérament moral.

Quant aux enseignements sortis de la bouche du maître et que nous avons çà et Jà reproduits à côté des écrits de sa main, un mot suffira pour en établir l'authenticité. De ces souvenirs notés sur l'heure, au moment même où la voix d'Ingres vibrait encore aux oreilles de ceux qu'elle venait d'instruire, les uns résultent de ce que nous avons eu , pendant plusieurs années, la bonne fortune d'entendre nous-même et de recueillir directement; d'autres, portant la date de

1832, nous ont été transmis par l'élève dont la plume îes consignait à cette époque, M. Edouard Odier; d'autres enfin, un peu plus récents, avaient été légués à Hippolyte Flandrin par son frère aîné, mort en 1842. « Ces notes, a écrit Hippolyte Flandrin sur la première page du cahier qui les contient, ces notes ont été prises par mon cher frère Auguste pendant les leçons de M. Ingres, et en quelque sorte sténographiées. » Comme les documents communiqués par M. Odier, comme nos propres notes, ne devaientelles pas trouver leur place dans un livre où il s'agissait de faire revivre l'esprit du maître et de le montrer pour ainsi dire en action?

Est-il besoin d'ajouter qu'en transcrivant les pièces que nous nous proposions de publier, nous avons scrupuleusement respecté les idées qu'Ingres entendait exprimer et les procédés de langage qu'il avait choisis? Un recueil comme celui-ci n'a de prix, ou plutôt il n'a sa raison d'être qu'autant qu'il reflète fidèlement toute la physionomie morale, toutes les habitudes intellectuelles de l'homme à la mémoire duquel il est consacré : c'est ce que nous n'avons eu garde d'oublier. Si, dans la copie des manuscrits d'Ingres, nous n'avons pas cru indispensable de reproduire certaines fautes contre l'orthographe ou certaines incorrections grammaticales plus propres en réalité à compromettre le sens de la phrase qu'à en affranchir les allures; si même, comme nous le disions tout à l'heure, il nous est arrivé d'abréger quelques passages un peu diffus

ou de combler quelques lacunes , nous nous sommes soigneusement abstenu de pousser ce travail de révision au delà de ses exactes limites. Il y avait là pour nous un devoir de conscience que nous pouvions d'autant moins être tenté de méconnaître qu'une recommandation émanée du maître lui-même, à l'adresse d'un autre et dans d'autres circonstances, semblait nous le rappeler ici et nous le prescrire plus impérieusement. « Ingres, écrivait-il à celui de ses amis qu'il honorait d'une confiance particulière en matière de correspondance officielle, Ingres prie son cher rédacteur de mettre au net cet écrit, dans le même style, mais dégagé pourtant des fautes les plus essentielles de la plus ordinaire orthographe. Il n'y faudra rien ajouter ; il suffira d'éviter les redites, les mots inutiles, et de faire usage, au choix, des petites annotations. Je ne voudrais pas un style plus littéraire , plus élégant, meilleur enfin : je veux le mien à tous risques et périls, car il me semble , comme on l'a bien dit, que « le style, c'est l'homme » . Cette réserve dans les retouches littéraires qu'Ingres exigeait d' autrui à propos d'un mémoire sur une question administrative, nous avons dû à plus forte raison nous l'imposer là où sa doctrine esthétique était plus directement en cause et sa personne même intéressée de plus près. Aussi nous sommes-nous attaché à notre tour à mettre en pratique les avis du maître et à conserver autant que possible aux formes de sa pensée l'accent et la vie propre qu'il avait voulu leur donner.

Nous ne saurions clore ces explications préliminaires sans avoir offert l'expression de notre profonde gratitude à Madame Ingres, qui a consenti à nous confier, outre ces précieux cahiers dont nous avons parlé , les divers papiers d'Ingres qu'elle possède, puis à tous ceux dont la bienveillance ou l'amitié nous est venue en aide pour l'accomplissement de notre tâche, et particulièrement à MM. Gatteaux, Marcotte, Varcollier, Lehmann, Reiset et Balze, si souvent nommés d'ailleurs dans ce volume. Nous devons aussi des remercîments à M. Duplessis, du Cabinet des estampes, qui nous a très -utilement secondé dans les recherches qu'exigeait le catalogue des œuvres du maître. Sans ces secours, qui nous ont été prêtés partout avec un égal empressement, nous n'aurions pu mener à fin le travail que nous publions, nous n'aurions même pu songer à l'entreprendre : c'est dire assez quelle part revient à la famille et aux amis du maître dans ce travail collectif, quel commun respect pour une noble mémoire il implique , et de quel zèle unanime il est le fruit.

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La carrière tout entière de Jean -Auguste -Dominique Ingres, depuis le point de départ jusqu'au terme, a eu l'inflexible continuité d'une ligne droite. Nul temps d'arrêt dans cette longue course à la poursuite d'un but entrevu dès l'enfance, nulle velléité de détour pour l'atteindre par un chemin plus attrayant ou plus facile. Lorsque, à l'âge de douze ans, Ingres apercevant par hasard quelque copie d'après Raphaël ou quelque fragment de sculpture antique, y courait, — nous répétons ses paroles mêmes , — « comme le chat court à sa proie » , lorsque, vers la même époque, il pleurait d'admiration en exécutant la musique de Gluck dans l'orchestre du théâtre de Toulouse où il se rendait chaque soir pour gagner le pain du lendemain, que faisait-il, sinon entrer en possession de son propre génie aussi bien que des traditions ou des beautés au culte desquelles il dévouerait sa vie? Bien peu de jours avant sa mort, il écoutait Alceste, à l'Opéra de Paris, avec les transports d'un enthousiasme aussi jeune, avec une piété aussi attendrie qu'au temps lointain où les mêmes chants avaient

pour la première fois ému son cœur et ravi son intelligence. Jusqu'au dernier moment, le nom seul de Raphaël prononcé par lui ou devant lui, la vue ou le souvenir d'un monument quelconque de l'art grec, suffisaient pour susciter chez le maître les élans d'une admiration impétueuse, presque fanatique, des emportements soudains, dont la violence même imposait le respect pour une foi si invariable et si prompte à se déclarer.

Comment cette confiance à toute épreuve dans la vertu de certains modèles , comment ces opiniâtres prédilections pour certaines œuvres et certaines doctrines se seraient-elles conciliées dans la pratique avec la recherche d'autres beautés ou le choix d'autres conditions? A ne considérer que la diversité des sujets traités et les formes du style adopté pour chacun d'eux, le peintre d' Homère et de la Chapelle Sixtine, du Martyre de saint Symphorien et du Maréchal de Berwick, de la Source et du portrait de M. Bertin, défie certes tout reproche de roideur ou de monotonie dans le talent. Si variés pourtant que soient ces travaux, il ne leur arrive jamais de démentir l'unité des inspirations intimes et des principes. Contrairement aux exemples de plusieurs artistes qui, à force de modifier leurs procédés d'exécution, en sont venus quelquefois jusqu'à renier l'idéal préféré d'abord, Ingres n'a eu qu'une manière ; il n'a reconnu, accepté, professé qu'une doctrine. Quelques particularités archaïques que présente telle scène peinte par lui, avec

quelque souplesse pittoresque que la physionomie propre à chaque sujet ou à chaque époque diversifie les œuvres qu'il a laissées, ce qui au fond les caractérise toutes, ce qui prédomine partout, c'est l'image du vrai dans son expression la plus décisive et la plus haute; c'est l'alliance étroite, la fusion, sans sacrifice apparent de part ni d'autre, de l'imitation vraisemblable et de l'intention idéale.

L'honneur principal du maître aura été de réconcilier ces deux éléments en désaccord avant lui, sinon en divorce complet dans notre école. Doué d'un sentiment de la grâce et de la beauté classiques plus ample, plus instinctif que le goût un peu exclusif et le sentiment érudit avant tout de David, aussi sincèrement ému en face de la réalité et souvent plus audacieusement véridique qu'aucun des novateurs naturalistes, Ingres personnifie et résume les traditions essentielles de l'art ancien, en même temps que les besoins les mieux justifiés et les conquêtes les plus légitimes de l'art moderne. De là sans doute la considération exceptionnelle dont tous les partis l'entourèrent; de là le crédit obtenu par lui auprès des chefs du mouvement romantique qu'il avait à quelques égards devancés, comme auprès de ceux qui ne voyaient ou ne voulaient voir dans ses œuvres que les preuves d'une impitoyable résistance aux témérités de l'esprit révolutionnaire. N'insistons pas au surplus sur des mérites et sur un rôle qu'il ne nous est permis encore d'indiquer qu'en passant. Avant d'apprécier les

travaux qui ont fait la gloire d'Ingres, il convient de rechercher quelque chose des efforts qui Font préparée, et de demander aux premiers essais, aux obscurs commencements de cette vie, la promesse des entreprises prochaines ou des éclatants succès à venir.

Nous avons dit que le futur chef de notre école de peinture avait d'abord partagé son temps entre l'étude de l'art auquel il devait ensuite se consacrer tout entier, et la musique qui lui procurait déjà, outre de vives jouissances, quelques ressources pour subvenir aux nécessités de chaque jour et alléger d'autant les charges de la famille. La misère toutefois, dans le sens sinistre et absolu du mot, n'avait pas si bien pénétré sous le toit qui abrita les premières années d'Ingres que celui-ci ait eu à l'envisager de près et à entamer avec elle une de ces luttes à outrance dont les biographies de plusieurs artistes célèbres nous ont transmis le souvenir. Des épreuves de cette sorte, vaillamment affrontées d'ailleurs, étaient réservées à son âge viril : elles furent du moins épargnées à son enfance. Si le petit musicien de la chapelle de l'évêque de Montauban, et un peu après du théâtre de Toulouse, dut chômer quelquefois, s'il vit la gêne s'approcher par moments de lui et des siens , il parvint plus facilement alors à avoir raison de la mauvaise fortune qu'il n'y réussit trente ans plus tard, à l'époque où il était pourtant le peintre de YOEdipe, du Virgile, de Y Odalisque, et où il entreprenait le Vœu de Louis XIII.

En menant de front deux genres d'occupation dont l'un lui fournissait des moyens d'existence immédiats, l'autre un aliment pour ses plus chères espérances, en prenant tour à tour l'archet et le crayon, l'artiste apprenti ne faisait au reste que suivre , et même incomplètement quant au nombre, les exemples de son propre père, Jean-Marie-Joseph Ingres. Sculpteur, musicien , peintre , architecte au besoin , le digne homme suffisait à tout. S'agissait-il de fabriquer, pour l'ornement des jardins, des sphinx enterre cuite, ou, suivant la mode du temps, des abbés galants et des bergères; fallait-il, du jour au lendemain, édifier un reposoir pour la procession de la Fête-Dieu ou, quelques années plus tard, un simulacre de temple à la gloire des Vertus républicaines; fallait-il modeler en torchis ou en carton quelque éphémère figure pour les fêtes religieuses d'une confrérie ou pour les fêtes civiques du district, faire sa partie dans un concert, peindre à la détrempe une toile de théâtre ou en miniature le portrait d'un concitoyen? Jean-Joseph ne refusait aucune besogne (1). Si l'on en juge par quelques

(1) Voyez pour plus de détails sur Jean-Marie- Joseph, la notice qu'Ingres lui-même a insérée dans la Biographie de Tarn-et- Garonne, publiée par E. Forestié. Montauban, 1860, p. 265-269.

Ingres père, né à Toulouse en 1754, mourut à Montauban, le 14 mars 1814.

« En 1804, dit son fils, ce bon père était venu me voir à Paris. Il fut témoin de mes premiers succès : ce fut alors que je peignis son portrait. Il repartit... et je ne le revis plus! Une goutte remontée l'enleva encore jeune à sa patrie... A cette époque j'étais à Rome. »

dessins que son fils avait pieusement conservés, par quelques lambris ornés d'attributs en relief qui subsistent encore à l'hôtel de ville de Montauban et dans plusieurs châteaux des environs, il ne laissait pas, au moins avec le crayon ou le ciseau, de mener ses tâches à bonne fin (1).

Aujourd'hui l'on a quelque peine à comprendre F abnégation, le rôle même de ces hommes moitié artistes, moitié artisans, qui, comme le père d'Ingres, se résignaient autrefois à ensevelir leur vie et peutêtre un commencement de talent dans les limbes d'une ville de province. Depuis que Paris est devenu le point de mire de toutes les ambitions et comme le séjour nécessaire de quiconque manie bien ou mal l'ébauchoir ou le pinceau, maintenant que tout artiste ou soi-disant tel croit réclamer le payement d'une dette en demandant du travail à l'Etat et une place dans nos expositions publiques, on est tenté de prendre en pitié les pauvres hères qui se contentaient, au dix-huitième

(1) Dans l'acte constatant l'ondoiement, à la maison, du fils que sa femme, Anne Moulet, lui avait donné la veille (29 août 1780) et qui devait être le grand peintre dont nous esquissons la vie, Jean-Marie- Josepli Ingres s'intitule modestement « sculpteur en plâtre » , c'està-dire, à ce qu'il semble, ornemaniste; mais dans l'acte de baptême, postérieur de quelques jours à cette première déclaration et inscrit sur un registre de l'église cathédrale de Montanban, il prend plus brièvement la qualité de « sculpteur », peut-être tout uniment pour simplifier les choses, peut-être aussi pour relever d'autant sa condition et son nom à côté des noms et des titres du parrain, .* messire Auguste-Marie du Roure, bachelier, » et de la marraine, « damoiselle Jeanne-Marie de Puyllignieu », fille du « premier président de la souveraine Cour des aydes et finances de Montauban » .

siècle, d'exercer leur industrie là où ils étaient nés, sans rêver rien de plus qu'une clientèle de simples bourgeois ou, le cas échéant, la faveur des autorités municipales. A cette époque pourtant les gens vivant et raisonnant ainsi n'étaient pas rares, et les choses n'en allaient pas plus mal pour l'honneur de l'école française. Les fausses vocations, n'étant pas d'abord encouragées, se trouvaient par cela même à l'abri de déceptions cruelles, et les vocations véritables préservées d'une concurrence fâcheuse. Pour se décider à aller vivre à Paris, au risque d'y rencontrer la misère pendant les années d'apprentissage et plus tard les rigueurs de juges prévenus ou difficiles, il fallait un impérieux besoin d'étude, un bien sérieux amour de l'art. Était-on moins fortement trempé, se sentaiton moins de courage : on n'avait garde de dédaigner les modestes travaux qu'on était à peu près sûr d'obtenir sur place. Tel qui de nos jours n'aurait fait que grossir ici le nombre des artistes médiocres, s'assurait, il y a cent ans , non-seulement des ressources , mais une sorte d'importance personnelle en sachant n'être dans son pays qu'un homme de bonne volonté , un honnête praticien prêt à s'accommoder de toutes les occasions et à s'acquitter de toutes les tâches.

Jean-Joseph Ingres, qui avait pris sans regret ce parti pour son propre compte, s'était donc promis d'abord de diriger son fils à peu près dans les mêmes voies, et le violon, le crayon, dont il armait tour à tour les mains de l'enfant, lui semblaient devoir pro-

curer à celui-ci des moyens d'existence suffisants, bien plutôt que des titres à la renommée. Il ne tarda point à reconnaître toutefois que ses visées pouvaient aller plus haut, et qu'au lieu de se préparer un successeur dans la situation un peu équivoque qu'il s'était faite, il avait le droit de pressentir, le devoir même d'encourager l'essor d'un véritable artiste. Seulement cet artiste serait-il un peintre de profession ou un musicien? Peu s'en fallut que, par une étrange méprise, le premier ne fût, au moins pour un temps, sacrifié au second. Certain succès obtenu par le jeune violoniste montalbanais au théâtre de Toulouse, où il se fit applaudir un soir en exécutant un concerto de Viotti, peut-être aussi les préférences secrètes du père de famille pour un art dont l'étude même n'excluait pas dès à présent quelque rémunération pécuniaire, d'autres considérations encore faillirent prévaloir ; mais on avait compté sans la volonté personnelle et les résistances du principal intéressé.

Si passionné qu'il fût et qu'il dût être toute sa vie pour la musique, le fils de Jean-Joseph Ingres se sentait entraîné ailleurs par une passion plus impérieuse encore, par une vocation plus irrésistible. Lui qui venait, à la vue d'une copie de la Vierge à la Chaise d'après Raphaël, de deviner pour ainsi dire la peinture et d'en discerner nettement les conditions, se résignerait-il à abandonner sa conquête, à laisser en jachère le champ qu'il lui aurait appartenu à son tour de féconder? Puisque ses seuls instincts avaient

suffi pour le défendre contre les enseignements de son premier maître Joseph Roques (1), et contre les modèles que cet ancien élève du chevalier Rivalz le condamnait chaque jour à copier (2), que serait-ce maintenant en face des sûrs exemples et sous une discipline conforme à ses propres inclinations? Aller à Paris, y recevoir les leçons de David, de David dont le nom, personnifiant pour tout le monde la renaissance du grand art, retentissait alors d'un bout à l'autre de la France comme un mot d'ordre et comme un éclatant appel au progrès, — voilà le vœu pour la réalisation duquel le jeune Ingres eut à calmer autour de lui bien des inquiétudes, à vaincre plus d'une difficulté matérielle, à réunir avec bien de la peine quelques chétives et indispensables ressources. Encore dut-il, avant de surmonter tous ces obstacles , soutenir pendant quelque temps une lutte d'autant plus périlleuse qu'elle s'était engagée sous les apparences d'un accommodement, et qu'il s'agissait cette fois d'une épreuve à tenter, non plus dans le domaine d'un autre art, mais dans celui de la peinture elle-même.

(1) Né à Toulouse en 1754, mort dans la même ville le 27 décembre 1847. Le musée de Toulouse possède plusieurs tableaux de la main de Roques, une Fête de la Fédération entre autres, et le Tombeau d'Amyntas, sujet tiré d'une idylle de Gessner.

(2) Quelques-uns des dessins exécutés par Ingres à cette époque ont survécu. On a pu voir à l'Exposition posthume ouverte à l'Ecole des beaux-arts de Paris en 1867, deux dessins à la plume signés Ingres fils, 1793, et représentant l'un le dieu Mars, l'autre une figure d'après Bouchardon.

En quittant, sa ville natale pour Toulouse, où son père l'avait conduit dans le courant de 1792, Ingres, nous l'avons dit, avait été placé d'abord sons la direction de Roques. Au bout de quelques mois, et tout en poursuivant ses études musicales, il recevait les conseils d'un autre peintre, Vigan, professeur à l'Académie des beaux-arts de la ville. Enfin, lorsque l'enfant fut à peu près autorisé à consacrer tout son temps à la peinture, on décida qu'avant de passer outre on essayerait des avis d'un troisième peintre dont Ingres lui-même nous a conservé le nom dans une note sur cette époque de sa vie. Ce nouveau patron, Briant, n'était pas, à ce qu'il paraît, dépourvu de goût personnel et de zèle(l); mais à l'égard d' autrui il manquait assurément de clairvoyance, puisqu'il crut démêler chez le débutant des dispositions pour la peinture de paysage beaucoup plus significatives que ses aptitudes à traiter la figure. Il lui conseilla donc, ou plutôt il lui enjoignit d'agir en conséquence, et le pauvre jeune homme, s'attardant malgré lui dans cet atelier qu'il avait compté ne visiter qu'en passant, se soumit au régime du « beau feuille » et à l'étude de toute la calligraphie pittoresque dont les disciples de Valenciennes s'appliquaient de leur mieux à perpétuer la tradition.

[i j « Mou père, écrivait Ingres, me fit entrer chez Briant, paysagiste, qui, au milieu de l'affreux vandalisme; de 1793, sauva tarit d'objets d'an dont il forma le Musée dans le couvent des Grands-Augustins, »

Peut-être serait-il permis d'attribuer au souvenir de cette contrainte et de ces ennuis l'indifférence, sinon le dédain pour le paysage qu'accusent les tableaux successivement peints par Ingres dans tout le cours de sa vie. Bien peu de ces tableaux, — cinq ou six tout au plus , — représentent des scènes en plein air, et parmi celles-ci on ne trouverait guère à citer que iAcje d'or, dont l'ordonnance emprunte un charme formel de l'emploi de la végétation. Partout ailleurs le pinceau du maître procède avec une réserve voisine de l'aridité. Quelques lignes de fond, quelques plans succinctement indiqués, lui suffisent pour faire pressentir ce que Poussin et Raphaël lui-même n'hésitaient pas, en pareil cas, à expliquer sans réticence et à définir jusqu'au bout. Quoiqu'il en soit, l'apprentissage commencé chez Briant se termina un beau jour, moitié de bonne amitié, moitié de vive force, par la séparation de celui qui l'avait prescrit et de celui qui le subissait. Le lendemain, Ingres se mettait en route pour Paris, où il arrivait vers la fin de 1 796. Admis au nombre des élèves de David, il prenait rang bientôt parmi les plus habiles : après quatre années d'études assidues et un premier concours à la suite duquel il avait obtenu le second prix, il remportait en 1801 le grand prix, le prix de Rome. Né le 29 août 1780, Jean-Auguste-Dominique Ingres était alors âgé de vingt et un ans.

Cette période de la vie du peintre a donné lieu à certaines allégations que ne justifient en réalité ni

l'examen des faits ni le souvenir des sentiments exprimés bien souvent par Ingres lui-même dans ses conversations ou dans ses lettres. Nous ne parlerons pas de la prétendue défaveur que son talent aurait rencontrée dans l'atelier de David : cela n'a en soi qu'une médiocre importance, et d'ailleurs le témoignage d'un contemporain, d'un condisciple (1), ferait au besoin justice de ce qu'on a pu avancer d'erroné à cet égard; mais ce qu'il semble moins superflu de relever, c'est le double reproche adressé quelquefois à Ingres de n'avoir été d'abord qu'un copiste de David, et plus tard de s'être affranchi jusqu'à l'ingratitude du respect qu'il devait aux enseignements reçus et à la mémoire de son maître. Etrange ingrat que cet homme, qui, à plus de soixante ans d'intervalle, ne parlait encore que les larmes aux yeux « du grand David et de sa grande école » , qui écrivait un jour : « David établit son enseignement sur les principes les plus vrais, les plus sévères et les plus purs » ; une autre fois, — et au risque même d'exagérer, à son propre détriment, la justice : — « David a été le seul maître de notre siècle! » Singulier outrage à la mémoire du peintre des Horaces que la place donnée à celui-ci, dans Y Homère déifie, à côté des plus grands artistes de tous les temps et de tous les pays, tandis que le vieil et glorieux élève se représentait lui-même sous les traits d'un

(1) Delccluze, Louis David et son temps, p. 393.

enfant auprès de son maître, mais au-dessous de lui, presque à ses pieds !

Et quant à cette physionomie impersonnelle qu'aurait eue le talent d'Ingres au début, quant à cette soumission presque servile du disciple jusqu'au jour où, s'éveillant tout à coup à une autre foi, il devait, dit-on, trouver dans l'art italien la condamnation de ses erreurs et dans les Stanze du Vatican son chemin de Damas, — franchement nous ne savons sur quels témoignages se fondent les opinions absolues que l'on a émises à ce sujet. On serait bien mal venu sans doute à méconnaître la part considérable qui revient, dans les plus beaux travaux du peintre, à l'influence exercée sur lui par les chefs-d'œuvre des anciens maîtres, par ceux de Raphaël en particulier. Suit-il de là qu'il y ait disparate entre les progrès que ces travaux attestent et le caractère des essais antérieurs? Ne saurait-on au contraire constater partout des inclinations du même ordre, l'expression inégale dans les formes, mais au fond invariablement significative des mêmes qualités, en un mot le développement sans interruption comme sans équivoque, d'un talent qui, par la seule force de ses instincts, avait su se deviner lui-même et dès les premiers jours trouver sa voie? Avant de partir pour Rome, où d'ailleurs, faute des fonds nécessaires, l'administration des beaux-arts ne put l'envoyer qu'en 1806 (1), Ingres

(1) Par un arrêté signé Bonaparte (19 brumaire an IX), Ingres et les deux élèves qui venaient d'obtenir les grands prix de sculpture et d'ar-

avait peint déjà non-seulement ses deux tableaux de concours, dans lesquels sa manière future se révèle au moins à l'état d'indication, mais encore le portrait de son père (1804), celui du Napoléon en pied et en costume de premier consul, que possède le musée de Liège , enfin son propre portrait, conservé aujourd'hui dans la collection de M. Frédéric Reiset. Sontce là les œuvres d'un esprit en lisières, d'une main asservie, d'un art tout d'imitation et d'emprunt? Celui qui les a faites a pu apprendre, il a en effet appris de David certaines formules, certains procédés, bien que, même à cet égard, il soit facile de discerner dans la pratique plus d'un symptôme d'indépendance. En tout cas, il ne doit qu'à lui, à l'énergie de ses propres facultés, cet intraitable sentiment du vrai avec lequel il ose traduire jusqu'aux irrégularités physiques les plus contraires aux lois du classicisme

chitecture étaient « autorisés à rester dans leurs foyers jusqu'à nouvel ordre. » L'année précédente (23 ventôse an VIII), il avait été exemple du service militaire par un arrêté des consuls qui accordait la même faveur à dix-huit autres jeunes artistes, peintres, sculpteurs, architectes ou musiciens. Enfin, pour dédommager quelque peu Ingres du retard apporté à l'exercice de ses droits comme pensionnaire de l'Académie de France à Rome, on lui concéda dans l'ancien couvent des Capucines (sur l'emplacement actuel de la rue de la Paix) une cellule qu'il occupa jusque vers la fin de 1805. A côté de cette cellule transformée en atelier, une vingtaine d'autres étaient habitées par des hommes d'un talent déjà reconnu, comme Gros et Girodet, ou par des débutants comme Granet et le sculpteur florentin Bartolini, qui, après avoir été le condisciple d'Ingres dans l'école de David, resta, jusqu'à l'époque où le jeune peintre partit pour Rome, son confident le plus intime et le témoin le plus habituel de ses travaux.

régnant; il ne doit qu'à lui cette audacieuse sincérité aussi caractéristique déjà, aussi manifeste dans les portraits que nous venons de citer, quelle le sera, trente ans plus tard, dans ses travaux les plus célèbres en ce genre.

îï

S'il fallait prouver la rare précocité du talent d'Ingres par un exemple plus haut et plus éloquent encore, il suffirait de rappeler cet OEdipe devant le Sphinx, simple figure d'envoi du jeune pensionnaire de l'Académie de France à Home, et en réalité un des titres principaux à la gloire qui environne aujourd'hui le nom du maître, un des tableaux les plus dignes d'admiration qu'ait jamais produits son pinceau. Par quel singulier privilège Ingres, qui, la veille encore, traduisait dans ses portraits la nature contemporaine avec une fidélité sans merci, réussissaitil, en face d'un pareil sujet, à renouveler si bien son style dans le sens de la grandeur épique? D'où lui venait ce secret de ressusciter la beauté grecque et en même temps de créer un type original, imprévu, — de transporter sur la toile la majesté de la statuaire sans sacrifier pour cela aucune des conditions pittoresques, sans supprimer ni contredire le vrai, sans immobiliser la vie? David, malgré tout son mérite, n'avait pas su établir cette conciliation difficile ; on pourrait dire même qu'il ne songea pas à la tenter. Tl semble qu'à ses yeux le style ne fut guère qu'une

affaire d'érudition, et qu'au lieu de s'aider des exemples grecs ou romains en vue d'une interprétation plus pénétrante de la nature , il ne consentit le plus souvent à se servir de celle-ci que comme d'un prétexte pour recueillir et mettre en œuvre ses souvenirs archéologiques.

Ingres, au contraire, si épris qu'il fût de l'art antique, ne craignait pas d'en subordonner l'imitation au respect de la réalité vivante et de ses enseignements directs. De là ces hardis accents de vérité qui viennent, dans ses ouvrages les plus sévères, vivifier la solennité des apparences et pour ainsi dire humaniser l'idéal; de là ce mélange de simplicité et de noblesse , cette expression à la fois héroïque et familière qui distingue YOEdipe; de là enfin cette conformité du coloris avec les caractères particuliers du dessin, cet art d'approprier le ton aux conditions mêmes de l'ordonnance ou à la signification morale du sujet. Ici, en effet, au lieu des nuances délicates qui auraient pu ne nous donner qu'une représentation subtile et comme une image apaisée à l'excès de la vie, les teintes ont une franchise entière, une énergique précision ; au lieu de se dérober en partie ou de se révéler par des demi-mots, le vrai se formule sans détours, sans ambiguïtés d'aucune sorte. Et pourtant, qu'il y a loin de cette fière sincérité aux vulgaires confidences d'un peintre dont la réalité aurait, non pas instruit le goût, mais simplement renseigné les yeux! Certes, en peignant son OEdipe, Ingres a

voulu exprimer sous une apparence exacte les muscles et la carnation d'un homme, figurer un corps hâlé par le soleil, des membres habitués à défier la fatigue; mais ce corps, une âme l'habite, et une âme en action comme lui ; ces muscles, cette peau bronzée gardent le relief et la couleur de la réalité, sauf à n'en reproduire ni les pauvretés ni les violences. Tout est souple sans agitation, simple sans familiarité , caractéristique sans bizarrerie ; en un mot, ici comme dans les œuvres de Fart grec, le style doit sa vigueur et sa noblesse à la véracité savante, à la bonne foi de la pratique autant qu'à l'élévation de la pensée.

L'art grec ! Si l'on a pu dire avec raison que Gluck en avait retrouvé les secrets dans son génie, si, en effet, les chants de ce grand maître nous charment comme un écho à travers les âges des chants qu'ont entendus les contemporains ou les héritiers de Terpandre et de Polymneste, ne faut-il pas reconnaître au peintre de YOEdipe le même pouvoir de restituer, dans la langue qui lui est propre, les traditions ensevelies sous les ruines de la civilisation antique? Un peintre né à Athènes il y a vingt-trois siècles auraitil conçu et exécuté autrement le tableau que nous voyons aujourd'hui? Aurait-il choisi, pour rendre sa pensée, des formes plus naturelles ou plus pures, des moyens d'expression moins compliqués? Se seraitil avisé, par exemple, d'expédients plus dignes de l'art pour faire pressentir le sort réservé à OEdipe

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s'il reste court devant l'énigme, et les hideuses dépouilles que la mort a accumulées dans cet antre où le jeune héros à son tour ose s'aventurer? La sinistre beauté du sphinx, le regard oblique qu'il jette à travers les ténèbres comme par un instinct secret de sa défaite, ces ailes qui frémissent, cette griffe avide, déjà suspendue sur sa proie et pourtant condamnée à la clémence, tout, jusqu'aux lignes et à la couleur des rochers servant de fond, a cet accent de simplicité épique, ce caractère à la fois vraisemblable et grandiose qu'il est permis d'attribuer aux monuments anéantis de la peinture grecque, par analogie avec ce qui subsiste des monuments de l'architecture et de la statuaire.

Laissons de côté, au surplus, les hypothèses archéologiques pour prendre des termes de comparaison dans un domaine que nos yeux connaissent, parmi des travaux dont nous pouvons en toute certitude apprécier les formes et l'esprit. Si l'on rapproche le tableau du maître moderne des œuvres que nous ont laissées les maîtres de la renaissance italienne, on ne trouvera pas chez ceux-ci un sentiment plus ferme, un goût pittoresque plus sûr, une science moins pédantesque. Aucun d'eux, aucun, même entre les mieux inspirés, ne désavouerait l'invention de cette scène, les principes et les procédés de ce style. A ne parler que de l'exécution matérielle, i! est tels morceaux, — les épaules et les jambes d'OEdipe, par exemple, — que nul pinceau n'eût inscrits

dans de plus purs contours, ni modelés avec plus de finesse; et, comme si le temps avait voulu se faire ici l'auxiliaire de Fart, le travail des années, en étendant sur les chairs une sorte de patine, est venu achever de les assouplir. Heureux chef-d'œuvre auquel l'âge même n'apporte qu'un surcroît de beauté, et qu'il semble parer d'une jeunesse éternelle pour l'honneur de notre école et pour les admirations de l'avenir; mais, avant tout, mâle chef-d'œuvre issu d'une âme profondément convaincue, empreint de cette grandeur, de cette certitude dans les intentions qui n'appartiennent qu'aux productions du génie, et qui nous révèlent l'excellence d'une doctrine morale aussi clairement que la supériorité d'une manière e( l'autorité d'un talent!

A YOEdipe peint eu 1808 succédèrent, dans le cours des années suivantes, Jupiter et Tliétis (1811), Romulus vainqueur d'A eron (1812), d'autres compositions encore sur des thèmes antiques, parmi lesquelles cette admirable scène que la gravure a popularisée et qui représente Virgile lisant à Auguste et à Octavie le sixième chant de son Enéide : tableau d'une ordonnance et d'un style antiques par excellence, et dont le groupe principal, reproduit par Ingres un peu plus tard sur une nouvelle toile, semble aujourd'hui, dans le musée où il figure, un fragment détaché des murs de Pompeï ou d'Herculanum (1).

(1) Ce groupe, composé seulement des figures à mi-corps d'Auguste, d'Octavie et de Livie, orne, depuis 1867, le Musée royal de Belgique.

Et ce que le peintre faisait ici pour des sujets tirés de la fable ou de l'histoire ancienne, il le recommençait sous des formes différentes, mais avec la même sagacité et la même bonne foi, là où il s'agissait de représenter des scènes plus humbles ou plus voisines des époques modernes. On sait ce qu'était au commencement du siècle la peinture dite de « genre historique » , et quelles naïves habitudes de mensonge avaient contractées ceux qui la traitaient. Qu'ils eussent à traduire une légende du moyen âge ou un fait contemporain de la Renaissance, à représenter les héros des croisades ou les courtisans de François Ier, partout et toujours ils se contentaient d'affubler hommes et choses d'une physionomie uniforme, de je ne sais quelles fausses élégances renouvelées des costumes et des décors de théâtre, comme si, depuis le Bas- Empire jusqu'au seizième siècle, le monde entier, immobilisé dans les mêmes mœurs, se fût obstinément coiffé de toques à plumes et logé sous des lambris à trèfles. Ingres est le premier qui ait entrepris d'avoir raison de ces conventions et de ces artifices. Ijà comme ailleurs, il vengea résolument la vérité des atteintes que lui avait fait subir l'esprit de routine ou de système; il sut, en restituant tour à tour les caractères propres à chaque époque, à chaque personnage donné, mettre le premier en lumière, sinon en crédit, cette « couleur locale » dont l'école romantique devait bientôt s'attribuer un peu bruyamment la découverte et le monopole. De nombreux

petits tableaux, Françoise de Rimini entre autres, Y Entrée de Charles V, Raphaël et la Fornarina, Henri IV jouant avec ses enfants, montrent assez quelles furent sur ce point la clairvoyance de son esprit et la sûreté de son goût.

Cependant les années s'écoulaient sans procurer au peintre la renommée à laquelle il avait droit, sans amener même, tant s'en faut, dans les conditions matérielles de sa vie, un commencement de sécurité. La plupart des tableaux achevés depuis qu'il avait cessé d'être pensionnaire de l'Académie, ceux-là même qui sont aujourd'hui l'orgueil des collections publiques ou particulières, attendaient vainement dans son atelier des acheteurs; ou si par hasard un étranger de passage à Rome venait à acquérir une de ces toiles dédaignées , le marché , conclu pour quelques centaines de francs , demeurait dans le présent aussi peu profitable au vendeur qu'il devait dans l'avenir tourner à l'avantage de l'autre partie : témoin cette grande Odalisque, jugée presque sans valeur il y a un demi-siècle, et si bien famée depuis lors qu'on trouvait assez récemment à la céder pour un prix soixante fois supérieur au chiffre d'acquisition primitif. Ingres envoyait-il ses ouvrages aux expositions de Paris : l'accueil qu'ils y recevaient d'ordinaire n'était pas de nature à le dédommager de l'indifférence ou des injustices subies à Rome. Accoutumés de longue main aux statues coloriées que groupait sur la toile l'école académique ou aux gen-

tillesses bourgeoises de la peinture de genre, telle que la pratiquaient Menjaud, Ducis et quelques autres, les regards de la foule se détournaient instinctivement d'un talent si bien fait pour choquer les préjugés ou pour déconcerter les habitudes. Quant aux connaisseurs de profession, quant aux conseillers officiels de l'opinion publique , c'était parmi eux à qui réprouverait avec le plus de rigueur, à qui tournerait le plus ouvertement en ridicule tantôt les malencontreuses audaces « d'un de ces esprits aigus qui, semblables à la chèvre, ne se plaisent que sur des rochers à pic » , tantôt ces « déplorables » manies d'archaïsme , ce « goût détestable et gothique, ne tendant à rien moins qu'à faire rétrograder l'art de quatre siècles, à nous reporter à son enfance, à ressusciter la manière de ïean de Bruges (1). »

Tant que dure l'Empire, et pendant les premières années de la Restauration, la critique d'art tout entière ne se lasse pas de répondre sur ce ton, et souvent dans un langage plus regrettable encore, à chaque nouvel effort accompli par le peintre, à chaque témoignage public de sa « sauvage » habileté. Triste unanimité, dira-t-on, persévérance aveugle, dont il ne faudrait, pour l'honneur de notre pays, ni recher-

(1) Le Pausanias français, par un observateur impartial. (Cliaussard.) 2e édition, 1808. — Voyez aussi les étranges jugements sur Y Odalisque et sur Y Angélique délivrée, portés par Landon et par M. de Kér;itrv dans leurs Descriptions du Salon de 1819.

cher de trop près ni produire trop complaisamment les preuves ! Soit : encore avions-nous le devoir d'en rappeler quelque chose pour préciser d'autant la force de résistance déployée par Ingres à cette époque, et pour mieux honorer l'inébranlable fierté de son attitude en face des mépris ou des attaques. Viennent maintenant de nouveaux outrages à son talent et de plus dures nécessités, de plus mauvais jours encore dans sa vie ; que chez lui la misère soit bien près de succéder à la gêne, ou que ses rares protecteurs eux-mêmes l'exhortent à quelque concession, à la pratique d'un art mieux appropriée aux goûts du temps ; moins que jamais il se laissera effrayer par ces menaces ou séduire par de pareils avis. Il est trop bien aguerri pour cela, trop sûr d'avoir raison contre tout le monde, et, comme il le disait énergiquement, « d'avoir plus de courage que ses détracteurs n'auraient de sottise ou les mauvais destins qui le poursuivaient d'entêtement. »

Dans ses lettres, dans les notes qu'il a laissées sur ses études, sur ses travaux, partout on retrouve les témoignages de cette mâle confiance, de cette fermeté et de ces espérances invincibles. «Je compte, écrit-il un jour, sur ma vieillesse; elle me vengera. » Un autre jour, et pour se confirmer dans le respect de ses propres inspirations par un des plus hauts exemples qu'il pût se proposer, il enregistre sans commentaire ce souvenir*: « Mozart a dit : J'ai fait

mon Don Juan pour moi et pour trois de mes amis » ,

— de même qu'il écrira un peu plus tard : « Je ne suis pas inquiet de ce qui adviendra de mes compositions, disait Beethoven , parce que je sais que dans mon art Dieu est plus près de moi que des autres hommes. » Toute proportion gardée entre lui et les deux incomparables maîtres, Ingres aussi avait le droit de ne travailler que pour soi et d'entendre déjà dans le secret de son cœur, de pressentir au delà des injustices présentes, la voix divine qui apprend à les supporter et la voix de l'avenir qui les confond.

En attendant, il fallait vivre, et, pour subvenir à des besoins de plus en plus impérieux, se résigner, non pas à renier sa religion esthétique, — Ingres serait mort de faim plutôt que d'acheter le succès à ce prix, — mais à accepter certaines tâches que l'artiste de son plein gré n'aurait assurément pas recherchées. Comment, par exemple, la pensée lui seraitelle spontanément venue de choisir un aussi triste héros que le duc d'Albe, et surtout de représenter le terrible gouverneur des Pays-Bas trônant dans une église, au moment où il va recevoir des mains de l'archevêque de Malines les présents bénits qui récompenseront ses cruautés ? Pour que ce pinceau ami des nobles sujets entreprît de traiter celui-ci, il avait dû obéir à de bien pressantes exigences ; encore tombat-il, avant la fin, des doigts honnêtes qui le tenaient. Ingres n'eut ensuite la tentation de le reprendre que pour tirer en quelque sorte la moralité du fait qu'on l'avait condamné à retracer. « J'étais forcé par la

nécessité, écrit-il dans son Journal, de peindre un pareil tableau : Dieu a voulu qu'il restât en ébauche. Cependant l'idée de le terminer me revint, mais en introduisant dans cette scène tous les démons figurant à côté de cet horrible homme Alors, pour purifier et venger ce qui est à jamais sacré, j'aurais fait un groupe d'anges s'élançant vers les voûtes de la basilique et emportant le saint viatique. » Les descendants du duc d'Albe, qui, en commandant le tableau, avaient entendu le dédier à la gloire de leur aïeul, ne se seraient pas tenus pour fort satisfaits sans doute de cette manière d'interpréter les choses. En tout cas , l'équité historique y eût trouvé son compte aussi bien que la conscience du peintre, et l'œuvre , au lieu de n'offrir aux regards qu'un procès-verbal inutile, se fût élevée pour l'esprit à la hauteur d'un acte de justice, à la dignité d'un ensei-

gnement.

Pour Ingres, toutefois, les occasions ne se présentaient guère d'avoir à re viser ainsi les éléments d'un sujet de tableau proposé par autrui. Le plus souvent c'étaient les propositions mômes qui faisaient défaut, et si bien que le peintre ôHOEdipe, réduit à la condition de dessinateur de petits portraits, n'obtenait qu'à ce titre une sorte de crédit auprès des étrangers venus à Rome. Encore, pour se mettre en faveur et se procurer de ce côté quelques ressources, lui avait-il fallu d'abord la protection d'un domestique de place, qui, moyennant le prélèvement d'un écu

sur le prix de chaque dessin (]), se chargeait de recommander Ingres à ses propres clients. Malheureusement pour ceux-ci, il ne les accompagnait pas toujours à l'heure des pourparlers directs, et alors, faute d'avoir su ménager les justes susceptibilités de l'artiste , on s'exposait à recevoir de lui un accueil fort différent de l'humilité ou des empressements qu'on s'était attendu peut-être à rencontrer. « Est-ce ici que demeure le dessinateur de portraits? » lui demande en s'arrêtant sur le seuil quelqu'un qui venait prendre jour pour une séance. « Non, monsieur, répond Ingres, celui qui demeure ici est un peintre. » Et, cela dit, il ferme vaillamment sa porte aune visite qui, en s'annonçant en d'autres termes, aurait été saluée par lui comme un bienfait. Blâme qui voudra cet orgueil, aussi incapable de se dérober sous le respect humain que de fléchir devant l'adversité : nous ne savons y voir, quant à nous, que l'imprudence tout au plus d'une âme forte, et en tout cas une imprudence généreuse, puisqu'elle n'aventure ou ne sacrifie que les intérêts de celui qui la commet.

(1) Ce prix avait été fixé à huit écus (quarante-deux francs à peu près) pour un portrait en buste, à douze écns pour un portrait en pied. On sait quels chefs-d'œuvre ont été successivement livrés par Ingres en échange de ces modiques sommes et quels autres chefs-d'œuvre, aussi nombreux pour le moins, il a exécutés, à titre gratuit, d'après ses confrères ou ses amis. Ingres, vers la lin de sa vie, évaluait à plus de trois cents les portraits qu'il avait dessinés à partir des premières années de son séjour à Rome, et au chiffre de huit mille francs tout au plus l'ensemble des ressources que ses travaux en ce genre avaient pu lui procurer.

Ingres trouvait d'ailleurs dans la courageuse femme à laquelle il avait donné son nom un complice de ses résistances en face du malheur ou de l'oubli, comme il devait plus tard trouver dans un second mariage une sollicitude aussi tendre pour sa glorieuse vieillesse et le même dévouement à ce nom qu'il avait illustré (1). Les plus récents de ces souvenirs, il est vrai, ne sauraient appartenir encore au public. Le respect même qu'ils inspirent aux témoins des dernières années de M. Ingres commande presque le silence sur les soins dont elles ont été entourées ; mais des souvenirs plus lointains n'imposent pas une aussi stricte réserve : l'insistance sur les détails intimes ne court plus ici le risque de ressembler à une indiscrétion.

Les années que madame Ingres avait passées à Rome depuis qu'elle était venue de France, en 1813, s'y marier sur la foi d'engagements pris par des amis communs, ces années difficiles et déjà longues ne semblaient présager pour celles qui allaient suivre qu'une nouvelle succession d'inquiétudes et de privations. Il fallait que le pauvre ménage se résignât à continuer sur place l'épreuve si vainement tentée jusqu'alors : ou bien, s'il y avait ailleurs quelque chance de meil-

(1) Veuf de sa première femme, née Madeleine Chapelle, qu'il avait épousée le 4 décembre 1813 et qu'il perdit le 27 juillet 1849, Ingres épousa eu secondes noces, le 15 avril 1852, mademoiselle Delphine Rarnel, de la famille d'un de ses plus anciens et de ses plus intimes amis, M. Marcotte.

leure fortune, il était temps d'abandonner pour elle une situation de plus en plus incertaine. Le manque des ressources nécessaires pour un long voyage, la crainte de se retrouver, au bout de quatorze ans, presque aussi inconnu, aussi peu recommandé par le succès qu'on Tétait à l'époque du départ, tout interdisait la pensée d'un retour en France; mais, sans s'aventurer si loin, sans même quitter l'Italie, on pouvait essayer d'une autre vie que l'existence menée à Rome et d'un séjour moins dispendieux que celui de Paris. Ingres et sa femme vinrent donc en 1820 s'établir à Florence, où, jusqu'au jour éloigné de quatre ans encore qui devait récompenser tant d'efforts, tant de luttes par une première victoire, ils n'allaient rencontrer qu'une indifférence plus pénible et des difficultés plus graves que jamais.

Le nouveau milieu choisi n'était en effet rien moins que favorable à un artiste en guerre ouverte avec le faux esprit académique, à un franc ennemi des conventions et des abus que, sous prétexte de purismo, les imitateurs ultramontains de David travaillaient alors à faire prévaloir. En se fixant à Florence, Ingres trouvait sans doute dans les monuments du passé la confirmation de ses propres doctrines et de puissants encouragements pour sa manière de les mettre en pratique ; mais en regard de ces grands exemples, il trouvait aussi les fâcheux succès de M. Benvenuti et des siens. Le moyen d'acquérir quelque crédit auprès de gens plus qu'à demi convertis déjà par de pareils réforma-

teurs! et comment ceux-ci de leur côté laisseraient-ils impunément se produire un talent tendant par le fait à déconsidérer leur trompeuse habileté? Aussi les résistances intéressées ne manquèrent-elles pas plus que les erreurs naïves de l'opinion.

Seul parmi les artistes florentins, un homme, mieux inspiré d'ailleurs pour son propre compte et à tous égards plus digne de son origine qu'aucun d'eux, le sculpteur Bartolini, rendait hautement justice au mérite du peintre français. Il avait été autrefois, nous lavons dit, le condisciple d'Ingres dans l'atelier de David, et l'estime que dès le début il professait pour lui s'était accrue depuis lors en proportion des preuves de talent successivement fournies. En voyant arriver à Florence son ancien camarade , Bartolini s'était promis de tirer parti de sa présence pour déterminer dans la peinture une réforme analogue à celle qu'il poursuivait lui-même dans le domaine de la statuaire, ou tout au moins de provoquer la lutte entre le nouveau venu et ceux qui se prélassaient sans droit au premier rang. Par malheur, Bartolini avait en cela consulté ses désirs plutôt que les moyens d'action dont il pouvait disposer. Encore dépourvu à cette époque d'influence personnelle , fort mal vu des prétendus maîtres contemporains qu'il ne ménageait pas plus dans ses propos qu'il ne les respectait, eux et leurs exemples, dans ses œuvres, il dépensa en réalité pour la cause de son ami un zèle à peu près inutile. Peut-être le résultat le plus clair des démar-

ches tentées par Bartolini est-il le beau portrait du statuaire, qu'Ingres peignit alors en souvenir de tant de bon vouloir, comme une autre toile admirable, le portrait de Madame Leblanc , rappelle et récompense aujourd'hui l'intérêt affectueux témoigné au peintre pendant ces cruels moments par une famille française établie à Florence (l).

Aussi à court de travail pour son pinceau qu'aux plus mauvais temps de son séjour à Rome, condamné même de ce côté à une inaction presque complète, Ingres, pour vivre et pour faire vivre sa femme, se trouvait donc obligé de nouveau de recourir à son crayon : ressource bien précaire toutefois, bien insuffisante, car ici les occasions de dessiner de petits portraits ne se présentaient pas comme à Rome , où elles résultaient de l'affluence des étrangers. Il fallait se contenter des tâches que procurait de temps à autre soit la bienveillance personnelle du ministre d'Autriche, soit l'amitié ou la libéralité bien inspirée assurément de quelque compatriote. Lorsqu'on voit aujourd'hui les admirables dessins qu'il était possible alors d'acquérir pour quelques écus, on se demande comment il ne s'est pas rencontré plus de gens

(1) Il n'y a que justice à ajouter ici le nom de M. le comte Amédée de Pastoret aux noms des rares personnes dont l'amitié ou les encouragements adoucirent pour Ingres les rigueurs de ce séjour à Florence. Chargé dès 1820, par M. de Pastoret, de peindre le petit tableau qui représente Y Entrée de Charles V à Paris, Ingres dut un peu plus tard à l'intervention officieuse du môme protecteur la commande par l'administration des beaux-arts en France du Vœu de Louis XIII.

pour profiter dune pareille bonne fortune , comment il arrivait au dessinateur de chômer non de parti pris, mais faute de modèles. Rien de plus étrange en effet, et pourtant il y eut un jour où la besogne qui lui avait manqué si souvent ne vint s'offrir à lui que trop abondante et pour trop longtemps assurée.

Un Anglais de qui Ingres avait dessiné le portrait s'était mis en tête de réunir, tracées par le même crayon, les images des divers membres de sa famille, de ses amis, de tous ceux qui à quelque titre, à quelque degré que ce fût, intéressaient sa tendresse ou ses souvenirs. Pour cela, il proposait à l'artiste de l'emmener en Angleterre, d'affermer en quelque sorte son talent pendant deux années, au bout desquelles une somme importante, garantie d'avance par un contrat, permettrait à ce talent de reprendre sa liberté et de s'employer à sa guise. Ingres était bien près de consentir : sa femme n'hésita point à refuser. Matériellement avantageux, le marché avait à ses yeux cet inconvénient bien autrement considérable d'amoindrir l'autorité morale de celui qui l'aurait accepté, de lui interdire momentanément toute entreprise plus digne de lui, tout espoir de réussite prochaine dans la sphère où il lui appartenait principalement d'agir. C'était assez pour couper court à la négociation entamée : aussi madame Ingres s'empressa-t-elle de la rompre. Or, quand on songe que celle qui portait si haut devant autrui l'orgueil d'un nom qu'elle sentait promis à la gloire, que cette

même femme si prompte en pareil cas à la suscepti bilité et aux dédains, descendait dans le secret de sa vie domestique aux occupations les plus humbles, aux plus pénibles soins; quand on se souvient par exemple que, faute de pouvoir en payer la façon, elle taillait et cousait de ses mains les habits de son mari, que, pour augmenter d'autant la petite somme destinée à l'achat des couleurs et des toiles, il lui fallait chaque jour diminuer quelque chose sur le prix du frugal repas quelle préparait elle-même, — le respect pour une aussi ferme confiance dans un talent encore méconnu s'accroît du sentiment qu'inspire tant de désintéressement personnel. Madame Ingres n'a pas seulement suivi dans la voie des épreuves et des sacrifices le grand artiste qui l'avait associée à son sort; elle y a marché côte à côte avec lui, elle l'y a devancé quelquefois pour le préserver d'un péril ou pour l'encourager par ses propres exemples. Le moins qu'on puisse dire d'elle, c'est que par la clairvoyante énergie de son cœur, par la seule force de ses instincts, elle éleva le dévouement au niveau d'une vertu de l'intelligence, comme à force d'abnégation elle sut, dans l'extérieur de sa vie, relever et presque ennoblir des habitudes modestes peut-être jusqu'à l'excès de la simplicité.

Bien lui prit, au reste, de n'avoir ni désespéré ni douté. Dans cette ville de Florence, si inhospitalière jusque-là pour le talent du maître, malgré tant d'obstacles, de déceptions et de retards, le moment était

venu où une œuvre d'un éclatant mérite allait enfin avoir raison des injustices subies sur place aussi bien que des injustices ou des oublis du debors. Encore une dernière lutte, encore quelques mois d'obscurs efforts et de privations, et Ingres, désormais à l'abri du besoin , prenait, pour ne plus la perdre , possession de la renommée. Bientôt les applaudissements qui avaient accueilli à Florence l'apparition du Vœu de Louis XIII se renouvelaient à l'Exposition de Paris, et l'auteur de ce noble ouvrage, hier exilé, pauvre, à peu près ignoré, rentrait presque en triomphateur dans son pays, où un avenir prochain lui réservait des succès plus brillants encore et des tâches mieux appropriées aux inclinations de son talent.

Le Vœu de Louis XIII marque donc, à vrai dire, dans la carrière d'Ingres le point de départ, j'entends la première victoire publique du maître , le premier grand succès obtenu. Ingres, à cette époque (1824), avait atteint déjà, dépassé même l'âge de quarante ans; il avait produit, sans compter ses portraits, bon nombre des tableaux qui devaient un jour honorer le plus sûrement son talent et son nom; mais, sauf la sympathie de quelques jeunes peintres insurgés à leur manière contre le despotisme académique, sauf l'attention et les éloges accordés à ses ouvrages par plusieurs des élèves de Guérin, par Eugène Delacroix

et Scheffer en particulier, il n'avait rencontre encore dans son pays que l'indifférence ou le dédain. Une fois seulement, lorsque la Chapelle Sixtine avait paru au Salon de 1814, on s'était un peu départi de ces rigueurs envers un homme que la critique du temps jugeait d'ailleurs, pour ce fait, capable de « devenir un peintre de genre agréable » . Pour tout le reste , qu'il s'agît à ce même Salon de Don Pedro de Tolède, ou, aux Expositions suivantes, de Y Odalisque, du Maréchal de Berwick et de Y Entrée de Charles V à Paris, la foule ne s'en occupait guère, et les connaisseurs attitrés s'en moquaient. Il est sans exemple, au moins dans notre école, qu'un grand peintre ait été aussi longtemps méconnu, et qu'une vie destinée à s'achever au milieu des respects unanimes se soit continuée presque jusqu'à la limite d'un demi-siècle sans autre récompense que l'estime de quelques esprits indépendants ou les encouragements obscurs de quelques amis. Poussin, Prud'hon lui-même, si tardive qu'ait été sa renommée, Poussin et Prud'hon ne s'étaient pas vus condamnés à de pareils ajournements. Quant à Lesueur, à Lebrun, à David et à ses principaux élèves, tous avaient conquis une haute situation et maîtrisé l'opinion publique bien avant l'âge où le peintre du Vœu de Louis XIII semblait pour la première fois produire ses titres et mériter un commencement de réputation.

Quoi qu'il en soit, les méprises venaient de cesser. Le Vœu de Louis XIII , exposé au Salon de 1824,

n'avait trouvé que des admirateurs ou tout au moins des juges bienveillants, même dans le camp des artistes les plus dévoués à la cause du pur classicisme, même parmi les écrivains les plus habitués à confiner le talent des peintres et les devoirs de la peinture dans la stricte imitation de la manière de David. A l'exemple de Paris, la ville de Montauban s'émut de l'apparition d'une œuvre dont le succès d'ailleurs l'intéressait si directement, et lorsque Ingres, après une absence de trente ans, se retrouva dans ces murs qu'avait connus son enfance, il y fut reçu avec les empressements et les hommages dus à un homme désormais célèbre. Ce fut la seule fois, au reste , qu'il revit sa ville natale, bien que jusqu'à la fin il eût gardé pour elle un attachement très-vif et qu'il eût même songé quelquefois à aller y passer les dernières années de sa vieillesse (1). Ingres a voulu du moins qu'après lui

(1) En 1838, il écrivait à l'un de ses pins chers amis, M. Gilibert : « Souvent dégoûté de tout, attristé, ulcéré, souvent j'ai pensé à Montauban, à y aller vieillir auprès de toi, de nos amis!... Nous en faisons avec ma bonne femme de petits châteaux en Espagne qui nous rendent heureux. Là, me revoir une bonne fois, sans bruit, réhabitant de notre jolie ville, jouir de son beau climat et de tout ce que la nature y prodigue! » Et, un peu plus tard, en 1843 : « Envoie-moi donc quelques croquis d'un pays qui m'est si cher et dont je suis proscrit ! Ma bonne femme et moi nous faisons bien souvent le projet d'y aller faire une apparition. Nous avons pensé à descendre d'abord chez toi, à la campagne, <:t moi, incognito, avec des moustaches s'il le faut, aller à quatre heures du matin visiter les lieux si chers de notre enfance. » — Si sincères toutefois que fussent ces désirs au moment où il les exprimait, Ingres en revenait bien vite à reconnaître qu'il lui serait impos-

quelques-uns de ses tableaux, ses nombreuses études et tous les objets d'art qu'il possédait fussent réunis dans Fhôtel de ville de Montauban pour y perpétuer le souvenir de son origine et les traditions de sa gloire; il a voulu que le tout, légué par lui, eût sa place dans les salles de cet ancien palais épiscopal dont son père avait autrefois sculpté les lambris, où, sous le règne de Louis XVI, il avait été lui-même accueilli avec bonté par l'évêque, M. de Breteuil. Ainsi le Jésus au, milieu des docteurs, une des dernières œuvres du maître , est venu orner le salon où, près de quatre-vingts ans auparavant, celui qui devait un jour signer cette toile de son nom illustre avait été complimenté sur son talent naissant de musicien (1); ainsi les travaux successifs résumant cette vie si bien remplie ont été rejoindre là où elle ne s'est pas écoulée ce qui subsiste de ses premières promesses et des souvenirs lointains de ses débuts.

L Apothéose d' Homère , peinte en 1827 pour la décoration d'une des salles du musée Charles X, vint mettre le sceau à la réputation d'Ingres et démontrer

sible de s'accommoder de la vie de province, et, comme il l'écrivait à un autre de ses amis au retour d'une petite excursion en Normandie, « qu'il n'y avait pour lui, malgré la terrible vie de Paris, que Paris d'habitable ou l'Italie. » Voir à Y Appendice (M) une lettre à M. Marcotte, en date du 28 juillet 1850.

(1) Ingres aimait à se rappeler les applaudissements que lui avait valus, en 1788, certain air de la Fausse Magie chanté un soir devant l'évêque, entouré des officiers de sa maison. Pour que la compagnie ne perdît rien du spectacle, on avait placé le petit chanteur debout sur un haut tabouret.

avec plus d'éclat encore que le Vœu de Louis XIII la rare élévation de son talent. Nous nous bornerons à rappeler le fait. Il semblerait aussi superflu de louer aujourd'hui une œuvre consacrée par l'admiration de tous qu'il serait inutile de la décrire. Qui ne connaît, qui n'a présente à l'esprit cette noble scène? Qui ne sait que dans aucun tableau appartenant à notre école, l'imitation de la majesté antique n'apparaît moins qu'ici entachée de pédantisme, ni la fermeté du style moins voisine de la sécheresse? Notre école n'avait rien produit de pareil, avons-nous dit : oui, si l'on considère dans V Apothéose d'Homère la beauté souveraine de l'exécution, cet incomparable mélange d'ampleur et de finesse; mais, au point de vue de la composition, de l'interprétation morale du sujet, on trouverait dans l'art de notre pays, comme dans notre littérature, des précédents à cette faculté de s'approprier pleinement les sentiments et les inspirations antiques. Bien plus, c'est là surtout, c'est uniquement là qu il faudrait les chercher. En ressuscitant ainsi l'esprit et les mœurs d'un passé dont tant de siècles nous séparent, Ingres ne faisait que continuer une des traditions, qu'exploiter à sa manière un des privilèges du génie national. Il renouvelait les fécondes tentatives d'André Chénier dans le domaine de la poésie, ou celles que dans la peinture même d'autres maîtres français avaient accomplies avant lui. Avec des formes plus pures et une expression du beau à la fois plus aisée et plus pénétrante, VJpo-

théose d'Homère appartient par le fond des intentions à la même famille que le Testament d'Eudamidas, de Poussin, et que la Mort de Socrate, de David. Des œuvres aussi savamment, aussi profondément pensées, ne se rencontreraient certainement pas ailleurs, et l'honneur n'est pas médiocre pour l'école française d'avoir légué au monde les trois compositions les plus fortes, les plus véritablement antiques que les souvenirs de l'ancienne Grèce aient inspirées à l'art moderne. En achevant d'assurer au maître une place à côté des peintres les plus renommés de l'époque, le succès d'Homère avait eu cet autre résultat de peupler l'atelier d'Ingres de nombreux élèves et d'ajouter par conséquent l'influence d'un chef d'école au crédit d'un homme si bien recommandé par ses œuvres auprès du public. Déjà, peu après son retour d'Italie et son élection à l'Institut (1825), Ingres s'était décidé à entreprendre l'éducation de quelques jeunes artistes, de M. Amaury-Duval entre autres, le seul survivant aujourd'hui de ces premiers disciples. Toutefois il n'y avait là encore qu'un moyen d'action et d'enseignement trop limité pour intéresser fort sérieusement l'avenir de l'art national. Une plus vaste perspective s'ouvrait devant lui. Le moment et l'occasion étaient venus pour le maître d'initier ou de convertir à sa doctrine beaucoup de ceux qui dans quelques années seraient appelés à leur tour à diriger le goût public : il lui appartenait, non pas de susciter de grands artistes, — Dieu seul est en possession de ce secret, —

NOTICE BIOGRAPHIQUE. h\)

mais d'instruire des intelligences studieuses, de développer ou de prémunir des talents, d'élever en un mot le niveau de l'art contemporain ou d'en consolider l'édifice en l'étayant de principes sûrs et de solides traditions. On sait avec quel succès Ingres s'acquitta de cette tâche pendant les années malheureusement trop courtes qu'il y consacra, et quel utile empire il exerça non-seulement sur Ilippolyte Flandrin, sur M. Lehmann, sur Théodore Chassériau à son meilleur moment, sur quelques autres encore parmi ses élèves les plus éminents , mais aussi sur la plupart de ceux qui, à l'époque où nous sommes, protestent dans la peinture murale ou dans la peinture de portrait contre les vulgaires entreprises du métier. — Hélas! ces protestations seraient autrement nombreuses, autrement efficaces, et les périls qui les provoquent bien moins menaçants, si au lieu de remplir durant huit années à peu près ses fonctions de professeur, Ingres les avait continuées au delà de cette courte période. Puisqu'il réussit en si peu de temps à former un nombre considérable de talents sérieux, à les aguerrir pour le reste de leur vie contre les menues séductions de l'esprit ou de la pratique, qu'eût- ce été, si l'on suppose le maître gardant jusqu'au bout son rôle et exerçant pendant trente ans encore son autorité ! On peut dire sans exagération que de sa retraite prématurée datent dans notre école l'abaissement progressif des tendances et des œuvres, l'incertitude des doctrines et Fimpuis-

sance, même chez les mieux intentionnés, de suppléer au néant de l'éducation première ou de corriger les souvenirs d'un enseignement défectueux. En s'isolant ainsi bien avant l'heure , Ingres, il faut l'avouer, a donc eu le tort de méconnaître une partie nécessaire de sa mission; il s'est, par exception, dérobé à un devoir. Ni le soin de son propre repos, ni les défections, l'ingratitude même, comme il disait (1), de quelques-uns de ses élèves, ne suffisaient pour justifier une pareille résolution et pour ôter d'avance à la génération qui allait suivre le droit d'éprouver les regrets que nous exprimons aujourd'hui. — Mais revenons au temps où le maître, loin de concevoir la pensée d'une abdication, ne songeait encore qu'à élargir le cercle de son influence et à user libéralement de son pouvoir.

Les enseignements d'Ingres, à l'époque où il les répandait par l'exemple direct et par la parole

(1) Ingres écrivait de Rome, en 1836, à M. Gatteaux, avec plus de mauvaise humeur au fond que de justice envers les autres et envers luimême : « Vous me parlez de réputation à continuer à l'avenir dans des élèves, et, aujourd'hui, dans les pensionnaires soumis à ma direction. Quant aux premiers, il y a longtemps que j'en suis justement dégoûté. Imbécile que j'ai été! Je me suis dépouillé de mon talent pour les en revêtir, j'y ai peut-être perdu une partie de ma santé, et, pour quelques bons [comme les hommes d'ailleurs supportent les bienfaits et la reconnaissance), j'ai fait d'horribles ingrats. Quant aux seconds, je fais ici le bien par conscience et par état, mais nullement par inclination... Soyez tranquille cependant. L'habitude de bien parler de mon art, mes principes sûrs, mes doctrines sévères, amèneront naturellement le bien que vous attendez de moi. Soyez content : je crois être assez bien compris, assez bien secondé, et cela sans le moindre effort. »

(1827-1834), n'étaient pas seulement sains et hautement profitables en eux-mêmes. A ce mérite intrinsèque se joignait celui qu'ils empruntaient des circonstances, et l'on n'en apprécierait qu'incomplètement les bienfaits si l'on ne tenait compte des luttes engagées alors, des partis contraires qui se disputaient le champ de l'art français. D'un côté, ce qui subsistait des traditions académiques représentées dans la pratique par les derniers disciples de David et dans la théorie par Gros, uniquement préoccupé à cette époque du désir d'expier, par ce qu'il appelait « le pur enseignement classique » , l'indépendance de ses premiers actes et les anciennes hardiesses de son génie ; de l'autre côté, les volontaires ou les chevaliers errants de la nouvelle école, les esprits débarrassés des préjugés mais flottant entre toutes les croyances, impatients de la tyrannie jusqu'à l'affranchissement de toute règle. Quoi de plus opportun dès lors qu'une doctrine qui, en désabusant les jeunes artistes de la routine, les préserverait en même temps des entraînements opposés , des aventures? Quel meilleur moyen pour rétablir la concorde et ramener l'école à une foi commune sans lui interdire l'espoir des conquêtes partielles et des progrès, que de montrer ce qu'il peut y avoir d'idéal dans le réel et de vrai dans l'art le plus raffiné, que de prescrire à la fois le respect des grands exemples fournis par la peinture ou par la statuaire et l'étude

directe, sincère, continuelle de la forme vivante?

Nous avons eu déjà l'occasion de le rappeler ailleurs, les monuments de l'antiquité et de la renaissance envisagés en face, sans les détours de l'esprit systématique , — la nature expliquée par ces commentaires admirables, mais avant tout franchement et ingénument sentie, — le dédain des recettes et le culte des hautes traditions, la haine des réalités vulgaires et la passion des vérités caractéristiques, — tels étaient les principes sur lesquels Ingres avait fondé son enseignement : enseignement tout contraire , on le voit, à celui qu'entendaient maintenir les apôtres de la vieille méthode, dangereux même aux yeux de quelques-uns parce qu'il tendait, disaient-ils, à déconsidérer la beauté idéale et à installer dans Fart la bizarrerie sous prétexte de franchise : principes aussi opposés pour le moins à l'évangile romantique, qui faisait, comme on sait, assez bon marché de la correction ou de l'élégance des formes pour attribuer une importance principale à l'élément dramatique et au coloris.

La place à part qu'Ingres avait conquise comme peintre en môme temps novateur et défenseur des règles, il la gardait donc comme chef d'école, comme précepteur des jeunes talents qu'il fallait, à ce moment de crise, isoler jusqu'à un certain point des deux partis en lutte et fortifier pour la résistance, tout en les stimulant au progrès. De là, il est vrai, de la part du maître quelque intolérance apparente dans ies jugements portés sur les affaires du dehors,

quelque semblant de despotisme dans le régime intérieur auquel il soumettait ses élèves; de là aussi, dans les termes, certaines exagérations, certaines contradictions même, justifiées en réalité par la diversité des erreurs individuelles , des défauts qu'il s'agissait de combattre un à un. Impatienté, par exemple, de voir tel de ses élèves reproduire avec roideur les formes du modèle, Ingres pouvait s'écrier un jour : « Mais remarquez donc qu'il n'y a que des lignes courbes dans la nature », ■ — sauf à proclamer, quelques jours plus tard, et en face d'un procédé de dessin tout contraire, que dans cette même nature « ce qui prédomine, ce sont les lignes droites, les grandes et belles lignes droites » . Ingres , le cas échéant, exagérait ainsi le correctif en raison de l'abus technique ou, comme il le disait lui-même dans un sens plus général, « la dose d'antidote en proportion du poison insinué de longue main dans les veines de notre école » ; au fond, il restait invariablement fidèle à ses croyances, à sa doctrine, à l'unité des principes qu'il avait entrepris de faire prévaloir. Si, pour accélérer la réforme voulue, il le prenait parfois sur un ton moins persuasif qu'impérieux, si, au risque de paraître se démentir, il exigeait de l'un la confiance dans un fait qu'il venait de nier à peu près devant l'autre, — le tout, approprié aux besoins de chacun, n'intéressait que les moyens d'action, sans entamer l'autorité théorique des choses, sans rien altérer ni compromettre, au point de vue des vérités générales,

des conditions prescrites à l'art et des devoirs qui lui

sont imposés.

A quoi bon insister au surplus? Pourquoi essayerions-nous à nos propres risques de résumer la doctrine du maître, à côté des pages qui en exposent authentiquement les principes et nous en rendent le texte original? Quelques-unes des paroles mêmes d'Ingres, pieusement recueillies au moment où elles venaient d'être prononcées et que nous avons reproduites à notre tour dans ce volume, quelques-uns de ses préceptes sténographiés pour ainsi dire par ceux à qui il les adressait, en apprendront plus à cet égard que toutes les phrases après coup, et mettront en relief avec une autorité sans réplique ce que de longues dissertations arriveraient tout au plus à faire pressentir.

Tandis qu'Ingres travaillait ainsi à convaincre les jeunes artistes par la vigueur de son langage et la puissance de son enseignement, il poursuivait aussi l'exécution de l'œuvre qui, dans sa pensée, devait avoir sur l'opinion une action décisive. Le Martyre de saint Symphorien, commencé peu après l'achèvement de Y Apothéose (C Homère , allait bientôt être terminé : on en parlait d'avance comme d'un tableau plus important qu'aucun des ouvrages précédents du maître et destiné à un succès plus vaste encore. Inpres lui-même, arrivé au bout de sa tâche, comptait sur une pleine victoire, sur le triomphe éclatant des doctrines qu'il avait entendu cette fois résumer et

définir de manière, disait-il, « à trancher la question » . L'accueil fait au Saint Symphorien ne répondit que très-incomplétement à cette attente. Mal compris par la critique et par la foule, qui ne surent guère y voir lune et l'autre qu'un encombrement de lignes et de formes tourmentées, ce tableau, ce « maître tableau >* , comme Ingres l'appelait encore à trente ans d'intervalle avec un mélange de ressentiment et de légitime orgueil, n'excita, même chez les artistes, qu'une surprise voisine du désappointement ou tout au plus qu'une admiration inquiète. Sauf les élèves d'Ingres et un petit nombre de peintres au premier rang desquels Decamps n'hésitait pas à se montrer, personne n'osa se compromettre ouvertement ; personne ne fut bien sûr de ne pas se tromper en reconnaissant dans la robuste majesté de ce style tout autre chose que de l'emphase, dans la grandeur même des fautes çà et là commises la marque et la preuve d'un grand esprit, d'un talent capable, comme tous les talents supérieurs, d'erreurs excessives aussi bien que de hauts faits exceptionnels. Bref, il y eut là pour Ingres un véritable insuccès, dont il eut le tort d'ailleurs de s'émouvoir beaucoup trop, et surtout de se venger avec une persistance qui devait tourner non-seulement au détriment de sa popularité personnelle, mais au préjudice même de notre école et de ses progrès.

En jurant de ne plus reparaître au Salon, — serment trop bien tenu, puisque, à l'exception de l'Expo-

sition universelle de 1855, aucune exposition ouverte par l'Etat ne s'enrichit plus de ses œuvres, — Ingres laissait le champ libre aux talents médiocres ou aux faux talents, dont il lui aurait appartenu de faire justice. En outre, il privait d'encouragements et de secours les talents de bonne volonté ou les esprits encore incertains, ceux qui à demi séduits par les sophismes, à demi attirés vers la vérité, n'attendaient peut-être pour être persuadés tout à fait qu'une occasion et l'empire d'un grand exemple. Qui peut dire l'influence qu'Ingres aurait exercée sur l'école française et sur le goût public, si, au lieu de demeurer pendant plus d'un quart de siècle éloigné du théâtre des luttes, il y était revenu d'année en année pour défendre le bon droit et punir les usurpations ou les jactances, pour faire, sous les regards de tous, acte de chef et de maître, comme il en avait le pouvoir et le devoir? Cette retraite fut à notre avis un malheur et une faute : malheur d'autant plus regrettable qu'il coïncida au début avec la clôture de l'atelier où tant de nouveaux élèves auraient pu, après ceux qui les y avaient précédés, recevoir des leçons dont dépendaient en grande partie le sort futur et l'honneur de l'art national. Non content de se venger du public parisien en lui dérobant à l'avenir ses travaux, le peintre de Saint Sympliorien avait voulu, dans le présent, isoler jusqu'à sa personne de tout commerce avec ce Paris où il ne comptait plus, disait-il, que des ennemis; et vers la fin de 1834 il se mettait en

route pour aller remplacer à Rome Horace Vernet dans les fonctions de directeur de F Académie de France. Si, en reprenant le chemin de cette ville où il avait vécu autrefois pauvre et méconnu, Ingres avait emporté le souvenir d'un récent succès obtenu dans son pays , s'il était rentré à la villa Médicis consacré en quelque sorte par le triomphe qu'il se promettait encore peu de mois auparavant, il y aurait eu pour lui un plein dédommagement aux épreuves d'un autre temps et comme une glorieuse contre-partie des anciennes injustices; mais, après l'échec qu'il venait de subir et dont il s'exagérait la portée, Ingres revenait à Rome en mécontent, presque en fugitif; malgré le titre dont il était revêtu, malgré la satisfaction qu'il croyait éprouver à se sentir loin de la France, il souffrait à la fois par tout ce qu'il laissait derrière lui et par la dignité incomplète à ses yeux de l'existence qu'il était venu chercher en Italie. îl en fut à peu près ainsi tant que durèrent ses fonctions de directeur de l'Académie (1). Partagé entre le besoin de produire et la crainte de s'exposer à de nouvelles offenses s'il appelait la lumière sur ses travaux, tantôt préoccupé de l'oubli où il se supposait tombé, tantôt irrité contre ceux de ses amis qui pouvaient concevoir la pensée d'un danger quelconque pour sa renommée, Ingres avait beau faire, il ne réussissait

(1) Voyez à la suite de cette Notice le chapitre intitulé : Ingres peint par lui-même.

pas mieux à se désintéresser, à se distraire des souvenirs de la France qu'à s'accommoder de son volontaire exil. Les lettres qu'il adressait alors à un artiste qui fut jusqu'à la fin le conseiller le plus affectueux et le plus fidèle compagnon de sa vie, laissent deviner ce malaise intime, et sous la fierté du langage ces secrètes inquiétudes de l'esprit. « Vous me parlez, écrivait Ingres à M. Gatteaux, de mon exemple, de ce que je dois faire pour reprendre à Paris la place qui m'appartient. L'ai-je donc perdue, cette place? Les ouvrages qui constituent l'homme ne se perdent pas, et je me trouve, moi, assez bien de réputation et de position. Je ne veux plus rien, je ne demande plus rien. Le jour où j'ai quitté Paris, j'ai rompu pour jamais tout pacte avec ce qui pourrait le moins du monde me rapprocher du public. Je ne suis plus peintre que pour moi, je peindrai ou je ne peindrai pas, je m'appartiens enfin, et je ne veux appartenir qu'à moi. Rien ne peut m'enlever cette situation, que j'ai acquise, Dieu merci, à la pointe de l'épée. » Ingres, fort heureusement, même pendant cette période de prétendu égoïsme, ne fut pas « peintre que pour lui » . Non-seulement il envoya successivement, pendant les six années de son séjour à Piome, ou il rapporta lui-même en France Stratonice, la petite (Ma lise/ ue, la Vievcje à l'hostie et le portrait de Cherubini; mais les jeunes talents qu'il avait la mission de diriger se ressentirent tous, à leur grand profit, de son zèle et de son influence. Sans parler des tableaux

d'Hippolyte Flandrin(l) et des sculptures de Simart, les envois à cette époque des pensionnaires de l'Académie, peintres ou statuaires, architectes ou graveurs, musiciens même, vinrent attester Faction bienfaisante du maître et les progrès qu'elle avait déterminés : comme la Stratonice, publiquement exposée pendant quelques jours dans le palais des Tuileries, démontra aux regards les moins clairvoyants quels progrès Ingres avait accomplis pour son propre compte dans le sens de la grâce pathétique et de la délicatesse. L'admiration excitée par cette toile exquise expia en partie l'accueil fait, six ans auparavant, au Saint Symphorien, et lorsque, au commencement de 1841, Ingres revint à Paris, il y rentrait pour n'y plus rencontrer que des respects unanimes,

(1) On sait trop bien ce que furent dans leurs rapports de maître à élève, Ingres et Hippolyte Flandrin, pour qu'il ne soit pas superflu d'ajouter quelque commentaire au rapprochement de ces deux noms. Il nous suffira de transcrire le passage d'une lettre qu'Ingres adressait à M. Gatteaux à l'époque où Flandrin venait de terminer son dernier envoi, Jésus-Christ et les petits enfants, et où il allait quitter Rome pour revenir à Paris : «< Je ne vous parle presque jamais de nos expositions de pensionnaires, parce que je veux toujours vous laisser libre quand vous verrez les ouvrages à Paris. Je puis vous dire cependant que mon Flandrin s'est surpassé et que c'est véritablement un jeune maître qui vous arrive. Son beau talent et les qualités si honorables de ce digne jeune homme me le font chérir comme un ami. » Quelques mois plus tard, Ingres écrivait encore à M. Gatteaux : « A propos de Flandrin, je vous remercie des soins que vous avez eus de ce jeune noble artiste. Certes on aurait pu être plus généreux quant au prix qu'on a mis à son tableau ; mais c'est toujours ainsi que fait la grande nation. Ceci est une réflexion d'Ingres. Le modeste Flandrin, suivant ses sentiments, ne songera à rendre que des actions de grâces. »

pour occuper jusqu'au dernier jour une place aussi sûrement au-dessus des rivalités qu'à l'abri des injustices ou des caprices de l'opinion.

A l'exception de quelques souvenirs de deuil, et surtout du vide fait par la mort dans l'existence du maître lorsqu'elle le sépara en 1849 de sa digne et courageuse femme (1), la biographie d'Ingres pendant ces vingt-six dernières années se réduirait tout entière à la nomenclature des travaux qui se succédèrent depuis le portrait du Duc d'Orléans et les cartons pour les vitraux de la chapelle de Saint-Ferdinand jusqu'à Y Apothéose de Napoléon Ier , jusqu'à cette œuvre plus récente encore, cette seconde et complète édition de Y Apothéose d'Homère qu'Ingres achevait à un âge où Titien et Michel-Ange lui-même avaient vu leur génie s'éteindre ou leurs forces s'anéantir. Nous ne nous imposerons pas d'ailleurs la tâche inutile de rappeler ici chacun de ces travaux, pas plus que nous n'essayerons d'en commenter l'ensemble par des éloges. « Toute louange, dit quelque part Bossuet, languit auprès des grands noms » : le nom d'Ingres est de ceux qui portent avec eux leur éloquence, comme les œuvres qui l'ont immortalisé défient par leur autorité l'analyse et découragent par leur beauté la parole. Qu'il nous soit permis seulement de rechercher dans un des derniers tableaux du maître une

(1) Voyez au sujet de cette perte et de l'amère douleur qu'Ingres en ressentit, les lettres écrites par lui à M. Lehmann et à M. Reiset. — Appendice (L et L\)

preuve nouvelle de la fixité de ses croyances et de l'immuable sincérité de son génie. Rapprocher la Source de YOEdipe, n'est-ce pas montrer chez Ingres, à un demi-siècle d'intervalle, la même ardeur pour les nobles vérités, et, dans les moyens d'expression, le même goût, la même puissance? N'est-ce pas résumer dans ses deux termes extrêmes toute une vie sans démenti d'aucune sorte, toute l'histoire d'un talent aussi opiniâtrement fidèle à sa propre gloire qu'aux principes qui l'avaient d'abord inspiré?

Des nombreuses œuvres qu'Ingres a laissées, la Source est peut-être la plus séduisante, celle qui se recommande le mieux au regard par la conciliation et l'harmonie des diverses qualités pittoresques. La pureté des contours, l'ampleur et la finesse du modelé, la perfection de la forme, pour tout dire, ne constituent en effet que la moitié des titres appartenant à cette charmante figure. Le coloris est partout si délicat, il garde une si juste mesure entre l'indépendance excessive et la servilité, entre la négation du vrai et l'imitation absolue du réel, qu'on ne sait ce qu'il faut admirer le plus de cette franchise sans indiscrétion ou de cette réserve sans mensonge. Supposez par impossible que le peintre de la Source ait choisi pour les tons une gamme plus intense ou plus variée, qu'il ait voulu simuler par la couleur tous les phénomènes extérieurs de la vie : l'image, en reproduisant plus exactement le fait, aurait perdu sa signification intime, et, jusqu'à un certain point, sa vraisemblance.

En s'animant davantage, elle serait devenue poétiquement moins vraie, et, en tout cas, pittoresquement moins pudique. Au lieu d'austères nudités, chastes en raison de leur apparence immatérielle, on n'aurait devant les yeux qu'un corps dévêtu, au lieu d'une figure idéale qu'un portrait vulgaire, au lieu dune création de l'art, en un mot, qu'une effigie de la beauté. La Source, telle que le pinceau d'Ingres l'a définie, participe à la fois des souvenirs de la nature et de l'inspiration mystique. Ce n'est ni une femme, ni une héroïne mythologique à la façon des nymphes ayant un nom et une histoire : c'est en quelque sorte une formule, une personnification générale de la jeunesse, de la grâce naïve , de la virginité de l'âme et des sens. Malheur à celui dont l'esprit, en face d'une œuvre pareille, se laisserait souiller par quelque pensée suspecte, dont les lèvres oseraient murmurer autre chose que l'expression d'une pure admiration! Autant vaudrait se souvenir de Rabelais en lisant Virgile ou Théocrite, ou tourner en chanson de table une idylle d'xVndré Ghénier.

Encore une fois, si vraie qu'elle soit dans un certain sens, si belle que nos yeux la voient, la Source représente un être au-dessus ou en dehors de l'humanité. Un écrivain, très-accessible en matière de peinture aux émotions poétiques et très- habile à les traduire (1), a dit de la figure peinte par Ingres quelle

(1) M. Paul de Saint-Victor.

avait u une âme végétale » • Le mot est délicat et juste. Où trouver en effet la trace d'une passion, d'une inquiétude, l'indice même d'une pensée, sur ces traits épanouis par un sourire involontaire, comme les pétales d'une fleur par la lumière et la chaleur du jour? Comment supposer cjue ce front et ces yeux connaissent d'autres joies que les bienfaits de l'atmosphère, d'autre rêve que le retour attendu du crépuscule ou de l'aurore, d'autres larmes que les perles de la rosée? Non, cette grâce placide dans la physionomie, dans l'attitude et dans le geste, cette vie s'ignorant elle-même et qu'on dirait enracinée au sol, cette sérénité tout instinctive ne saurait être troublée ni par un mouvement du cœur ni par une préoccupation de l'esprit. Sous ce blanc épidémie, ce n'est pas le sang qui circule, c'est la sève qui donne aussi à l'iris d'eau ou au narcisse sa chaste parure et son éclat : c'est un agent de la volonté divine encore , mais cet élément mystérieux vivifie les fibres et le port d'une sorte d'élégante plante humaine, plutôt qu'il n'alimente l'existence intime et la vigueur d'un être organisé comme nous. Voilà, entre autres difficultés vaincues, ce que le pinceau d'Ingres a su rendre avec une habileté exquise : voilà ce qu'il nous fait pressentir parla finesse du dessin aussi bien que par l'expression de la physionomie, par les accords partiels aussi bien que par l'harmonie générale, par la limpidité enfin d'un ensemble presque monochrome comme par le coloris subtil et la fraîcheur nuancée des détails.

Ci- INGRES.

Un jour viendra, et ce jour est prochain peut-être, où l'on s'étonnera de nos admirations actuelles, de nos complaisances tout au moins pour tels talents dont nous aurons consenti à choyer les caprices, à sanctionner même les plus vicieuses entreprises. Certaines jactances pittoresques dont, volontairement ou non, nous aurons été les dupes, certains fiévreux défis au bon sens où nous aurons cru reconnaître des signes d'inspiration saine et de force, seront, à un moment donné, jugés pour ce qu'ils valent, et perpétueront les souvenirs de notre indulgence, plutôt sans doute que les témoignages de notre sagacité. Qu'importe, après tout? Si la postérité vient à sourire de nos méprises, elle saluera en revanche avec un pieux respect, elle achèvera de consacrer les titres qu'un artiste de haute race se sera acquis sous nos yeux. ISOEdipe et la Source sont de nature à nous rassurer sur ce point. A Dieu ne plaise que rien d'autre ne survive du rare talent à qui l'on doit Y Homère, le Saint Symplwrien, tant de nobles chefs-d'œuvre encore! Mais ne restât-il même des travaux d'Ingres que ces deux admirables figures, elles suffiraient pour glorifier le nom du peintre et l'art de notre temps; elles suffiraient pour protester, à l'honneur de ce siècle, contre des égarements dont il aura quelquefois oublié de faire justice, et pour attribuer sa vraie place à celui qui , d'un bout à l'autre de sa carrière, lésa si hautement désavoués, si énergiquement combattus.

La Source avait été terminée en 1856, presque un

demi-siècle après X Œdipe : Ingres était alors âgé de soixante-seize ans, et pendant dix années encore il allait produire bien des œuvres dignes de lui , soit en convertissant en tableaux d'anciennes ébauches, soit eu reprenant, en améliorant souvent avec le crayon l'ordonnance primitive de quelques-unes de ses compositions les plus célèbres, Y Homère déifié entre autres, qui , dans le beau dessin où il revit, achève d'expliquer et confirme les intentions exprimées ailleurs avec le pinceau (1) . En dehors de ces travaux, nul incident dans une vie aussi honorée , aussi illustre aux yeux du monde que tendrement surveillée sous le toit domestique par celle qui avait remplacé auprès d'Ingres la compagne d'un autre temps ; aucun changement extérieur, si ce n'est le progrès d'une gloire plus officiellement reconnue d'année en année (2), ou parfois quelques malencontreuses attaques aux convictions du maître, attaques qu'il relevait d'ailleurs avec toute

(1) A un certain moment, il est vrai, la main d'Ingres parut faiblir, son regard se voiler, son goût même se ressentir quelque peu de cette fatigue des organes. Toutefois, au commencement de sénilité que semblait trahir le Bain turc, peint vers la fin de 1859, succédèrent bientôt des témoignages tout contraires. Non-seulement le tableau dont nous parlons, ce Bain turc, fut heureusement modifié, mais une fois l'âge de quatre-vingts ans dépassé, Ingres, remis pour ainsi dire en possession de lui-même, recouvra au physique comme une seconde jeunesse, et ne se servit même plus de lunettes pour travailler.

(2) On se rappelle qu'Ingres avait été, en 1862, appelé à siéger au Sénat. Sept ans auparavant, à la suite de l'Exposition universelle de 1855, l'Empereur, sur la proposition du prince Napoléon, président du jury, l'avait promu au grade de grand officier dans l'ordre de la Légion d'honneur.

I7 énergie de son caractère et toute l'autorité que lui donnait son nom. Un seul malheur irréparable, la perte d'Hippolyte Flandrin, vint attrister la fin de cette existence privilégiée. Ingres survécut deux ans et demi à son élève bien-aimé, et lorsqu'il succombait à son tour, le 14 janvier 1867, il avait la douleur de chercher en vain à ses côtés celui qu'il avait cru destiné à devenir son héritier, et à qui il devait, a trèsbien dit M. Beulé, « transmettre son pinceau comme les rois transmettent leur sceptre » .

Les derniers moments d'Ingres, à peine précédés de quelques jours de maladie (î), eurent ce caractère de dignité sans faste qui avait marqué tous les actes, tous les travaux de sa vie d'artiste. Ingres fut sincère et simple devant la mort, comme il l'avait été en face d'autres mystères et d'un autre infini. Après avoir ici-bas poursuivi si vaillamment le vrai, si ardemment aimé le beau, il vit venir avec la même confiance courageuse l'instant où il allait entrer dans le séjour de la beauté et de la vérité éternelles, et lorsque le prêtre, porteur des derniers sacrements, parla au mourant des « grandes choses » qu'il avait faites pour ce Dieu qui maintenant le rappelait à lui : « Ah! que suis-je, moi, qu'ai-je été? répondit Ingres. Dieu!... c'est lui seul qui est grand, n

(1) Dans la nuit du 8 au 9 janvier 1807, Ingres avait quitté son lit pour aller, à demi nu, ouvrir une fenêtre et dissiper ainsi la fumée répandue dans sa chambre par un lison qui venait de rouler de l'àtre de la cheminée sur le parquet. Une fluxion de poitrine se déclara à la suite de cette imprudence et amena la mort au bout de cinq jours.

« Ceux qui sont aimés du ciel meurent jeunes » , prétend-on sur la foi de la sagesse antique. C'est là une pensée païenne : l'esprit chrétien se nourrit d'autres exemples et veut d'autres consolations. Si la vie est une épreuve où notre âme est essayée, si les combats auxquels notre naissance nous appelle ont pour objet de nous fournir des occasions de victoire et de nous préparer, de nous fortifier pour l'immortalité, il est beau, il est utile de ne tomber qu'après avoir jusqu'au bout soutenu la lutte et sacrifié à la cause du bien tout ce que de longues années permettaient de lui donner. Ingres a eu cette constance et cette bonne fortune : sa vie publique nous lègue à ce double titre de grands souvenirs et un grand enseignement. Faut-il craindre d'ajouter à ce que nous en avons dit quelques mots de souvenirs plus intimes, quelques traits qui indiqueront ce qu'il y avait au fond de droiture et de bonne foi jusque dans les caprices ou les boutades de ce vigoureux esprit, aussi prompt à l'exaspération qu'à l'enthousiasme, aussi incapable d'une feinte que d'une concession?

Pour ceux qui n'avaient pas l'honneur de l'approcher souvent, Ingres, malgré ses habitudes expansives ou plutôt à cause de cette inclination même à manifester ses impressions au hasard du moment, Ingres n'était pas facile à bien connaître. Telle parole dite par lui sous l'empire d'une émotion passagère pouvait amener quelque méprise et faire croire à une intention réfléchie, à une coutume morale, là où il n'y

avait en réalité qu'un mouvement plus ou moins légitime de susceptibilité ou d'impatience. Je me souviens que quelqu'un, pensant se faire bien venir du maître, s'évertuait un jour en sa présence à médire de Watteau, à l'immoler de son mieux sur l'autel du grand art et des sévères traditions. Ingres prit parti avec une telle chaleur pour le peintre des Fêtes <f niantes, il vanta si résolument la grâce de son talent et la délicatesse de son esprit, qu'il semblait n'avoir au fond rien de plus cher que le soin d'une pareille gloire. Or, bien peu auparavant, quelques paroles trop élogieuses avaient amené sur ses lèvres une explosion de sentiments tout contraires, et ce même Watteau qu'il vengeait aujourd'hui d'un injuste mépris, il le punissait hier tout aussi vivement des hommages excessifs qu'on prétendait lui rendre.

Un autre jour, — c'était à l'époque de son second voyage en Italie, — Ingres s'était épris, avec la passion qu'il apportait en toutes choses, des fresques de Luca Signorelli dans la cathédrale d'Orvieto. Malgré les incorrections de détail et les bizarreries d'un style aussi peu conforme encore au style des chefsd'œuvre prochains de la Renaissance que dépourvu de la beauté antique, les peintures du maître de Gortone, qu'il voyait pour la première fois, lui apparaissaient comme des modèles achevés, comme des exemples dignes de la plus minutieuse étude. Ces exemples, il Voulait se les approprier tous, s'installer dans l'église «au moins pour une quinzaine »

avec l'élève qui l'accompagnait alors (1), et ne quitter la place que lorsqu'il aurait dessiné jusqu'à la dernière figure, recueilli jusqu'au moindre élément d'information. Le lendemain, en effet, il accourt armé de son portefeuille et de ses crayons, et le voilà au travail. Au bout d'une heure, l'enthousiasme de ses paroles et de ses regards avait cessé : il ne disait plus mot, détournait la tête, s'agitait à tout moment sur sa chaise, et comme son élève, étonné de ces distractions et de ce silence, lui demandait s'il admirait moins ce qu'il avait devant les yeux : « Oh ! si fait, répondit Ingres. Sans doute, c'est beau, c'est trèsbeau ; mais , mais c'est laid, et tenez, moi, je suis

un Grec, allons-nous-en! » Quelques instants après, il quittait Orvieto, oubliant d'aussi bon cœur Luca Signorelli qu'il s'était sincèrement passionné pour lui la veille.

Est-il besoin d'ajouter que les témoignages d'un art vraiment accompli, que les monuments souverains de la peinture ou de la statuaire, étaient, dans la pensée d'Ingres, à l'abri de semblables revirements? Bien loin de se démentir, de se déguiser ou de se diminuer en quoi que ce soit, l'admiration que lui

(1) M. Lefrançois, parti de Paris avec Ingres lorsque celui-ci alla prendre la direction de l'Académie de France à Rome, et mort à Venise près de cinq ans plus tard. Le maître aimait beaucoup ce jeune homme, qui de son côté lui était entièrement dévoué. Voyez à V Appendice (H), une lettre dans laquelle Ingres exprime les sentiments de vive douleur que lui inspire la fin prématurée de M. Lefrançois.

avaient inspirée dès le début les marbres grecs et les peintures de Raphaël se traduisait à tout propos, à toute heure, par d'ardentes homélies sur ces chefsd'œuvre, sinon par des oraisons à ceux qui les avaient faits , par un mélange singulier d'attendrissement et de violence qui aurait dû en apparence user une organisation aussi impressionnable, et qui avait au contraire cette singulière vertu d'en alimenter ou d'en retremper les forces (1). Se rencontrait-il par hasard un interlocuteur assez téméraire pour avancer une proposition malsonnante ou seulement une opinion suspecte, pour hasarder un mot ressemblant de près ou de loin à un désaveu de la vraie foi : c'étaient de la part du maître des frémissements de colère ou des transports d'indignation contre le coupable, à moins qu'une parole de suprême dédain ne vînt tout d'abord châtier celui-ci et lui interdire

(1) Ou a pu s'étonner de la longévité d'Ingres, en songeant à la promptitude ordinaire et à la vivacité de ses impressions, à l'impétuosité avec laquelle il éclatait, vingt fois par jour, en transports d'enthousiasme, d'indignation ou de colère. Il faut remarquer toutefois que le geste était pour beaucoup en ceci, et que les mouvements qui accompagnaient chaque parole, chaque cri plutôt d'admiration ou de courroux, ne laissaient pas de soulager sa passion tout autant qu'ils la manifestaient. La vivacité méridionale de ces démonstrations était très-naturelle sans doute, mais elle était aussi affaire d'habitude. Or de telles coutumes usent bien moins les ressorts de la vie que les efforts pour se dominer, pour refouler en soi ses inquiétudes ou ses peines, et tout en reconnaissant la parfaite sincérité des sentiments exprimés plus ou moins violemment par Ingres, on peut dire que cette sensibilité expansive n'était pas et ne devait pas être chez lui plus compromettante pour la santé que ne l'est l'impatience ou la turbulence chez les enfants.

d'avance jusqu'à l'essai dune justification. Tcï fut le traitement infligé par Ingres, alors directeur de l'Académie de France à Rome, à l'un de nos compatriotes qui s'était avisé de lui faire part un peu trop naïvement de ses scrupules à l'endroit de Raphaël et de ses œuvres. Nouveau venu à Rome, l'honnête homme, sur la foi de ce qu'il en avait entendu dire, s'était empressé d'aller visiter les Stanze et les Loges, qui n'avaient pas laissé de tromper son attente. Comme il n'était interrompu dans le récit de sa visite au Vatican ni par Ingres ni par aucune des personnes réunies ce soir-là dans le salon de la villa Médicis, il s'enhardissait de ce silence pour confesser qu'il croyait les célèbres peintures un peu plus renommées que de raison, et qu'après tout elles l'avaient médiocrement touché. «Eh bien, se contenta de demander Ingres, eh bien, monsieur, qu'est-ce que ça lui fait? » Il est certain que cela n'importait guère à la gloire du divin peintre d'Urbin; mais on conçoit ce qu'il y avait de décourageant dans une question ainsi assénée, et combien celui qui en recevait le choc devait être dégoûté de l'envie d'y chercher une réponse.

Très-sévère en général, et souvent jusqu'à la rigueur, envers l'art du dix-neuvième siècle, Ingres exagérait parfois aussi l'admiration due à certains talents ou l'estime que méritaient certains autres. Lui qui ne voulait entendre parler ni de Gros, ni de Géricault, encore moins de Delacroix, lui que les

succès des « romantiques » , même mitigés ou vieillis, exaspéraient à ce point qu'il écrivait sur son Journal : u Je ne suis plus, je ne veux plus être de ce siècle apostat » , il regardait la Psyché de Gérard comme le plus beau tableau qu'eût produit notre école depuis David (1), et les Enfants d Edouard, par Paul Delaroche, comme la meilleure composition historique qui eût paru à partir de la même époque. Peut-être, il est vrai, faisait-il tout naturellement ses réserves en ce qui concernait ses propres travaux et ne s'excluaitil ainsi du concours que parce qu'il n'y aurait rencontré que des rivaux au-dessous de lui. Toujours est-il que, très-sensible d'ailleurs aux louanges, il ne rusait pas pour les provoquer, et que lorsqu'il lui arrivait de parler de lui-même il se gardait aussi bien de la fausse modestie que de l'ostentation. Trop forte pour avoir besoin de l'adresse, trop justement orgueilleuse pour être vaine, son âme ne songeait pas plus à se dissimuler qu'à se surfaire, et si Ingres savait estimer à leur prix les chefs-d'œuvre dont il avait doté son pays et son temps, il ne savait pas du moins, il ne voulait pas, pour en assurer le succès , descendre à ces habiletés politiques ou à ces

(1) Ajoutons qu'il ne pardonnait pas, tant s'en faut, à Gérard les « mauvais exemples » donnés ensuite et « les coupables abus d'un talent parjure envers lui-même ». Peu après la mort du peintre, Ingres écrivait de Rome (juillet 1837) : « Tout ce que je sais, c'est que, à Paris, l'art est dans la plus belle décadence. Il n'y a là personne pour le relever, pas même, y fût-il encore, l'homme difficile à remplacer, Gérard, que le bon Dieu absolve, s1 il le peut! «

précautions d'homme d'affaires que, de nos jours, plus d'un artiste éminent a été loin de dédaigner.

Nous disions en commençant qu'Ingres a eu ce grand mérite, ce mérite rare chez les peintres français, d'ennoblir le vrai sans l'affubler d'une majesté artificielle , en même temps qu'il osait le traduire , sans aboutir à la bassesse, jusque dans ses irrégularités les plus flagrantes, jusque dans ses détails les moins conformes en apparence à la beauté. C'est par là en effet qu'il se distingue des autres grands artistes appartenant à notre école, c'est à ce titre qu'il mérite une place à part entre les naturalistes et les idéalistes de profession. Plus qu'aucun de ceux-ci, plus que David en particulier, Ingres a eu le sentiment et l'intelligence des conditions qui séparent le beau de la convention académique; mieux que ceux-là, il a su tirer des entrailles mêmes de la réalité ce que, dans la langue des arts, on nomme « le caractère », j'entends l'expression accentuée d'une manière d'être individuelle, de la physionomie spéciale des choses et de la vie qui leur appartient. Achevons, s'il se peut, d'expliquer le sens de ce mot, pour arriver ainsi à faire ressortir un des mérites dominants, une des qualités principales qui recommandent les œuvres d'Ingres.

Le caractère, dans le domaine de l'imitation, est ce qui met en relief et précise la signification essentielle, les conditions distinctives d'une forme, d'un ton, d'un

fait pittoresque quelconque , même indépendamment de l'expression régulière et de la beauté proprement dite. Le caractère peut avoir une justesse typique, c'est-à-dire définir exactement les apparences communes à toute une série d'êtres ou d'objets : il peut aussi, il doit être personnel, c'est-à-dire déterminer l'individu dans l'espèce et le particulier dans le général. L'image d'un nègre, par exemple, devra avant tout reproduire les traits qui caractérisent la race, mais, sous peine de n'exprimer qu'une vérité banale, il faudra qu'elle nous livre en même temps que cette ressemblance prévue, officielle pour ainsi dire, les secrets d'une autre ressemblance plus singulière et plus intime ; il faudra en un mot que la figure représentée ne soit pas seulement celle du nègre, mais encore qu'elle personnifie un nègre, un homme ayant sa physionomie propre, son individualité1, même parmi ses pareils. Il n'en va pas autrement jusque dans l'ordre des sujets inférieurs, qu'il s'agisse d'un animal ou d'un rocher, d'un arbre ou d'une plante, d'une draperie ou d'un détail d'ajustement. A plus forte raison le vrai sans équivoque, le vrai caractéristique est-il de convenance et de nécessité là où l'artiste entreprend de rendre la vie à des personnages dont l'histoire a consacré l'importance et dont le nom éveille en nous les souvenirs d'une puissance morale ou d'une grandeur exceptionnelle.

Ingres a merveilleusement compris et pratiqué cette loi. Aucun peintre dans notre pays n'a plus résolu-

ment fait du caractère un élément principal du style noble, aucun n'a mieux réussi à déduire le beau des imperfections mêmes ou des accidents de la réalité. Rapprochez les tableaux du maître des œuvres antérieures de Fart national, vous ne trouverez guère dans le passé de témoignages analogues à ce style aussi audacieusement véridique que savamment châtié, à cette énergique sincérité conseillée et comme enhardie par le goût. Poussin lui-même, malgré la mâle vigueur de son génie, Poussin, devant la nature, n'a pas comme Ingres de ces révélations soudaines, de ces accès de passion qui se résolvent dans la pratique en traits de vérité décisifs. Pour le peintre des Sacrements et des Bergers d'Arcadie, la vérité consiste dans la justesse du geste, dans l'intention morale exprimée par chaque groupe ou par chaque personnage, bien plutôt qu'elle ne résulte des finesses de la ligne ou des caractères du modelé , comme sous le pinceau de Lesueur Fonction du sentiment excuse sans les dissimuler certaines imperfections de l'exécution matérielle. Suit-il de là qu'Ingres mérite d'être placé dans l'histoire de notre école au-dessus de Poussin et de Lesueur? Une pareille conclusion serait contraire à notre pensée et avant tout à la justice. Poussin l'emporte sur le peintre du dix-neuvième siècle par la richesse de l'imagination, par l'abondance et la profondeur des idées. Il possède mieux que lui le don de concevoir et d'inventer une scène, d'en faire ressortir la signification dramatique ou philosophique, et d'ail-

leurs les inspirations de ce grand artiste ont en général un calme, une ampleur naturelle qui manque souvent aux inspirations un peu voulues d'Ingres et à son imagination, irritée plutôt que fécondée par les exigences de chaque tâche. Quant au chaste peintre de Saint Bruno et de la Vision de saint Benoit , qui s'aviserait de lui marchander le rang que lui assurent la grâce, la poésie de sa pensée, et l'incomparable ingénuité de son talent? Ce que nous voulons rappeler seulement, c'est que ni Lesueur, ni Poussin, ni aucun peintre français, quels que soient d'ailleurs sa juste renommée et ses titres, n'eût fait ni songé à faire ce qu'Ingres a su accomplir dans le domaine de l'exécution pittoresque proprement dite, — là où il s'agissait de donner à l'image du réel une stricte vraisemblance et en même temps une expression d'élite. Veut-on des termes de comparaison plus près de nous? Que l'on mette en regard de Y Endymion de Girodet et de la Psyché de Gérard YOEdipe, la Vénus Anadyomène ou la Source; on appréciera de reste ce qu'il y a dans ces trois derniers ouvrages de plus franchement vrai, de plus foncièrement antique par cela même, que l'archaïsme des formes reproduites sur les deux autres toiles; on verra avec quelle décision, avec quelle indépendance Ingres s'isole et s'affranchit en pareil cas des habitudes de l'école. Enfin, si Ton interroge des œuvres plus récentes encore, si l'on demande le secret de leur influence aux talents qui se sont succédé depuis un demi-siècle, où trouver un

équivalent à cette manière sans complication littéraire, sans arrière-pensée d'emprunt à un autre art? Ingres n'a pas eu seulement le courage de rester fidèle à ses aspirations, à ses convictions personnelles, dans une époque où tant d'autres ne savaient guère que consulter les signes du temps et mettre leur ambition à la remorque des goûts ou des succès d'autrui : peintre, il n'a jamais parlé dans ses ouvrages que le langage de la peinture. A côté de ceux qui s'attachaient, il y a soixante ans, à contrefaire avec le pinceau les monuments de la statuaire antique , comme plus tard à côté des peintres qui prétendaient transporter dans l'art les formules du théâtre ou les procédés du roman historique, il n'a songé qu'à tracer des images, non pas muettes assurément, mais expressives avant tout par leurs dehors, par l'éloquence même de leur beauté.

En ce sens, Ingres a dans les inclinations, dans les préférences de son génie, quelque chose de radicalement contraire aux coutumes de l'art et de l'esprit modernes, et, si l'on veut, quelque chose de païen ; mais il est de son temps comme les maîtres florentins étaient du leur, par sa manière de pratiquer cette esthétique païenne, par sa ferme volonté d'approprier et de soumettre la tradition au fait présent, à ce qui vit sous ses yeux, à l'autorité de ces vérités actuelles qu'un peintre, écrit-il quelque part, doit « respecter avec fureur » . Lorsque Ingres disait à ses élèves : « Devinez le secret du beau, emparez- vous-en par le

vrai » , ou lorsqu'il s'écriait un jour : « Vous tremblez devant la nature; tremblez, mais ne doutez pas! » certes il ne prescrivait rien qu'il ne fût en mesure de justifier amplement par ses propres exemples ; mais aussi il comprenait l'objet de l'art et la fonction de l'artiste, il les définissait l'un et l'autre à la façon des peintres italiens du quinzième siècle. Les paroles qu'il prononçait n'eussent pas été désavouées par Masaccio, par Ghirlandaio ou par Filippino Lippi.

Quelles que soient donc les aptitudes du talent d'Ingres à renouveler dans la pratique les principes et les termes de l'art grec, ses affinités semblent plus directes, plus intimes encore avec le génie florentin à l'époque de la Renaissance. Qui sait d'ailleurs si l'origine méridionale de l'artiste n'a pas eu en ceci quelque influence, et si ces facultés ou ces prédilections ne tiennent pas en partie aux caractères mêmes de la race, aux privilèges du tempérament et du sang? Singulière exception, en effet! De tous les grands peintres français, depuis Jean Cousin jusqu'à Poussin, depuis Lebrun jusqu'à David, jusqu'à Gros, Prud'hon et Géricault, Ingres est le seul qui n'appartienne pas par sa naissance à une province du nord ou du centre. Il est le seul aussi qui, par la pure expression de la forme, par le simple caractère donné à des contours ou à des détails de modelé, ait réussi à intéresser l'esprit non moins vivement que s'il eût choisi et interprété les sujets les plus dramatiques. Nous ne voulons pas dire qu'Ingres fût impuissant à traiter des thèmes de cet

ordre. Les figures si profondément pathétiques de saint Symphorien et de sa mère, le geste du jeune Antiochus dans la Stratonice , la pantomime sinistre de ce groupe de famille au-dessus duquel la statue de Marcellus se dresse comme un spectre dans le Virgile lisant l'Enéide, d'autres inspirations admirables encore prouvent assez qu' Ingres savait trouver, pour traduire les secrets ou les émotions de lame, des traits aussi expressifs qu'imprévus. De tels témoignages toutefois, quelque surcroit de valeur qu'ils ajoutent à l'ensemble de ses œuvres, n'y figurent qu'à l'état d'exceptions et presque d'accidents. Le beau extérieur envisagé et rendu pour lui-même, la grâce ou la majesté des choses énoncée à titre de proposition absolue, en un mot une poésie toute pittoresque , tout inhérente aux formes, voilà ce qui caractérise en général les ouvrages du maître, voilà ce qui en constitue la physionomie essentielle et aussi les mérites supérieurs.

Les tableaux d'Ingres qui donnent le mieux la mesure de ses facultés, de son originalité propre, sont ceux dont la signification résulte tout entière de la solennité même de l'ordonnance ou de la vraisemblance de l'imitation, c'est-à-dire des compositions comme Y Apothéose d'Homère, des figures comme YCEdipe, la Baigneuse, YOdalisque, la Vénus et la Source. Le talent d'Ingres est ici sur son terrain, et il se révèle avec une certitude dans la manière, avec une aisance dans les procédés dont ailleurs il ne four-

nirait pas toujours des preuves aussi concluantes. Ce qu'on peut en effet reprocher quelquefois à ce talent, ce n'est pas le défaut de facilité, — l'exécution de chaque morceau atteste au contraire une prestesse de pinceau et une dextérité merveilleuses; — c'est, dans le fond des intentions, du style même, un certain mélange de violence et de contrainte, une sorte de laborieuse défiance d'autrui et de soi; c'est, pour tout dire, le manque de sérénité. Il semble que le ressentiment des anciennes injustices perce jusque dans les efforts accomplis par le peintre pour confirmer la célébrité acquise , et que, de peur d'être encore mal ou incomplètement compris, il s'applique à exagérer l'expression de sa pensée jusqu'à la définition à outrance. Plusieurs parties du Martyre de saint Symphorien, par exemple, paraissent avoir été peintes sous l'empire de ces préoccupations, on dirait presque de ces terreurs. Gardons-nous de méconnaître l'insigne valeur d'un pareil tableau, le plus étonnant peut-être au point de vue de l'exécution, le plus profondément savant qu'ait produit l'école française ; mais sera-ce en outrager la gloire que de constater quelque excès dans cette érudition et de n'en admirer les mérites extraordinaires qu'à la condition d'admirer aussi, de préférer parfois dans les œuvres signées du même nom une habileté moins inquiète et une science moins altière?

Bien que le Martyre de saint Symphorien appartienne par le sujet à la classe des tableaux religieux,

la scène, telle qu'Ingres l'a conçue et traitée , nous représente un fait historique et réel plutôt qu'elle ne tend, excepté dans les deux figures principales, à résumer des idées en dehors ou au-dessus de cette vérité positive. On ne saurait donc arguer des éléments strictement pittoresques qui prédominent dans le Saint Symphorien pour refuser en général à l'auteur du tableau l'inspiration religieuse et le don de la formuler, pas plus qu'on n'aurait le droit de reprocher à Corneille d'avoir donné pour cadre au pieux héroïsme de Polyeucte le cercle accoutumé des passions ou des actions tout humaines. Ces éléments, sauf l'abus technique que nous signalions tout à l'heure, sont employés ici avec à propos; ils y sont à leur place , parce qu'il s'agissait de retracer les mœurs et la physionomie d'un peuple à un moment donné , parce que le peintre avait à grouper autour d'un condamné la foule qui le regarde et les bourreaux qui l'entraînent, parce qu'enfin, pour célébrer la foi d'une âme qui défie la mort, il fallait insister sur le contraste que présenteraient tous ces corps esclaves de la vie, tous ces personnages appelés sur le chemin du supplice par leur office ou par une brutale curiosité. D'autres scènes toutefois, d'une signification plus abstraite, d'un caractère plus expressément idéal, comme Jésus-Christ donnant les clefs à saint Pierre ou la Vierqe à l'hostie, permettent de dire que l'imagination d'Ingres était, sinon rebelle à l'émotion pieuse, au moins peu disposée à l'éprouver et à la

traduire dans le sens mystique que comportent de pareils sujets. Les peintres qui de nos jours entreprennent de les traiter ne sont pas tenus sans doute de se cantonner, sous peine de profanation, dans un dédain systématique des réalités palpables ou dans l'imitation archaïque du style propre aux anciens maîtres. On peut, sans trahir l'Évangile, en commenter les enseignements dans la langue du beau pittoresque, comme on peut, comme on doit continuer certaines traditions sans pour cela parodier au dix-neuvième siècle les procédés de fra Angelico ou de Memling; mais clans tous les cas et à toutes les époques il faut que la peinture sacrée, en parlant aux yeux, atteigne au delà. Il faut, comme Nicole le disait de l'éloquence de l'orateur chrétien, que l'éloquence du peintre « nous laisse un dard dans le cœur » . Or celle d'Ingres n'arrive guère qu'à effleurer ce cœur vulnérable. En nous parlant des choses du ciel, elle se souvient trop des exemples de la terre, et semble nous inviter surtout à en contempler la grandeur ou le charme. Qui n'admirera dans la Vierge à l'hostie ou dans Jésus donnant les clefs à saint Pierre la noblesse des visages et des draperies, l'ampleur du dessin et du modelé, la perfection du faire d'un bout à l'autre de la toile? Mais aussi qui sentira sa raison vaincue et son cœur conquis à Dieu devant cette image d'une beauté tout humaine? De telles œuvres, comme le Jésus au milieu des docteurs, comme le Vœu de Louis XIII lui-même, ont leur place marquée dans

un musée plus exactement que dans une église, parce qu elles tendent moins à nous faire pressentir l'invisible qu'à nous démontrer le fini, parce qu'elles renseignent les yeux sur les moyens de l'art et sur le talent de l'artiste plutôt qu'elles n'entraînent l'âme dans la sphère des vérités cachées, dans le pur domaine des idées religieuses.

Que l'on suppose les peintures d'Hippolyte Flandrin transportées des murs sacrés qu'elles décorent sur les lambris d'une galerie de tableaux : elles y paraîtront en quelque sorte trop immatérielles pour le lieu et jusqu'à un certain point profanées par le contact des toiles mythologiques ou des sujets d'histoire environnants. Il y aura dans l'effet produit à cette place par ces doux cantiques pittoresques quelque chose de la sensation de surprise et presque de malaise que causerait une Méditation de saint François de Sales lue, entre deux poésies héroïques, au sein d'une réunion littéraire, ou le Stabat de Pergolèse chanté sur la scène d'un théâtre. Il en adviendrait tout autrement des tableaux religieux peints par Ingres. Placés au-dessus des autels, ils n'exciteraient, au lieu de la ferveur, qu'une admiration mondaine ; ils ne feraient que substituer à de mystérieux appels à la piété un spectacle limité et formel, tandis que dans les salles d'un palais ils captiveront les regards des curieux et des hommes du métier aussi sûrement qu'ils supporteront, le voisinage des œuvres profanes. Encore une fois, là où les conditions de la tâche intéressent exclu-

sivement l'intelligence et l'expression du beau humain, Ingres se comporte en maître et en maître du premier ordre. Il dispose en pareil cas non-seulement d'une science rare, mais d'une puissance de sentiment assez personnelle et assez haute pour que celui qui la possède doive être qualifié d'artiste de génie. Ailleurs il ne se montre que peintre d'un grand talent, et tout en maintenant comme toujours l'art dans les régions élevées, tout en le pratiquant avec une loyauté au-dessus des accommodements ou des aventures, il réussit à nous en faire respecter la dignité plutôt qu'à entraîner notre imagination.

Parmi les travaux du maître les plus propres à préciser les facultés dominantes de son organisation et cette aptitude principale à dégager le beau du réel, deux groupes d'oeuvres seraient féconds en renseignements et en preuves. Nous voulons parler de ces nombreux dessins d'après nature, portraits ou études, qu'Ingres jetait sur le papier en une heure ou deux, bien souvent en quelques minutes, et de cette série de portraits peints, si variée dans l'expression des types et des physionomies, qu'ouvrent dès le commencement du siècle le portrait du peintre et celui de Madame Devauçay, que viennent clore à peu près, trente ou quarante ans plus tard, ceux de M. Berlin et de M. Mole, de Madame d' Hait ssonvi lie et de Madame de Rothschild. On sait ce que dans un croquis rapide un artiste met nécessairement de l'impression produite sur lui par l'objet dont il résume les apparences, et avec quelle

franchise involontaire, avec quelle bonne foi obligée il révèle les ressources et la vivacité de son sentiment ou il en dénonce l'insuffisance. Bon gré, mal gré, il faut ici qu'il s'interroge et qu'il réponde séance tenante ; il lui faut en quelques signes noter pour ainsi dire l'idée mélodique que la nature lui suggère, sauf à la développer ensuite, à la compléter sur la toile par l'expression étudiée des détails et par les combinaisons de l'harmonie. Si l'idée est absente ou vaguement perçue, si les intentions qu'il s'agissait de transcrire ne se sont pas présentées nettes et claires à l'esprit, le crayon aura beau faire montre d'assurance, personne ne se méprendra sur ces subterfuges ou sur ces jactances de la pratique. On n'attribuera pas à cette fausse hardiesse, à ce courage de poltron, ce qui n'appartient qu'à l'inspiration vaillante; on devinera l'inertie ou les irrésolutions de la pensée même sous les dehors les plus dégagés, comme on saura démêler l'exagération pédantesque même sous la retenue et la sévérité apparentes de l'exécution.

Les dessins faits par Ingres d'après la nature, à titre d'informations et d'indications préalables, n'ont rien de cette timidité ou de cette emphase. Aussi bien, mieux peut-être que ses travaux les plus achevés, ils donnent la mesure et le secret de son génie, parce qu'en les traçant Ingres se cherchait lui-même et ne songeait pas encore à se manifester à autrui. Pourquoi hésiterions-nous à ajouter qu'en aucune occasion il n'a plus nettement marqué sa place parmi

les maîtres, et que, rival des plus illustres d'entre eux sur ce terrain, il apporte dans limitation du modèle un désintéressement scientifique, une sincérité qu'euxmêmes n'ont pas toujours? Oui, les études dessinées par Ingres peuvent soutenir la comparaison avec les œuvres du même genre qu'ont laissées les chefs de toutes les écoles, sans en excepter aucun, même parmi les plus grands. Si le Saint François nu pour une des figures de la chapelle de Saint-Ferdinand, si l'étude à' Homme couché pour CÀcje d'or ou le Licteur pour le Martyre de saint Symphorien, si tels autres morceaux de cette force figuraient dans un musée sous un nom appartenant au passé, s'étonnerait-on de les trouver en pareil lieu? Viendrait-il à l'esprit de personne de souhaiter pour les reliques du génie des vieux maîtres un autre voisinage? Pour qu'ils soient classés à leur rang, il ne manque en réalité à ces admirables ouvrages qu'une hospitalité tout à fait digne d'eux et la consécration du temps.

Et quant à ces petits portraits à la mine de plomb qu'Ingres dessinait autrefois pour vivre ou que, plus récemment, il donnait à ses amis, j'en appelle, pour en déterminer les mérites, à la clairvoyance et à l'impartialité des artistes. Qu'ils disent si aucun temps et aucune école nous ont légué en ce genre des équivalents, si jamais le crayon d'un peintre a réussi à surprendre et à figurer la vie avec une pareille liberté dans l'exécution, avec des moyens aussi simples, avec une exactitude aussi complète pourtant, aussi

animée, aussi pénétrante. Les portraits dessinés à la pointe d'argent, à la plume ou aux trois crayons, par les peintres italiens du quinzième siècle, par Albert Durer ou par Lucas de Leyde, par Ilolbein ou, dans notre pays, par les maîtres anonymes contemporains des Clouet et des Dumonstier, tous ces dessins, si beaux qu'ils soient, ne laissent pas d'exprimer chez ceux qui les ont faits la contention un peu laborieuse de l'esprit et la patience un peu systématique de la main. La précision du faire n'y est pas toujours exempte d'aridité ou de minutie, et la diversité des physionomies reproduites n'apparaît qu'à travers une certaine similitude dans les types et jusque dans les proportions des traits. Presque tous les personnages qu'a représentés le crayon d'Holbein ressemblent plus ou moins à Thomas Morus ou à Erasme; tous ceux dont les dessinateurs français du seizième siècle nous ont transmis les images ont les yeux petits, le nez fort, les lèvres minces, comme si certaines convenances eussent régi alors la conformation des visages aussi bien que l'ajustement d'une coiffure ou la coupe d'un vêtement. Les portraits au contraire qu'Ingres a dessinés diffèrent autant les uns des autres par l'expression des caractères particuliers à chaque modèle qu'ils se distinguent des œuvres antérieures par la souplesse et la franche originalité de la manière. Peutêtre, dans cet ordre de travaux, ne trouverait-on à rapprocher des dessins du maître moderne que les portraits gravés par Van Dyck, si les procédés de

l'eau-forte et la disparité des styles permettaient d'ailleurs d'insister sur la comparaison.

Cette infatigable perspicacité du sentiment en face de la réalité, cette faculté de saisir et de rendre dans leurs variétés infinies les apparences de la vie et les caractères de la forme, on en retrouve les témoignages avec une complète évidence là où il s'agissait pour le peintre non plus d'un croquis à crayonner en quelques instants, mais d'une image à fixer sur la toile en employant toutes les ressources du modelé et du colons. Les portraits peints par Ingres ne méritent pas seulement d'être comptés parmi les plus beaux qu'ait produits notre école, si riche d'ailleurs depuis le dix-septième siècle en morceaux de ce genre ; ils figureraient sans faiblir à côté des œuvres les plus célèbres de l'art étranger, et le moins qu'on puisse dire du grand peintre qui les a signés, c'est qu'il a su concilier dans l'exécution l'extrême exactitude avec les suggestions du goût personnel et les intentions spontanées avec une application constante à transcrire fidèlement le vrai, depuis l'attitude caractéristique jusqu'aux moindres signes du tempérament ou des habitudes familières, depuis les traits distinctifs de la physionomie jusqu'au pli accoutumé du vêtement.

Faut-il maintenant discuter une à une les objections que le talent d'Ingres a soulevées et le justifier des reproches de détail adressés soit à telle de ses inclinations ordinaires, soit à telle de ses œuvres en particulier? A peine semble-t-il nécessaire de rappe-

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1er en terminant deux chefs d'accusation assez souvent articulés contre le maître, et qui tendraient à l'exclure de la classe des peintres pour le reléguer dans celle des artistes capables seulement de manier Fébauchoir ou le crayon, comme à lui refuser une place parmi les artistes véritablement et naturellement inspirés.

« Il est sans exemple, disait Ingres, qu'un grand dessinateur n'ait pas trouvé la couleur qui convenait exactement au caractère de son dessin. » Nous ne chercherons pas d'autre argument pour faire justice des regrets ou des dédains exprimés à propos du coloris choisi par le plus récent de ces « grands dessinateurs » . Ingres, cela est certain, n'a ni les préférences ni les habiletés d'un coloriste, à prendre cette qualification dans le sens exclusif et un peu arbitraire qu'on a coutume de lui attribuer aujourd'hui. Il n'est pas coloriste à l'exemple des Vénitiens, qui, comme Paul Véronèse, réussissent à déduire l'harmonie de la multiplicité même et de l'éclat presque égal des tons employés; il ne l'est pas non plus à la façon des Flamands du dix-septième siècle, qui procèdent par des affirmations et des négations alternatives, et dont le pinceau, pour assurer la prédominance de certaines couleurs, en sacrifie d'autres jusqu'à l'effacement. L'art du maître moderne consiste plutôt dans la franchise avec laquelle il reproduit l'unité caractéristique de la teinte répandue sur chaque objet, ce que dans le vocabulaire des ateliers on nomme « la teinte locale » , c'est-à-dire cette couleur générale qui

au premier aspect enveloppe et absorbe les nuances diverses d'un visage, d'une draperie, d'une figure même tout entière. Point de ces toucbes juxtaposées conformément à une assez mauvaise tradition de l'école française , point de ces échantillons de tons se succédant comme les pièces de rapport d'une mosaïque et morcelant si bien l'ensemble d'un corps que celui-ci semble n'avoir qu'une vie multiple et pour ainsi dire anarchique. Qu'Ingres veuille représenter les chairs claires et fraîches d'une jeune femme telle que la Vénus ou la Source, ou les mâles carnations des personnages groupés autour du trône d'Homère ; qu'il ait à transcrire dans un portrait les apparences d'une complexion lymphatique ou bilieuse, nerveuse ou sanguine ; partout il adoptera pour le coloris de chaque objet une gamme presque monochrome, diversifiée seulement en soi par des demitons, et, dans ses rapports avec les tons environnants, par la nature même et la valeur intégrale de ceux-ci. Il y a loin sans doute de procédés aussi simples aux moyens employés par les coloristes proprement dits ; mais dans les tableaux d'Ingres, dans ses portraits surtout, cette sobriété du coloris n'exclut ni la force, ni, le cas échéant, la finesse. Elle a de plus cet avantage de ne rien compliquer, de ne rien démentir des intentions inhérentes à la pure expression des formes, et, comme le maître le constatait lui-même dans les œuvres de ses émules, de définir avec un surcroît de précision le sens donné par le dessin à

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limage clés choses et les caractères particuliers des contours ou du modelé.

Reste ce que l'on a dit quelquefois, et ce que Ton répétait tout récemment encore des efforts accomplis par Ingres pour suppléer à ce qui lui aurait manqué du côté des dons naturels, de l'inspiration spontanée. A ce sujet, comme en ce qui concerne d'autres artistes contemporains, ne s'est-on pas beaucoup trop facilement payé de mots? On sait le goût d'une certaine critique et dune grande portion du public pour les jugements lestement formulés, pour ces brefs arrêts qui, une fois rendus, dispensent ceux qui les ont prononcés de donner autrement leurs raisons, et les esprits pressés qui les entendent de se former une opinion pour leur propre compte. Attribuer aux talents en cause une signification si limitée que chacun d'eux puisse être qualifié par un seul mot, — qu'il suffise par exemple d'appeler, comme on le fait, celui-ci « un objectif » , celui-là « une âme » , cet autre « un tempérament » , — c'est un moyen commode pour tout le monde d'abréger les recherches ou les appréciations. Conformément à cette méthode de signalement et de classement sommaire, Ingres a été réduit à la condition de u volonté ». Volonté, soit! mais en tout cas singulièrement servie par d'admirables instincts. Est-ce à force d'empire sur soi, est-ce en voulant seulement qu'on se rend capable de peindre la Vénus et YOEdipe à vingt-sept ans ou la Source à près de quatre-vingts? Le sentiment inné, l'émotion franche

et naturelle ont-ils une part moindre que les calculs de la raison dans tant d'autres chefs-d'œuvre inspirés au maître par le spectacle direct ou par les souvenirs de la réalité?

Non, tout en reconnaissant ce que la science et l'expérience ont ajouté au génie d'Ingres, il faut reconnaître aussi que ce génie privilégié emprunte de son propre fonds ses ressources principales et le meilleur de son éloquence, qu'il suit une vocation bien plutôt qu'une loi imposée, qu'en un mot, convaincu de bonne heure et pour jamais, il n'est resté si fidèle à lui-même que parce qu'il aimait d'une passion tout instinctive les doctrines qu'il avait embrassées. Ingres, avec sa foi invariable, avec l'intraitable énergie de son dévouement au beau et au vrai, Ingres est avant tout un croyant. Voilà ce qui ressort de sa vie et de ses ouvrages et la moralité essentielle qu'il en faut tirer; c'est par là que les exemples qu'il a laissés nous seront profitables, en dehors de l'admiration à laquelle ils ont droit par eux-mêmes. Ils nous rappellent une fois de plus qu'on n'est un artiste qu'à la condition de se donner, de se sacrifier tout entier, qu'il n'y a en pareil cas ni degrés dans le zèle ni demi-mesures dans la pratique, et qu'en matière d'art comme dans une sphère plus haute encore, le gain des combats de la vie est promis aux cœurs « de bonne volonté » et le royaume de la gloire aux « violents » .

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