MUSIQUE ET MUSICIENS
La musique! quel art divin! honnête, car la musique a aussi ses moeurs. L'italienne n'en a que de mauvaises : mais l'allemande!
En musique, comme dans tous les autres arts, il n'y a pas de grâce sans la force.
(1) La sévérité du jugement qu'Ingres porte ici sur le célèbre tableau de Géricault paraîtra sans doute excessive. Il ne faut pas oublier toutefois qu'en s'exprimant avec cette passion, Ingres entend bien moins condamner une œuvre et un artiste qu'il n'a à cœur de soutenir un principe, de défendre une doctrine. Quoi de plus excusable dès lors qu'une certaine violence dans les termes, en face des témoignages tendant à faire prévaloir la doctrine contraire? L'intolérance d'Ingres à l'égard de Géricault, son injustice même, prouvent surtout l'énergie de sa foi, et l'on serait en réalité aussi malvenu à lui reprocher ses rigueurs contre ce qu'il estime blâmable, qu'à taxer d'exagération son zèle pour ce qu'il croit être le bien.
La force est une qualité nécessaire , un grand véhicule dans les œuvres de l'art; mais bien peu qui l'aient raisonnablement, car pas trop n'en faut.
Pour adoucir les mœurs des Arcadiens, qui se ressentaient de la dureté du climat, les lois forcèrent chaque citoyen à étudier la musique jusqu'à l'âge de trente ans : les Arcadiens, devinrent par ce moyen les plus polis et les plus sincères des Grecs. Seuls les habitants de Cynèthe refusèrent de suivre l'exemple des autres Arcadiens. Ils méprisèrent la musique et demeurèrent dans leur sauvagerie naturelle. Et nous? que voulons-nous faire? Sommes-nous en train de devenir des Arcadiens ou des Gynéthiens ?
Lulli, plus efféminé que Rameau, a quelquefois été grand, et Rameau, quoique en général majestueux, a sacrifié aux grâces et à la volupté. Le premier a été regardé même par les Italiens comme un compositeur de tréteaux, tandis qu'ils admirèrent et firent passer dans leur langue quelques opéras du second , qui était Français. De même, j'ai vu à Rome une simple valse de Mozart surprendre et charmer pendant près de quatre ans tous les chantants et toutes les chantantes du pays. Ne serait-ce pas là tout à la fois la meilleure preuve du talent de Rameau comme du génie de Mozart, et la plus claire réfutation du svstème du stoïcien (Rousseau) qui nous dénie une musique ?
Effet du Requiem de Mozart à San-Gaètano, en compagnie du ministre de Suède. — A part l'admira-
DE J. A. D. TNGRES. 169 tion pour ce divin chef-d'œuvre, il m'était venu dans l'idée que si je pouvais faire la musique d'une messe des morts, j'essayerais d'y ajouter certains prestiges pour produire des effets de pitié et de terreur inusités, à l'exemple des Euménides d'Eschyle. Je ferais sortir de dessous terre des voix de trépassés, des hurlements, des effets d'orchestre à la Gluck le ricanement des diables et le bruit des tortures des damnés Il y aurait
la plus grande obscurité et la plus grande lumière, selon la situation des feux follets; puis les oppositions les plus douces et les plus pures : sentiments d'espérance pour les justes, à côté du repentir et des cris des coupables. On ne verrait point les musiciens, pour que rien ne vînt distraire des effets mêmes de la musique dans ce sujet si terrible et si solennel. L'église obscure, parsemée de tombeaux, et ne recevant de clarté que par accidents; pas d'instruments à cordes claires ; tous sombres , doux , mélancoliques : quintes, basses, hautbois, trompettes sourdes. (Florence, 1821.)
Vive Don Juan, chef-d'œuvre de l'esprit humain ! Vive Mozart, le dieu de la musique, comme Raphaël est le dieu de la peinture! Vive Gluck, ce divin déclamateur, le seul qui parmi les modernes ait chaussé le cothurne grec! Et vive cet homme extraordinaire qui, sans être aucun des deux autres, a transporté à lui seul, par son terrible génie , son art indompté et sublime à d'autres bornes!
Adorons toujours avec la même ferveur et la même passion Gluck , Haydn , Beethoven , Mozart , notre Ra-
phaèl en musique. On a beau dire, tout ce qui n'est pas ces hommes vraiment divins cloche à leurs côtés. On y revient constamment : leurs beautés sont tellement inépuisables qu'on croit toujours les entendre pour la première fois, et la dernière est toujours la plus belle — Mais jamais rien d'italien ! Au diable ce commun , ce trivial, où tout , jusqu'à « Je te maudis», se dit en roucoulant !
Pour quiconque étudie la musique, que les œuvres d'Haydn soient le pain quotidien ! Beethoven certes est admirable, il est incomparable, mais il n'a pas la même utilité qu'Haydn : il n'est pas nécessaire.
Haydn n'a pas fait de chef-d'œuvre , il n'a pas son chef-d'œuvre. Je le crois bien! il est chef-d'œuvre partout.
Ces symphonies de Beethoven sont grandes, terribles, et aussi d'une grâce et d'une sensibilité exquises, celle en ut surtout; mais elles sont toutes belles, et les petites se font toujours plus grandes. Et Haydn! le grand musicien , le premier qui a tout créé , tout trouvé , et tout appris aux autres! Est-ce que je suis vieux? Mais c'est celui vers lequel je reviens toujours avec plaisir et calme, comme au pain dont jamais on ne se lasse.
On m'a raconté que Beethoven se promenait souvent seul aux environs de Vienne, pour se livrer à ses inspirations ; il était presque sourd. Un jour il s'était agenouillé sur un chemin pour écrire ce qu'il venait de
composer. Un convoi survient, suivi d'un nombreux cortège : Beethoven reste immobile. Les préoccupations de son génie, non moins que sa surdité, le rendent étranger à tout ce qui se passe autour de lui ; mais on l'avait reconnu. Le cortège et le convoi s'arrêtent : « Attendons qu'il ait fini » , s'était-on dit unanimement; et l'on attendit en effet que Beethoven se fût relevé.
Quel bel hommage rendu à ce grand homme ! C'est que le génie en travail est en communication avec Dieu même. Voilà ce qu'on sent à Vienne, chez un peuple éminemment religieux; voilà pourquoi ce peuple a pu sans impiété faire incliner un mort devant un vivant.
Je ne vais plus dans les concerts , qui fatiguent trop mes nerfs; mais j'aime les quatuor de chambre et la musique de piano. Avec cet instrument, la musique vient toute seule par la lecture. C'est là qu'on la goûte ,
qu'on la savoure Mon excellente Delphine embellit
ma solitude presque tous les soirs par les sonates du divin Haydn, qu'elle dit non pas à la virtuose, ce que je déteste, mais dans le vrai sentiment musical, et je l'accompagne quelquefois.
Les musiciens de génie savent seuls plaisanter. Méhul plaisante dans Y Lato , mais il plaisante en dieu : c'est Jupiter qui badine.
Bien que les deux lettres suivantes, adressées p;ir Ingres à l'un de ses meilleurs amis, ne concernent pas uniquement les doctrines du maître en matière musicale, nous avons cru devoir les transcrire à cette place parce que plusieurs passages de ces lettres complètent confirment les opinions exprimées dans les notes qui précèdent :
OH
Rome, ce 25 mars 1835.
Mon cher Varcollier ,
Vous savez sûrement comment je suis arrivé à Rome et comment j'y suis; il est donc inutile de vous en entretenir. J'ai plus hâte de vous dire que, dans le grand nombre d'excellents amis que j'ai laissés, vous êtes de ceux que je regrette sensiblement. Je supporte difficilement ma transplantation , même à Rome. Encore qu'on ne se vît pas tous les jours , qu'on se vît même trop rarement, cette bonne et sincère amitié, liée à tant de sympathies d'art et de sensations harmonieuses, faisait que l'on se retrouvait toujours avec un plaisir dont je suis totalement privé ici , ce qui me donne peu de stimulant pour y faire quelque chose d'artiste véritable, et je crois l'être. Si je ne me trompe, je suis devenu administrateur de la maison. Cependant je referais encore ce que j'ai fait, tant mon ressentiment est grand et profond, et, lorsque je veux m'étourdir sur mes chères pertes, je pense aux chagrins vrais ou imaginaires que j'ai soufferts dans les dix ans que j'ai passés à Paris, et qu'un peu de gloire et tant d'amitiés n'ont pu me faire supporter. Enfin, ici, j'ouvre une croisée ou je vais au Vatican.
Une chose me manque pourtant : je suis sans musique par le manque de ma grande caisse, dont je suis privé encore. Heureusement la Providence est grande. Elle a eu pitié de moi en prolongeant le séjour à Rome d'un pensionnaire musicien compositeur , nommé Tho-
mas (1) : jeune homme excellent, du plus beau talent sur le piano, et qui a dans son cœur et dans sa tête tout ce que Mozart, Beethoven , Weber, etc., ont écrit. Il dit la musique comme notre admirable ami Benoit , et la plupart de nos soirées sont délicieuses. Vous avez tout au Conservatoire : que vous êtes heureux! Moi, j'en ai de sublimes extraits, que je puis, ce qui n'est pas peu, réentendre deux et trois fois, si je veux. En vérité, je crois que pour bien connaître un chef-d'œuvre, c'est au piano qu'il faut l'entendre. Vous êtes de mon avis, je le sais. Vous voyez que je me dore la pilule et que je me console comme je peux.
J'espère que vous et votre excellente femme, vous vous portez bien, ainsi que vos enfants, vos beaux enfants. Je vous vois chez vous, dans votre bonheur intérieur, avec le souvenir de nos bonnes petites soirées, la Sonate pathétique que l'on disait si bien, et tant d'autres, et le bon M. Roger et ses autres amis, et notre cher M. Defresne. Dites-leur bien comme je les aime et combien je les regrette.
J'espère, cher ami, que les choses vont pour
vous selon votre désir. Tâchons de nous trouver heureux dans notre position , pour traîner le poids de la vie à laquelle nous sommes condamnés. Il n'est pas qu'elle ne soit par-ci par-là semée de quelques fleurs. Jouissons-en, sans trop nous inquiéter de l'avenir : mais j'ai beau prêcher, n'est-ce pas? vous êtes, comme moi, ner-
(1) M. Ambroise Thomas, aujourd'hui membre de l'Institut. Voyez à V Appendice (F) la lettre par laquelle Ingres félicite le futur auteur de Miynon et dCHamlet de son premier succès au théâtre.
174 ISOTES ET PENSÉES
veux, bilieux, impressionnable, malbeureux par conséquent. Enfin, soyons ce que nous sommes! Si les souhaits, cher ami, y peuvent quelque chose , recevez les miens pour tout ce qui pourra vous rendre le plus heureux dans votre chère femme, dans vos enfants, et rappelez-vous quelquefois
Votre bien affectueux et bien sincère ami,
Ingres.
Rome, 31 août 1840.
Mon cher Varcollier ,
Je serais trop privilégié si je pouvais, à quatre cents lieues de distance, vous montrer mon cœur tout à nu; vous y verriez la vive et tendre amitié que j'ai toujours eue pour vous et les vôtres. Croyez-le bien, malgré mes détestables négligences, rien ne pourra altérer cette véritable affection : elle date de trop loin pour cela.
Combien je suis touché de ce que vous me dites de nos amis communs, de la flatteuse impatience où ils sont de mou retour, et de tout le bien qu'ils pensent de moi. Je fais ce que je peux pour être digne de tant d'éloges ; mais mériterai-je jamais la trop haute place où vous me mettez? Je ne dois accepter de tels hommages qu'à titre d'émulation, qu'avec le même sentiment qu'excite en moi la vue des chefs-d'œuvre devant lesquels je suis ici prosterné, cherchant à les imiter, mais, hélas! de si loin !
Vous avez probablement vu mon petit tableau de Stratonice. Ce n'est pas à moi d'en rien dire , si ce n'est
pourtant les soins infinis qu'il m'a coûtés. Il me serait bien doux, cher ami, d'apprendre qu'il a su vous plaire, ainsi qu'à ma chère élève et amie, madame Varcollier, que j'embrasse ici de tout mon cœur, en attendant que nous reprenions nos bonnes petites soirées de musique. Gela me rappelle notre bon, digne et illustre Baillot, que j'aurai tant de joie à revoir, ainsi que d'autres de nos amis que je n'ai point oubliés ; dites-le-leur bien.
Vous parlez en trop bons termes de M. Reber (1) pour que je n'en présume pas beaucoup de bien, sachant de longue date la conformité de nos goûts. Ah! mon cher ami, je vous reviens, à cet égard, comme je suis parti : toujours avec les mêmes adorations et les mêmes exclusions, mettant Raphaël au-dessus de tout, parce qu'à sa grâce divine il joint tout juste le degré de caractère et de force qu'il faut, ne dépassant jamais la mesure. Qui mettre au même rang que lui? Personne, si ce n'est celui qui en musique, a eu la même âme, mon divin Mozart : tous deux, sages et grands comme Dieu même! Mais quoique prosterné devant leurs autels , je ne néglige pas pour cela d'en encenser bien d'autres pour lesquels, je le sais, vous avez les mêmes adorations; je veux dire Gluck, Beethoven, et le si charmant Haydn, que nous feuilleterons de nouveau à mon retour à Paris.
J'éprouve un tel plaisir à laisser ainsi courir ma plume sur des sujets que je sais que vous n'aimez pas moins que moi, que j'en ai les larmes aux yeux et un tremblement de bonheur que je ne puis décrire. Et ma femme dit que je vais avoir soixante ans! C'est possible, mais je
(1) M. Henri Reber, aujourd'hui membre de l'Institut.
170 NOTES ET PENSÉES DE J. A. D. INGRES, n'ai jamais senti mon âme si jeune. Non, jamais je n'ai plus aimé ce beau qui rend si heureux, si content de vivre, même au milieu de ce monde empesté; car le contact de ce monde ne peut nous ôter, à nous privilégiés, la joie de ces communications sympathiques qui sont la volupté secrète que procure l'amour de l'art.
Mes deux bras se tendent vers vous , mon cher Varcollier. Bientôt je pourrai vous dire de vive voix combien je suis reconnaissant de tous les bons offices rendus par vous à mes élèves et amis (1); mais, à côté de la gratitude que j'en ressens, j'ai la confiance de ne vous avoir présenté et recommandé que des hommes capables et bien méritants, Flandrin en tête. Je suis vraiment bienheureux de tout ce que vous me dites de lui.
Vous faites, à ce qu'il paraît, des merveilles à l'Hôtel de ville. Après l'architecture viendra, je l'espère, le tour de la sculpture et de la peinture , de la fresque surtout : n'êtes-vous pas de mon avis?
Je compte sur vous pour qu'à mon retour je puisse de nouveau entendre au Conservatoire en partie carrée avec Defresne, Paul Delaroche et vous, les symphonies du grand , du saisissant, de l'inimitable Beethoven. A bientôt! Je vous embrasse (2).
J. Ingres.
(1) M. Varcollier était, à cette époque, chef de la section des beauxarts à la Préfecture de la Seine.
(2) Voyez aussi à V Appendice (N), les fragments d'une lettre d'Ingres à M. Marcotte, en date du 20 août 1858.
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