SUJETS DE TABLEAUX PROJETÉS
Les cahiers d'Ingres d'où nous avons extrait les renseignements qui précèdent sur les œuvres successivement exécutées par le maître, contiennent aussi, à côté de ces souvenirs des travaux que sa main a accomplis, d'autres indications relatives seulement à certains projets de sa pensée. Nous avons cru devoir en transcrire quelque chose pour achever de mettre en lumière l'histoire de ce talent et compléter ainsi ou confirmer l'idée qu'on a pu se former de ses inclinations, de ses hahitudes, de sa vie morale, en un mot. Sans doute les documents les plus surs, les témoignages les plus éloquents ne sont pas là. Ce qu'un peintre avait dessein de faire intéresse infiniment moins sa mémoire que l'ensemble des travaux qu'il a menés à fin, et l'on aurait mauvaise grâce assurément à réclamer pour des œuvres qui n'ont pas même été entreprises, pour des œuvres absentes en réalité, l'attention due à celles que notre regard peut embrasser et notre intelligence étudier face à face. Est-ce une raison toutefois pour négliger absolument ces informations accessoires? Les thèmes de composition enregistrés par Ingres, à mesure qu'ils lui étaient suggérés par ses réflexions ou par ses lectures , nous permettent au moins de pressentir les infatigables ambitions de son esprit, ce besoin continuel chez lui de s'approvisionner et de s'instruire. Ils nous révèlent, en outre, la souplesse de goût singulière, la sagacité avec laquelle il discernait les éléments de l'inspiration pittoresque là où d'autres ne devaient s'aviser de les chercher qu'au bout de bien des
années. Plusieurs notes écrites par lui au commencement de ce siècle prouvent que longtemps avant Scheffer et Eugène Devéria, longtemps avant Delacroix et M. Winterhalter, il avait songé à représenter — sous de tout autres formes sans doute — les ombres tourmentées de Paul et de Françoise de Rimini, la Naissance de Henri IV, Charles- Quint au monastère de Saint-Just, et le Décaméron. La Rencontre de Cirnabue et de Giotto , Alain Chartier et Marguerite d'Ecosse, Boccace expliquant en chaire le poème de Dante, Jean de Fiesole au couvent de Saint- Marc, Charles-Quint ramassant le pinceau de Titien, vingt autres scènes encore que nos regards sont habitués à rencontrer au Salon depuis l'époque des débuts de l'école romantique jusqu'au temps où nous sommes, avaient été soigneusement décrites ou commentées par Ingres, en vue de tableaux que lui seul alors pouvait avoir l'audace de concevoir et la prétention d'exécuter.
Nous n'avons pas voulu, cela va sans dire, recueillir ici tous ces indices des travaux projetés par Ingres, mentionner tous les sujets de composition qui l'avaient séduit, et dont la liste serait pour le moins aussi longue que la nomenclature des œuvres qu'il a produites. Nous nous sommes contenté de choisir parmi les notices dont il n'a pas eu le loisir de tirer parti, celles qui nous semblaient les plus propres à caractériser ses préférences ou ses aptitudes et à achever de faire connaître une intelligence dont tous les secrets méritent d'être approfondis et les fantaisies mêmes d'être méditées.
DES OEUVRES D'INGRES. 31t>