Tentation de Jés us-Christ
Ingres, pendant son séjour à Rome comme directeur de l'Académie de France , se préoccupa beaucoup de ce sujet, qu'il se proposait de traiter sur une grande toile et dont il avait même, dans quelques croquis, déterminé déjà l'ordonnance générale. Restaient les types à choisir. Pour la figure de Satan, Ingres aurait voulu se servir d'un modèle nègre ; or il lui était alors impossible de s'en procurer un à Rome, et afin de sortir, au moins momentanément, d'embarras, il écrivait à M. Gatteaux, le 19 novembre 1836 :
« Il faut, mon cher, que vous me fassiez le plaisir de me seconder dans une chose qui me fait le plus grand besoin. Le calque ci-joint vous indiquera ce que je veux. Il faut donc trouver parmi mes élèves celui qui sait le mieux faire le portrait d'un modèle, et, si vous ne me trouvez mieux, je crois pouvoir vous désigner le jeune Ghassériau (1). Je vous prie donc de me l'envoyer chercher
(1) Théodore Chassériau, l'un des meilleurs élèves d'Ingres au début et peut-être le mieux doué de tous sous le rapport de l'imagination et de l'ampleur du sentiment. Malheureusement, après des commencements éclatants, après les promesses que semblaient contenir outre ses belles études peintes ou dessinées, des œuvres comme le tableau des Troyennes et les peintures murales de la Chapelle de Sainte-Marie Égyptienne, à Saint-Merry, — Ghassériau rêva je ne sais cpiel impraticable mélange des
et de lui faire part de ma proposition... Surtout qu'il copie le type de l'individu le plus possible. Je vous prie de lui recommander le plus grand secret. Qu'il ferme son atelier aux désœuvrés pendant ce temps. Gomme je ne dois rien vous cacher, le sujet que je veux traiter est le Seigneur chassant le démon du haut de la montagne. Quant à l'élève, il n'a pas besoin de le savoir : je lui demande une simple figure de nègre dans cette attitude... »
M. Gatteaux s'acquitta de la commission, et, de plus, il joignit à l'envoi de l'étude faite par Ghassériau celui d'un dessin de sa propre main. Ingres l'en remercia en ces termes, dans une lettre datée du 19 décembre 1836 : « Je suis content de ce que vous me donnez. Avec la poésie du sujet et l'idée que le peintre se fait de ce qu'il doit représenter, sans sortir delà nature, bien entendu, je puis aller... L'idée que je me fais de ce dieu des ténèbres, c'est un rond de formes, une mollesse d'Apollon flétri, un reste de ce charme qui en faisait auparavant le plus beau des habitants du ciel. »
Ce projet de peindre la Tentation n'eut pas, au surplus, d'autre suite. Ingres, à Rome même, l'abandonna pour de nouveaux travaux, et lorsqu'il fut de retour à Paris, il n'eut pas l'occasion ou le loisir de le reprendre.