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L'Age d'Or

Peinture à l'huile sur mur, non terminée.

Château de Dampierre (Seine-et-Oise.)

Ce fut pendant son séjour à Rome comme directeur de l'Académie de France, qu'Ingres reçut de M. le duc de Luynes, par une lettre en date de septembre 1839, la proposition de décorer de peintures murales la grande salle du château de Dampierre. Il s'agissait de représenter sur deux vastes parois en regard l'une de l'autre, deux scènes dont le choix était laissé au libre arbitre du maître, aussi bien que le procédé d'exécution matérielle à employer,— sous la seule condition que les sujets traités seraient conformes à la destination de cette salle, dédiée, en raison des monuments qu'elle devait contenir, aux souvenirs et à la gloire de l'art antique.

Ingres accepta avec autant de gratitude que d'empressement une tâche si bien appropriée à son talent, et d'ailleurs si libéralement offerte. Il prit pour thèmes de ses deux futures compositions l'Age d'or et l'Age de fer, et, après avoir été un moment tenté de faire usage de la peinture à fresque, il se décida pour la peinture à l'huile. Malheureusement, ce procédé une fois choisi, il se décida aussi à l'employer sur place , à opérer sur le mur même, au lieu de peindre dans son atelier des tableaux que le marouflage aurait ensuite rendus adhérents à la pierre. De là bien des interruptions et des lenteurs, sans compter le temps perdu à attendre que les ornements accessoires de peinture ou de sculpture et les changements demandés par Ingres dans la décoration architectonique eussent été exécutés. En 1843, toutefois, Ingres s'était mis à l'œuvre, au moins en ce qui concernait les éléments de la composition et les études préalables, puisqu'il écrivait à cette époque à son ami M. Gilibert :

« Enfin ma composition pour Dampierre est toute trouvée, après un travail de trois mois. Rien de pire que l'eau qui dort. Décidément la comédie est plus difficile que la tragédie; aussi vais-je élever encore Molière dans une nouvelle édition de Y Apothéose d'Homère. Voici le court programme que j'ai imaginé : un tas de beaux

paresseux, car j'ai pris hardiment l'Age d'or comme les anciens poètes l'ont imaginé. Les hommes de cette génération n'ont point connu la vieillesse; ils vécurent longtemps, toujours beaux et jeunes. Donc, point de vieillards. Ils étaient bons, justes, et s'aimaient. Ils n'avaient de nourriture que les fruits, F eau des fontaines, le lait. Ils vivaient ainsi, en mourant s'endormaient, et devinrent de bons génies qui avaient soin des hommes. Astrée, la Justice, les visitait souvent, et ils l'aimaient. Saturne, dans le ciel, contemplait leur bonheur.

» Moi donc, pour mettre toutes ces bonnes gens en scène, il me fallait bien un petit brin d'action. Je l'ai trouvé dans un sentiment religieux. Tous réunis dans un préau élevé sur lequel sont une treille et des arbres chargés de fruits, ils ont érigé là un autel de gazon. Un homme, acolyte d'un jeune garçon et d'une jeune fille, élève une noble action de grâces, tandis que les enfants portent dans leurs mains, l'un des fruits, l'autre une coupe de lait.

» Derrière ce prêtre s'agite une danse religieuse exécutée par des jeunes filles et un garçon maladroit qui joue des flûtes et qui est ramené à la mesure par la jeune fille qui conduit la danse en frappant dans ses mains. En descendant, sont échelonnées beaucoup de figures, amants heureux, familles heureuses avec leurs enfants, groupées autour d'un bassin de cristal qu'alimente une source sortant de dessous l'autel »

L'année suivante, Ingres est tout entier à l'exécution de sa tâche, et le 2 novembre 1844- il écrit à M. Marcotte : « ... Je puis vous dire aussi que jamais de sa vie homme n'a été plus occupé, ni plus esclave de ses pensées; car non-seulement je peins le jour, mais je ne fais qu'exécuter ce que, toute la nuit, j'ai résolu par la pensée. Continuellement une figure, un groupe est devant moi comme un fantôme, en me disant: «Fais-moi comme ci, fais-moi comme cela. » L'Age d'or m'aura coûté les peines de l'Age de fer »

Enfin, le 4 juin 1846, il informe en ces termes M. Marcotte du degré d'avancement auquel son travail est parvenu : « Depuis mon retour, j'ai peint avec Desgoffe ce grand ciel, cette grande montagne et tout ce préau, et cela bien, très-bien, je vous assure, sans compter qu'en arrivant j'ai dû reprendre et remettre sur le métier, où je

le remets souvent, mon ouvrage On a posé en face un

énorme échafaudage pour l'Age de fer. Mon fidèle Pichon (1) est arrivé hier pour commencer à peindre ce grand fond d'architecture, les études faites, de manière que, dans trois mois au plus, ces deux ouvrages (M. Desgoffe terminant de son côté le reste du grand paysage dans le premier), ces deux ouvrages ainsi conduits cette année en auront fait une bonne (2). »

Cependant, à mesure que les années s'écoulent, le zèle d'Ingres pour son œuvre se refroidit; la durée des séjours que le peintre fait au château de Dampierre s'abrège de plus en plus, et bientôt se réduit à quelques semaines, employées d'ailleurs à modifier ou à effacer les parties à peu près terminées, plutôt qu'à en compléter l'exécution ou à en aborder de nouvelles. Ingres va même jusqu'à envisager la possibilité pour lui d'abandonner tout à fait la tâche qu'il a entreprise, et le 4 juin 1849, un acte passé, d'accord avec le duc de Luynes, devant Me Thiac, notaire à Paris, lui confère le droit de résilier le contrat primitif, « si, par des motifs dont il sera seul juge, il croyait devoir renoncer à ce travail avant l'entier achèvement des deux peintures ou de l'une d'elles. »

(1) M. Pierre-Auguste Piclion, condisciple et ami d'Hippolyte Flandrin, et auteur, entre autres ouvrages de peinture monumentale, des peintures qui ornent la chapelle de saint Charles Rorromée, dans l'église de Saint-Sulpice, à Paris.

(2) Voir, pour plus de détails sur la vie laborieuse qu'Ingres menait à Dampierre durant chacun de ses séjours annuels, les lettres adressées par lui à M. Reiset et à M. Marcotte le 22 août 1845 et le 8 août 1847. Appendice (.1 et J).

Quelques mois plus tard, Ingres, que la mort de sa femme, survenue dans l'intervalle, avait achevé de décourager, se décide à se prévaloir de cette clause, et, par un nouvel acte en date du 7 mars J850, il est stipulé entre lui et le duc de Luynes que « les travaux de peinture commencés à Dampierre ne seront pas continués », M. Ingres reconnaissant d'une part « que les 20,000 francs reçus par lui ont satisfait entièrement à l'indemnité qui pouvait lui être due pour les travaux déjà exécutés» , et le duc de Luynes d'autre part se réservant « le droit d'agir, au sujet de ces travaux, comme si M. Ingres y était complètement étranger » , c'est-à-dire le droit « de les détruire ou de les faire continuer comme et par qui bon lui semblera. »

Nous n'avons pas à rechercher ici, en dehors des faits que nous venons de rappeler, d'autres causes secondaires qui ont pu contribuer à la détermination prise par Ingres, aussi bien qu'au refroidissement des rapports entre lui et le duc de Luynes, même avant la cessation absolue des travaux de Dampierre. Il nous suffira d'avoir réfuté par des témoignages irrécusables certaines allégations relatives tantôt à « l'illégalité » des procédés dont Ingres aurait usé envers le duc de Luynes , tantôt à « une somme de cent mille francs » qu'il aurait touchée au début de ces travaux si malheureusement interrompus. Le reste, lors même qu'il ajouterait quelque chose aux informations biographiques, ne saurait rien changer au fond des choses ni à la situation publique des deux parties dans cette regrettable affaire. «On peut, a dit très-justement M. Charles Blanc (1), soutenir que le fait d'abandonner les peintures de Dampierre, sans même en finir une, constituait un préjudice

considérable porté au duc de Luynes » , car sans parler

« d'énormes dépenses (environ 400,000 fr.) pour construire

(1) Ingres, sa vie et ses ouvrages. Gazette des Beaux-Arts, t. XXIV, p. 525.

et embellir une galerie digne du maître qui la devait

décorer, ce dut être un cruel déboire pour le duc

de Luynes de renoncer au magnifique espoir que le cbâteau de ses ancêtres serait à jamais illustré par les plus belles peintures du dix-neuvième siècle, et que son nom serait inséparable désormais de celui qu'aurait immortalisé un grand artiste » ; mais il faut bien reconnaître aussi que de la part d'Ingres l'abandon des travaux de Dampierre était après tout l'exercice d'un droit éventuel, la conséquence d'une réserve formellement exprimée d'avance et, d'avance aussi, consentie. Voilà, au point de vue de la stricte légalité, ce qui peut justifier Ingres des accusations portées contre lui. Gela néanmoins suffit-il pour le mettre à l'abri de tout reproche en ce qui concerne ses engagements moraux pour ainsi dire et les obligations qu'ils semblaient lui imposer? Nous n'oserions le prétendre, encore moins nous étonner du vif déplaisir causé au propriétaire du cbâteau par l'anéantissement d'espérances qu'il avait dû croire fondées et que, en tout cas, il avait été généreux à lui de concevoir. Fallait-il toutefois que ce déplaisir, si légitime qu'il fût, aboutît à des mesures compromettantes pour la vie même de l'œuvre commencée? Fallait-il, pour soustraire ce qui en subsiste à la publicité, employer les mêmes moyens que si l'on avait eu le dessein d'en opérer progressivement la destruction? Depuis qu'Ingres a cessé de travailler à l'Age d'or, c'est-à-dire depuis près de vingt ans, une épaisse draperie de velours recouvre cette peinture, qui, privée ainsi de l'air et de la lumière nécessaires, a subi dans toutes ses parties les avaries les plus fâcheuses. Encore quelques années, et le noir qui l'a déjà envahie aura achevé d'en appesantir, d'en dénaturer l'aspect, jusqu'au jour où par un dernier effet de l'obscurité et de la chaleur, les parcelles de couleur désagrégées se détacheront du mur et tomberont en poussière. Nous souhaitons, dans l'intérêt de tout le monde, qu'on ne laisse pas le mal

s'aggraver, et que de nouvelles mesures soient prises pour préserver au moins ce qui reste d'une ruine imminente, d'une ruine certaine si le régime présent se continuait.

Des deux vastes peintures projetées pour la décoration du château de Dampierre, l'Age d'or est la seule qu'Ingres à vrai dire ait entrepris d'exécuter. Celle qui devait servir de pendant et représenter l'Age de fer n'a pas même été ébauchée dans son ensemble : tout s'est borné à l'indication de quelques monuments d'architecture occupant le fond de la scène et peints, sous les yeux du maître, par MM. Desgoffe et Pichon. Nous ne connaissons d'ailleurs que par ouï-dire l'existence de ces travaux préparatoires, l'obstacle qui les dérobe aujourd'hui au regard étant plus difficile encore à écarter que celui dont on a fait usage pour masquer l'autre peinture. Au lieu des rideaux en effet derrière lesquels se trouve \ Age d'or et que quelques visiteurs du moins ont obtenu l'autorisation d' en tr' ouvrir, une tenture fixe, sur laquelle sont suspendues des panoplies, cache invariablement le peu qui subsiste des projets d'Ingres pour l'ordonnance de son Age de fer. Il n'est pas possible non plus de chercher dans l'examen d'études isolées des renseignements sur cette composition. Ingres, que nous sachions, n'en a ni peint ni dessiné une esquisse générale (1); à peine trouverait-on, parmi les dessins légués par lui à Montauban, quelques croquis partiels ou quelques linéaments de figures destinées peut-être, dans sa pensée, aux groupes futurs de l'Age de fer. En revanche, les études dessinées en vue de l'Age d'or sont nom-

(1) Ingres, il est vrai, dans une de ses lettres à M. Marcotte, (28 juin 1845), dit en propres termes : « Le dessin de V Age de fer est l'ait et superbe, on pourrait s'y mettre en même temps qu'au paysage de l'Age d'or ». Mais il s'agit ici d'un dessin l'ait par l'éminent architecte qui dirigeait alors les travaux de restauration du château de Dampierre, M. Duban : dessin qui devait servir et qui a en effet servi de modèle à MM. Pichon et Desgoffe pour ces monuments du fond dont nous avons parlé.

breuses et méritent d'être citées parmi les plus belles œuvres d'Ingres en ce genre. Le Musée de Montauban n'en possède pas moins d'une vingtaine : plusieurs autres sont conservées dans la collection de M. Gatteaux. Telle de celles-ci, — la figure, par exemple, d'un homme couché sur le ventre et relevant la tête, — soutiendrait la comparaison avec ce que les maîtres ont laissé en pareil cas de plus savamment vrai, de plus expressif, de plus vivement accentué. Et pourtant, si précieux en euxmêmes que soient ces dessins, le sentiment d'admiration qu'ils éveillent laisse place encore au ressouvenir pénible et au regret. Gomment oublier que toutes les promesses qu'ils impliquaient n'ont pas été tenues, que la main qui les avait tracés s'est lassée avant l'heure, qu'en un mot il y a là les germes d'une inspiration devenue tout à coup stérile, d'une pensée volontairement arrêtée dans ses développements, au lieu des principes féconds dune entreprise qui aurait pu avoir tant d'importance dans la vie du maître et dans l'histoire de l'art contemporain?

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