VENISE AU XVI» SIÈCLE
ses grandes compositions décoratives, il fut le premier à dresser des figures plus grandes que nature et qui tussent des êtres de chair et de sang. Ce naturalisme vénitien atteint à une beauté pathétique parce qu'il est puisé aux sources mêmes de notre vie, comme l'art païen : le langage de la couleur est, comme la poésie et la musique, l'expression naturelle du génie profond et on retrouve dans sa peinture Titien tout entier, le jeune homme, l'amoureux, le rêveur et le chrétien
Cortège, o Entre Venise et Florence, il n'y eut point d'école capable de rivaliser avec ces deux capitales ; mais un peintre parut, Corrège, qui ne semble pas avoir été mis par ses contemporains à la place que nous lui accordons aujourd'hui. Ses fresques de Parme sont les compositions les plus hardies de la peinture de la Renaissance ; il a, sous des coupoles, imité la voûte du ciel et fait plafonner des figures volantes. Ses peintures religieuses ou mythologiques, au dessin flexible, aux chairs lumineuses et pâles, révèlent un génie tendre que l'on n'attendait pas d'une imagination aussi puissante. De conception hardie comme un Florentin, sensuel comme un Vénitien, il paraît tenter, dès le commencement du xvie siècle, cette conciliation des grandes écoles d'Italie qui s'accomplira, un siècle plus tard, dans l'école bolonaise.
Titien avait eu pour compagnon de jeunesse Sebastiano del Piombo qui abandonna bientôt Venise pour Rome où il emprunta beaucoup à Raphaël et à Michel-Ange, leur donnant en échange un peu de l'ardente couleur vénitienne. Palma le Vieux aussi avait passé dans l'atelier de Giorgione. Dans l'atelier de Titien se formèrent Paris Bordone,
Tintoret ; Veronèse ne fut pas son élève, mais Titien le désignait comme son héritier.
Tintoret -o Tintoret est, en effet, un continuateur de Titien, mais c'est un dissident. Il a brisé le rythme de Titien, compromis sa couleur harmonieuse en de violents contrastes de clartés livides et d'ombres opaques. Il voulait unir le « dessin de Michel-Ange à la couleur de Titien » ; et, en effet, il a tenté de transposer en peinture les corps gigantesques et la gesticulation véhémente du grand Florentin. Mais il a dû effacer bien des délicatesses, dans son dessin improvisé et brutal. Ce peintre, qui eut un des plus « terribles » cerveaux qui aient été dans la peinture, a créé un univers pathétique, orageux, aux éclairages sinistres, aux figures impétueuses et déchaînées, et 1a verve populaire de ce Vénitien nous paraît rejoindre le romantisme le plus exaspéré.
Veronèse. o Veronèse, au contraire, est d'une sérénité radieuse. Sa peinture est un décor magnifique et souriant. Il rassemble des seigneurs barbus et leurs femmes rayonnantes en des architectures qui sont de Palladio et de Sansovino. Le prétexte est un banquet et ce banquet est un épisode de l'Évangile. Étrange imagination qui fait de la vie de Jésus une succession de bombances ! Mais ce n'est point pour manger et boire que tous ces patriciens sont à table. Ces festins ne sont que des occasions à étaler le luxe vénitien, celui des costumes et des architectures. Une fine lumière argentée se disperse sur les brocarts et les velours, la vaisselle, les marbres et les nuées blanches suspendues dans le ciel vert.