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là en nombre extrêmement considérable, constituent, pour ainsi dire, la menue monnaie de la chancellerie romaine. Elle les a répandues à profusion dans tous les pays chrétiens. La encore, Innocent III n'a pas innové : il a seulerrient vulgarisé l'application d'un système' dont ses devanciers s'étaient déjà beaucoup servi.'
Le cens payé au pape par les monastères et par tous les établissements protégés est le signe de leur assujettissement à Rome et de leur émancipation du joug des autorités locales, l'évêque et le seigneur. C'est ce qu'indique la formule de la bulle d'exemption ; mais cette formule change, selon la nature des liens plus ou moins étroits qui rattachent au Saint-Siège l'établissement protégé. Tantôt Innocent III présente le cens comme le signe, indicium^ de la reconnaissance qui lui est due pour Toctroi du privilège. Tantôt il parle de la liberté^ c'est-à-dire de l'exemption que ce privilège confère. Tantôt il affirme avec précision que le monastère protégé appartient, sans intermédiaire, immédiatement, à l'Église romaine, qu'il est sous la juridiction et dans le domaine de Saint Pierre, beati Pétri juris existity ou encore ad jus et proprietatem Ecclesie Romane, ou, ce qui est encore plus clair, in fuiido et proprietate Ecclesie Romane. Il
s'agit donc bien, cela ne fait pas le moindre doute, d'un droit de propriété absolue que le privilège confère à Rome. Cette institution a joué dans la société ecclésiastique, dans l'histoire de la monarchie des papes et de celle d'Innocent III en particulier, le même rôle que la recommandation féodale dans la constitution des seigneuries. Car le principe fécond de la protection pontificale ne s'adapte pas seulement aux organismes de la vie religieuse. On a vu, dans un volume précédent*, que les prédécesseurs d'Innocent, et lui-même plus que personne, l'ont appliqué à des fiefs, à des seigneuries, à des royaumes entiers.
En même temps que le pape, au nom de son pouvoir général ou de sa qualité de protecteur, agissait en souverain dans les églises, il croyait pouvoir prélever, sur la masse de leurs bénéfices et de leurs prébendes, une part réservée à ses créatures, à ses fonctionnaires, à tous ceux qui avaient bien mérité de lui par les services rendus ou simplement h tous ceux qui se réclamaient de sa charité. Il s'arrogeait le droit de placer, comme chanoines, dans les chapitres, ou comme curés, dans les paroisses, ses protégés
1, Voir Les Hnyaiiies vassales du Saint-Sici^e.
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et ses clients. La correspondance d'Innocent III nous montre la chancellerie du Latran expédiant, tous les jours, dans tous les pays du monde, aux évêques et aux corps capitulaires, l'ordre de conférer à un particulier un bénéfice d'Eglise, avec ce que la fonction comportait d'honneurs et de revenus. Dès cette époque surtout, une nuée de sous-diacres, de notaires, de scribes, de chapelains de la cour de Rome, de neveux, de parents ou de secrétaires des cardinaux, s'abat sur les propriétés ecclésiastiques de l'Europe entière. Rome ne gouvernait pas seulement le monde religieux : elle revendiquait une part de ses richesses pour payer les frais de sa bureaucratie ou les dévouements de ceux qui* fondaient sa domination.
Ici s'ofïVe à l'historien un spectacle curieux. Le pape, devant qui tout s'incline d'ordinaire, se heurte cette fois à une résistance très visible et prolongée. Les églises ne veulent pas des clers pontificaux, ces intrus, ces étrangers; elles font tout pour n'être pas obligées de les admettre chez elles et elles ne cèdent qu'à la force. Sur ce terrain, évêques et chapitres s'entendent à merveille et restent insensibles à toutes les sommations. Le pape leur écrit vainement plusieurs fois. Il nomme des commissaires spé-
ciaux chargés d'exécuter son mandat : on leur désobéit. Il menace et fait frapper les récalcitrants de l'excommunication et de l'interdit : on n'en tient pas compte. L'insoumission est portée, ici, jusqu'à l'extrême limite : elle ne cesse (et encore pas toujours) que lorsque la puissance romaine annonce son intention de recourir aux dernières rigueurs.
*La généralité et l'intensité de cette résistance est un fait remarquable : mais ce qui ne l'est pas moins, c'est l'attitude d'Innocent III. A en juger par sa correspondance, il est d'ordinaire très maître de lui, très diplomate, et les lettres qu'il écrit à ses pires ennemis surprennent par leur modération. Mais, quand il s'agit d'obtenir des prébendes pour ses créatures, on dirait qu'il n'a pas fait provision de patience : il s'irrite devant l'obstacle, éclate en reproches violents, fulmine, bref, montre une âpreté qui semble hors de proportion avec le but poursuivi.
En 1206, il écrit aux chanoines de Cumes, qui avaient refusé de recevoir et de pourvoir chez eux un sous-diacre romain, dans les termes que voici : « Vous êtes depuis longtemps désobéissants et rebelles à notre autorité; on a vu combien vous faisiez peu de cas des mandements apostoliques et de la discipline ecclésiastique.
A plusieurs reprises nous vous avons écrit pour vous demander d'assigner une prébende à notre cher fils B., sous-diacre de l'Eglise romaine. Vous avez fait la sourde oreille, et repoussé notre requête. L'excommunication alors vous a frappé : vous l'avez supportée longtemps sans vous soumettre : rien n'a pu jusqu'ici refréner votre rébellion. » Cette rébellion leur a réussi, puisque le pape a été obligé de caser son protégé ailleurs, dans le chapitre de Milan. Il finit cependant par consentir à ce que l'évêque de Cumes donne l'absolution à ses chanoines et les fasse rentrer dans le sein de l'Eglise. Mais il leur est défendu de conférer la prébende qu'ils auraient dû donner h son clerc. Ils n'en disposeront que lorsque le Saint-Siège leur aura signifié, sur ce point, son bon plaisir.
Le chapitre et l'évêque de Pampelume refusaient, eux aussi (1206), de recevoir comme chanoine un recommandé du pape. « Si vous aviez pour Dieu et la sacro-sainte église romaine, votre mère, leur écrit Innocent III, le respect et l'affection pieuse qui lui sont dus, vous auriez accueilli avec dévotion nos prières et nos ordres, et vous mettriez tous vos soins à nous donner satisfaction. » Il faut obéir ^ ce sans quoi, vous avez à craindre que nous ne fassions exécuter
par autrui ce que vous auriez dû faire de vousmêmes. Gardez-vous de donner prise à notre autorité vengeresse (in ços taliter ulciscamur) et d'éprouver effectivement combien il est téméraire de se mettre en travers des volontés apostoliques. ))
Grosses paroles, pour un simple canonicat! Mais les actes suivaient. Dans nombre de cas, le refus d'accueillir le protégé de Rome a entraîné l'excommunication des chanoines, l'interdit jeté sur l'église récalcitrante, et parfois la suspension des chanoines et de l'évêque qui avaient désobéi. Pourquoi tant de passion, d'un côté comme de l'autre? Un homme comme Innocent III ne se détermine pas uniquement par des mobiles, d'intérêt matériel. A cet égard, en effet, il a ses idées, ses principes, et il tient à exercer ce qu'il considère comme son droit.
' Or il estime, en premier lieu, qu'il a le droit, comme chef de toute la hiérarchie sacerdotale, de veiller à ce que les clercs pauvres, instruits, et méritants trouvent le moyen de vivre. C'est à lui à pourvoir à leurs besoins, c'est une obligation de sa fonction, elle l'autorise à employer tous les moyens pour triompher de la résistance des églises locales, qui, par égoi'sme, refusent de se plier aux nécessites de l'h^glisc univer-
selle. Telle est la raison qu'il donne, par exemple, en 1206, aux chanoines, de Harlebeke, en Flandre. « Nous sommes tenus de nous préoccuper d'assurer aux pauvres clercs des moyens d'existence », de pr-o^'isione paupenun clericorùm cogitare tenemur . Et il développe cette idée dans une autre lettre, de 1204 : « Notre office fait de nous les débiteurs de la chrétienté entière. Il faut avoir égard à la condition des clercs, qui font le service du Seigneur, et qui doivent vivre du patrimoine de Jésus-Christ. C'est donc pour nous une obligation pressante de répandre la rosée des bienfaits pontificaux, notamment sur les ecclésiastiques qui donnent le bon exemple par l'honnêteté de leurs mœurs et leur connaissance des lettres. »
Mais cette rosée doit tomber tout spécialement sur les clercs qui sont au service du pape ou qui, sans appartenir à sa chapelle ou à sa chancellerie, ont fait en cour de Rome un séjour prolongé. Innocent III, en 1198, le dit en termes très nets au chapitre de Saintes. Il avait excommunié les chanoines, qui n'avaient pas voulu admettre chez eux deux secrétaires de cardinaux. (( Nous sommes obligés, par un devoir strict et tout particulier, de pourvoir aux besoins de ceux qui ont reçu leurs grades d'Église à
LE CONCILE DE LATIîAN 175
Rome et de notre main, ou de ceux qui ont pleinement mérité nos faveurs par les services qu'ils ont rendus à notre personne ou à nos frères », c'est-à-dire aux cardinaux. Et il insiste encore sur ce point dans la semonce qu'il adresse, la même année, aux chanoines de l'église cathédrale de Poitiers, coupables du même crime. Ils avaient refusé la prébende qu'on demandait pour un scribe de curie. « Ce qui met le comble à notre indignation, c'est que beaucoup d'églises font comme la vôtre : au lieu de témoigner au Saint-Siège la déférence qui lui est due, elles dressent contre lui l'aiguillon de la révolte, au point de faire les difficiles ou même de résister ouvertement quand il s'agit d'admettre chez elles des personnes qui font partie de notre entourage familier et servent nos intérêts. »
Innocent III comprend d'autant moins ce manque d'égards pour la haute dignité dont il est revêtu, que, dans sa conviction intime, le droit du chef de l'Église de disposer de toute propriété ecclésiastique, dans l'intérêt général de la chrétienté, ne lui paraît pas contestable. D'abord, il y a des catégories de bénéfices dont la collation appartient à la papauté, en vertu d'une loi formelle ou d'un usage passé en loi. Quand un clerc meurt en cour de Rome (et ce
genre de malheur est extrêmement fréquent : le voyage d'Italie et le séjour dans la Ville éternelle sont meurtriers pour une quantité d'ecclésiastiques obligés de passer les Alpes), quand un clerc meurt in ciiria^ c'est le pape qui nomme son remplaçant. En outre, quand, dans un diocèse quelconque, une cure, une prébende, une dignité canoniale, restent vacantes au delà d'une certaine limite de temps, elles tombent, ipso facto sous la dévolution du pape^ qui peut en disposer comme il l'entend. Ce droit a été formellement établi par le troisième concile de Latran, celui qui s'est tenu en 1179 sous la présidence d'Alexandre III; d'un trait de plume, les directeurs de ce concile ont fait entrer ainsi, dans le domaine pontifical, un nombre considérable d'offices, de propriétés et dp revenus, car il suffit de voir, par les lettres mêmes d'Innocent ÏII, combien fréquemment se présente, dans tous les chapitres, le cas d'une vacance prolongée d'un bénéfice ou d'une fonction.
Pour appuyer ses prétentions sur les prébendes, Innocent a souvent invoqué le décret du concile de Latran. Mais, même quand cet argument et ce droit spécial lui manquent, il n'est pas embarrassé : il se retranche derrière
son droit général, c'est-à-dire l'autorité omnipotente du Saint-Siège. Aux chanoines qui résistent il rappelle sa prérogative, qui le met au-dessus de toutes les coutumes locales, de tous les privilèges et de toutes les lois. En 1198, il écrit au chapitre de Bourges, qui se montrait récalcitrant, comme tant d'autres, et lui opposait un règlement interdisant de dépasser, pour l'institution des chanoines, un chiffre déterminé de places et de prébendes. « Quand une église limite le nombre de ses canonicats, il faut stipuler formellement ou sous -entendre qu'elle le fait « sous la réserve de l'autorité apostolique», saha sedis apostolice aiicloritate. L'abbé de Saint-Denis obtient de Rome, la même année, une bulle destinée à le défendre contre les intrigues des clercs qui veulent obtenir de l'abbaye des bénéfices ou des prébendes dont la vacance n'a pas encore été déclarée. Mais il va de soi que cette mesure ne s'applique pas aux protégés du pape : saha sedis apostolice auctoritate. Dans plusieurs de ses lettres, Innocent III va plus loin : il ne craint pas de dire en substance aux établissements religieux qui repoussent ses candidats : a Vous devez vous estimer heureux que je consente à vous demander cette prébende, alors que je pourrais
simplement la prendre en vertu de mon autorité. ))
C'est bien là évidemment le sens de la phrase menaçante qu'il adresse à l'archevêque et au chapitre de Bénévent (1198), coupables de n'avoir pas voulu donner place à un frère de cardinal, le sous-diacre romain, Albert : « Nous sommes étrangement surpris de voir que vous n'avez aucun égard pour les mandements apostoliques, que vous ne tenez aucun compte des prières de celui qui possède la plénitude de la l^uissdince, plenitudinem potestatis ». Mais il est encore plus explicite, en 1206, avec l'évêque et le chapitre de Padoue. « Il n'y a rien d'inconvenant ou d'absurde à ce que nous nous préoccupions d'assurer l'existence des clercs qui sont capables de rendre aux églises qui les accueilleraient des services de première utilité. C'est à quoi nous convions les chefs de ces églises : mais ils devraient d'eux-mêmes y songer, s'ils avaient le souci de leurs obligations. Quelle raison ont-ils de soulever tant de difficultés? Nous ne faisons que leur montrer de la déférence, en recourant à leur intermédiaire. Nous pourrions nous en passer, et agir par nousmêmes, puisque c'est en nous que réside la plénitude du pouvoir ecclésiastique, et que les
autres (entendons les autres évoques) sont simplement appelés à partager le labeur du gouvernement de l'Eglise, ceteris in partem sollicitudinis eçocatis.
Les églises peuvent avoir des raisons légitimes de redouter l'invasion des clercs de Rome ou d'Italie. Sans parler de la répugnance que l'étranger leur inspire, et du désir qu'elles ont de réserver les ressources dont elles disposent à leurs nationaqx et à 'leurs propres desservants, elles ont conscience du danger qui menace leur indépendance, si les places libres sont remplies par des sujets du pape. Ils sont trop enclins à se targuer de leur origine pour n'obéir à personne. Ceci n'est pas une simple hypothèse : les sousdiacres romains, les notaires, les scribes apostoliques sont et à coup sûr se croient des personnages importants, jouissant d'une situation privilégiée, et qui en abusent au point d'inquiéter les évêques. Celui de Florence écrit, en 1206, à Innocent III pour lui poser nettement une question dont la solution importe à toutes les églises, a Quelques sous-diacres de l'Eglise romaine ont obtenu dans mon diocèse des prélatures pour lesquelles ils me doivent obéissance. Mais lorsque, dans le cas où la justice
l'exige, je me prépare à exercer sur eux le pouvoir disciplinaire qui appartient au supérieur, ils m'opposent le privilège que leur confère leur qualité de sous-diacres romains et affirment qu'ils sont par là même exempts de l'obédience à laquelle ils seraient tenus en raison de leur bénéfice. Parce que le pape les a ordonnés sousdiacres, s'ensuit-il qu'ils soient soustraits ipso facto à mon autorité? »
Aune interrogation formulée darts ces termes, un pape comme Innocent III ne pouvait répondre * affirmativement : c'eût été renverser, en théorie, cette hiérarchie ecclésiastique à laquelle le développement de la puissance romaine portait, en fait, de si rudes atteintes. Sa réponse à l'évèque de Florence est donc conforme à la tradition et aux lois de l'Eglise, mais il trouve tout de même le moyen d'y affirmer que les clercs de Rome ne sont pas des clercs ordinaires et qu'ils ont des droits particuliers. « A la vérité, écrit-il, il est convenable que tu témoignes une déférence spé-, ciale, parmi tous les ecclésiastiques qui te sont soumis, à ceux que la bienveillance apostolique a honorés d'une ordination dans son église. Néanmoins ils ne doivent pas, pour ce fait, se considérer comme exemptés de l'obéissance qui t'est due.»
Au fond , les chapitres résistaient , parce qu'ils tendaient, comme beaucoup d'autres communautés du moyen âge, à devenir des corps fermés, qui se recrutent eux-mêmes. Ils préféraient réserver pour les parents et les amis des titulaires, les offices et les prébendes disponibles. L'esprit qui animait, en 1209, le cha pitre de Novare en Lombardie, était, selon toute vraisemblance, celui de tous les organismes similaires. Au temps du pape Célestin III, prédécesseur immédiat d'Innocent, les chanoines de Novare avaient édicté un règlement qui donnait à chacun d'eux le droit d'introduire dans le chapitre son neveu, son cousin, ou son ami. Célestin III .avait annulé ce statut, et cassé les nominations qui s'étaient faites dans ces conditions. Mais les chanoines ne se tinrent pas pour battus : ils éludèrent la défense pontificale en décrétant que les personnes ainsi écartées par le pape seraient investies individuellement des canonicats au fur et h mesure des disponibilités. Innocent III dût casser de nouveau ces nominations. Il ne voulait pas, dit-il formellement dans sa lettre, « que les chanoines de Novare fissent du sanctuaire de Dieu une propriété héréditaire ». C'était là le mot décisif, l'argument très
spécieux que la papauté pouvait invoquer pour empêcher les chapitres de remplir eux-mêmes leurs vides et de disposer de leurs propres biens. Il est clair qu'elle devait combattre leur tendance à l'hérédité, comme elle prenait des mesures pour éviter l'hérédité des cures paroissiales , celle-ci bien plus directe encore et autrement dano-ereuse. Mais il faut convenir que, dans beaucoup de cas, cette raison n'était qu'un prétexte, et ne justifiait pas l'assaut quotidien que donnaient aux bénéfices de la chrétienté entière les clercs de la cour de Rome et les parents des cardinaux. Autre espèce de népotisme, et abus non moins évident.
Quelque jugement que l'on porte sur le droit du pape', mis en balance avec le droit des églises particulières, le fait de leur mécontentement et de leur résistance n'est pas niable. On le constate partout et il se manifeste sous toutes les formes, opposition pacifique ou violente, procès ou voies de faits, comédies ou tragédies.
La comédie, c'est-à-dirQ l'emploi de toutes les ruses, de toutes les mesures dilatoires et de tous les expédients de procédure par lesquels les chapitres tâchent d'éluder les ordres du pape, on la voit se jouer, par exemple, à Milan, en 1198. Depuis plus d'un an, la chancellerie
de l'église milanaise était vacante, et par conséquent, selon le décret du troisième concile de Latran, la collation en appartenait à Rome. Innocent III demande la place à l'archevêque de Milan, pour un de ses sous-diacres, Henri de Seltara, qui, d'ailleurs, avait été déjà casé dans le chapitre comme chanoine. — « Impossible, répond l'archevêque ; certaines nécessités m'ont obligé de me réserver les revenus de la chancellerie, et quant à l'office lui même, il y a dix mois que je l'ai conféré à une autre personne. )) — Indignation du pape qui fait faire une enquête et apprend en effet que l'archevêque, après avoir reçu le mandat pontifical, s'est hâté de conférer l'emploi à l'un de ses protégés, mais clandestinement, à huis clos. « Une collation clandestine, réplique Innocent III, cela ne compte pas. » Il défend au chancelier nommé par l'archevêque de faire usage de son sceau; et il condamne l'archevêque, pour agissement illégal, à la neine de la suspension.
Autre comédie à Poitiers, en 1198. Un scribe pontifical, pour lequel Célestin III avait demandé une prébende, est repoussé par les chanoines. La cour de Rome les excommunie. Innocent III, devenu pape sur ces entrefaites, ordonne que
la volonté de son prédécesseur soit exécutée, et charge l'évêque de Poitiers d'y tenir la main. Mais l'évêque ne veut pas ou n'ose pas s'acquitter de cette mission. Les chanoines persistent dans leur attitude. Ils ont trouvé un moyen. Ils s'apprêtent à édicter, sur le recrutement de leur chapitre, un règlement de circonstance qui aboutissait à exclure le candidat pontifical. Mais Innocent III pare le coup. Il annuUe d'avance ce statut, et défend aux chanoines d'en poursuivre l'élaboration tant qu'ils n'auront pas commencé par admettre chez eux le Romain dont ils ne
veulent pas.
A Langres, en 1206, le chapitre, coupable de n'avoir pas voulu donner une prébende au protégé du pape, est frappé d'interdit. Il continue à résister. L'archevêque de Reims reçoit d'Innocent III l'ordre de faire exécuter son mandat, mais il diffère l'exécution et se dérobe. Las de ses démarches, le candidat renonce à se faire introniser de haute lutte. Il conclut avec le chapitre, par l'intermédiaire de l'archevêque, un arrangement. Les chanoines le recevront comme leur confrère, lui donneront une stalle au chœur et le droit de participer aux offices; mais quant à la prébende et à ses revenus, il aura le temps de les attendre. 11 est
inscrit pour bénéficier de la septième vacance qui se produira! Innocent III trouve- cet accommodement dérisoire et le déclare nul et non avenu. Il insiste, avec menaces, pour qu'on donne * à son protégé la première prébende vacante : en attendant, et pour lui permettre de vivre, il prendra part aux distributions quotidiennes.
En 1206, Rome veut forcer l'archevêque et les chanoines de Magdeburg à prendre, comme confrère, un tout jeune homme, Otton, sousdiacre romain qui était le neveu du duc de Pologne. (( On a refusé de me recevoir, écrit Otton à son protecteur, parce que l'usage, à Magdeburg, est qu'on ne peut avoir une stalle au chœur et une place au chapitre, si l'on n'est pas émancipé. — « Qu'à cela ne tienne! » répond Innocent III. 11 émancipe son candidat et exige qu'il soit immédiatement installé.
A Trévise, en 1198, les chanoines, pour échapper à l'intrusion étrangère, ont imaginé un autre biais. La prévôté de leur chapitre était vacante, depuis plusieurs années : canoniquement, la collation de ce bénéfice se trouvait dévolue au pape. Mais les chanoines s'engagent entre eux, par serment solennel, à ne plus élire de prévôt, à supprimer la fonction. Ils pouvaient le (aire d'autant mieux que, dans beaucoup de
chapitres, l'office de prévôt, c'est-à-dire d'administrateur des biens et revenus de la communauté, avait été aboli comme inutile et surtout dangereux, mais cette suppression ne faisait pas le compte d'Innocent III. Il ordonne aux chanoines de Trévise de donner à l'un de ses sous-diacres la prévôté qu'il aurait été en droit de conférer par lui-même. S'il ne le font pas de bon gré, l'évêque de Mantoue est chargé de les y contraindre. Et quant à leur serment de ne plus nommer de prévôt : « il ne vaut rien, dit la lettre pontificale, parce qu'ils l'ont émis dans un esprit de désobéissance blâmable et d'indiscrète témérité w.
Les atermoiements et les échappatoires auxquels les chapitres ont recours ne leur réussissent que pour un temps. A leur obstination Rome oppose une obstination égale : elle les force dans leurs derniers retranchements, et il ne leur reste que la violence. Bientôt les incidents tournent au drame. En 1200, le pape voulait imposer un de ses sous-diacres comme curé d'une des églises appartenant à la célèbre abbaye allemande de Lorsch. L'abbé et les moines s'y refusent : on les excommunie. Ils n'en continuent pas moins à célébrer les offices. On envoie chez eux des délégués pontificaux chargés
d'installer l'intrus, au nom du pape. Ces délégués sont repoussés à main armée et obligés de renoncer à leur mission. *
A Limoges, en 1198, le chapitre de la cathédrale est unanime à rejeter la candidature d'un prêtre italien, recommandé par la curie. Ordre est donné à l'évêque de Périgueux d'exécuter le mandat du pape. L'évêque veut entrer à Limoges avec le « Romain ». Mais une troupe de chanoines, de clercs, de sergents d'Eglise et de laïques s'assemblent aux portes de la cité. Au moment où le protégé de Rome s'approche d'un cimetière, on le saisit, on le roue de coups, on lui prend ses chevaux, ainsi que ceux de ses compagnons, le tout sous les yeux de l'évêque impuissant, et on le poursuit, au milieu des huées, à coups de pierres. Un sous-diacre de sa suite est frappé à la tête jusqu'au sang. Quand ces faits arrivent à la connaissance du pape, il fait interdire le chapitre par l'archevêque de Bordeaux; mais les chanoines ne tiennent aucun compte de l'interdit. Il faut de nouvelles sommations, de nouvelles menaces, et l'annonce des dernières rigueurs, pour que la résistance prenne fin.
Même quand les églises ont l'air de se soumettre et d'accepter le client du pape, il est
encore prudent de se défier. En 1202, les chanoines de Saint-Antonin de Plaisance refusent de pourvoir d'un canonicat un clerc que Rome leur expédiait. On les excomraunie. Le prévôt du chapitre vient trouver le pape pour tâcher d'obtenir l'absolution de ses confrères. Le pape l'accorde à condition que le clerc aura son canonicat. Le prévôt promet de présenter lui-même aux chanoines l'ordre d'installation et de le faire exécuter. En effet, revenu à Plaisance, il donne au clerc le baiser de paix, lui assigne une stalle au chœur, une place au chapitre, au réfectoire et au dortoir . Il n'oublie qu'un point : c'est d'obtenir l'assentiment de ses confrères, et peut-être l'a-t-il fait exprès. Quoi qu'il en soit, les chanoines refusent de ratifier les agissements de leur prévôt. Quand le malheureux clerc se présente au réfectoire, il ne trouve plus la boîte qui contenait les objets servant à son usage personnel : on l'a brûlée, au dortoir, son oreiller a disparu et son lit a été lardé de coups de couteau. Un de ses parents vient demander au camérier sa part de pain et de vin : on le repousse avec une telle brutalité qu'il est grièvement blessé à la face. Défense est faite aux sergents du chapitre de lui rendre le moindre service. Le prévôt, sous-main, encourageait ses
confrères dans leur révolte. Averti de ce qui se
passait à Plaisance, Innocent III excommunie *
encore chanoines et prévôt, et menace, s'ils n'obéissent pas, de les suspendre et même de les priver de tout bénéfice.
L'état de guerre existait et produisait les mêmes effets à Bourges, à Saint-Pourcain, à Noyon, à Senlis, à Térouanne, à Tournai, à Ivrée, à Laon, h Saint-Ambroise de Milan, à Poitiers, à Tours, à York, à Orléans, à Toul, h Saint-Front de Périgueux, à Nevers, h Saintes, à Embrun, h Levroux en Berry, à Angoulême, à Clermont-Ferrand, à Aoste, à Saint-Omer, à Lille, etc. Que prouve cette énumération? La réalité d'un des faits les plus généraux et les plus curieux de l'histoire ecclésiastique du moyen âge : les tentatives d'indépendance des églises locales, leur rébellion déclarée contre le pouvoir du chef de l'Église universelle. Ce ne sera pas sans peine et sans efforts que la papauté finira par mettre la main sur les biens des seigneuries ecclésiastiques pour en faire bénéficier ses fonctionnaires et ses clients. Au commencement du xiii" siècle les pouvoir locaux luttent encore : à la fin de ce même siècle, la résistance ne sera plus possible : l'exploitation financière des chapitres par la cour de Rome
19J INNOCENT ni
sera un fait avoué, régulier, et reconnu presque légitime par l'opinion. Innocent III aura contribué, pour sa grande part, à faire entrer la papauté dans cette voie de conquêtes matérielles qu'elle élargira encore après lui.
Les deux sources principales, pour l'histoire d'Innocent III sont les lettres mêmes du pape, et la biographie incomplète qui nous est parvenue, sans nom d'auteur, sous le titre de
GeSTA InNOCENTII III PAPE.
Cette biographie est ^ l'œuvre d'un clerc romain de l'entourage d'Innocent III, qui a rédigé son récit entre juin et août 1208, et y a fait entrer de nombreux extraits des registres pontificaux. C'est un panégyrique, visiblement fait pour exalter les actes et les vertus du pape, justifier ses prétentions, ses entreprises, et dissimuler ses erreurs comme ses insuccès. Sur les Gesla en général, on consultera l'étude consciencieuse de Hugo Elkan, Die Gesla Innoceniii III un Verhdltnis zu den Heffeslen desselhen PdpsteSy 1870^ et, pour
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la partie des Gesta qui concerne les revendications de Rome sur la Sicile et le testament de Henri VI, la dissertation tout récemment publiée de Fritz Gerlich, Das Testament Heinrichs VI ^ 1907, dont on reparlera plus bas, aux Additions et Corrections.
La correspondance d'Innocent III est un document historique d'une extrême importance. Elle est contenue dans six registres qui se trouvent aux Archives du Vatican (n°^ 4, 5, 6, 7, 7a et 8 de la série des registres pontificaux). Ces registres étaient autrefois plus nombreux. Pour certaines années du pontificat, et notamment pour les trois dernières (1214-1216), les lettres d'Innocent III sont perdues ou connues seulement par un court sommaire. Mais, même pour les années dont les registres ont été conservés, il s'en faut de beaucoup qu'ils contiennent tourtes les bulles émané.es de la chancellerie. Les recherches de l'érudition moderne en ont fait découvrir un certain nombre qui ne se trouvent pas dans la collection du Vatican, et ce nombre s'accroît chaque jour.
La .correspondance d'Innocent III a été publiée, en partie, du xvi^ siècle au xix^, par Sirlet, Cholin, François Bosquet, Baluze et La Porte du Theil, et, dans son ensemble, par
l'abbé Migne, aux tomes CCXIV à CGXVIÏ de la Patrologie latine. Si commode qu'il soit, le recueil de Migne ne devrait pas dispenser de consulter les éditions précédentes, car l'éditeur de la Patrologie n'a fait que les reproduire en les émaillant de fautes nombreuses.
Le classement chronologique des lettres a été fait par Auguste Potthast, au tome I des Regesta pontificum j^omanorum^ 1874. Cette publication reste toujours très utile, mais : 1° les 5 000 et quelques centaines de lettres d'Innocent III qui y sont mentionnées ne représentent qu'une partie de celles qui sont actuellement publiées ; 2° Potthast n*a connu que le texte des éditions et n'a pas recouru aux manuscrits du Vatican ; 3° le dépouillement qu'il a fait de la correspondance dans les éditions n'est même pas complet^
Les publications principales qui ont pour objet l'étude des registres ou des recueils de
1. Un seul exemple, pris entre beaucoup d'autres, suffira à prouver l'insuffisance du catalogue allemand et l'activité extraordinaire de la chancellerie d'Innocent III. Pour les relations de ce pape avec la grande abbaye française de Saint- Bcrtin en Artois, les registres romains et les Regesta de Potthast ne donnent que 20 bulles ou lettres, tandis que la publication de» cartulaires de Saint-Bertin par 1 abbé Haigneré prouve que ces documents furent, pour le moins, au nombre de 30.
lettres, et l'apport de lettres nouvelles, sont les suivantes :
Battandier, Un volume deiregestidi Innocenzo III donato alla Santita di N. S. Leone XIII da lord Asburnham, dans Studi e documenti di storia e diritto, t. VI, 1885.
BôHMER UND FiCKER-WiNKELMANN, Regesta Im-
perii, t. V, 1892.
Delisle (Léopold) , Itinéraire d^ Innocent III, dressé d'après les actes de ce pontife, dans la Bibliothèque de rÉcole des Chartes, 1857. — Mémoire sur les actes d'Innocent III, dans recueil cité, 1857.
— Mémoire sur les actes d^ Innocent III, ibid., 1863.
— Lettres inédites d'Innocent III, ibid., t. XXXIV, 1873. — Les registres d'Innocent III, dans recueil cité, t. XLVI, 1885.
Denifle (H.), Die pdpstlichen Registerbànde des 13. Jhs. und das Inventar derselben vom J. 1339, dans l'Archiv fur Litteratur und Kirchengeschichte des Mittelalters, t. II, 1886.
Denifle et Palmieri, Specimina paleographica ex Vaticani tabularii romanorum pontificum registris selecta et photographica arte ad unguem expressa,
G. Hampe, -4ms verlorenen Registerbànden der Pàpste Innocenz III und Innocenz IV. V^ partie, Aus den letzten Jahren Innocenz III, dans les Mittheilungen des Instituts fur ôsterreichische Geschichtsforschung, 1902.
Kaltenbrunner, Ru/nisc/ie Studien, dans les Mittheilungen des Instituts fur osterreichische Geschichtsforschung, t. V, 1884.
LucHAiRE , Les Registres d^ Innocent III et les Regesta de Potthast, dans la Bibliothèque de la Faculté des Lettres de Paris, t. XVIII, 1904.
MuNCH, Oplysninger om det pavelige Archiv, 1876 (trad. allemande de S. Lôwenfeld, 1880).
PiTRA, Analecta novissima Spicilegii Solesmensis altéra continuatio , 1885.
RaCQUAiN, Les lettres d'Innocent III, dans le Journal des Savants, 1873.
WiNKELMANN (Ed.), Zu den Regesten des Papstes Innocenz III, dans les Forschungen zur deutschen Geschichte, 1869.
On ne pourrait énumérer ici toutes les chroniques où l'historien d'Innocent III est tenu de puiser des données utiles : elles appartiennent aux diverses régions de l'Europe chrétienne, et elles ont été citées au cours du récit, dans les volumes précédents, au moins pour les détails caractéristiques qu'elles fournissent sur la vie et les actes du pape. Signalons cependant l'importance particulière de la chronique du notaire de Frédéric II, Richard de San Germano, dont une édition complète a été donnée, en 1888, par le professeur Gaudenzi, d'après un
manuscrit de Bologne, dans la collection des Monuments historiques publiés par la Società Napoletana di storia patria; Ignoti monachi Cisterciensis S. Mariœ de Ferraria chronica, et Ryccardi de S. Germano chronica priora^ 1888, in-4°. Voir sur Richard et sa chronique, Lœwe, Richard çon San Germano und die altère Redaktion seiner Chronik. 1894.
Il en existe un certain nombre, mais la plupart ne sont que des résumés sans portée scientifique, ou des ouvrages d'édification. On peut citer, dans ces deux catégories :
Brischar, Papst Innocenz III und seine Zeit, 1883.
Ghantrel, Innocent III et son époque j 2® éd., 1864, traduction italienne, Modène, 1864.
Deutsch, Papst Innocenz III und sein Einflu^s auf die Kirche, 1876.
Jorry, Hist. du pape Innocent III, 1160-1216, 1852.
LoUDUN, Innocent III et la société chrétienne du moyen âge, dans la Revue du Monde catholique, 1875.
PiRiE-GoRDON, Innocent the Great. An essai/ on his life and titnes, 1907.
RoTTENGATTER, Res ab Innocentio III papa gestœ,
Waibel, Papst Innocentais der Dritte, eine der merkwurdigsten Lebensgeschichten^ 1845.
Pour trouver un ensemble de données scientifiques sur Innocent III et son œuvre, il fauttoujours en revenir à l'ouvrage fondamental de Frédéric Hurter, dont la première édition date de 1832 : Geschichte Papst Innocenz III und seine?' Zeitgenossen, 2 vol. in-S". Une seconde édition a été donnée en 1836-1842, 4 vol. gr. in-8% et une troisième en 1843, 4 vol. gr. in-8°. La traduction française de Saint-Chéron etd'Haiber, publiée en 1838 (3 vol.), sous le titre : Histoire du pape Innocent III et de ses contemporains, a fait l'objet d'une seconde édition, revue et corrigée, en 1839 (4 vol.), et d'une troisième, 1855 (3 vol.). Une autre traduction française, augmentée d'une introduction, de notes historiques et de pièces justificatives, a été publiée en 1840, par Jager et Vial (2 vol.) et rééditée en 1843 (3 vol.). Les traductions italiennes de Rovida (1840), de Toccagni (1841), de Glémone (1858) ont été faites elles-mêmes sur la traduc-
tion française. Le succès de l'œuvre d'Hurter, très érudite et très impartiale, a donc été considérable : mais il faut bien reconnaître qu'elle ne répond plus, en raison de sa date, aux exigences de la science moderne. Sans parler du décousu de l'exposition, qui tient surtout à l'emploi de l'ordre chronologique, Hurter prend trop de liberté avec les textes; il abuse de la conjecture, et surtout il a totalement négligé de critiquer les sources dont il s'est servi. Il ne s'est même pas demandé quelle était la valeur de l'unique biographie contemporaine que nous possédons d'Innocent III, les Gesta.