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violentes, la papauté était obligée de s'avouer que, dans les pays d'Italie travaillés par la fièvre de l'indépendance municipale, le gouvernement direct, par des ecclésiastiques, était trop laborieux et trop précaire. Au cours de ses démêlés avec l'empereur Otton IV, en 1210, Innocent s'aperçut que plusieurs de ces villes, et Ancône à leur tête, inclinaient à rentrer sous la domination allemande. Il prit alors le parti décisif, mais périlleux, d'inféoder l'Italie centrale à un chef militaire, à un grand seigneur, qui serait le bras du Saint-Siège et ferait respecter sa suzeraineté.
Déjà, en juin 1211, Innocent avertissait l'archevêque de Ravenne que, s'il ne se croyait pas capable de bien garder certains châteaux, il n'avait, toutes précautions prises, qu'à les confier au seigneur d'Esté. Entre Azzon VI d'Esté et la papauté, l'accord définitif fut conclu le 10 mai 1212. Elle lui conférait, en fief direct, le marquisat d' Ancône, à condition qu'il promît d'entrer dans la Marche et de le replacer sous le joug de Saint-Pierre. La mort empêcha Azzon de remplir ses engagements^ mais son fils, Aldrovandino, s'offrit, pour le même prix, à exécuter la même tâche. On vit alors Innocent III adresser de fréquents appels à ses amis delà Marche et de l'Ombrie, pour les amener à seconder, de toutes leurs forces, l'auxiliaire de l'Église romaine. Il y perdit, à peu près, sa peine et son temps : en
tout cas, l'aveu d'impuissance était clair. Le chef de la chrétienté se déclarait hors d'état, avec ses seules forces, de venir à bout des Italiens.
La Toscane et la Lombardie étaient au moyen âge, comme de nos jours, la partie la plus active et, par l'essor de l'industrie et du commerce, la plus riche de l'Italie. C'est dire que la puissance et la liberté des bourgeoisies s'y développèrent rapidement. Conscientes de leur force, fières de leur prospérité, les villes du Pô et de l'Arno répugnaient, plus encore que les cités des Apennins, à subir un joug politique. Mais l'habitant des collines toscanes et surtout celui de la plaine lombarde, plus exposé que le montagnard, dut imaginer un moyen spécial de défendre son indépendance. Il organisa des ligues urbaines y et se protégea par l'association. Au douzième siècle, la fameuse ligue lombarde fut l'écueil où vinrent se briser la vigueur d'un Frédéric Barberousse et toutes les forces de l'empire allemand.
En face des communes de l'Italie du Nord, la politique des papes était tracée d'avance. Seconder la formation des ligues, se mettre à la tête des villes coalisées et tourner cette puissance contre
l'empereur, c'est ce que fit, avec une continuité de dessein admirable, un des plus grands papes du moyen âge, Alexandre III. L'exemple s'imposa à ses successeurs. Quand Henri VI mourut, Célestin III envoya deux légats en Toscane pour aider Florence, Sienne, Lucques et les autres villes de la région à former une fédération semblable à celle des Lombards. Le 11 novembre 1197, le pacte qui créait la ligue toscane fut signé près de San Miniato. De même, presque immédiatement après son élection, Innocent III délégua un cardinal chargé d'obtenir la reconstitution de la ligue lombarde. Le 27 avril 1198, Milan, Brescia, Mantoue, Vérone, Verceil, Novare, Côme s'associèrent de nouveau, à Vérone, contre leurs ennemis communs. Ces ligues, armes défensives, pouvaient devenir, quand le péril extérieur ne menaçait plus, un instrument d'oppression et de désordre. Les villes liguées voulaient détruire celles qui étaient d'opinion impérialiste ou celles qui ne faisaient pas partie de leur fédération, et les grandes communes se ruaient sur les petites pour les assujettir et les rançonner. En Lombardie et en Toscane, plus * qu'ailleurs, le brigandage communal s'ajoutait aux excès féodaux.
D'autre part, en augmentant la puissance individuelle des cités, la ligue leur offrait un moyen commode de rejeter toute domination et d'attein-
dre leur idéal d'indépendance absolue. Les villes fédérées ne visaient que l'autonomie politique et financière, l'accroissement de leur force de résistance. Au fond, l'association était hostile à tout pouvoir général et centralisateur, d'où qu'il vînt, de Rome et du pape aussi bien que de l'Allemagne et des empereurs. Il fallait donc que la papauté aidât les villes à s'unir, mais luttât en même temps pour y garder son influence et ses droits : nécessités contradictoires et problème redoutable ! On va voir qu'Innocent III lui-même ne le résolut qu'imparfaitement.
Au moment où il prenait le pouvoir, les délégués de la papauté, collaborant avec ceux de Florence et des autres communes de la région de l'Arno, achevaient de constituer la ligue toscane. Elle n'englobait pas seulement les villes de premier et de second ordre, mais aussi des seigneurs ecclésiastiques et laïques, des évêques et des nobles. Toutefois la direction politique et l'influence prépondérante appartenaient aux grandes cités, surtout à Florence. Les « recteurs » qui représentaient chaque ville participante étaient présidés par un « prieur », et ce chef de la ligue fut tout d'abord un Florentin. Organisme à la fois politique, judiciaire et militaire, la ligue avait pour but de protéger les associés contre l'ennemi extérieur, et aussi de les maintenir en paix.
Comme elle était dirigée principalement contre les impérialistes, adversaires du Saint-Siège, et qu'elle avait été conclue à l'instigation d'un pape, négociée par des cardinaux et signée dans une église, on pouvait croire qu'elle s'emploierait avant tout pour le profit de la papauté. Or le statut constitutif de l'association et les actes postérieurs qui réglèrent les conditions d'entrée des associés nouveaux, ne font aucune mention d'un assujettissement de la ligue à l'Eglise romaine. Nulle part, dans ces documents, il n'est tenu compte des prétentions de Rome sur le duché de Toscane et sur les terres et revenus de l'Empire saisis par les villes au moment de la mort de Henri VI. La ligue toscane voit, dans le pape, un allié, un patron, nullement son chef temporel, le souverain et le haut propriétaire du pays. Pas un mot, dans les actes passés au nom de la fédération, n'implique même un simple vasselage. Les villes toscanes paraissent légiférer, au mieux de leurs intérêts, dans la plénitude de leur liberté.
On s'explique par là qu'Innocent III ait été d'abord mécontent de la façon dont les légats de son prédécesseur avaient engagé l'affaire. Il voulait bien de cette ligue qu'il trouvait utile, mais ne comprenait pas qu'elle ne servît pas avant tout l'Église et ses prétentions temporelles sur la Toscane ; c'est pourquoi il fit tant de difficultés, au début, pour la
reconnaître. Un mois et demi à peine après son élection, le 21 février 1198, il adressait aux deux négociateurs, les cardinaux Pandolfo et Bernard, un blâme caractérisé : « Quand le prieur de San Frediano est venu nous apprendre, de votre part, ce qui avait été fait, et nous montrer ces actes passés par écrit, nous avons été fortement surpris et émus. La plupart des articles du statut n'offrent rien d'avantageux ni d'équitable. Le duché de Toscane est, de droit, partie intégrante du domaine de l'Eglise de Rome : nous le savons, pour l'avoir lu, de nos yeux, dans les actes des donations faites à cette Église. On n'aurait pas dû conclure cette ligue sans insérer la réserve expresse des droits et de l'autorité du Saint-Siège. L'Église de Rome est la mère et la maîtresse de tous les fidèles. Il n'aurait pas fallu oublier que tout édifice qui n'est pas bâti sur ce fondement est fragile. Nous vous supplions donc, en Notre-Seigneur, d'être des hommes de prudence et de prévoyance, et de veiller, avec plus d'attention, aux intérêts de l'Eglise et des Toscans. »
Les cardinaux n'y pouvaient rien. Les recteurs de l'association refusaient d'attribuer à Innocent III la propriété et même la suzeraineté du duché de Toscane. Aussi, lorsque les consuls de Viterbe et de Pérouse demandèrent l'autorisation de s'agréger à la ligue, le pape n'osa pas en principe la leur refuser,
mais il le? invita à ne pas donner leur adhésion dé-
finitîve, tant que le statut fédéral ne contiendrait pas de stipulations plus honorables et plus avantageuses pour l'Eglise romaine. Son mécontentement se décèle encore dans la lettre qu'il écrivit aux deux cardinaux, au sujet de l'affaire de Pise. Rivale de Florence, puissance maritime de premier ordre, cette cité était, par tradition, gibeline, c'est-à-dire hostile aux papes. Sur son refus d'entrer dans la ligue, les cardinaux l'avaient frappée d'interdit. Innocent III leur ordonna de suspendre la peine. « Vous ne pouvez pas, dit-il en substance, punir la cité de Pise parce qu'elle repousse un pacte dont je n'approuve pas les termes. Obtenez des recteurs de la ligue qu'ils fassent à leur statut les modifications que je demande, et si les Pisans s'obstinent à ne pas vouloir, dans ces conditions nouvelles, y adhérer, alors remettez l'interdit en vigueur. »
Le 16 avril 1198, la mésintelligence du pape et des chefs de la ligue toscane durait encore, plus profonde que jamais, car, à cette date, Innocent leur reprochait avec amertume de l'avoir calomnié en prétendant qu'il jouait double jeu et trahissait la cause de l'Italie. «Soyez moins prompt à accueillir des bruits mal fondés. Quant au pacte de la ligue, je n'ai pu y souscrire complètement : on y trouve des clauses qui ne conviennent pas auxintérêts de l'Eglise. Modifiez-le, avec les cardinaux, de fa-
çon à le rendre acceptable. Rien de solide ne peut se faire sans l'approbation de Rome. Si vous la dédaignez et que la tempête souffle, votre édifice, bâti sur le sable, s'écroulera. Songez que vous ne pouvez vous passer, pour subsister, du patronage de l'Église. Autrement votre situation deviendra pire qu'elle n'était et le glaive, que vous redoutez, vous dévorera ». Ici, Innocent III, convaincu sans doute que les Toscans ne consentiraient jamais à subir la domination temporelle du Saint-Siège, réduit luimême ses prétentions. Il ne revendique plus expressément le duché de Toscane. Mais la ligue, attachée à son indépendance, résistait. Elle en venait même, semble-t-il, à envisager la possibilité d'une rupture complète avec Rome. L'acte qui régla, au printemps de 1198, l'entrée de la petite ville de Certaldo dans la fédération, stipule que ses habitants jureront d'observer à perpétuité les conditions de l'alliance et de lui rester fidèles « même si le pape les déliait de leur serment » .
Il eût été aussi dangereux pour Innocent, au début de son pontificat, de tourner contre lui la ligue toscane, qu'il était fâcheux pour la ligue de s'aliéner le protecteur et le patron naturel des Italiens soulevés contre la domination germanique À la fin de l'année 1198, la querelle s'apaisait. Écrivant au prieur de la ligue, le Florentin Acerbo, et à tous les recteurs des villes, le pape insiste sur
les avantages d'une entente. Il montre qu'au patronage et à la protection accordés aux Toscans par le Siège apostolique, doivent correspondre Y obéissance et le dévouement témoignés par eux à la papauté. Le ton vaguement affectueux de cette lettre, et surtout l'imprécision voulue des termes corrélatifs et opposés qui n'impliquaient ni la seigneurie du pape, ni l'assujettissement effectif des villes, devaient faciliter les négociations. Les recteurs se décidèrent à introduire dans leur statut la modification exigée par la papauté (1199).
Il faut croire que ce succès de l'Eglise n'entraînait pas une diminution sensible de l'indépendance des villes, car Innocent III, annonçant le résultat des pourparlers à l'archevêque de Pise, ajoute avec mélancolie : « Nous ne disons pas que le pacte de la ligue, tel qu'il est, ne puisse, dans la pratique, donner lieu à des abus. Il en va ainsi des choses humaines : la meilleure peut devenir mauvaise par la faute de ceux qui en usent mal. Le Christ lui-même a été une pierre de scandale pour quelques-uns et une cause de ruine pour beaucoup. »
L'appréhension était juste. L'autorité du pape en Toscane resta fort limitée. Il fallut, en 1200, • une sommation énergique d'Innocent III pour empêcher la ligue de secourir Viterbe contre Rome. En 1204, les Florentins veulent, de leur propre
utorité, supprimer révèché de Fiesole, la petite /ille voisine et ennemie, et le transporter dans leur cité. Ils exproprient un monastère pour y installer l'évêque ! Le pape menace d'excommunier les consuls qui ont osé s'arroger ainsi un pouvoir qui n'appartient qu'a l'Eglise. Plus tard, il leur reprochera d'avoir reçu chez eux des hérétiques, manifestation significative d'indépendance. Les gens d'Arezzo font pis encore : ils outragent un légat dans le château du Mont-Sainte-Marie, et si gravement qu'Innocent III ordonne la démolition du château avec défense absolue de le reconstruire. Il n'obtenait de la ligue toscane ni la reconnaissance de ce qu'il considérait comme ses droits, ni l'obéissance à laquelle il prétendait.
La protection du Saint-Siège n'avait même pas la vertu d'imposer le respect du pacte fédéral et le maintien de la paix entre les villes. Sans l'opposition " d'Innocent, les alliés, en 1199, se seraient jetés sur Pise, qui refusait toujours de faire partie de la ligue ; mais il fut impuissant à empêcher le conflit qui mit aux prises, en 1207, les Florentins et les Siennois. Les premiers avaient agréé d'abord le projet de pacification dressé par l'envoyé du pape : les seconds refusèrent d'y souscrire, et, l'arbitrage ayant échoué, la guerre s'ouvrit, pour finir à l'avantage de Florence. Innocent essaya alors de prêcher aux vainqueurs la modération dans le triom-
phc et de les rappeler à l'humilité chrétienne. Son homélie n'eut aucun succès et encore moins la prétention qu'émit le représentant du Saint-Siège d'imposer aux Florentins, après leur victoire, les mêmes conditions de paix qu'ils avaient acceptées avant. On pouvait prévoir cette résistance, dont le pape s'indigna. « Vous oubliez, leur écrit-il, ce que vous devez à Dieu et à nous-même. Nous constatons avec douleur que vous restez sourds à nos avertissements comme aux injonctions de notre mandataire. Convertissez-vous et faites-vous humbles. Si vous vous refusez à la parole de paix, notre légat quittera votre ville et secouera sur elle la poussière de ses pieds. Rendez-vous donc à nos conseils, à nos ordres. Le véritable vainqueur est celui qui domine ses passions charnelles, car le sage est supérieur au fort, et il vaut mieux maîtriser son âme qu'emporter une ville d'assaut. »
La grande ennemie de la papauté, en Toscane, c'était cette cité de Pise dont les armateurs, à la fois marchands, pirates et conquérants, exploitaient, avec une avidité insatiable, tout le bassin de la Méditerranée. Ce ne fut pas seulement dans la Péninsule, mais en Sicile et surtout en Sardaigne, que
les Pisans firent obstacle aux combinaisons politiques d'Innocent III.
Dès le neuvième siècle, l'île sarde apparaît partagée entre quatre petites royautés dont les possesseurs portaient le nom déjuges : celui de Cagliari, au sud de l'île ; celui d'Arborée ou d'Oristano, au centre et à l'ouest ; celui de Torrès ou de Logudoro, au nord-ouest, et celui de Gallura, dont le pouvoir s'étendait sur la pointe nord-est et sur presque toute la côte orientale. Issues du démembrement féodal de l'archontat ou du duché byzantin de Sardaigne, les quatre familles ont une histoire qui rappelle celle des Mérovingiens. Ces juges, rois des montagnes, vivaient de pillage, occupés à s'enlever les uns aux autres leurs femmes et leurs territoires : vols, assassinats, rapts, incestes remplissent leurs annales. Dans ce milieu sauvage, les puissances maritimes de la Méditerranée eurent beau jeu à pêcher en eau trouble. Jusqu'au onzième siècle, les Sarrasins de Sicile et d'Afrique s'abattirent sur la Sardaigne ; puis vint le tour des Génois et des Pisans. A l'époque d'Innocent III, Pise occupe les ports, fait, à volonté, dans l'île, la famine ou l'abondance, et, par les présents ou la terreur, tient dans sa main les roitelets sardes. De son côté, l'archevêque de Pise, à titre de primat, travaille à s'assujettir, au spirituel, les archevêchés de Sardaigne. Mais, si puissants qu'ils fussent, les
Pisans avaient à compter avec les prétentions des pontifes romains.
Sous leur forme précise, les revendications du Saint-Siège dataient surtout de Grégoire VII. Les papes prétendaient faire remonter leurs droits sur la Sardaigne aux donations des empereurs Carolingiens. Innocent III l'a déclaré souvent dans sa correspondance : la grande île sarde appartient au domaine de saint Pierre. Il exige donc le serment de fidélité et l'hommage des juges, ses vassaux, et ici comme ailleurs, il a essayé de faire passer ses droits théoriques dans les faits.
De par l'autorité dévolue au suzerain comme au nom de son pouvoir religieux, il intervient pour moraliser et pacifier les chefs indigènes. Rude besogne. On en jugera par la lettre qu'il écrit, en 1200, à Guillaume de Massa, juge de Cagliari : « On nous dit que tu es revenu, comme un chien, à ton vomissement, et que, plongé dans les voluptés du siècle, tu ne fais qu'usurper violemment les droits de l'Eglise de Rome, au lieu de la respecter comme ta mère et ta maîtresse. Tu as enlevé la femme du juge de Torrès et, après l'avoir déshonorée, tu l'as fait mourir en prison. Par caresses, menaces ou violences, jeunes filles et femmes mariées, nobles ou non, sont victimes de tes attentats. Tu maltraites les églises et les ecclésiastiques comme si c'étaient des serfs, en les
écrasant d'exactions. Le juge d'Arborée, Pierre de Serra, a été dépouillé par toi de sa judicature, et tu l'as tenu incarcéré jusqu'à sa mort. Sans attendre que nous t'ayons investi de son domaine, sans nous en demander permission et à notre insu, tu as marié ta fille avec un noble, Ugo de Basso, en lui donnant comme dot la moitié de l'Arborée, et en te réservant toutes les places fortes. Il n'est douteux pourtant, ni pour toi, ni pour personne, que la Sardaigne entière appartient au domaine, à la juridiction et à la propriété du Siège apostolique. Ce n'est pas tout. Pour t'emparer de la judicature de Cagliari, dès que le juge eût rendu l'âme, tu t'es saisi de sa femme et de sa fille. La mère est morte en prison ; la fille, encore mineure, a été mariée par toi à l'un de tes parents, alors qu'à son lit de mort le juge les avait confiées toutes deux, ainsi que sa terre, à l'archevêque de Pise, qui se plaint de n'avoir pu exercer son droit. »
On comprend qu'Innocent III ait ordonné aux prélats de l'île de faire une enquête sur la généalogie des rois sardes, leurs mariages, leurs abus de pouvoir et leurs violences. Il faut bien punir les coupables. Mais archevêques et évêques n'osent pas agir contre ces tyranneaux : le pape ne cesse de les rappeler à leur devoir. En 1203, des assassins ont tué à la fois un évêque, un abbé et un prieur. Innocent s'indigne contre les prélats qui laissent
impuni ce crime abominable. Il les oblige à excommunier les meurtriers, tous les dimanches et jours de fêtes, et à menacer de l'anathème les juges de Sardaigne restés inactifs. Pour rétablir Tordre et la paix dans l'île, il a nommé ( 1202) à l'archevêché de Torrès, avec pleins pouvoirs de juridiction et de correction, un notaire du Latran, Blasio. Cet agent de la papauté est naturellement suspect à ses collègues, qui refusent de lui procurer les vivres nécessaires au cours de ses tournées. Il a tant de peine à se faire obéir que le pape envoie une injonction spéciale aux évoques sardes pour les contraindre à reconnaître l'autorité de son mandataire, et aux juges, pour les décider à lui prêter le serment de fidélité dû à l'Eglise romaine et à exécuter ses ordres.
Derrière les indigènes, les Pisans agissent et commandent. Les lettres d'Innocent III le montrent constamment préoccupé, soit de restreindre les droits que l'archevêque de Pise s'arroge sur le clergé et même sur les juges, soit de limiter le pouvoir exorbitant que les marchands de Pise prétendent exercer, en matière politique et commerciale, sur l'île entière. Ils ont forcé le juge de Torrès à signer un acte par lequel il s'engageait : 1° à jurer fidélité à l'archevêque de Pise toutes les fois qu'il en serait requis ; 2° à faire la guerre aux autres juges toutes les fois que la commune de Pise l'exi-
gérait ; 3° à expulser de sa terre tous les commerçants génois. Le même juge est à ce point l'esclave des Pisans qu'il joue le rôle d'huissier chargé de faire rentrer leurs créances. Il agit contre leurs débiteurs sur le vu d'une lettre scellée du sceau de Pise. Il contraint même ses sujets (c'est le pape qui l'affirme) à faire droit à toutes les réclamations, fondées ou non fondées, des Pisans. Ces malheureux Sardes ont dû parfois rembourser des sommes qu'on ne leur avait pas prêtées, ou payer plusieurs fois la dette usuraire qu'ils avaient contractée réellement. En 1203, les Pisans envahissent le territoire de Torrès, pour y faire des razzias. Ils s'emparent d'un des châteaux du juge, y saisissent sa femme et l'emmènent captive à Cagliari, où elle meurt.
Partout Innocent trouve Pise sur son chemin. Le juge de Gallura, Barisone I er , décédé en 1203, ne laissait qu'une fille, Hélène ; et l'on se dispute aussitôt cette héritière. Le juge de Cagliari, Guillaume de Massa, se met sur les rangs ainsi que le frère du juge de Torrès. Mais le pape n'accepte ni l'un ni l'autre. II est le suzerain légal de la Sardaigne ; Hélène a été remise par son père mourant à la tutelle de l'Église romaine : c'est l'Eglise qui a le droit de lui choisir un mari. Innocent écrit à la jeune fille, à sa mère, aux évêques et aux nobles de leur pays, à l'archevêque et au juge de Cagliari, pour empêcher que le mariage ne se fasse par surprise et
malgré lui. Que veut-il donc? Il a un candidat, son propre cousin, Trasmondo de Segni. Faire de ce Romain un juge de Sardaigne, vrai coup de maître sur moyen d'introduire dans l'île une créature qui l'aidera à subjuguer tout. Mais, pour la réussite de ce plan, il fallait le consentement de l'héritière, et celle-ci, soutenue par les Pisans, résista.
Il lui était pourtant difficile de repousser ouvertement le mari que lui proposait le pape, son suzerain. Elle l'accepte en principe, mais elle prend son temps. Trois ans après (1206), le mariage n'était pas encore fait. Le pape lui écrivit pour la décider, et sa lettre est curieuse : « Tu dois rendre grâces au Très-Haut, ma chère fille, d'avoir eu cette bonne fortune de recevoir de notre main, pour mari, notre cousin Trasmondo, un homme de grande noblesse, connu pour sa sagesse, son courage et sa moralité. Après avoir reçu ton serment d'acceptation que l'évêquede Galtella est venu nous transmettre, nous envoyons ton fiancé en Sardaigne, avec le nombre de personnes fixé par l'évêque lui-même. Nous lui avons enjoint de t'aimer, de te défendre et de se conduire avec tes sujets dans un esprit de justice et de bonté... Reçois donc notre cousin avec honneur et tendresse, de façon que le mariage agréé par toi soit solennellement et joyeusement consommé. »
Sans doute, la jeune fille appréciait peu l'honneur
d'épouser un parent du pape. Trois mois se passent, et Innocent dut écrire encore à tous les évoques de Sardaigne pour qu'ils contraignissent l'héritière. Le mariage se fit enfin, mais avec un autre que Trasmondo. Ce fut le candidat des Pisans, un citoyen de Pise, Lamberto Visconti, qui épousa. On conçoit la colère du pape. Envoi de Trasmondo à Gênes, pour amener les Génois à débarquer en Sardaigne, excommunication lancée contre Hélène, contre sa mère, contre Visconti (1207). Mais comment atteindre Pise, et intervenir sérieusement en Sardaigne ? Le pape eut bientôt d'autres soucis : la rupture avec l'empereur Otton IV, l'invasion de ce guelfe en Italie. Les Pisans se déclarent pour l'empereur et préparent la flotte destinée à le transporter en Sicile. Grâce à l'énergie et à l'habileté d'Innocent, l'orage fut détourné ; Pise n'en resta pas moins en état de rébellion contre le chef de l'Eglise universelle. Une lettre de 1215-1216 nous apprend qu'à cette date les Pisans occupaient encore l'île et que le pape les avait de nouveau excommuniés. Dans ce duel avec la grande commune, maîtresse de la mer, Innocent III ne pouvait l'emporter : la Sardaigne, en fait, lui échappa.
A défaut des cités toscanes, quelques petits bourgs ou de simples villages, intéressés à se pla-
cer sous le patronage direct du chef de l'Église, voulaient bien reconnaître sa suprématie temporelle. Ainsi firent les paysans du district montagneux de la Garfagnana, voisins des célèbres carrières de marbre de Massa et de Carrare. Leurs villages appartenaient au domaine de la comtesse Mathilde, disputé au pape par les empereurs ; et Innocent III, fidèle a la tradition, s'était hâté de le revendiquer. A peine élu, il avait dépêché, sur cette terre litigieuse, des légats spécialement chargés de la faire rentrer dans le Patrimoine. Mais comment leur mission eût-elle abouti ? Les grandes communes du voisinage, qui s'étaient emparées de ces biens, refusaient de lâcher prise. Tout ce qu'elles accordèrent fut de reconnaître qu'elles les tenaient en fief de l'Eglise romaine. En acceptant cette combinaison, le pape aurait avoué qu'il renonçait à la propriété immédiate du legs de Mathilde : il aima mieux garder ses droits et attendre des temps meilleurs. Il put seulement, en 1204, autoriser l'évêque de Mantoue à prendre possession en son nom d'une partie de ce territoire, et à en toucher les revenus. Il eût été bien embarrassé d'en jouir lui-même ; car il rencontrait, sur ce point, la concurrence des cités lombardes, autrement redoutables et ombrageuses que les grandes bourgeoisies de l'Arno.
L'Allemagne, pour le moment, n'était plus à
craindre ; les alliances et les contre-alliances des villes du Pô ne servaient plus qu'à satisfaire leurs appétits ou leurs haines mutuelles. Au début du treizième siècle se multiplient les guerres de cité à cité, plus meurtrières encore en Lombardie qu'en Toscane. Bologne se bat avec Modène, Vérone et Vicence avec Padoue, Vérone avec Mantoue, Parme avec Plaisance, Milan avec Crémone, Alexandrie avecCasale, Bergame avec Milan, Reggio avec Mantoue. Les ligues se font et se défont avec une telle rapidité et une succession si complexe de batailles, de trêves et de traités, que l'historien a peine à suivre.
Rétablir l'ordre et la paix dans ce chaos en effervescence, et par l'offre continue de la médiation de l'Eglise, empêcher l'effusion du sang, telle sera la tâche d'Innocent III. Mais il est rarement écouté. Les villes n'ont pas que leurs guerres extérieures, leurs luttes contre le voisin : elles sont déchirées de révolutions internes, de crises politiques et sociales, bouleversées de coups d'Etat. Dans ces convulsions perpétuelles, comment faire prévaloir les droits de Rome ? Les bourgeoisies ne supportent aucun maître ; l'esprit général y est hostile à l'Eglise : on fait la guerre à l'évêque, au clergé, parfois jusqu'à es jeter dehors. Partout ce ne sont que villes interdites, podestats ou consuls excommuniés, légats linsultés et menacés. Tous les jours Innocent sévit,
et l'effet des punitions dure peu. Quelques épisodes, choisis entre beaucoup, suffiront à donner la couleur du temps.
A Crémone, l'ex-cité impérialiste, l'adversaire acharnée de Milan, les bourgeois disputent à l'abbé de Saint-Sixte les localités de Guastalla et de Luzzara. Ils les ont prises et ne veulent pas les rendre. Sur Tordre d'Innocent III, à qui l'abbé a porté plainte, l'évêque de Reggio envoie un de ses clercs au podestat de Crémone, pour tâcher de lui faire entendre raison. Le 1 er septembre 1199, le podestat se tenait sous un portique, entouré de quelques officiers de la commune. Le prêtre s'incline, le salue et lui dit : « Voici la lettre que vous adresse le seigneur Pierre, évêque de Reggio...» Sans lui laisser le temps d'achever, le podestat se lève, le frappe trois fois de son bâton, si fort qu'il le lui brise sur le dos, et ordonne à ses gens de l'emmener, les mains liées, en prison^ Un peu plus tard il menace de lui faire crever les yeux. C'est ainsi que les communes traitaient les mandataires du haut clergé.
En 1203, Crémone n'avait pas encore obéi.
Innocent III ordonne à l'évêque de Modène d'ex communier tous les dimanches le podestat, le consul et les conseillers crémonais, d'empêcher les villes voisines de faire commerce avec eux, d'interdire la cité et de suspendre les curés de paroisse
qui avaient osé, malgré l'interdit, célébrer dans leurs églises les offices religieux. C'est seulement en décembre 1204 que les autorités de Crémone se décidèrent à entrer en composition avec l'abbé de Saint-Sixte. Le traité, signé devant le pape, fut à leur profit, car ils restaient en possession provisoire des deux localités, moyennant cent livres payées à l'abbé et un cens annuel. Entre la papauté et Crémone la paix dura peu. Ces incorrigibles bourgeois furent de nouveau frappés d'interdit, « pour avoir écrasé d'impôts et persécuté de toutes manières l'évêque et les clercs de leur cité ».
Un noble de la famille des Palavicini, dont les domaines se trouvaient sur le territoire de Parme et de Plaisance, avait détroussé un légat du pape revenant d'une mission en Pologne. Innocent donne ordre aux autorités de Parme et de Plaisance de contraindre les Palavicini à restituer l'argent volé. Les communes n'ayant pu ou n'ayant pas voulu obéir, elles sont interdites et leurs magistrats excommuniés. Pour obliger les coupables à donner satisfaction, Innocent décrète, en 1198, que l'Eglise de Plaisance perdrait son indépendance relative et serait annexée à l'archevêché de Ravenne ; que les rois de France, d'Angleterre et leurs barons jetteraient en prison tous les marchands de Parme et de Plaisance sur lesquels ils pourraient mettre la main ; que les deux cités seraient exclues de la ligue loro-
barde et que les prélats lombards empêcheraient les consuls et les podestats des deux villes de recevoir les secours de la religion sur tous les points de la Lombardie où ils viendraient k séjourner. Dans le cas de rébellion persistante, le pape se déclare résolu à user de la suprême rigueur, k priver Parme et Plaisance de leur épiscopat. En juillet 1205, il attendait encore la complète soumission de la famille Palavicini.
Les deux villes que l'Eglise enveloppait ainsi dans un même châtiment, n'avaient pourtant pas l'habitude de s'entendre. Comme elles se disputaient une localité intermédiaire, Borgo-San-Donnino, on les voyait sans cesse en guerre. En 1199, leur querelle mit le feu à toute la Lombardie, partagée en deux camps. Pour empêcher un bouleversement général, les légats du pape eurent l'ordre de mettre la main sur l'objet du litige, et, si l'on résistait, d'excommunier les magistrats des cités ennemies. Efforts inutiles ! Le 19 mai 1199, il se livra, à Borgo-San-Donnino, une bataille meurtrière où les Parmesans, unis aux gens de Crémone, furent délaits par les Placentins.
Fière de sa victoire, Plaisance devint intraitable. L'élément laïque et militaire y prévalut si fortement qu'en 1204 il ne craignit pas de déclarer la guerre à l'Église. La commune décide que l'évêque et le clergé seront soumis, comme les autres habitants
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de la ville, aux taxes municipales. Les clercs résistent, invoquent leur privilège; les laïques, furieux, confisquent leurs propriétés et saisissent leurs revenus. Indignation et colère du pape. « On veut mettre en servage notre fille, l'Eglise de Plaisance, l'assujettir au tribut comme une vile esclave, et donner ce mauvais exemple aux autres cités !... Le peuple placentin a conspiré traîtreusement, comme un seul homme, contre les serviteurs de Dieu. Il s'est fait un front de courtisane, » Les bourgeois restant insensibles à ces imprécations bibliques, il fallut en venir aux mesures sérieuses. L'évêque et les clercs quittent la ville, les magistrats sont excommuniés, les marchands de Plaisance saisis dans toute l'Europe, Plaisance menacée devoir son évêché supprimé et démembré au profit des évêques voisins, ses habitants mis hors l'Église et hors la loi. « Ils se sont laissé séduire, ajoute Innocent, par les fourberies des hérétiques. » C'était le grief suprême. La résistance des Placentins dura trois ans (1204-1207). Enfin les marchands de Rome intercédèrent auprès du pape et la commune se soumit : au clergé qu'elle avait dépouillé et proscrit elle promit une indemnité de neuf mille livres et la réparation de tous les dommages.
L'exemple donné n'en était pas moins dangereux : l'anticléricalisme gagnait, par contagion, toutes les villes. A Bergame aussi, en 1210, on avait
soumis les clercs à l'impôt. L'interdit fut lancé, mais supporté si longtemps par les bourgeois qu'ils finirent, chose grave ! par s'habituer à la privation du service religieux, et l'hérésie en profita. Vérone, Modène, Mantoue, Ferrare, Padoue s'attirent, pour la même cause, les menaces ou les foudres d'Innocent III. Partout la bourgeoisie s'obstine à taxer les clercs, à s'approprier les biens et les revenus d'Église, à faire la vie dure à l'évêque. Celui de Novare est réduit à quitter sa ville. « Votre conduite, écrit Innocent aux Novarais, est un scandale énorme pour toute la Lombardie. En faisant tort a votre Église, vous attaquez toutes les autres. » Et il les excommunie, mais la punition les touche si peu qu'il annonce bientôt les dernières rigueurs. Les Novarais seront excommuniés tous les dimanches et jours de fêtes ; les biens de leurs marchands confisqués ; le clergé en masse abandonnera la cité et son territoire; l'archevêque de Milan sera chargé de transférer ailleurs le siège épiscopal et de partager le diocèse de Novare entre les évêques voisins. « Vous deviendrez la fable et l'opprobre de tous les siècles, ajoute le pape. Il faut que votre châtiment serve de leçon à l'univers et détourne les villes d'une audace aussi impie, dans le présent comme dans l'avenir. »
Alexandrie elle-même, la cité guelfe par excellence, le symbole vivant de la puissance ecclésiasti-
que et de la résistance à l'Empire, Alexandrie n'obéit pas. En vain le pape décrète l'union de son évêché avec celui d'Acqui. Les deux villes, très voisines et par conséquent ennemies, continuent à se battre. En 1206 pourtant la paix semble assurée. Un légat d'Innocent III vient recueillir à Alexandrie les serments de fidélité des habitants et les taxes qu'ils doivent au Saint-Siège. Mais en 1212 le pape écrivait aux Alexandrins pour leur reprocher leur ingratitude. Ils se refusent à payer le cens pontifical : ils ont fait la guerre aux gens de Pavie, et ne veulent pas rendre leurs prisonniers. Fait plus grave ! quand le pape s'est brouillé avec l'empereur Otton IV qu'il avait lui-même créé et couronné, ils ont pris parti pour l'empereur. Le comble fut qu'en 1213 Alexandrie se donna comme « recteur » un excommunié suspect d'hérésie.
Au moins importait-il de rester en bons termes avec la capitale de la Lombardie, la grande cité de Milan. Dans les démêlés avec l'Empire, il fallait avoir en main cette clef des Alpes. Mais les Milanais eux-mêmes se dérobaient. Un certain Passaguerra, avocat et procureur à Milan, avait osé dire sans ambages, en pleine cour de Rome, qu'Innocent III grevait l'Église milanaise d'exactions iniques. Le pape écrivit, à son sujet, aux consuls de Milan et leur reprocha d'avoir dit de lui-même, eux aussi, des choses désagréables. « Le fouet de votre langue
ne nous épargne pas : vous ne devriez pas médire de nous, même par la pensée. » (1198.) À plusieurs reprises, les consuls réclamèrent l'absolution de Passaguerra et affirmèrent qu'on l'avait excommunié pour des causes futiles. D'autre part le pape usait vainement son éloquence à empêcher les Milanais de guerroyer contre leurs voisins : il leur envoya, en 1201, le prieur des Camaldules pour leur faire conclure la paix avec Pavie. La ligue lombarde, dont ils étaient les chefs, ne leur servait qu'à persécuter les autres bourgeoisies. Eux aussi soutinrent Otton IV contre Innocent III . En 1212, ils osent chasser de leur ville les chanoines de la cathédrale et faire bon accueil aux prédicateurs d'hérésie.
C'est aux confins de la plaine du Pô et de la région alpestre qu'on trouve le type de la commune incoercible, enragée de batailles, acharnée après les biens d'Eglise. Les bourgeois de Trévise ne cessent de ravager les diocèses des trois évêques voisins de Feltre, de Bellune et de Cénéda, de détruire leurs villes et leurs villages, et de saisir leurs sujets pour les ramener chez eux et en tirer rançon. A Trévise, l'interdit et l'excommunication sont l'état normal. Un jour, les Trévisans font semblant d'accepter la paix et de se rendre aux sommations des légats du pape Célestin III, mais c'est pour surprendre l'évêque de Bellune dans une
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embuscade. Il y est tué, et Trévise met garnison dans sa ville et dans ses châteaux. Innocent III hérita de l'énorme procès intenté à cette municipalité terrible. Malgré son énergie, il ne put empêcher les Trévisans de se jeter encore sur Tévêché de Cénéda, où ils brûlent les églises et la cathédrale, pillent les autels, enlèvent les reliques. L'évêque, dépouillé et dépossédé, prit la fuite, réduit à vivre misérablement hors de son diocèse. C'est en vain qu'Innocent III épuise contre les coupables tout l'arsenal des armes d'Eglise. Il était trop loin, et il ne trouvait pas là le bras séculier qui aurait exécuté ses arrêts.
Ainsi, a l'époque même où un roi de France parvenait à dompter la féodalité, un pape luttait, en Italie, avec la même vigueur, contre les communes. Au delà comme en deçà des Alpes, papauté et royauté représentaient le même principe de pacification et de centralisation gouvernementales. Il s'agissait d'établir l'ordre et de supprimer l'anarchie au profit d'une puissance organisée. Mais Philippe-Auguste avait des moyens d'action dont Innocent III, malgré toute son activité et tout son or, ne put jamais disposer comme il aurait fallu. Les armes spirituelles, émoussées par la fréquence même des châtiments, n'effray aient plus. Les armes temporelles, dans la mesure où il eût été nécessaire de s'en servir, faisaient défaut. Le plus
malheureux, pour la cour de Rome, c'est que l'esprit municipal tendait partout à s'identifier avec l'esprit laïque. Les aspirations de la commune indépendante devenaient de plus en plus incompatibles avec la domination d'un chef religieux.