Opprobrium gentis anglicanx
cette guerre civile fait obstacle à la croisade. En conséquence, au nom du Père, du Fils et du Saint- Esprit, par l'autorité de saint Pierre et de saint Paul, et par la nôtre, sur l'avis unanime de nos frères (les cardinaux), nous réprouvons et condamnonscette charte, défendons, sous peine d'anathème, au roi de l'observer, aux barons et à leurs complices d'en exiger l'observation. Déclarons nuls et cassons tant la charte elle-même que les actes destinés à en garantir l'exécution, et voulons qu'en aucun temps ils ne puissent avoir aucune valeur. » Par le même courrier, il écrivait aux barons une lettre spéciale pour condamner la charte extorquée par eux à leur souverain « comme une chose vile, honteuse, illicite et inique », et pour leur donner ordre d'y renoncer au nom du droit qui lui appartenait de veiller sur le roi et sur le royaume, au temporel comme un spirituel.
Un pareil acte d'autorité ne pouvait avoir qu'un effet : exaspérer les insurgés et rendre définitive leur rupture avec Rome. Entre cette royauté abaissée et l'opposition en armes, la Grande Charte elle-même n'était pas un terrain d'entente. On savait que Jean, qui l'avait fait casser par le pape, ne cherchait qu'à la violer. Sa duplicité avait soulevé de telles méfiances qu'on le jugeait incapable d'accepter de bonne foi les réformes et encore plus de les réaliser; on lui en voulait aussi de recruter des bandes de mercenaires, de prendre des étrangers pour opprimer ses sujets. Bref, ces mêmes barons qui avaient forcé le roi à signer la
constitution nouvelle, rendirent le maintien de l'accord impossible en appliquant, avec une morgue et une brutalité singulières, la disposition de la charte relative au comité des Vingt-cinq. «Un jour, raconte un chroniqueur français très digne de foi, un jour que Jean sans Terre était malade, il fit informer les Vingt-cinq qu'il ne pourrait aller luimême dans la salle où se tenait d'ordinaire le comité, et les pria de venir dans sa chambre pour rendre un jugement. Les Vingt-cinq déclarèrent qu'ils ne viendraient pas dans sa chambre, parce que c'était contre leur droit ; s'il était trop malade pour venir les rejoindre, il n'avait qu'à se faire transporter. Jean, en effet, se fit porter dans la salle commune : mais là, à son arrivée, pas un d'eux ne voulut se lever en signe de déférence. C'était aussi, dirent-ils, contre leur droit. Ils l'outrageaient, ajoute la chronique, de toutes manières et tous les jours. )> Au bout de quelque temps, ils ne se firent pas faute d'en venir à la guerre ouverte. La noblesse du Nord donna le signal.
Il fallut que Jean recourût à ses mercenaires, qui mirent le pays à feu et à sang. Innocent III aida son protégé à sa façon : il anathématisa les révoltés. Dans sa "bulle d'excommunication, il s'élève avec force contre Etienne Langton et les évéques, « fauteurs, dit-il, pour ne pas dire complices de la révolte. Voilà comment ils défendent le patrimoine de l'Eglise romaine, comment ils protègent les croisés, comment ils s'opposent à ceux qui veulent rendre la croisade impossible ! Ils sont
pires que les Sarrasins, puisqu'ils ont entrepris d'arracher la couronne au roi sur qui on pouvait compter pour la délivrance des lieux saints ».
Lorsque Pandolfo, envoyé spécialement en Angleterre pour mettre à exécution la sentence du pape, somma Langton de la publier dans sa province et de la faire respecter, l'archevêque s'y refusa. On le suspendit, en lui enjoignant de venir se justifier au concile de Latran (novembre 1215). En plein concile, les ambassadeurs de Jean l'accusèrent : il ne répondit rien. Le pape confirma la peine dont il avait été frappé et cassa l'élection qu'on avait faite de son frère Simon comme archevêque d'York. Puis il renouvela, cette fois nominativement et non plus en bloc, l'anathème contre les barons et les bourgeois insurgés. « Cette mise hors la loi des rebelles provoqua, dit un chroniqueur, beaucoup de protestations. )> Mais, dans la question anglaise comme dans toutes celles qui furent agitées au concile, éclata la toute-puissance de l'homme qui avait réuni l'Europe entière au Latran pour lui dicter ses volontés. Etienne Langton, condamné à rester à Rome, dut se soumettre. Le conflit qu'il avait provoqué prit alors, en Angleterre, une tournure nouvelle. La royauté de Jean sans Terre étant plus que jamais dans la main du pape, les révoltés en revinrent naturellement à l'idée de changer la dynastie. Ils offrirent la couronne au fils de Philippe-Auguste, Louis, qui l'accepta et prépara son débarquement.
C'était la France maintenant qui entrait en lutte
avec Rome et contrecarrait sa politique. Mais, dans ses rapports antérieurs avec le Capétien, Innocent III avait déjà pu s'apercevoir que ce fils aîné de l'Eglise n'était pas disposé à se laisser guider par sa mère et qu'il y avait là une volonté tenace dont il ne serait pas facile de triompher.