Pâtre penitus dissentiente
PHILIPPE-AUGLSTE 271
A l'assemblée de Melun (avril 1216), le légat du pape, Galon, se présente pour dissuader le roi de France de permettre à son fils de s'embarquer pour l'Angleterre, « propriété de l'Eglise romaine en vertu du droit de seigneurie ». — « Le royaume d'Angleterre, répond sur-le-champ Philippe, n'a jamais été le patrimoine de saint Pierre ni ne le sera. Le trône est vacant depuis que le roi Jean a été condamné, dans notre cour, comme ayant forfait par la mort d'Artur. Enfin, aucun roi ni aucun prince ne peut donner son royaume sans le consentement de ses barons^ qui sont tenus de défendre ce royaume. Et si le pape a résolu de faire prévaloir une pareille erreur, il donne à toutes les royautés Texemple le plus pernicieux. » Le lendemain, Louis de France paraît à l'assemblée : après avoir jeté un regard de travers sur le légat, il va s'asseoir à côté de son père. Galon prie le prince de ne pas aller en Angleterre occuper le patrimoine de l'Eglise romaine, et le roi, de s'opposer au départ de son fils. Le roi répond : « J'ai toujours été dévoué et fidèle au seigneur pape et à l'Eglise de Rome, et me suis toujours employé efficacement à ses afïaires et à ses intérêts. Aujourd'hui, ce ne sera ni par mon conseil ni par mon aide que mon fils Louis fera quelque tentative contre cette Eglise. Cependant, s'il a quelque prétention à faire valoir sur le royaume d'Angleterre, qu'on l'entende, et que ce qui est juste lui soit accordé. »
Alors un chevalier, chargé de parler au nom de Louis, se lève et fait valoir les arguments produits
dans le fameux mémoire. Le légat les réfute, et termine par une nouvelle sommation au roi et à son fils de ne pas se mêler des affaires anglaises, mais cette fois il ajoute une menace d'excommunication. Louis se tourne vers son père : « Seigneur, je suis votre homme-lige pour le fief que vous m'avez assisfné en deçà de la mer, mais il ne vous appartient pas de rien décider au sujet du royaume d'Angleterre. Je m'en rapporte au jugement de mes pairs pour savoir si vous devez me forcer à ne pas poursuivre mon droit, et un droit de telle nature que vous ne pouvez m'en rendre justice. Je vous prie de ne vous opposer en rien à la résolution que j'ai prise d'user de mon droit, car je combattrai pour l'héritage de ma femme, jusqu'à la mort, s'il le faut. » Cela dit, il quitte l'assemblée avec les siens. Il ne restait plus au légat qu'à demander à Philippe-Auguste un sauf-conduit jusqu'à la mer. « Je vous le donne volontiers, dit le roi, pour la terre qui m'appartient, mais si par malheur vous tombez entre les mains d'Eustache le Moine (un célèbre pirate, au service de la France) ou des autres hommes de mon fils Louis, qui gardent la mer, vous ne me rendrez pas responsable des choses fâcheuses qui pourront vous arriver. » « A ces mots, ajoute le chroniqueur Roger de Wendover, le légat se retira, tout en colère, delà cour du roi. »
Cependant Philippe-Auguste, continuant la comédie, confisqua ou feignit de confisquer la terre du prince royal, l'Artois, et les domaines des
chevaliers qui s'embarqueraient avec lui. En même temps, il laissait Louis réunir douze cents chevaliers ; du nombre étaient la plupart des héros de Bouvines. Si le roi avait dirigé luimême l'entreprise, il n'aurait pas choisi d'autres soldats.
Il fournissait aussi l'argent. Les sommes destinées à payer la campagne furent levées avec rigueur dans toutes les provinces royales. Dans l'Artois, la taxe de guerre fut perçue « au nom du roi ». Tous les hauts barons qui refusèrent de payer furent obligés de consentir un emprunt forcé. Le duc de Bourgogne, Eude III, versa mille marcs. En Champagne, la comtesse Blanche, régente au nom de son fils mineur Thibaut IV, refusa de rien payer sous prétexte qu'elle ne voulait pas contribuer à une attaque contre un prince croisé. Queljours après, comme elle était à table avec son fils, une troupe de chevaliers et de sergents force les portes et la défie de la part de Louis de France; elle s'enfuit, épouvantée, dans sa chambre. Philippe-Auguste se crut obligé de punir les auteurs de ce coup de main. Il désavoua ses agents et son fils, une fois de plus. Mais comment toutes ces levées d'hommes et d'argent se seraient-elles faites si le roi de France ne l'avait pas permis? Aussi Innocent III, après avoir excommunié Louis, s'apprêta à frapper Philippe. Des lettres pontificales apprirent à l'archevêque de Sens et à ses sufFragants que le roi de France était excommunié. Le pape dictait déjà aux scribes du Latran la
bulle d'anathème. La mort, ne lui laissa pas le temps de sévir.
A Pérouse, où il séjournait, avant d'aller à Pise et à Gênes rétablir la paix entre les deux puissances rivales, il fut saisi de fièvre paludéenne, sous la forme d'accès revenant tous les trois jours. Il en guérit « à l'insu de ses médecins », dit une chronique française. Puis la fièvre revint à l'état aigu et permanent. Il eut le tort de continuer à prendre la forte nourriture dont il avait l'habitude. L'infection paludique, s'aggravant, amena la paralysie, puis l'état comateux, et il mourut, à la neuvième heure, le samedi 16 juillet 1216. S'il lui avait été donné de vivre quelque temps encore, il aurait appris avec indignation que les grands du royaume de France, réunis à Melun, avaient protesté contre l'excommunication de leur souverain, déclaré qu'ils n'en tiendraient aucun compte, et appelé d'Innocent III au pape mieux informé.
En somme, dans cette Europe soumise presque tout entière au pouvoir politique de son chef religieux, assujettie temporellement et féodalement à l'Eglise, une seule nation, la France, avait pu se tenir en dehors du vasselage romain. Dans les documents qui nous instruisent des rapports de Philippe-Auguste avec Rome, pas un mot ne permet de dire que la royauté capétienne ait accepté ou subi \jà suzeraineté effective du pape. L'esprit d'indépendance, chez elle, avait de si profondes racines qu'elle put résister au prestige et à la volontédudominateurdevantquile monde se courbait.
Au momenl où Innocent faisait mine de s'opposer à la conquête normande, Philippe-Auguste avait demandé h ses principaux feudataires une promesse écrite et scellée de désobéir au pape, dans le cas où celui-ci voudrait le contraindre à la paix. Premier exemple connu d'un roi de France sollicitant et obtenant du corps féodal son appui contre les exigences de Rome! Ce précédent ne sera pas perdu pour Philippe le Bel.
Chrétiens et musulmans. — Le pouvoir civil et le pouvoir religieux. — Un roi anticlérical. Le Portugais Sanche I"". — Démêlés avec les évèques de Porto et de Coïmbra. — Alfonse II de Portugal et le testament de Sanche I". — Alfonse IX de Léon, Le mariage de Bérengère. — Alfonse VIII de Castille et la croisade. — Las Navas de Tolosa, victoire de l'Europe chrétienne et du pape. — Le roi apostolique et romain, Pierre II d'Aragon. — Son couronnement à Saint-Pierre et son acte d'hommage. — L'État aragonais, vassal et censitaire d'Innocent III
Gomment la Hongrie entra dans l'unité latine. — Le pape, suzerain de la royauté magyare. — La guerre des deux frères, Emeri et André. — Innocent III et le gouvernement d'Émeri. — Le banat de Bosnie et Thérésie des Bogomiles. — Latinisation de la Serbie. Vouk et Etienne. — Le royaume bulgaro-valaque. Premiers rapports d'Innocent III et de Johannitza. — Latinisation de la Bulgarie. — La Hongrie et le couronnement de Johannitza. — Un légat de Rome gardé à vue. — Émeri so plaint d'Innocent III. — Le roi de Hongrie André II et la latinisation de la Galicie. — Le mouvement antigermanique chez les Magyars. — L'élection de Bertold, archevêque de Kalocza. — Le complot de 1213 et l'assassinat de la reine Gertrude de Méran 59
L'Eglise anglaise avant Richard. — Le denier de Saint- Pierre. — Prétentions de la papauté sur les terres britanniques. — Henri II et ses clercs. — Premier contact entre Innocent III et Richard. — La légation de Pierre de Gapoue. — Hubert Walter' et le peuple de Londres.
— L'archevêque d'York, Geoffrey. — Le couvent de Christ-Church et les archevêques de Cantorbéry. — Hubert Walter en conflit avec son chapitre de moines.
— Le procès de Christ-Church en Angleterre et à Rome. 13"
lY. — JEAN SANS TERRE ET LA PAPAUTE
La statue de Worcester. — Jean sans Terre et les évêchés français. — Innocent III et la guerre franco-anglaise en Normandie. — L'élection de Cantorbéry, Etienne Langton.
— Expulsion des moines de Christ-Church. Premières hostilités entre le roi d'Angleterre et Rome. — L'interdit général. — Mesures de persécution contre le clergé anglais. — Les négociations de pais continuent.
— Jean frappé d'excommunication personnelle. — Innocent III relève les sujets et les alliés du roi d'Angleterre du lien de fidélité. — Le dernier châtiment. Déposition de Jean sans Terre. — Le dialogue du roi et du légat,
— Conférences de Douvres. — Le coup de théâtre de 1213. Soumission de Jean sans Terre. — L'Angleterre, vassale et censitaire de l'Eglise romaine. — La légation du cardinal Nicolas. — Le gouvernement apostolique chez les Anglais. Réaction qu il provoque. — Etienne Langton et la révolte des barons. — La Grande Charte cassée par Innocent III 181
Innocent III et le procès d'Ingeburge. — Le concile de Soissons. — Ingeburge protégée par le pape. — Concessions d Innocent III. — Le clergé de France et la
fiscalité capétienne. — La régale d'Auxerre. — Mesures prises par Philippe-Auguste pour diminuer la juridiction d'Eglise. — Louis de France appelé au trône d'Angleterre. — Le légat Galon et l'assemblée de Afelun. — Comédie jouée par Philippe-Auguste. — Excommunication du prince français. Philippe- Augnste menacé. — La mort d'Innocent III 247