FACTVM EST V ID DEC
Le D à la fin de la seconde ligne gravé à tort ; la partie supérieure du V de VIRES au commencement de la dixième . prolongée à gauche en un long délié retombant après avoir décrit
l8 EMPEREURS
une courbe; le V de CVI, au commencement de la seizième, inscrit dans le C.
Gros de Boze, Explication d'une inscription antique trouvée depuis peu à Lyon, 170s. avec planche. — De Colonia, Antiquités de la ville de Lyon, I, p. 305 et planche. — Artaud, Notice, 1808, p. 23 ; 1 8 1 6, p. 48 ; Musée lapidaire, arcade xxxi. — De Boissieu, p. 24. en fac-similé. — Comarmond, Description du Musée lapidaire de la ville de Lyon, p. 203. pi. 4; Notice sur le Musée lapidaire, p. 75. — Monfalcon, Réédition de la Recherche de Spon, 1857, p. 353 et planche; Musée lapidaire, p. 19, pi. 3. — Wilmanns, n° iiq. — Dissard, Catalogue, p. 91.
Taurobolio(m) Mat ris de uni magnae Idaeae , quod factum est ex imperio Matris deuin pro sainte hnperatoris Caesaris T. Aelii Hadriaui Antonini Augusii PU patris patriae, liberorumque eius et statu coloniae Lugudunensium.
L. Aemilius Carpus, sévir augustalis item dendrophorus, vires excepit et a Vaticano transtulit, araiu et bucranium suo inpeudio consacravit, sacerdote O. Sammio Secundo, ab quindecimviris occabo et coroua exornato, oui sanctissimus ordo Lugudunensium perpetuitatem sacerdotii decrevit.
Appio Annio Atilio Bradua, Tito Clodio Vïbio Varo consulibus.
Lochs datus decreto decurionuin.
Cujus mesonyctium factum est V idus décembres.
« Taurobole de la grande Mère des dieux Idaéenne, fait par son « ordre pour la conservation de l'empereur César Titus Aelius « Hadrianus Antonin Auguste le Pieux, père de la patrie, et pour « la conservation de ses enfants et le maintien de la colonie de « Lyon.
« Lucius Aemilius Carpus, sévir augustal et dendrophore, a reçu <\ et rapporté du Vatican les vires des victimes et consacré à ses « frais cet autel et le bucrâne.
« Le prêtre officiant a été Quintus Sammius Secundus. décoré
« par les quindécemvirs du collier et de la couronne et gratifié « par décret du sanctissime Ordre lyonnais de la perpétuité du « sacerdoce.
« Sous le consulat d'Appius Annius Atilius Bradua et de Titus « Clodius Vibius Varus.
« L'emplacement a été donné par décret des décurions.
« Le mesonyctium a eu lieu le cinq des Ides de décembre ».
La rédaction de cette inscription n'est pas irréprochable, tant s'en faut. Taurobolio, par lequel débute le texte et qui sert de sujet à la phrase, est probablement l'équivalent de taurobolium avec la substitution, non rare en épigraphie, de \'o à Vu et la suppression, non rare non plus, de 1'/// à la fin des mots; cette suppression aura peut-être paru d'autant mieux pouvoir se faire que le mot suivant commence par une m. Le génitif Matris à la suite du mot taurobolio ne rend pas d'une manière exacte le rapport de la divinité au sacrifice, à elle offert mais non le sien; c'est Matri qu'il eût fallu dire. La répétition, à la seconde ligne, des mots Matris deum qui déjà figurent à la première, n'était imposée par aucune nécessité et constitue presque une incorrection. Status, qui serait le régime de sainte tandis qu'il ne peut être que celui de pro, est une pure faute à corriger par statu. Au contraire, consacravit au lieu de consecravit plus ordinairement employé est de bonne latinité ; c'est la forme exclusivement adoptée par Auguste dans ses Res gestae sur le monument d'Ancyre.
La déesse appelée Grande Mère, Grande Mère des dieux et même aussi Grande Mère des dieux et des' hommes, était une divinité extrêmement ancienne, originaire de la Phrygie et identifiée par les Romains, après l'introduction de son culte à Rome, avec Rhée, Cybèle, Tellus, Ops, Maia, personnifications diverses de la terre. Ayant pour enfants le Ciel, la Terre, la Mer et les Vents, elle ne pouvait être mieux appelée que la Grande Mère : Mater magna. C'est vraisemblablement comme épouse de Saturne et mère de Jupiter, de Junon. de Neptune, de Pluton et de la plupart des
dieux de premier ordre qu'on la nommait communément Mère des dieux : Mater deum magna. Le nom d'Idaéenne lui venait du mont Ida de Phrygie et pouvait s'adapter également à l'Ida de Crète où Jupiter était né. Elle avait aussi, «entre plusieurs autres encore, le nom de Dindyménienne de celui d'une autre montagne de la Phrygie, le mont Dindymus ; mais ce nom ne se rencontre sur aucune des inscriptions tauroboliques jusqu'à présent connues, tandis que celui d'Idaéenne s'y trouve fréquemment. C'est donc Id(aeae) qu'il faut lire sur l'inscription de Lyon, sans décomposer le groupe ID en deux initiales dont la première serait l'abréviation de l(daeae) et la seconde celle de D(indymenae). La pierre brute de forme conique, sous le symbole de laquelle la déesse était adorée, avait été apportée de Pessinonte en l'an 550, av. J.-C. 204. C'était une pierre noire tombée du ciel. Le temple de la Mère des dieux à Rome était sur le mont Palatin.
Les sculptures de notre monument font voir qu'il y a eu sacrifice d'un taureau et d'un bélier : un taurobole et un criobole. Cependant le texte ne parle que du iaurobolium , c'est-à-dire du sacrifice de la victime la plus noble, et passe sous silence le sacrifice accessoire du bélier, ce qui. du reste, se pratiquait souvent ainsi.
C'est sous les Antonins que se répandit dans tout l'empire romain le fanatisme du baptême de sang par les sacrifices d'un taureau et d'un bélier en l'honneur de la Mère des dieux et d'Atis. Mais seulement après le règne de Constantin cette ferveur atteignit son plus grand développement et un degré de vogue qui semble avoir subordonné au culte de Cybèle et à celui de Mithra tous les anciens cultes encore subsistants de l'ancienne religion romaine.
Le poète Prudence, qui écrivait au commencement du cinquième siècle, nous a laissé une description détaillée de la cérémonie du taurobole telle qu'elle était pratiquée de son temps (Hymn. 10) : Vêtu magnifiquement d'une robe de soie portée en cincius Gabinus, c'est-à-dire rabattue jusqu'à la ceinture, la tête couverte d'une
mitre et ceinte d'une couronne d'or, le dévot qui se présentait pour être consacré descendait dans une fosse creusée en terre qu'on recouvrait de planches disjointes et percées de quantité de trous. Sur ce plancher était amené un taureau dont les cornes dorées étaient parées de bandelettes et de couronnes. On l'immolait en lui plongeant dans la poitrine un long glaive. Le sang, s'échappant de la large blessure comme un ruisseau brûlant, inondait, à travers les interstices et les mille trous de l'échafaud, celui qui se tenait dessous. Celui-ci, le front rejeté en arrière, présentait avec avidité à cette averse infecte et fumante ses yeux, ses joues, ses oreilles, ses narines , sa bouche grande ouverte , sa poitrine , toute sa personne, puis, dès que le cadavre du taureau était retiré, sortait de là, les cheveux, le visage, le corps, les vêtements ensanglantés. 11 s'offrait en cet état horrible aux regards et à l'adoration de la foule, qui le saluait comme purifié, régénéré par une sorte de naissance nouvelle et garanti de tout malheur à perpétuité ou au moins pour un laps de temps déterminé, fixé ordinairement, semble-t-il, à vingt ans. Au bout du terme, il fallait, pour acquérir une nouvelle purification, réitérer le sacrifice (Voy. Epbem. èpigr., 3, p. 32; Wilmanns, 110; de Saumaise sur Lampride : Elag., 7), Un grand festin terminait la cérémonie.
Le couteau qui servait à égorger la victime est représenté sur une des faces de notre autel. C'est un long et fort glaive dont la lame à deux tranchants est pourvue sur son côté droit et un peu plus près de la pointe que de la poignée d'un large crochet recourbé en arrière et aigu par le bout. Il est aisé de comprendre que ce crochet, affilé sur son côté convexe, n'empêchait pas la lame de pénétrer profondément dans les chairs et y entrait avec elle, mais ne pouvait revenir. Pour retirer l'arme le. sacrificateur était obligé de lui faire décrire dans la plaie une portion de cercle dont l'extrémité de cette espèce d'hameçon était le point pivotant et d'ouvrir ainsi une blessure d'une largeur telle que tout le sang du taureau devait s'écouler presque instantanément.
Le taurobole, fait observer M. de Boissieu, avait un double caractère; sacrifice régénérateur pour celui qui le recevait, il était en même temps propitiatoire pour ceux en faveur de qui on l'offrait. Aussi était-il le plus souvent offert pour la conservation de l'empereur et de sa famille, comme c'est ici le cas, et non seulement par des particuliers, mais aussi par des corporations, des collèges, des villes, des provinces même. Celui dont il s'agit a été célébré pour la conservation des jours d'Antonin le Pieux et de ses enfants, c'est-à-dire Marc Aurèle et Verus que ce prince avait adoptés d'après la volonté de son prédécesseur et qui devaient à leur tour lui succéder à l'empire. Sur la colonne que les deux empereurs frères, parvenus au trône, élevèrent à sa mémoire, ils ne prennent d'autre titre que celui de « fils d'Antonin le Pieux » (C. I.L., 6, 1004; Wilmanns, 945): Divo Antonino Aug(usio) Pio, Antoninm Augiishts et Verus Aiigustus, filii.
En même temps que pour le salut d'Antonin le Pieux, le sacrifice
a été célébré pour le maintien de la colonie de Lyon : pro status
coloniae Liigudnnensiiim. C'est l'époque à laquelle la colonie de Lyon était parvenue au faîte de sa splendeur et de sa prospérité, et n'avait dans toute la partie européenne de l'empire, à part peut-être Carthage, aucune rivale ni en richesse, ni en célébrité, ni en importance; mais moins d'un demi-siècle plus tard, un revers aussi inattendu que terrible allait la précipiter soudain de cette haute fortune et la rabaisser à un rang secondaire dont il ne lui serait plus donné de se relever.
La déesse elle-même avait demandé ce taurobole par une manifestation expresse de sa volonté : ex imper io Matris deum. L'inscription ne dit pas comment avait été communiqué cet ordre surnaturel.
Aemilius Carpus , le baptisé de la sanglante cérémonie , le « taurobolié » pour employer le terme propre, était simplement un affranchi, à la fois sévir augustal et membre de la confrérie des dendrophores, dévots de Cybèle qui dans leurs processions
portaient l'arbre sacré , c'est-à-dire un pin . en souvenir d'Atis transformé en pin. Ce n'est pas toutefois à Lyon qu'a eu lieu le taurobole, mais à Rome, sur le Vaiicanus mons et ainsi au plus près du séjour de l'empereur en faveur de qui était célébré ce solennel acte d'expiation et de dévouement. Pour en augmenter la pompe, les quindécemvirs, de Rome sans doute, préposés aux rites des sacrifices, avaient donné au prêtre officiant, Sammius Secundus , de brillants ornements vraisemblablement d'or : le collier en sautoir appelé occabus, auquel était appendue l'image d'Atis (Marquardt, 6, p. i s 3. note 6), et une splendide couronne; elle était composée d'un triple rang de feuilles et ornée de trois grands médaillons où étaient représentés en buste la déesse dans celui du milieu et Atis dans chacun des deux autres (Voy. Marini, Atti e monumenti degli Arvali, p. 31s).
Après le sacrifice accompli, Aemilius revint à Lyon, rapportant du Vatican ce que l'inscription appelle les vires des victimes et y consacra à ses frais le bucrâne et l'autel que le temps nous a conservé. Remarquons que s'il fallait entendre par Vaiicanus un Vatican lyonnais, le mot transiulit aurait peine à s'expliquer.
Il est admis par le plus grand nombre des savants que les vires sont les parties sexuelles du taureau. Eût-on la preuve absolument certaine que tel est le sens de ce mot, il faudrait bien accepter, toute répugnante qu'elle est, cette bizarre interprétation; mais il n'en est nullement ainsi, et la vérité est qu'aucune certitude n'existe à cet égard. On se demande, en effet, comment les vires, si elles étaient réellement ce que veut l'explication généralement reçue, auraient pu être conservées, transportées au loin, comme de Rome à Lyon par exemple, pour être ensuite exposées publiquement et offertes aux adorations des dévots? Ne fussent-elles pas, au contraire, tombées promptement en putréfaction et n'eussent-elles pas dû être nécessairement enfouies au plus vite après le sacrifice? Comme nous. M. Camille Jullian, dans ses Inscriptions de Bordeaux (1. p. 3 s), hésite à adopter l'explication du mot vires
par « testicules ». et il remarque avec raison que Prudence, décrivant minutieusement la cérémonie du taurobole, parle seulement de regorgement du taureau à l'aide d'un long glaive avec lequel on lui ouvrait toute la poitrine. Et cependant quel beau sujet auraient offert au poète chrétien , s'efforçant de discréditer et de ridiculiser les cérémonies païennes, cette section des testicules de la victime et le taurobolié recevant sur son visage , dans sa bouche , sur sa poitrine , le flot de sang déversé par cette autre plaie largement béante ! C'est que dans la cérémonie qu'il retrace les testicules du taureau ne jouaient aucun rôle. Pour notre compte, nous persistons à penser que les vires étaient l'ossature de la tête du taureau et de la tête du bélier avec leurs cornes : notre inscription , dans laquelle il est dit qu'Aemilius Carpus a consacré, à Lyon, le bucranium . fait voir à l'évidence que le bucrâne se trouvait compris dans les vires à lui remises par les quindécemvirs et rapportées de Rome. 11 a consacré dans quelque temple de Lyon, vraisemblablement le temple municipal de Rome et d'Auguste, qu'il ne faut pas confondre, croyons-nous, avec le temple national du confluent, le bucrâne, c'est-à-dire, aux termes mêmes de l'inscription, une partie des vires, et aura gardé par devers lui, à titre de glorieux trophée de son acte de dévotion et de dévouement à l'empereur et à la colonie de Lyon, l'autre partie de ces mêmes vires et la plus significative, c'est-à-dire les cornes du taureau et du bélier.
Aemilius rapporta peut-être aussi quelque faveur accordée à la colonie par la libéralité impériale, car le sanctissime Conseil des décurions lyonnais décréta au profit du prêtre Sammius, de retour avec le taurobolié, la perpétuité de son sacerdoce.
La date du sacrifice est fournie par les noms des consuls ordinaires de l'an ibo et précisée au plus juste par l'inscription supplémentaire gravée sur la face latérale droite du monument avec mention d'un détail religieux accompli le V des Ides de décembre, c'est-à-dire le 9 décembre, à l'heure de minuit. Elle
n'a par conséquent précédé que de trois mois la mort d'Antonin le Pieux, arrivée le 7 mars de l'an 161.
Nous ne savons quel acte ou quelle cérémonie il faut entendre par le mot mesonyctium : « le milieu de la nuit ». Ce mot, qui paraît être une expression technique, ne se trouve que sur notre inscription. On a pensé (Voy. Forcellini) à une scène préparée dans laquelle on aurait, au milieu de la nuit, fait apparaître la déesse.
La mention du décret des décurions relativement à l'emplacement de l'autel fait voir qu'il était dressé sur un lieu public . vraisemblablement le forum de Lyon et peut-être devant le temple municipal de Rome et d'Auguste que bien certainement il devait y avoir à Lyon.
Le plus ancien taurobole connu est celui de l'an 133, non à la Mère des dieux, mais à la Vénus céleste de Carthage (Mommsen, Inscr. de hlaples, 2602); vient ensuite en ancienneté celui de Lyon de l'an 160; quant au plus récent avec date, il est de l'an 390 (Marquardt, 6, 87, note 8).
Aucune inscription n'a gardé le souvenir d'un sacrifice taurobolique offert, à Lyon, pour Marc Aurèle. Cependant la découverte, qui y a été faite en 1857, d'un coin en fer destiné à la frappe d'un aureus à l'effigie de Faustine jeune et au revers de Cybèle tenant le tympanon assise entre deux lions avec la légende Matri magnae, semble ne pouvoir se référer qu'à un sacrifice de ce genre et à une libéralité impériale fait*» à cette occasion aux Lyonnais (Note de M. Dissard).