‹ Inscriptions romaines de BordeauxChapitre 89 sur 156 · ET · texte numérisé non relu

ET

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L'emploi de lettres plus petites que la hauteur des ligues est fréquent ici, mais ne paraît pas avoir la moindre importance paléographique. Il se rencontre surtout à la fin des mots et semble, dans tous les cas, un simple artifice destiné à économiser de la place. L'usage est surtout répandu pour la lettre 0, presque toujours plus petite que les autres. Puis viennent, ainsi rétrécies, les lettres I et V, plus rarement encore S et N. Mais, sauf en ce qui concerne l'O et parfois l'I et le V, ces faits ne se présentent que dans les inscriptions moins bien gravées (cf.p.439).

C'est également surtout dans nos inscriptions gravées en caractères carrés que les lapicides ont fait usage de lettres liées, autrement dit de monogrammes. Cependant l'écriture cursive employait fréquemment aussi ces ligatures (cf. Corpus, t. IV, p. 265; ici, p. 442), et il ne faudrait pas les regarder comme des indices d'une gravure correcte et classique.

Les belles inscriptions de Rome et de l'Italie n'en présentent guère ; elles paraissent nombreuses surtout en province, et dans les régions

les moins favorisées au point de vue du bon goût épigraphique, notamment dans les trois provinces de la Gaule propre. Mais, tandis qu'en Italie et dans les régions romanisées elles ne sont fréquentes qu'au m" siècle, elles se rencontrent en Gaule et à Bordeaux avec les premières inscriptions : l'épitaphe de Maxsnmus (n" 274), qui renferme 17 monogrammes contre 90 lettres simples, est parmi les plus anciennes de ce recueil (cf. p. 420). On peut même dire qu'il y a opposition complète à ce point de vue entre l'épigraphie de Bordeaux et celle dos autres régions de l'empire : c'est surtout au commencement que l'usage des monogrammes semble avoir été répandu ici. Les inscriptions qui en renferm^ent le plus, sont, comme celle que nous venons de citer, parmi les mieux gravées et les plus anciennes : voyez par exemple les épitaphes de Sevems (n° 139), de Saturninia (n° 174), d'Ândelïpa, celle-ci très remarquable par la pureté de ses caractères (n° 126), de Dixtiis (n° 77), et la dédicace à Jupiter (n" 7). En revanche, la dédicace de 224 ne présente qu'une ligature insignifiante (n° 20) ; il n'y en a qu'une également sur le tombeau de 258 (n" 61) et sur l'épitaphe du soldat de Maximien (n» 44), et le monument de Gordien (n° 29) n'en offre aucune (').

Il paraît bien que l'emploi du monogramme provienne surtout d'une recherche d'élég-ance et de symétrie : si un mot était trop long pour tenir dans une seule ligne et que le graveur ne voulût ni l'abrég-er ni le couper, il le resserrait en groupant les lettres en un seul caractère. C'est ce qui est arrivé notamment dans la dédicace de l'autel du génie (n" 1). Le lapicide devait écrire, à la première ligne, les deux mots: AVGVSTO.SACRVJi. En gravant le premier, il a mal pris ses mesures, et, arrivé au bout de la ligne, s'est aperçu que la place lui manquait pour les six lettres du mot sacrvm. Ne voulant pas couper le mot en deux pour en rejeter la fin à la ligne suivante, désireux de maintenir la symétrie et l'aspect artistique de son inscription, il a soudé en un seul caractère, Wi., les deux lettres V et M ('^). C'est ainsi sans doute que s'explique la présence du plus grand nombre de nos monogrammes (cf. n°^ 126, 174, 274) : le graveur a voulu ménager sa place tout en recourant le moins possible aux abréviations et eu plaçant ses mots

C' Cf. IIuKBNnn, Exempta, p. Lt\iii : TiluU potissimum Burdigaknses salis vetiisti (ut sermo irevis, formiiUe, litteranim forma, nomina peregiHna satis âtmonstrant) abundant iuxibvs.,., Patriafere eorvm vldtntur esse jam illu aetate ffalliae et Qermaniae.

-) Voyez uotie Histoire d'une Inscription, dans le 1. XI Je la Société archéologique de Bordeavx, p. 2.

avec une certaine symétrie. Mais il n'en va pas toujours de même ; il arrive parfois, au contraire, que le graveur lie les lettres sans avoir besoin de le faire et que même, en agissant ainsi, il gâte la bonne disposition de son texte. Si, dans l'épitaphe de Dixtus (n" 77), le lapicide n'avait pas recouru aux monogrammes dans l'avant-dernière ligne, il n'aurait pas été obligé de couper en deux le mot fr-atres et de laisser de trop grands espaces entre les lettres de sa dernière ligne : les monogrammes lui ont fait gagner trop de place (cf. encore n" 139). Ou peut donc supposer que certains ouvriers se servaient de ce procédé par une sorte de fantaisie de métier, pour montrer l'ingéniosité de leurs combinaisons et la finesse de leur gravure. Peut-être encore, en réduisant le nombre des traits à faire, a-t-on voulu souvent aller plus vite en besogne et épargner son temps et sa peine.

Il ne faudrait pas croire, cependant, que la g^a^^lre des monogrammes fût laissée à l'arbitraire de chaque lapicide, et qu'elle ne comportât ni règles ni traditions. Il semble, au contraire, que, même dans leurs fantaisies les plus étranges, les graveurs de Bordeaux ne se sont jamais départis de certaines habitudes paléographiques. On peut constater par exemple que les deux règles suivantes sont à peu près constamment appliquées dans le monogramme de l'écriture lapidaire :

1° La ligature change souvent la direction des barres verticales ou obliques, par exemple pour l'E, oii, de droite, lahaste devient penchée dans le monogrammes.; mais jamais elle ne change la direction des traits horizontaux : nous trouverons toujours la ligature \f par exemple, peut-être jamais \?, quoique cette dernière variété eût bien mieux sauvegardé la forme de l'E, et. si j'ai accepté la lecture V sur une inscription (n° 5), ce n'est pas sans les plus grandes réserves ('). Cette règle semble venir sans doute de la préoccupation qu'on avait, dans l'écriture carrée, de ne point faire dépasser l'alignement par des traits obhques.

2° Les traits des lettres peuvent être raccourcis dans les monogrammes, par exemple la traverse de l'A dans AK, mais en règle générale, ou bien ils disparaissent, ou bien ils sont conservés avec leur longueur normale, et dans aucun cas on ne les allonge. Le monogramme de DE par exemple ne prendra jamais la forme D, mais la

l')Je trouva celle forme aussi fréquimment dans les graffiti de Poiupéi \Coriius, I. IV. p. Î6ô) que raremeut dans les iuscrijilions lapidaire». Voyez de infmo sur les murs de Pompei la fréquence de la furmc Ji el la rareté ucs furmcs iE et .E. — Cf. ici p. 442, inscr. Î60.

LA PALÉOGUAPHIE. 439

forme CE, 3) ou E). Je ne parle, bien entendu, que de nos inscriptions bordelaises.

En somme, il semble que les règ-les usitées en fait de ligatures amènent le résultat suivant : étant donné un monogramme, ou peut compléter et reconstituer les lettres qui le composent sans avoir à couper, déformer ni déplacer complètement une seule ligne : il n'y a qu'à ajouter les traits supprimés aux traits conservés, sans dénaturer le sens ou la forme de ces derniers. C'est en cela que les ligatures de l'écriture carrée diffèrent essentiellement de celles des graffiti ou des monogrammes de la période mérovingienne : ces derniers, dont nous avons des exemples à Bordeaux (n°^ 866 et 939), sont des amalgames ou des combinaisons de lettres, aux lignes déformées, aux traits déplacés ou déviés : le monogramme classique est au contraire, par essence, une juxtaposition ou une superposition de lettres avec fusion des lignes communes.

Voici les principales combinaisons usitées dans nos ligatures et nos monogrammes :

1° La plus simple de toutes consiste à graver deux lettres l'une sur l'autre, sans suppression de traits. On la rencontre surtout lorsque les lettres sont toutes deux à courbes, comme le C, le G, le D ou l'O, ou même quand l'une d'elles seulement présente ce caractère, GD, ed, \S, F, (;Ik. Exceptionnellement nous trouvons 1S>. pour VA. C'est une variété de ce système que celle qui consiste à intercaler le point de séparation dans l'intérieur d'une lettre, 0, G, ce que l'on voit même quand ce point est en forme de hedem (cf. n"^ 36, 66 et t. II, p. 416). On pourrait appeler ces monogrammes, monogrammes par rapprochement. Le chrisme, X, si fréquent à partir du vf" siècle (cf. t. II, p. 21 et s.), rentre dans cette catégorie.

2° Une des deux lettres est gravée en un module plus petit et inscrite ou encadrée dans la première : ©, (â, g, €, ®, @, fe, È. , li, i. Nous trouvons encore ce système à'encadretnent dans une inscription du milieu du v» siècle (n° 860) : s. — Cf. ici, p. 420, n" 86.

3° La combinaison la plus fréquente est celle qui consiste dans la juxtaposition de deux ou trois lettres, de manière à ce que le trait vertical ou oblique devienne commun. On en trouve les variétés suivantes :

Le trait commun aux deux lettres était vertical chez l'une et l'autre, ^N pour NN, PD pour ND, T pour TL, T pour TF, V pour TP, etc. ;

Le trait commun était oblique à l'origine et avait d'ailleurs la même direction chez les deux lettres : VW pour VM (n" 1), M pour AV, ]K pour XX ;

Les traits communs étaient également verticaux dans les deux lettres, mais avant d'opérer la juxtaposition une des deux lettres a été retournée : 9^ pour BL, (E pour DE, 2F pour EF, 3^ pour ET ou TE, H. pour EL, 31 ou ;E pour ER, SS' pour NE, Œ pour DF, 'îî pour FR, *R pour PR, 1 pour LL, etc. ; cf. ici, p. 429, n" 94;

Le trait commun oblique dans le monogramme, était oblique dans une lettre et vertical dans l'autre : E pour AE, R pour AP, A pour AR, VS" pour VE, V^ pour VR, Y pour VL, M. pour ME. VlD pour VND ; cf. ici, p. 425, n° 92, et p. 445, n» 89;

La môme variété avec une lettre retournée : 3M pour EIM ; avec trois lettres dont une retournée : "^ pour EVE ;

Parfois le trait vertical tient lieu d'un trait oblique : MS. pour MA;

Rarement encore une lig-ne courbe tient lieu d'un trait vertical : CJK pour OR.

4° Le système le plus fréquent après la juxtaposition consiste dans la superposition de deux ou trois lettres, faite d'ailleurs également de manière à ce que le trait vertical puisse devenir commun : c'est le système emplo^'é surtout pour les A, les I et les T. II produit alors :

Ou un allongement de la lettre : L pour LL fe pour RI, "E pour TE, ï pour ET, -E pour ET, li pour NI, t pour TI, îsT pour NT, I pour II, etc.;

Ou une coupure faite dans le trait vertical à l'aide d'un filet, coupure qui rappelle que ce trait sert à deux lettres : N pour NI, T pour TI, \ pour RTI, 3? pour TT; cf. ici, p. 425, \Y> 7;

Une variété de cette combinaison est celle que présentent les ligatures de A avec M ou N, quand il ne reste de l'A que la traverse, N, M, M, — avec T, quand il ne reste de T que la barre, S.

On peut citer ici encore les monogrammes de trois lettres où les différents systèmes sont employés concurremment : P>? pour NIF^ AfR. pour MAR, IW pour NTV, TI pour TER, etc. Un monogramme à quatre lettres nous est donné par Lîl pour LERl.

5" Il arrive parfois que le renversement d'une lettre tienne lieu d'un monogramme, par exemple 3 pour lE liés (n" 150); cf. n° 126 oii IVJ est peut-être pour ivli.

Ajoutons enfin que, si le monogramme unit d'ordinaire seulement les lettres d'un môme mot, il arrive parfois, très rarement du reste, qu'il soit formé de lettres de mots différents, ou abrégés par leurs initiales : T pour Testamento Vosuit (n° 126), ou écrits tout au long : SECV^DNA''XO^ pour secvndnavxor (n" 70).

L'usage des monogrammes ne s'arrête pas à l'époque classique : nous en trouvons dans nos inscriptions du ve et du vu" siècle qui rappellent les ligatures ordinaires des premiers siècles; au vV b et j^'^ pour AN (n° 860), Iv pour TE (n" 945); au vu» : M, ND et AA (n° 862). Cependant ils sont relativement rares ici sur les marbres, et ceux que l'on trouve sur les anneaux ou les monnaies (cf. p. 439) sont des enchevêtrements de lettres, contraires aux habitudes classiques et rappelant les lettres liées de l'écriture cursive ou des graffiti de Pompéi. Les monogrammes ne reparaîtront en nombre considérable dans les textes lapidaires qu'aux temps carolingiens.

IL — A l'opposé de l'écriture lapidaire ou des lettres carrées se trouve l'écriture cursive ou vulgaire : ce sont du moins les noms qu'on est convenu de lui donner, faute de connaître celui qu'elle recevait des Romains (Hiibner, Exempïa, p. xxiv). C'est l'écriture dont ils se servaient dans l'usage courant et qui se distinguait de l'autre de la même manière que chez nous l'écriture diffère de la typographie. Elle présentait naturellement un assez grand nombre de types, dont deux seulement sont utiles à connaître pour l'étude de la paléographie épigraphique : les lettres peintes, dont les Romains usaient pour leurs affiches et que nous font bien connaître les murs de Pompéi ; et les lettres tracées au poinçon (gra'pJnum) ou grattées à l'aide du couteau, que nous appelons graffiti et que les Latins appelaient peut-être scarii^liatae (^). Les lettres peintes ont les traits épais ; la forme en est généralement allongée, les angles, aigus, et les courbes, sans régularité géométrique ; les pleins et les déliés ne sont pas aussi nettement différenciés que dans l'écriture carrée ; il est à remarquer, ce qui est la caractéristique la plus nette des lettres peintes, que chez elles les lignes hori-

(',1 Cf. Annales de l'Institut âe correspondance arclifologique, iiefl, p. 434: c. ivlivs anicetvs ex impebio

SOLIS HOGAT KE'JYIS VELIT PABIETES AVT TRICLIAS INSCIUBEBE AYT SCARIPHARE.

INSCRIPTIONS ItOMAINES UE BOllDEAUX.

zontales des lettres carrées sout remplacées par des traits obliques, s'abaissant d'ordinaire vers la gauche et s'amincissant graduellement à la tiu (cf. Corpus, t. IV, pi. I, et Hûbiier, Ejccmpla, p. 430). Ce qui s'explique sans doute par le mouvement du pinceau, commençant le trait par le haut et par la droite. L'écriture des graffiti, beaucoup moins régulière, varie à l'infini, conservant d'ailleurs toujours ses traits ténus, grêles et sans S3^métrie.

De la première de ces écritures nous possédons à peine quelques échantillons à Bordeaux : dans une iuscription (n° 162) dont la dernière ligue a été peinte au minium et n'a pas été gravée (elle est aujourd'hui illisible), et dans quelques poteries (n°^ 820 et 821). — La seconde nous a laissé plus de vestiges : non seulement nous avons quelques graffiti tracés au poinçon sur les murailles des maisons romaines (u°' 827 et 828) ou sur les poteries, samiennes (n°' 785-812) ou autres (n°' 813-817), mais nous trouvons çà et là de vraies inscriptions qui, gravées grossièrement au scalprum, grattées en quelque sorte, scaripJiatae, sont bien faites cependant en lettres cursives : telles sont les lettres tracées sur les blocs de notre muraille (') (t. I, p. 601-604), et quelques-unes de nos épitaphes, comme celles d'Attalus (n° 202), de Jamiaria (n° 260), de

luscriplion n- Î60. — Hauli^ur : de 0,01 à 0,05.

Marcius (n° 149), de Valerius Primus (u" 191) (cette dernière paraissant

luscriplion n" Hn. — Hauteur : 0,0'i5.

bien, étant donné la forme et les dimensions du monument, d'époque

(') Cf. Hup.d:«eii. Bxempla, p. xi.vu et p. lîfi.

assez ancienne), de F«cte enfin (n° 312); peut-être faut-il y ajouter celle

Inscription n° 312. — Hauteur : de 0,07 à 0,105.

de Cintugenus (n" 230), dont les T et les V sont bien caractéristiques.

Inscripliou n- 230. — Hauteur : 0,03 et 0,025.

III. — Entre ces deux écritures, nos inscriptions nous en présentent un certain nombre d'intermédiaires, qui empruntent leurs éléments et leurs lettres à la fois à l'un et à l'autre des deux types principaux : nous les appellerons, faute de mieux, des écritures demi-cursives. Ce sont ces variétés que M. Hûbner {Exempla, p. xxiii) groupe sous l'appellation de scriiitura actv.aria, « écriture propre aux actes publics ». L'expression ne caractérise pas nettement cette écriture, que nous trouvons aussi fréquemment employée sur les marbres ou les pierres des tombeaux que sur le bronze des actes officiels ; et elle ne rend pas compte de l'origine de ce type, né du désir d'obtenir une gravure rapide sans renoncer aux principes de l'art lapidaire : on l'a employé surtout dans les actes trop longs pour être gravés en lettres carrées, mais elle a été ég-alenieut usitée dans n'importe quelle circonstance,

Nos monuments offrent trois espèces de cette écriture, déformation de l'alphabet lapidaire sous l'influence des lettres cursives :

1° La plus voisine du type lapidaire classique, celle oîi l'influence de la cursive est le moins sensible, est celle que nous appellerions volon-

tiers Yècriture lapidaire allongée. Des lettres carrées, elle conserve les proportions géométriques, l'usage des pleins, des déliés, des angles droits. La principale différence qui l'en sépare consiste en ce que la hauteur de ses caractères est fortement exagérée par rapport à leur largeur : la longueur des traverses des E, des F est égale parfois

Zk ^

Inscripliûii n- 319. — Hauleur : 0,033.

à peine au cinquième ou au sixième de celle des hastes; celles des L et des T sont souvent à peine sensibles; les 0 et les C sont ovales; les queues des R sont généralement droites; les angles des M, des N, des A

Inscription n* i'9. — Hauleur : 0.075.

Inscripliou u° 23.— Hauteur : 0,04.

aussi aigus que possible. Cet allongement est dii sans doute surtout à

LA PALEOGRAPHIE.

l'influence des lettres peintes. Rare au i^"^ siècle, ce type nous fournit cependant deux beaux spécimens dans les épitaphes de Brennos (t. I, pi. VIII) et à! Histimennis (n° 115). Il ne tarda pas à se répandre rapidement, au fur et à mesure de la dégénérescence de l'art lapidaire, et, à la fin du m* siècle, il semble avoir souvent supplanté, comme nous l'avons dit (p. 429, n°^ 94 et 69), l'écriture carrée. Je crois que la plupart des exemples que nous en possédons sont de ce siècle.

2° Une écriture dont nous avons très peu d'exemples ici, mais qui est beaucoup plus répandue dans le reste de l'empire, surtout sur les épitaphes gravées sur marbre et en petits caractères, est celle des monuments à^Annia Lavinia (n° 89) et de Domitia (n° 108) : plus direc-

InseriplioQ ii» 89. — Hauteur : 0,06.

Inscription n« 108. — Hauteur : 0,035.

tement encore que la précédente, elle s'inspire de l'écriture cursive peinte. Les lettres paraissent toutes inclinées vers la gauche ; les traverses des E, des F, des T sont généralement sinueuses (la présence de lignes sinueuses paraît d'ailleurs la caractéristique la plus nette de cette variété), elles manquent de la boucle terminale, et elles finissent en pointe, comme si elles avaient été tracées ou gravées d'un seul coup de pinceau ou de ciseau. Remarquez les G, qui sont faits d'une seule ligne et finissent, comme en colimaçon, par une sorte de spirale.

3° La troisième espèce, qui se rapproche inflniment plus de l'écriture cursive, est plus nettement marquée que les deux autres : c'est tout à fait un type franc, reconnaissable au premier coup d'œil. Les A, les M, les N sont les lettres les plus caractérisées de cette écriture, dont les

IXSClllPTIOXP r.OMAINES DE BORDEAITX.

formes anguleuses contrasteut assez avec les appai'ences sinueuses de la précédente : dans ces lettres, les angles supérieurs, au lieu de se trouver au sommet de la lettre, sont souvent au tiers ou au quart delà hauteur, si bien que certaines traverses dépassent les autres par une sorte à'ajiex. La barre des L est tombante et oblique à l'alignement; parfois elle vient s'amorcer à mi-hauteur de la haste. Les traverses des E et des T sont courtes, les dernières généralement obliques; les 0, les G, les C sont ovales et même souvent terminés par des sortes d'angle aigu; la queue de l'R est trop longue; l'A est assez rarement barré et l'est parfois par une traverse oblique.

Cette écriture, combinaison bien nette des principes des écritures lapidaire et cursive, a existé de tout temps. Dans certains pays, comme dans cette Afrique, où la civilisation romaine a reçu à un si haut degré l'empreinte plébéienne, elle a été l'écriture favorite des graveurs (t. I, p. 105). A Bordeaux, nous en possédons des spécimens de tous les âges. Nous en avons donné un exemple (n" 278, t. II, p. 422), qui par ses formes grasses, l'ampleur de ses courbes et les dimensions de ses lettres, semble bien annoncer le début du i" siècle. Plus tard cette écriture demi-cursive s'emploie en toutes petites lettres, fines, gracieuses, légères, qui se reconnaissent très vite : on en a vu (n° 202, p. 425) un beau type de l'époque des Antonins, remarquable par l'élégance des C et les ornements mis à la tête et aux pieds des lettres. Eu voici un autre, qui lui est à peine inférieur (n° 324). Au iii^ .siècle, elle s'allonge

Inscription n» K4. — Hauteur : de 0.020 à 0,0Î3.

Inscription n» 75. — Hauteur : 0,036.

et se rétrécit tout comme l'écriture lapidaire propre : voyez l'épitaphe du soldat de la légion Parthique (n° 43, p. 428), et surtout la dédicace à

LA PALEOGRAPHIE.

Gordien, l'écliautillou le plus remarquable que nous possédions ici de cette écriture dans sa variété allongée.

Ajoutons une variété isolée de cette espèce, l'épitaphe de Firminius (n" 112), oii la plupart des lettres sont terminées par des sortes de ci'ochets :

Inscription n» 112. — Hauteur ; de 0,006 à 0,008.

Il faut rattacher de préférence à cette troisième espèce d'écriture demi-cursive certaines inscriptions à paléographie bizarre, mais où semblent dominer les caractères que nous venons d'indiquer : l'épitaphe de Bituiaca (n° 118) avec ses A compliqués, couronnés d'une flam-

Inscription n» 118. — Hauteur ; 0,033.

mèche et présentant comme un accent au-dessous delà traverse (') ; celle

Inscription n» 189. — Hauteur : 0,033.

diEiberina (n° 189), avec ses A ponctués comme ceux de l'épitaphe du

(1) Le trait du milieu de l'I ne figure p:i«, je crois, la traverse d'un E : il me parait trop haut et trop long (cf. 1. 1, p. 245). Si le trait est ancien, il a été donné à fauï.

soldat parthique (cf. p. 428), l'épitaphe de Lagimidus avec ses A rappelant un A (û° 269), etc.

luscriptioa n° 97. — Hauteur : de 0,035 à 0,045.

4° L'influence de l'écriture eursive sur l'écriture lapidaire ne s'est point fait sentir seulement par la formation de trois types intermédiaires, mais encore par l'introduction, dans des inscriptions gravées en litterae guadratae, de lettres empruntées purement et simplement à l'alphabet cursif ou demi-cursif.

C'est ainsi que nous trouvons, au milieu de lettres lapidaires, presque toutes les variétés de l'A cursif : l'A sans traverse, l'A à traverse oblique (n" 4, t. I, pi. II, n" 220), etc. Les E en forme de II se trouvent dans quelques inscriptions (n"^ 44, 238, 256, 267, 298, 302), ce qui est dû évidemment au souvenir de l'E cursif. Il n'est pas rare de rencontrer l'L à la barre tombante et venant soutenir la lettre suivante (n° 97, et très souvent ailleurs).

Remarquez aussi dans certaines inscriptions la lettre F substituée à E(nO' 146, 174,268) ou inversement (n° 309), la lettre R remplacée par B (n° 206), ce qui provient peut-être autant de la mauvaise lecture d'un texte écrit en eursive que d'une fantaisie du lapicide. Ajoutez les T à traverses séparées des hastes (n"° 4. 164), ou écourtées à gauche, F (n" 206), ou à droite, 1 (n" 301), -î pour H (n« 134), les S à

Inscription n» 97.

Hauteur : 0,045.

^o 24G. — II. : 0,04.

boucle fermée (n°^ 44 et 246), I tenant lieu de L (n° 206), certains I ou X allongés (n°^ 97, 213, cf. p. 433 et 434), G à boucle bizarre ou incer-

taine (ii°= 168, 253), Y pour F (no 143), F presque en forme de K, f ou P (n°^ 69, 160, 165, 311), et enfin les anomalies du civis Mensiacus, que nous avons examinées en temps et lieu (t. I, p. 143, pi. VI). Ce sont là autant d'indices que le lapicide chargé de graver l'inscription en litterae qtiadratae connaissait mieux les caractères cursifs que l'art lapidaire, avait plus l'habitude du poinçon que celle du ciseau.

La forme ordinaire du point dans nos beaux ^—-^ p~^ spécimens d'écriture carrée est le triangle aux y \ /^ bases plus ou moins curvilignes, et nos inscrip- ^,^^ \f

tions en présentent bon nombre de variétés. "'""• n»275. -o.os. L'une des plus intéressantes est celle (n»^ 1 et 126) où le triangle est devenu une sorte de crochet ou de tête de flèche. Cf. n" 68. — Voyez d'autres fac-similés de points triangulaires, p. 423, 424, 425, 429, 432, 433, 446.

Dans les inscriptions mal gravées ou en demi-cursive, le point est souvent circulaire (cf. p. 428 et 444), ou, souvent encore, remplacé par une ligne droite ou une ligne courbe : voyez la forme / sur l'autel de Jupiter (n° 4, t. I, pi. II), et les formes / sur l'épitaphe du soldat (cf. p. 428). — Cf. la forme ( dans notre n° 274.

A côté de ces types ordinaires, nos épitaphes présentent une variété étonnante de points, et, souvent même, les formes diffèrent à l'infini sur le même texte, comme si tel graveur avait voulu faire à tout prix parade d'ingéniosité (cf. n° 126). Un monument d'étranger (u° 58) présente quatre espèces de points, tous formés par des combinaisons diverses de trois lignes droites : X >- X O, sans parler du point rond et de ;f .

Dans une autre inscription (n° 275) on voit le triangle aux pointes allongées y (cf. n" 1) devenir une sorte d'étoile à trois branches, t , et finir par ressembler à un T.

Le point rectangulaire se rencontre quelquefois : tantôt plein, E (n° 172), tantôt seulement tracé, D (n° 190). C'est une variété de ce point que la ligne n°27s.-h.: horizontale, —, du n° 313.

La forme ^ du n° 311 me paraît une déformation de la feuille de lierre.

La feuille de lierre {liedera distingueyis, dit une inscription de Constan-

^^^scu., T. ii. 57

tiiie, Corpus, VIII, 6982), est uu mode de ponctuation presque aussi usité à Bordeaux que le point lui-même. Comme on l'a indiqué (Hûbner, ExemiHa, p- lxxv), il paraît probable que la feuille de lierre n'est autre chose que le point triangulaire transforme et développé, et nos inscriptions nous permettent jusqu'à un certain point de suivre ces transformations : ajoutez au triangle une pointe ou une épine, et vous avez déjà la feuille de lierre classique dans ses éléments, ressemblant presque à un sommet de tièche (voyez p. 424, n° 46 et n"" 111, 183, 283). Si la pointe se recourbe, nous avons la feuille de lierre encore nouvelle (n" 229). "o.oss.' En arrondissant maintenant le triangle, on a toutes les variétés possibles, dont quelques-unes se rapprochent, mais dont beaucoup aussi s'éloignent de la vraie feuille de lierre et font penser plutôt à un cœur ou même à une feuille de vigne (n° 192) ou à une simple épine (n° 295). En voici les principales :

N«2:il. — 0,0-1.

Comme ou le voit par ces exemples, la direction de la feuille de lierre est parfaitement indifférente.

Sur une inscription d'une paléographie d'ailleurs bizarre et que nous avons déjà signalée (n" 112; cf. p. 447), les points sont tous en forme de Z: nous retrouvons cette forme, mais inclinée, -^ , sur un autre monument (n» 152). Je ne sais comment expliquer ce Z : peut-être faut-il

y voir une sorte de transformation rectiligne et lapidaire de la ligne courbe co S qui sert souvent de point dans l'écriture cursive (cf. ici, p. 449, et Hûbner, p. lxxvi) (').

Ajoutons le point en forme d'I allongé, qui se rencontre à la fin de certaines inscriptions (n"*" 68, 307).

Nous trouvons parfois, à côté des points ordinaires et des feuilles de lierre, des palmes ou des rameaux, f ^ ^,^, qui semblent bien jouer le même rôle (n°^ 92, 105, 126, 136, 190). Seulement, ces palmes sont d'ordinaire à une place en vue, elles tiennent à la fois lieu et de signes de ponctuation et d'ornements, parfois même d'encadrement (n° 92 et 105). On ne peut guère songer à les regarder comme des signes religieux rappelant que le défunt appartenait soit au christianisme, soit à un autre culte où la palme servait de symbole, comme au culte de la Mère des Dieux. En effet, elles apparaissent de très bonne heure sur les monuments (en 86 à Rome, et sur une inscription impériale. Corpus, VI, 815), et nous les rencontrons ici sur une épitaphe (n° 126) que la forme des lettres recule jusqu'à la première moitié du i^"" siècle. Cependant, sur le monument de Romulus (n° 92), où elles se trouvent jointes à la couronne, ^ V^ ^, au dauphin, et à des signes mystérieux de ponctuation, <^, sik, ou peut supposer qu'elles ont véritablement une signification relig'ieuse.

Signalons enfin, comme une bizarrerie fort intéressante, le petit oiseau (n° 66) servant de signe de ponctuation : il est placé à côté du nom à'OcelKo, qui semble précisément signifier « oisillon ». C'est là un véritable rébus, dans le genre de ceux que l'on rencontre sur certaines inscriptions chrétiennes.

Les apices sont relativement rares : ils ne se présentent guère que sur les inscriptions bien gravées et semblent inséparables, ici du moins, de la bonne paléographie lapidaire. Ils n'apparaissent, bien entendu, que siTr les voyelles, et sur les voyelles longues, et encore faut-il excepter les I, chez lesquels l'allongement (cf. p. 433) tient lieu de l'apex. Les plus anciennes inscriptions qui le portent me paraissent être du temps de Caligula ou de Claude (n° 20 lis et n° 30) ; Yapex alors est long, large au sommet, mince à la base, ce qui le fait assez ressembler à une épine ; la dernière où on le trouve est celle de 224 : il

(') Pour les bizarreries de formes de poinls, cf. HuEDXEn, Exempla, p. i.xxvi.

y est court et presque réduit à une simple ligne oblique / (*). Voici la liste des mots où nous le rencontrons ; près de la moitié sont tirés de l'inscription de 224 :

SUH A

aquas

Càntoseni

lùliàno

Octàvius

Sâi(o)'!

testàmento

Tùtélàe

Vitâlis

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