‹ Institution de la religion chrestienneChapitre 177 sur 335 · LIVRE I, CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE XII

prétendent les superstitieux est frivole. Or combien que ceste confession soit en la bouche de chacun, on voit d'autre costé une vileine ignorance, en ce que les hommes ne se peuvent arrester à un seul Dieu, et n'ont nulle eslile en son service, comme desjà nous avons monstre. Or Dieu pour maintenir son droit, prononce qu'il est jaloux, et que si on le mesle parmi les dieux controuvez, il en fera rude vengence. Après il détermine quel est son vray service, afin de tenir le genre humain en bride. Il comprend l'un et l'autre en sa Loy, quand en premier lieu il ordonne que les fidèles s'assujetissent à luy, le tenans pour législateur. Après il leur baille leur reigle, afin d'estre honoré selon sa volonté. Or pource que la Loy a diverses lins et usages, nous en traitlerons en son lieu: pour ceste heure je ne touche que cest article, c'est que Dieu par icelle a voulu brider les hommes à ce qu'ils ne déclinent point à aucuns services vicieux et corrompus. Ce pendant retenons bien ce que j'ay dit, que Dieu est despouillé de son honneur, et que son service est violé, sinon que tout ce qui est propre à sa divinité luy soit laissé, pour résider en luy seul. Nous avons aussi à observer de quelles astuces la superstition se joue. Car elle ne nous fait pas tellement décliner à dieux estranges, qu'il semble advis que nous délaissions du tout le Dieu vivant, ou vueillons le réduire en nombre commun : mais en luy laissant le souverain degré, elle l'environne d'une multitude de petis dieux : entre lesquels elle partit sa vertu. Et ainsi la gloire de sa divinité est esparse çà et là, tellement qu'elle est toute dissipée. En ceste manière les anciens idolâtres, tant Juifs que Gentils, ont imaginé un Dieu souverain qui fust seigneur et père dessus tous : auquel ils ont assujeti un nombre infini d'autres dieux, ausquels ils attribuyoient le gouvernement du monde en commun avec iceluy. C'est ce qu'on a faict par cydevantdes saincls trespassez : car on les a exaltez jusques à les faire compagnons de Dieu, en les honorant comme luy, et invoquant, et leur rendant grâces de tous biens. Il ne nous semble pas avis

que la gloire de Dieu soit en rien obscurcie par ceste abomination, combien qu'elle en soit pour la plus grand' part supprimée et esteinte : sinon que nous avons quelque imagination qu'il a souveraine vertu par-dessus les autres: ce pendant estans déceus de tels entorlillemens, nous sommes ^distraits après beaucoup de dieux divers.

2 Mesme c'est à ceste fin qu'on a inventé la distinction qu'on appelle de Latrie et Dulie : à ce qu'on peust transférer l'honneur de Dieu aux Anges et aux morts sans péché. Car il est assez notoire que le service que les Papistes font à leurs saincts, ne diffère en rien du service de Dieu : car ils adorent pareillement Dieu et les Saincts : sinon que quand on les presse, ils ont ce subterfuge, de dire qu'en réservant à Dieu seul l'honneur de Latrie, ils luy gardent le droit qui luy appartient. Or veu qu'il est question de la chose, non pas du mot, quel propos y a-il de se jouer en une chose de si grande importance? Mais encores que nous leur accordions cela, qu'auront-ils obtenu, sinon qu'ils bonorentDieu seul, et servent les saincts? Car Latrie en Grec, signifie autant qu'honneur : Dulie, est servitude. Et toutesfois ceste différence n'est pas tousjours observée en l'Escriture. Mais le cas posé que ceste distinction fust perpétuelle : il reste d'enquérir que l'un et l'autre vaut Certes (comme nous avons dit) Dulie emporte servitude : Latrie, honneur. Or nul ne doute que servir ne soit beaucoup plus qu'honorer : car il nous seroit souvent dur et fascheux de servir à ceux que nous ne refusons pas d'honorer. Ainsi ce seroit un partage inique, d'assigneraux Saincts ce qui est le plus grand, et deJaisser le moindre à Dieu. On répliquera que plusieurs des anciens docteurs ont usé de ceste distinction : maisquenous en peut-il chaloir, si chacun voit qu'eile est nonseulement impropre, mais du tout frivole?

3 Laissant là ces sublilitez, considérons la chose telle qu'elle est. Sainct Paul réduisant en mémoire aux Galatiens quels ils avoyent esté devant qu'estre illuminez en la cognoissance de Dieu, dit qu'ils ont servi à ceux qui de nature

n'estoyent point dieux1. Combien qu'il n'use point du mot de Latrie, leur superstition est-elle pourtant excusable?

Certes il ne la condamne pas moins en luy imposant le nom de Dulie, que s'il exprimoit le nom de Latrie. Et quand Christ repousse la tentation de Satan de ce bouclier, disant qu'il est eserit, Tu adoreras le Seigneur ton Dieu2: il n'estoit pas question de Latrie; car Satan ne luy demandoit qu'une révérence, laquelle se nomme en Grec Proscynesis. Semblablement quand sainct Jean est reprins par l'Ange, de ce qu'il s'estoit agenouillé devant luy3 : il ne nous faut pas imaginer que Jean fust si despourveu de sens, que de vouloir transporter à l'Ange l'honneur deu à un seul Dieu; mais pource qu'il ne se peut faire que l'honneur qui se fait par dévotion ne comprene en soy quelque partie de la majesté de Dieu, sainct Jean ne pouvoit adorer l'Ange sans frauder Dieu aucunement de sa gloire. Nous lisons assez souvent que les hommes ont esté adorez, mais c'estoit un honneur de civilité, qui concerne l'honnesteté humaine : mais la religion a un autre regard. Car si tost que par religion les créatures sont honorées, l'honneur de Dieu est d'autant profané. Nous voyons le semblable en Corneille le Centenier. Car il n'avoit point tant mal profité en la crainte et service de Dieu, qu'il ne luy attribuast à luy seul l'honneur souverain : parquoy s'enclinant devant sainct Pierre, il ne le fait pas en intention de l'adorer au lieu de Dieu : toutesfois sainct Pierre luy défend rigoureusement qu'il ne le face. Et pourquby, sinon d'autant queleshommes ne sauront jamais si bien discerner en leur langage l'honneur de Dieu d'avec celuy des créatures, qu'en adorant les

créatures par dévotion, ils ne ravissent de faict à Dieu ce qui luy est propre, pour le faire commun à qui il n'appartient pas? Parquoy, si nous désirons d'avoir un seul Dieu, souviene-nous qu'on ne doit oster de sa gloire tant petit que ce soit : mais que tout ce qui luy appartient luy doit estre gardé. A ceste raison Zacharie parlant de la réparation de l'Eglise, exprime notamment qu'il y aura non-seulement un seul Dieu, mais aussi que son nom sera un, pour monstrer qu'il n'aura rien de commun avec les idoles1. Or nous verrons ailleurs en son ordre quel service Dieu demande : car il a déterminé par sa Loy ce qui est bon et droit, et par ce moyen a voulu astreindre les hommes à certaine norme, afin que chacun ne se donnast point congé de faire ce que bon luy sembleroit d'imaginer. Mais pource qu'il n'est pas expédient de charger les lecteurs en meslant plusieurs matières ensemble, je n'entre pas là pour le présent: qu'il nous suffise de savoir, quand les hommes attribuent aux créatures quelque service de religion ou piété, qu'ils commettent sacrilège. An reste, la superstition a premièrement déifié le soleil, les estoilles, ou les idoles. Depuis l'ambition est survenue, laquelle a emparé les hommes mortels des despouilles qu'elle avoit ravies à Dieu, et par ce moyen a profané tout ce qui estoit de saincteté. Et combien que tousjours ce principe demeuroit, d'honorer un souverain Dieu, toutesfois la coustume n'a pas laissé d'estre receue, de sacrifier à leurs petis dieux, aux esprits et aux hommes trespassez, tant sommes-nous enclins à ce vice, c'est de communiquer à une grande troupe ce que Dieu commande si estroitement luy estre réservé.

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