CHAPITRE X
Notice sur le bienheureux Trèrc Ang(^liquc de Ficsoie.
En&n nous couronnons tout ce qui n clé dit sur la manière et Tcspril , dont on doit suivre les in<:piralions pour peindre, sculpter ou graver convenablement les mystères de Notre-Seigneur et de la sainte Vierge , par une biographie de l'artiste le plus chrétien que Tltalie ait produit. On y Terra que le talent guidé par une sincère et tendre piélé peut s'élever au sublime do Part graphique dans les sujefs religieux comme cela s'est vu dans le moine dont M. de MoDtalembert a retracé l'admirable existence.
Celte notice est empruntée à ï Histoire de sainte Elisabeth de Hongrie que M. de Montalembcrt, alors pair de France, a publié en 1838 et 39. Ce morceau est reproduit à la fin du livre du même auteur qui a pour titre .- Du Vendalisme et du Catholicisme dans l*artj auquel nous avons déjà fait de piquants emprunts.
Nous espérons que l'illustre membre de l'Académie française voudra bien ne pas trouver mauvais que nous reproduisions ici intégralement son œuvre qui ne saurait être trop connue. Nous la transcrivons fidèlement et sans y ajouter la moindre réflexion , ce qui nous dispense d'employer les signes typographiques ordinairement usités pour les citations accidentelles.
Le nom du moine Jean de Fiesole, peintre de Técole catholique de Florence {'Fra Giovanni Angelico da FiesoleJ surnommé l'Angélique , et communément appelé en Kalie t7 Beato , ne se trouve presque dans aucun des ouvrages qui ont traita de l'art pendant les trois derniers siècles. On ne saurait ni s'en étonner, ni s'en plaindre. La gloire de
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celui qui a atleiot Tidéal de lart chrétien méritait de D*èlre pas confondue avec celle qu'on a décernée à des artistes comme Jales Romain , le Dominiquin, les Carraches et autres de ce genre : mieux valait pour lui être totalemeal ou* blié que d'être placé sur la même ligne qu'eux. Peu de temps après sa mort , le paganisme fit irruption dans tontes les branches de la société chrétienne : en politique , par rétablissement des monarchies absolues; en littérature, par 1 étude exclusive des auteurs classiques -, dans lart, par le culte de la mythologie , de la nudité et du naturalisme qui signale Tépoque de la renaissance. Devenu rapidement vainqueur et maître, il eut soin de discréditer et les hommes et les choses qui portaient Fempreinte ineffable du génie chrétien : Fra Angelico eut l'honneur d'être oonfonda dans la proscription qui enveloppa à la foi et les constitutions sociales du moyen-âge , et cette poésie pieuse et chevaleresque dont l'Europe avait été si longtemps charméei et enfin cet art si glorieusement et si heureusement inspiré par les mystères et les traditions de la foi catholique* Tout cela fut déclaré barbare, digne d'oubli et de mépris; et pendant trois siècles on Ta oublié et méprisé , conformément au décret des maîtres. Aujourd'hui que l'esprit humain, arrivé peut-être au terme de ses longs égarements, s'arrête incertain , et semble jeter un regard d'envie et d'adoairation vers les âges catholiques , on recommence à étudier Tart qui était la parure de cette époque si complète ; et le peintre béatifié a repris peu à peu la place que lui avait assignée le jugement de ses contemporains. Encore étrangement méconnu en Italie , il est admiré avec enthousiasme en Allemagne , et la France, qui possède un de ces chefs-d'œuvre, s'habitue à son tour à le voir compter parmi les grands maîtres. Comme il occupe par sa vie, aussi bien que par ses œuvres, le premier rang entre les peintres vraiment dignes du nom de catholiques, des lecteurs catholiques nons
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pardoiuierofii à coap sAr quelques coQris dcUils sur cette ▼ic.
Né eo 1387 à Mugello , petit village des environs de Florence , à vÎDgl et un ans il prit à Fiesole l'habit de l'ordte des Frères prêcheurs , fondé par S. Dominique ; il porta <lésorBiaîs le nom de Teadroit où il s'était consacré à Dieu. Oo dit qu'auparavanl dans le monde il s'appelait Guido ou Santi Toaiai. Il vÎRt peu après à Florence , où il entra au ooaveBft de Sainl-Marc, dans celte illustre maison qui devait prodoûre plus tard le grand Savooarole et fra Bartolommeoy maïs dont notre bienheureux peintre devait être la première et la plus pure illustration Ce fut là qu'il corn* Bieaça à se livrer à la pratique do la peinture. On ne connall pas son mattre ; quel que soit celui dont il a reçu les piwmîèDes leçons, il £aut bien admettra que Dieu seul a pu inspiner un génie ooioupfte le sieu , et admirer cette vitalité poissante, fruit du silence et de la paix du clottre. La pcîaiwre n'a élé évidemment pour lui qu'un moyen de réunion arec Dieu ; c'était sa manière de gagner le ciel , son b«mble et ferronAe offrande à celui qu'il aimait par dessus CoBi ; c'était la forme du culte spécial et intime qu'il rendait à «on Bédefopteur. Jamais il ne prenait ses pinceaux sans s'être livré à l'oraison» en guise de préparation. Il reliait à genoux pendant tout le temps qu'il employait à poîadire les figures de Jésus et de Marie; et chaque fois qu'il lui fallait retracer la crucifixion , ses joues étaient baillées de larmes. Son art était si bien à ses yeux une cbofic sacrée, qu'il eu respectait les produits comme les fruits 4'une inspiration plus haute que son intention ; il ne retouGb«it ni ne perfectionnait jamais ses travaux, et se bornait au premier jet, croyant, à ce qu'il disait sans détour, que c'était ainsi que Dieu le voulait. Il ne faut rien moins que le témoignage précis de son biographe sur ce fait pour y croire , quand on examine l'incroyable perfec-
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tion , le fini, la délicatesse de tontes ses œuvres. Maison comprend qu'avec ces dispositions son dévouement à lart ne pouvait nuire en rien à Texercice de toutes les vertus monastiques. Aussi toute sa vie fut-elle marquée par une fidélité touchante aux trois vœux sacrés qui le liaient i Dieu par la règle du grand S. Dominique. Quant à sa pureté, il suffit de contempler au hasard une figure quelconque sortie de son pinceau, et Ton restera convaincu que jamais une pensée indigne de Jésus et de Marie n a pu s'arrêter dans une âme capable de se reproduire par des reflets semblables. Sa pauvreté monastique lui était si chère qu'il refusait toujours de stipuler un prix pour ses œuvres , et distribuait aux malheureux la totalité des sommes quelles lui rapportaient; il aimait les pauvres pendant sa vie, dit Vasari « aussi tendrement que son âme peut aimer aujoud'bui » le ciel où il jouit de la gloire des bienheureux, n Enfin l'habitude de Vobéissance lui était si naturelle qu'il ne voulait même recevoir de commandes pour son art que par l'intermédiaire de son supérieur spirituel , le prieur de Saint- Marc; et lorsqu'on venait lui demander un travail, il répondait simplement qu'il fallait en convenir avec le père prieur, et qu'il ferait tout ce qui lui serait ordonné. Un jour quMl était à diner chez le pape Nicolas V, il ne voulut pas manger de la viande, parce que son prieur n'était pas là pour le lui permettre, oubliant, dans sa douce simplicité, qu'il y était convié par le pontife , dont Tautorité était plus que suffisante pour le dispenser. Mais toutes ces choses extérieures lui étaient étrangères et indifférentes; il disait sans cesse ; « Celui qui veut peindre a besoin de tranquillité et » de vivre sans pensées ; celui qui s'occupe des choses du » Christ doit être toujours avec le Christ. »
C'était là sa théorie de Tari , et Dieu lui permit de la mettre en pratique avec un bonheur et un éclat dignes de ses hautes pensées. 11 débuta par des chefs-d œuvres dos sa
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première jeunesse : ancor giovineitOj dit Vasari , benissitno fare sapetoa. Ses premiers travaux furent consacrés à orner de miniatures admirables les livres de chœur de son monastère, en société avec son frère atné, moine et peintre comme lui. Bientôt il se livra à la peinture sur fresque , dans des proportions considérables , sans renoncer toutefois à ces charmantes miniatures dout les reliquaires donnés par lai à Saufa-Maria-Novella peuvent nous donner une idée. Encore aujourd'hui , ce célèbre monastère de Saint-Marc , illustre par tant de titres» offre au voyageur catholique la plus complète collection des œuvres du saint artiste, dans les grandes et sublimes fresques de la salle du Chapitre , le crucifix et les lunettes du clotlre , et enfin la série d'histoires de la vie de Marie, qu'il voulut peindre dans la cellule de chacun de' ses frères. Mais on n'y retrouve plus sur le grand autel cette Madone, qui, selon Yasan, par son exquise simplicité, excitait à la dévotion tous ceux qui la regardaient. Dans un siècle où les inspirations d'un art encore tout imprégné du christianisme constituaient une partie essentielle de la vie religieuse et publique, un génie comme celui du frère Jean ne pouvait rester longtemps caché dans son clottre. Aussi fut-il recherché avec avidité, et célébré avec enthousiasme; ses œuvres, en se multipliant , acquirent une immense popularité dans toute l'Italie. Yasari, dont le goût classique et matérialiste ne pouvait certes sympathiser avec celui du mystique de l'école, nous a conservé dans l'article qu'il lui a consacré , l'écho de cette exaltation pieuse et tendre qu^inspiraient les œuvres de notre moine , et que venait ratifier le jugement des plus fins connaisseurs. « Ce tableau, dit-il, en parlant d'une predella (1) qui repré-
(i) « On appelle predella on gradino le petit cadre longitudioal qui se > trouve au-dessous de la plupart des grands tableaux d'après des ancieus » maîtres, et où ils représentaient divers traits de la vie des saints qu'ils » avaient peints en pied dans la partie supérieure du tableau. C'est ainsi
n sentait la iégende de S. Cô«ie et S. Dataîen , est si » pariak , qu'il c^ impossible de s imagiser on trav«il pks •> diligent, et des figures plus délicates , mieux eoteMliies «> que celles qu'on y voit. Cette AnHunztata, dîtnil encore » Jt propos d'iiae Madone recevant le message divin , a «t » profil si pieuK;, si délicat et si pariait, quoii la dirait f> vraiment peinie non par des mains d'honame , mais dans » te paradis. Les satnts qull a peints ressembleut plus à des » saints que ceux d'un a«tre peintre. »
Enfin, parlant du magnifique CowHinnmie^U d/e lu Vierge, que Ton peut voir au Louvre , le biographe aj<Mite : « ûa f> y voit une «quaulité de saints et de saintes , si nonubre», » si parfaits, dans des attitudes si variées, et avec des airs n de tète si gracieux, que fan éprouve une douceur inn croyable à tes regarder ; on sent que les esprits bienhou- » reux , s'ils avaient des corps, ne pourraient être autre- » meut dans le ciel qu'il ne les a représentés , ils ne pan raisscnt pas seulenoeat vivants, mais la douceur et la » délicatesse de leur expression «est telle qu'on 4es dirait » peints de la main d'uo -ai^ ot d'un saint , coBune ik ilc » sent «n <eilet , car c'était un auge que ce bon religieux ,
» et on Ta «toujours suraomnié frère Jean TAn^élique
n Peur moî , j avoue ^ue je ne puis jamais couteuiplercell^ » <euvre , sans qu'elle «le paraisse nouvelle, et je u'en sais » jamais rassasié ^uand je m'en sépare. »
Si la vue de ce tableau arraobait an matérialiste Vasari d'aussi précieux aveux , quels transports ne doit-il pas exciter dans une âme prédisposée par Tétude ei l'an^ur de la véritable poésie chrétienne I Nous avons le bonheur de le posséder h Paris , mais c'est encore à Florence , dans les fresques de Saint-Marc, et h TAcadémie des Beaux-AHs
Que dao« le chef-d'œuvre de fra Anaelico, au Leuvre , le {fradino lepré- A sente la vie de g. Dorninique que I'od voit«n pied dans le Gouroon«A^° » de Noire-Dame qui fait le sujet du tableau lui-fnéme. »
qa'il faut aller peur apprécier rétendae et toute la profou* dcar da géaie de ce peiatre angélique. Noos avons cheroké k ilécrire ailleurs le tableau que nous regardons comme soB ciief-d'œuvre, son Jugemeni dernier. Ne pouvant donner une idée, même superficielle, de ses divers travaux, aofls citerons TexceUent résumé qu'en a donné Técrivan qui jusqu'ici a le mieux parlé de la peinture chréCieuiie. La coi^ponctjon du cceur, dit H. Rio , ses élans envers Dieu , le ravissement extatique , ravaui-go&t de la béati* tude céAeste , tout cet ordre d'émotions profondes et exaltées que nul artiste ne peut rendre sans les avoir préala- Uemeat éproavées, furent comme le cycle mystérieux que le génie du frère Angélique se plaisait à parcourir, et gu'il recommençait avec le même amour quand il l'a- ?aât acbevé* Dans ce genre , il semble av<Hr épuisé toutes les oomlnuaisens ei toutes les nuances , au moins relativement k la qualité et à la quantité de Texpressioa ; et pour peu qu'on examine de près «certains tableaiix où semble régner une fatigante BMmotonie , on y découvrira une variété prodigieuse qui embrasse tous ies degrés de poésie que peut exprimer la physiononôe humaine. C'est surtout ^ans le 'GcNironnement de 4a Vierge au milieu des auges et de la hiérarchie céleste , dans la représentaiion du Jugement dernier^ au meins en ce qui oonoerne les élus^ et dans celle du Paradis, tiisute suprême de tous les tf ts d'imitation ; c'efit dans ces sujets mystiques , si parfaitement en harmonie avec les pressentiments vagues mais infaillibles de son âme , qu'il a déployé <avec profusion les inépuisables richesses ^ sou imagination. On peut dire de lui, que la peinture n'était autre chose que sa formule fa^oriie pour les actes de foi « d'e«^pér«iice et d'amour. »
de n'est pas seulement Florence qu'il onricfail de cette tarure chrétienne. Sa {gloire , en se répandant au loin , le
,^r'»0SS
,;yjHde la Toscane cl de l'Ombrie.
^^ Mufi^^^^^^ k^^ ''^'^'"'^ ^^ ^^^ travaux à Cortone ,
^^eiJ^^''^'^ j ^rviello» Enfin le pape Nicolas V,
, )iirûti^ ''' ^^ 1^, 0i vcaiv à Home , où il peignit à fres-
^ st0 '^^' ^^ lie i^^ Saînl-Sacrement, que Paul III fit rftfi?' ^"^ ^ t'^ijr^'T un escalier, et la chapelle dite de à'f^^^ 0t!fi complètement oubliée par la barbarie des îiiff* et Hix-huiliùmc siècle que le savant Bottari (fï.x'^^f ^fîfrer quon escaladant la fenêtre, les clefs de ^^' ^' I. flV/ioL été periiucs. ^ Celte œuvre si simple, dit ' /im, **' P^^*^^ SI dégagée de tout alliage profane, ' Wî^ P^* cependant ce qui avait fait la plus forte l^^pte^sloa sur Vosprit du pape. Il s'était aperça que fànie Je larlislc valait encore mieux que son pin- ^ ceâ\i* »» L'archevécbc de Florence ayant vaqué sur ces ^Qin^fAiies , il le jugea digne d'en être revêtu. Mais Fra j^Bgelko , en apprenant riiUenlion du pontife, le supplia instamment de lui rairo gr^cc de ce fardeau, parce qu'il ne ^0 sentait nullement propre à gouverner les peuples. Mak il ajouta qu'il y avait dans son Ordre un moine, nommé Anlonin, Irès-amoureux des pauvres, très-habile dens la conduite des àmcs, craîgnanl Dieu , et beaucoup mieux fait que lui pour ^(re revLHu de eette dignité. Le pape, plein de confiance dans sa recommandation , lui accorda la nomination qull sotlicilalt, et Thumble peintre eut ainsi la gloire d appeler au siège de l torence celui qui devait y briller d'un éclat si pur, et que TEglise vénère aujoud'hui sous le nom de S. Anlontn.
Fra Angelîco mour u t h Kanie en 1455, h l'âge de soixanteliuit ans. 11 fut enterré dans Téglise de son Ordre, la seule golbique qui soit restée à Uome, et dont le nom est comra le symbole de la victoire éternelle du christianisme sur 1 paganisme au sein de la capitale du monde, Santa-Maria Sopra-Minena. i)n y voil encore sa tombe, avecsafigun
DE LART CURËT1£N.
eo pied et les mains jointes , gravée au trait , et on y lit cette épitaphe :
Non mihi tii laudi quod eram velut aller Apellei
Sed quod luera tuis omnia, Christe , daham. Altéra nam terris opéra extant , altéra eœlo ;
Urbs me Joannem fhs tulit JElruriœ.
« Qa*on ne me loue pas de ce que j'ai peint comme un autre » Appelle , mais de ce que j'ai donné tout ce que je ga- » gnais à tes pauvres , ô Christ 1 J'ai travaillé pbur le ciel ■» en même temps que pour la terre ; je m'appelais Jean ; » la ville qui est la fleur de FEtrurie a été ma patrie. »
Après sa mort, au surnom d'Angélique, vint se joindre celui de Bienheureux, il Beato. C'est ainsi qu'il est principalement désigné encore aujourd'hui à Florence et dans toute ritalie. Toutefois cette expression de la pieuse admiration des chrétiens n'implique nullement un culte public et autorisé par l'église.
Au premier rang de ses élèves on voit figurer Benozzo Gozzoli , qui continua fidèlement la ligne tracée par son maître, et dont la gloire inscrite sur les murs du plus bel édifice de l'Italie, le Campo-Santo de Pise, puis encore Gentile de Fabriano , le père de cette dynastie sublime des peintres de l'école d'Ombrie qui devait finir avec la défection de Raphaël, en laissant à l'art chrétien, comme pour le consoler, Francia de Bologne. On peut ainsi regarder Fra Angelico comme la souche des trois grandes branches de l'école mystique , celle de Florence , d'Ombrie et de Bologne.